‹ La vierge du LibanChapitre 14 sur 41 · Sorte de pantoufle turque. K · texte numérisé non relu

Sorte de pantoufle turque. K

sur les divans, s’abandonnaient à la douce et molle extase du tabac, père fécond des rêves éveillés.

Peu à peu les chansons s’endormirent sur les lèvres à demi closes, et l’on n’entendit plus que par intervalles le frémissement interrompu des cordes. Bientôt les bras retombèrent détendus le long des corps affaissés. , Un à un les convives se retirèrent.

Mirane, l’émir, Ismaïl et moi nous allâmes nous asseoir dans la cour, sous le jasmin, au bord de la fontaine.

Quand nous fûmes seuls : « L’émir sait ce qui m’amène, dit Mirane.

— Je n’ai pas besoin de le savoir, répondit- il, pour être heureux de ta présence. »

Un mouvement d’épaules mal déguisé trahit l’impatience de la jeune fille.

« Vous avez lu la lettre de l’émir des Druses? » continua-t-elle.

Au lieu de répondre, le prince des Maronites jeta un coùp-d’œil de mon côté.

« C’est un Français et un ami, dit la jeune fille ; vous pouvez parler devant lui .

— Je n’ai à me cacher de personne! fit l’émir avec un geste noble. . - •

— Je le sais ! dit Mirane ; daignez donc nous apprendre ce que vous avez décidé.

* — Décidé? reprit le prince ; décidé ! Est-ce qu’on peut se décider ainsi ? :

— C’est si "simple ! dit Mirane.

— Oh! les femmes ! reprit l’émir en levant les mains, elles ont vraiment irte étrange façon de traiter les affaires sérieuses. Ainsi, continua-t-il en s’adressant à Mirane, tu crois qu’un homme’ qui est le chef d’un peuple peut se précipiter tête baissée dans les aventures, et avec lui ceux dont la garde lui est confiée, dont il doit répondre devant . Dieu ? Soyons prudents ! Il n’y a pas encore si longtemps que les oliviers fumaient dansÉden. ■

— Sans doute, ditMirane, les temps sont difficiles, et il ne serait pas impossible qu’on brûlât encore quelque vigne malade ou quelque figuier stérile; mais je ne crains pas un incendie qui doit éclairer notre indépendance !

— Moi, dit l’émir, j’ai toujours peur du feu!

— Alors, dit la jeune fille en s’animant, faites-lui sa part... ou il dévorera tout. »

L’émir secoua la tête sans répondre.

« Ecoutez, dit Mirane, d’une voix émue et presque solennelle, vous avez trop hésité jusqu’ici... vos retards nous perdent tous. Nous sommes à un moment où chacun ici devra prendre un parti. Rien n’est certain, dites-vous. Je le sais; mais ne peut-on point risquer quelque chose, quand on est menacé de tout perdre?

— Et qui nous menace ?

— Tout le monde.

— Nous saurons nous défendre.

— Oui, si vous avez des alliés; non, si vous n'avez que des ennemis. »

L’émir parut ébranlé .

« Cesennemiset ces alliés, continua Mirane, c’est à vous de les choisir. Ils- seront ce que vous les ferez. Voyez où vos intérêts vrais vous entraînent. Vous avez autour de vous les Druses, les Egyptiens et les Turks. Voulez-vous être écrasé par tous les partis? restez neutre pendant la guerre. Vous verrez ce que vous apportera la paix... Ne vaut-il pas mieux régner sur la moitié du Liban?

— Ce n’est pas le choix qui estdouteux, répondit l’émir,

c’est le moyen ! •

— Pas plus que l’un que l’autre! répondit Mirane. Les Turks sont vos éternels ennemis : voilk ce que tout Maronite doit savoir. Les Égyptiens peuvent être sans danger vos auxiliaires d’un jour. La terre d’Asie, qui les porte avec regret, ne lés portera pas longtemps. Quant aux Druses, je sais que de longues rivalités vous ont divisés ; mais, ces

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rivalités, le moment est venu de les éteindre : tout le monde le comprend aujourd’hui. Que les deux races se partagent le Liban! Chassez-en l’étranger, et il sera toujours assez grand pour deux.

— Voilà de la politique à la façon des femmes, dit l’émir en levant les yeux au ciel.... Ce sont les jeunes filles h présent qui vont régler le destin des empires. Crois-moi, Mirane, ce sont là de mauvais usages : il faut les laisser aux nations qui ne se voilent point.

— Le Liban ne s’est jamais voilé, reprit Mirane, et je crois, continua-t-elle avec une fierté superbe, que nous valonsbien les femmes de l’Islam 1 . Mais je m’étonne, émir, que toi, un chrétien, tu ne comprennes pas qu’en de certains jours l'inspiration qui vient de Dieu vaut mieux que la raison qui vient de l’homme?

— Et l’inspiration, c’est vous? ce sont les femmes !

— Oui ! dit-elle avec une exaltation qui m’entrainait ; oui, l’inspiration, c’est nous parfois! parce que les vains bruits de l’égoïsme et de l’intérêt n’étoufïent point les voix divines qui parlent en nous. On dit que là-bas, au pays de France, une femme, une jeune fille....

— Ah ' dit l’émir en se renversant sur ses carreaux, c’est de l’histoire cela !

— Vous avez raison, dit Mirane avec un sourire où l’on devinait l'ironie, c’est de l’histoire, et je la conterais mal. Ne parlons que du présent... Que dirai -je à l’émir des Druses?...

— Dis-lui que j’attends....

— Attendre! toujours attendre! s’écria Mirane. Soit! Attendez, vous ; pendant ce temps-là nous combattrons !

— Nous! vous! reprit l’émir. Ne dirait-on pas que toi et moi nous faisons deux peuples et deux races?... Il me semble pourtant que tu es née dans nos montagnes : n’oublie pas que lu as sucé le lait d’une mère maronite....

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