Greffiers-secrétaires
L’émir était placé devant une petite table incrustée de nacre, sur une estrade plus haute de deux pieds que le reste de l’appartement; l’estrade était couverte d’un moelleux tapis tissé dans les fabriques de Téhéran , et sur la partie du mur à laquelle on l'adossait on avait drapé avec des plis abondants de beaux rideaux en étoffe de Damas. Tout cela avait un faux air de trône et de dais : l’émir jouait un peu à la royauté.
11 se leva en no v us voyant entrer, et lit quelques pas audevant de Mirane, qui lui baisa la main avec tous les signes du respect, et passa bientôt dans l’appartement des femmes.
* Pour nous,- il nous montra le divan avec un geste familier et gracieux, et continua l’expédition de ses affaires.
L’émir était né dans les dernières années de l’autre siècle, et les premières neiges de la cinquantaine commençaient h tomber sur sa tête en flocons légers; mais il portait vaillamment son âge. L’Orient est le seul pays du monde où l’homme puisse impunément vieillir. La coiffure, qu’il ne- quitte jamais, cache les ravages de sa chevelure éclaircie; les cosmétiques et des parfums dont nous n’avons point le secret conservent à la barbe son moelleux éclat, et jusqu’au jour où sa prunelle s’éteint dans les éternelles ténèbres,* le khôl, chaque matin, rallume ses feux incessamment avivés. Cependant les plis flottants du vêtement dissimulent les progrès do l’embonpoint envahissant, et là où chez nous l’on n’apercevrait qu’un ventre lourd, le regard s’arrête sur une ceinture étincelante, toute chargée d’armes : yatagans aux poignées constellées de pierreries, pistolets aux crosses fouillées dans l’or. Les bijoux cachent l’homme.
Le prince du Liban (on pouvait le* connaître sans un trop long examen) était un de ces hommes qui conviennent aux temps calmes et prospères, mais qui sont trouvés insuffisants à l’heure des crises. Il était très-capable de gouverner un petit État paisible, mais non pas de le sauver au
moment du péril par d’héroïques inspirations. De tous les attributs du rang suprême, celui dont il était le plus digue, c’était la représentation. Aucun ne l’eût surpassé dans une cérémonie; il se sentait alors dans son élément : peut-être à la guerre eût-il éprouvé, quoique personnellement brave, un peu plus d’embarras. Son visage, du reste, n’était point trompeur, et chez lui tous les traits révélaient la grâce de l’esprit bien plus que l’énergie du caractère. Ûp ne sentait rien derrière la majesté de son grand front trop lisse, auquel le nez droit se rattachait par une ligne mince et sans inflexion. Son regard doux, un peu vague et qui ne se fixait jamais, manquait de cette fermeté mâle où se reconnaît l’homme énergique : il avait l’élégance, il n’avait point la force, et l’indécision de son caractère se réflétait en quelque sorte dans celle de toute sa personne.
Les khatibs, à genoux à ses côtés, lui présentaient leurs petits papiers; parfois il y jetait un coup d’œil, et parfois sans les lire les remettait à une sorte de greffier en chef qui apposait au bas, en guise de signature et de sceau, l’anneau de son maître, qu’il portait suspendu à son cou par une petite chaîne d’argent.
Quand l’émir eut signé tous ces papiers : « Je ne suis pas encore à vous, nous dit-il en se tournant de notre côté. Vous me voyez dans un de mes grands jours, et je ne m’appartiens pas. » Puis, s’adressant à un de ses khatibs : « Qu’on introduise ! » lui dit-il avec le geste noble du commandement.
On amena successivement les cheikhs maronites qui venaient rendre hommage ; des Druses, voisins de la frontière, qui exposaient les points en litige entre les deux tribus; des Arméniens en voyage dans da montagne, et qui ne voulaient point passer sur les terres de l’émir sans saluer Son Altesse. Oeux-là étaient les mieux reçus de tous. Avec eux, il n’y avait qu’à faire preuve de courtoisie, et le prince du Liban montrait alors, épanouie sur son visage, la sereine et majestueuse grandeur d’un Louis XIV oriental.
Il savait trouver des mots heureux, et, quand il le fallait, des silences pleins d’à-propos; personne n’avait l’air de mieux écouter, ce qui est un grand art chez les princes. Il fallait le voir alors passant et repassant sa main blanche et fine dans sa longue barbe, que le fer n’a jamais touchée ; et comme il était fier et heureux de sa beauté, qu’il regarde comme une grâce d’état, au milieu de ce peuple enthousiaste, toujours poétique parce qu’il est toujours jeune, pour qui tout est spectacle, et que l’on prend d’abord par les yeux ! • •
Le prestige de cette mise en scène vraiment habile tombait un peu dès qu’on agitait autour de lui des questions épineuses, et qu’il devenait nécessaire de prendre une détermination énergique. Alors le sourcil de l’émir se contractait brusquement; l’ennui se* lisait sur son visage, ses lèvres se relevaient par un tic nerveux, et il eût dit volontiers, comme le tyran de Corinthe : « A demain les affaires sérieuses !»
Les affaires sérieuses étaient, du reste, en minorité. Lorsque l’audience de chaque visiteur était terminée, il allait prendre place sur le divan ; un jeune page allumait un tchibouque, en posait le fourneau de terre rougp sur un plateau de cuivre rouge, et tenant par le milieu son tuyau de jasmin, présentait le bout d’ambre au nouvel arrivant, qu’il saluait, la main sur la poitrine, en s’inclinant jusque dans la poussière.
Quand l’émir eut ainsi parlé à tout le monde et que l’on put regarder les affaires comme expédiées, deux nègres, vêtus d’un justaucorps et d’un pourpoint tailladé, soulevèrent les deux portières du fond. L’émir se leva, nous traversâmes à sa suite un petit vestibule à colonnes de bois reliées entre elles par une série d’arcades moresques, et nous entrâmes dans une vaste salle, où nous attendait le festin.
Mon premier regard y chercha Mirane. Où elle n’était pas, il me semblait déjà que c’élait la solitude. Je ne
l’aperçus point. Cependant de nombreux serviteurs nous conduisaient à de petites tables isolées les unes des autres, et pouvant recevoir chacune cinq ou six convives. Biles étaient sans nappe, en ébène luisant et en bois de santal, dont les fibres exhalent un parfum pénétrant; portées suides pieds bas, carrés et trapus, ces tables étaient entourées, en guise de chaises, de piles de carreaux en tapisserie, sur lesquelles chacun s’arrangeait dans une attitude à son choix; les uns assis, les autres à genoux et reposant sur leurs talons,, presque tous h demi couchés.
Le repas fut silencieux et me parut long, comme semblent toujours aux jeunes hommes les réunions où il n’y a point de femmes. J’ignorais alors que, chez les princes chrétiens du Liban, c’est seulement au dessert qu’elles paraissent. C’est, vous le voyez, le contraire de ce qui se fait en certains pays d’Europe. Mais, ici du moins, je trouve que l’Orient est beaucoup plus près de la vraie civilisation. Les femmes sont absentes de toute la partie grossière du repas, livrée aux alimentations matérielles, au pain, aux légumes, aux viandes que la faim dévore ; elles nous arrivent quand nous n’avons plus à penser qu’à elles, et elles nous apportent la joie.de leur présence avec les fruits savoureux, le parfum des fleurs et les arômes subtils et délicats du café.
Mirane parut bientôt sur le seuil de la porte , entre les deux filles de l’émir.
Les convives ne prirent point garde à leur entrée, et elle fit moins d’effet dans le sélamlick que celle d’un valet chargé de glaces dans une salle de bal.
Mirane était pourtant bien belle ! 11 me semblait la voir pour la première fois, tant elle était différente de celle que j’avais vue jusque-là. Je ne connaissais que la fière amazone, la vierge armée, l’héroïne du Liban. Maintenant je voyais la femme dans toutes les splendeurs de sa jeune beauté.
Elle s’était dépouillée' de ses voiles, et son visage, que
rien ne me cachait plus, rayonnait d’un doux éclat, comme s’il eût attiré et retenu la lumière. Ses longs cheveux s’échappaient du tarbouche et , tressés avec des sequins d’or, se relevaient le long de ses joues ou se rattachaient sur son front; son teint, que le sang par-dessous, colorait délicatement, avait la pâleur ardente de l’ivoire. Ce teint si transparent, si mat et si vivant, rappelait la fleur de froment , à laquelle les poètes orientaux ont plus d’une fois comparé le visage des femmes. Une ceinture de cachemire blanc retenait sur ses reins une veste bleue, fendue aux manches pour laisser voir le bras , et ouverte sur la poitrine; où deux turquoises rattachaient la chemise de soie écrue.
La soie , quand aucune préparation n’altère l’inimitable nuance qu’elle doit à la nature, se trouve dans je ne sais quelle intime et mystérieuse harmonie avec la beauté de la femme. Flexible, mobile, chatoyante en ses plis abondants, souples et doux, on dirait un tissu vivant, qui caresse le corps en suivant ses plus capricieux mouvements. Lumineuse sans être diaphane, elle l’entoure d’un voile chaste , que le regard ne profane point en cherchant h le percer; idéal vêtement, qui semble fait d’un rayon, tant sa trame d’or filé, légère, aérienne, ondoyante sous le soleil, absorbe et renvoie de douces lueurs en reflets ruisselants ! tant sa blonde blancheur de perle se fond délicatement avec les tons ambrés du cou et la teinte fauVe et rutilante des cheveux !
Cette tunique de soie , moins belle que la peau qu’elle touchait, luttait pourtant de finesse avec elle, et laissait deviner dans toute son élégance et dans toute sa grâce la taille svelte et nerveuse de Mirane.
Les deux filles de l’émir, qui accompagnaient la princesse, offraient avec elle un contraste parfait : elles étaient peut-être aussi belles que Mirane, mais belles à leur façon, qui n’était pas la même, avec autant d’éclat et moins de distinction ; c’était l’incarnation vivante des rêves
voluptueux de l’Asie. Blanches comme des lis, œil noir aux longues franges soyeuses, surmonté d'un sourcil qu’on eût dit tracé à l’encre par un pinceau chinois; leur taille élancée et mince ployait comme un jonc sous le vent; leur veste rouge, soutachée d’or, laissait voir leur ceinture aux éclatantes couleurs ,'que retenaient sur la hanche les larges pantalons aux plis flottants, aux raies brillantes ; leurs têtes rêveuses, un peu trop pâles, comme chez toutes les femmes qui vivent renfermées, s’inclinaient sous le poids de lourdes tresses, dont l’éclat sombre s’avivait, chez l’une par une touffe de jasmin , chez l’autre par une fleur de grenadier, que fixait un ruban de soie brodé d’or. Leurs longs cils voilaient leur regard toujours baissé, et l’ombre de leur paupière palpitait sur leur joue, comme une aile d’oiseau. Leurs pieds, petits et paresseux, s’enfonçaient, nus, dans une babouche traînante. Il me semblait que l’Orient se réveillait enfin h mes yeux, et que j’entrevoyais un coin de ce paradis de Mahomet, où les houris sont chargées de l’éternelle félicité des élus.
Je ne savais trop ce que ces charmantes créatures allaient faire au milieu de trente convives beaucoup plus occupés de manger leur pilaw et leur mouton farci que de rendre leurs hommages à la beauté. Je fus bientôt tiré d’inquiétude. Les petits négrillons apportèrent des plateaux chargés de conserves de fruits et de sorbets àJa neige, que les femmes commencèrent de nous offrir. Il fallait nous laisser servir par ces belles jeunes filles, qui déployaient naturellement et sans coquetterie toutes les innocentes séductions de la politesse orientale, s’inclinant devant nous, à demi prosternées , touchant avec humilité le bas de nos vêtements, et portant sans cesse de leur bouche à leur front leurs longues mains pleines de grâce, qui semblaient semer des baisers. On doit se conformer aux mœurs d’un pays ; mais j’avoue que , pour changer mon assiette , j’aime mieux, avoir derrière moi Champagne ou Lalleur. Je suis certain d’avoir ainsi moins de distractions. Cependant ces
reines de beauté, élevées dans le respect de l’homme, pour qui eljes ont îles adorations d’esclave , s’acquittaient de tous les devoirsde l’hospitalité avec une grâce touchante. Arnina, la plus jeune, vint me présenter dés conlitures de feuilles de roses. C’était le parfum et la nuance de la fleur : on eût cru manger un bouquet ; des graius brillantes de sucre candi imitaient les goutelettes de rosée que les nuits du printemps pleurent dans le sein de la fleur qui s’eutr’ouvre. La jeune fille se tenait devant moi dans une pose de timidité naïve, que la statuaire eût enviée, penchée en avant, légèrement inclinée, une main tendue, et de l’autre retenant un des revers de sa veste trop ouverte, rougissante, muette et invitant du regard! Je ne me hâtais point de faire cesser ce ravissant embarras, dont je jouissais comme d’une émotion virginale. Un Druse assis à côté de moi avança le bras et prit la coupe de cristal , sans même regarder celle qui la présentait. #
De tous les convives de l’émir, un seul avait remarqué l’entrée des femmes.
C’était un étrange personnage, assis tout seul à une petite table, dans l’angle le plus reculé de la salle. On lui donnait, à première vue, de trente à trente-cinq ans. Il avait le type arabe, mais sans cet air de calme et sereine grandeur qui, d’habitude, le rehausse si singulièrement. Sa physionomie, au contraire, avait une expression toute particulière d’astuce et de cruauté; sa baibe fauve et clair-semée couvrait à peine ses joues et son menton ; il avait le visage extrêmement brun ; sa bouche était grande, ses lèvres minces, ses dents aigues, fines et séparéi sa moustache longue et hérissée comme celle d’un chat : ses mains s’agitaient sans cesse, tourmentées d’une inquiétude nerveuse. Ses jambes arquées , ses cuisses infléchies en dedans, indiquaient l’homme dont la vie se passe à cheval.
Il devait moins se servir de ces jambes-là pour marcher que pour serrer les flancs des cavales et des étalons du désert. La poussière du chemin avait terni les broderies
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de sa veste, et son manteau, déchiré en plus d’une place, attestait un long usage. Son turban vert indiquait le pèlerin qui a fait le voyage de la Mekke pour baiser la pierre noire sur le tombeau du Prophète..
« Quel est cet homme? demandai-je à un de mes voisins.
— Je ne sais, me répondit-il; à son costume et h son air je le prends pour un Arabe des tribus nomades qui vivent à l’aventure dans les sables de Tadmor 1 , entre la Perse et la Syrie. Il s’est présenté ce matin à l’émir, sous le nom de Djébel-Hadji * ; il se dit pauvre : on peut l’en croire. Il est venu ici à pied. Il paraissait exténué de fatigue et mourant de faim : il s’est assis sur le seuil du palais, en invoquant l’hospitalité. « Entre, mange et repose- « toi! « lui a dit le prince. Et maintenant il est ici chez lui, et y restera et en partira suivant son bon plaisir. Voilà comment nous entendons l’hospitalité. *
En voyant entrer les femmes, celui qu’on appelait Djébel-Hadji se leva tout à coup de sa pile & carreaux', puis se rassit brusquement. L’éclair du désir jaillit de ses prunelles fauves. Son œil allait d’une sœur à l’autre, examinant curieusement et tour à tour Àmina et Ra’hel. Quand il eut aperçu Mirane, qui venait la dernière, son œil perçant s’arrêta sur elle avec une fixité magnétique ; mais je dois avouer que la princesse n’y prit pas garde.
Mirane s’était tout d’abord affranchie de ces petits soins de la domesticité patriarcale auxquels se livraient ses deux jeunes amies. Assise à un bout du divan, elle lutinait un bel enfant aux joues roses, aux yeux de diamant noir, le dernier né de l’émir (l’émir était veuf depuis un an), qui se roulait à ses .pieds sur le tapis. Vivement et tout à coup l’enfant mutin tira du pied de Mirane un de ces ter-