‹ La vierge du LibanChapitre 15 sur 41 · Les musulmane · texte numérisé non relu

Les musulmane

— Non, dit Mirane, je ne l’oublie pas; mais je me souviens en même temps que j’ai reçu le sang d’un père druse...

— Il faudra pourtant, toi aussi, te prononcer quelque jour. Avec qui seras-tu?

— Avec ceux qui sauront mourir ! *

Mirane en disantces derniers mots fut comme transfigurée devant nous. Ses yeux bruns, rayés de fibrilles d’or qui semblaient s’agiter comme de petites flammes dans sa prunelle, lançaient des éclairs avec leurs regards ; sa lèvre s’arquait avec une expression dédaigneuse ; un flot de sang rose animait sa pâleur nerveuse, un souffle généreux gonflait sa poitrine. L’héroïne perçait sous la femme.

Ismaïl, appuyé sur son coude, la regardait avec un transport sauvage; pour moi, j’éprouvais des émotions inconnues; l’émir lui-même semblait touché. Dans un mouvement d’entrainement involontaire , il tendit la main h la jeune femme.

. « Voyons, Mirane, lui dit-il, sois raisonnable; il ne s’agit pas de signer ce soir un traité de guerre ou de paix. Je n’aime pas qu’on me presse. Tu donneras bien une journée ou deux à tes cousines; d’ailleurs tu m’amènes un Français h qui je dois faire les honneurs du Liban : ne lui laisse point emporter une mauvaise opinion de notre hospitalité.

— En vérité, je ne le voudrais pas, répondit Mirane, un

peu découragée par l’apathique résistauce du prince; mais tu sais que les jours sont comptés ! ,

— Un de plus, un de moins ! dit l’émir; qu'importe? Nous faisons demain notre chasse au faucon : c’est un de tes plaisirs favoris.

En disant ces mots, l’émir se leva; .nous en fimes tous autant. Ses deux filles apparurent au salon du second étage, blanches comme le rayon blanc de la lune.

« Nous t’attendons ! dit, en se penchant sur laJbalustrade de fer, Amina, la plus jeune des deux sœurs... avec qui

causes-tu là-bas ? avec les fleurs ou avec les étoiles ? Moi j’aime mieux dormir.’

— Ou y va, sultane ! dit la princesse en riant.

Et légère, semblable à une ombre, elle glissa sur le gazon et disparut bientôt sous la haute ogive du portail gothique.

Ismaïl s’était aussi retiré de son côté ; nous restâmes seuls, l’émir et moi.

Nous nous promenâmes quelques instants silencieusement, goûtant la fraîcheur du soir, respirant les fleurs, écoutant la fontaine.

Tout à coup l’émir s’arrêta et, posant sa main sur amn ^ras , il me montra les fenêtres éclairées du balcon , derrière lesquelles nous voyions passer en silhouettes gracieuses l’ombre des trois femmes.

« L’étrange créature ! » murmura-t-il, comme se par-, lant à lui -même. Puis, se retournant de mon côté : « On ne sait pas, ajouta-t-il, toutes les pensées qui roulent dans cette tête de vingt ans ! Aspire-t-elle à un rôle politique ? C’est une idée qui ne doit pas germer dans l’âme d’une femme du Liban, et d’ailleurs Mirane est aussi modeste qu’elle est pure. Aussitôt qu’elle n’est plus utile, elle se cache, et à la voir au sein de la famille, remplir avec amour tous les petits offices de cette servitude volontaire que s’imposent nos femmes et nos filles , on dirait que sa vocation est de présenter des confitures et de préparer des sorbets toute sa vie, et qu’elle n’a d’autre ambition que de savoir allumer le tchibouque d’un cheickh ou le narghilé d’un émir. D’autres fois elle tient des discours à effrayer sur son trône de rubis le glorieux fils de l’esclave 1 . Qu’est-ce donc que Mirane ?

— Une femme, lui répondis-je.

— Une femme ! dit-il en riant; mais il n’y a pas de femmes en Orient, mon hôte! Nous avons bien de jolies

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