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Nom du sultan, dont la mère est toujours une esclave

créatures à deux pieds, sans plumes et sans barbe, qui s’habillent , se déshabillent et babillent, mais pas du tout ce que vous appelez une femme en Europe, c’est-à-dire une machine compliquée et inexplicable, qu’on ne sait jamais monter ni démonter, et qui va ou s’arrête si capricieusement qu’on ne peut pas dire à quel ressort tel mouvement correspond. Oh ! je ne suis pas si étranger à vos idées que vous pouvez le supposer à ma robe et à mon turban. J'ai été élevé par des jésuites, et mon père m’a fait voyager en France et en Italie. J’ai vécu dans vos salons ; j’ai vu vos femmes rarement aimées, toujours adulées, consultées souvent, écoutées quelquefois, troublant jla cervelle de vos princes et embrouillant les plus "simples affaires. Mais, par ma barbe! nous n’en sommes point encore là en Orient.

Je ne sais pas ce que vous avez gagné à ce système Je

.sais bien ce que nous y perdrions : notre souveraineté domestique, notre royauté de famille, la plus douce, la plus morale, la plus légitime de toutes, et avec elle les derniers vestiges de cette grande vie patriarcale, que nous seuls avons pu conserver ! Avec des femmes qui raisonnent, on a toujours des enfants qui désobéissent. »

Je ne pus m’empêcher de sourire, mais je me gardai bien d’interrompre.

- Nous donnons assez de liberté à nos femmes, continua l’émir. Nous les voilons quand elles sortent. Peut-être, si mes souvenirs sont fidèles, n’auriez-vous pas si grand tort d’en faire autant aux vôtres.... mais vous voyez que nous ne les éloignons pas de nos parents, de nos amis, de nos hôtes. N’est-ce point assez, et que peuvent-elles raisonnablement désirer de plus ? Il en est de même chez les Druses, quoique peut-être avec moins de confiance et d’abandon, ce qui vient de leur caractère bien plus que de leurs lois. Mais enfin on n’y retrouve point la réclusion musulmane, et l’on n’estime pas qu’une femme soit perdue parce que son regard a rencontré le regard d’un liemme. Voyez plutôt ma nièce : est-il une seule jeune fille en

France, voire mêrné en Atfgletert-e , où l’on dit. qu’elles sont plus libres encore, ijui puisse faire ce quêtait Mirane? Et elle reste si haut au-dessus du soupçon; et sa pureté brille d’un si radieux éclat y qu’on' ne la connaît dans la montagne que. sous ce nom Chaste et poétique : ta Viergç du Liban ! Il est vrai que, même parmi les siens, Mirane est une brillante exception. Sa conduite, sa noble parole, sa finesse en toute chose, sà beauté même et ses grandes relations de parenté qui la font, chez les Druses aussi bien que chez les Maronites, l’égale des émirs, tout enfin lui donne un prestige* rehaussé enctfre, aux yeux d’un peuple profondément jaloux de son indépendance, par le dévouement profond qu’on lui connaît à la cause du Lifyan. Beaucoup de gens, qui ne l’ont jaiùais vue, parlent d’elle comme d’un être supérieur à son sexe.

— Oui, répondis-je, je la connais depuis peu, mais je devine que ce jaloux et ardent amour de sou pays, c’est, comme le fond même de son cœur.... Mais, vous-même, ne partagez-vous pas ses sentiments ?

— Eh, sans doute! Mais peut -on comparer la tête blonde et la tête grise ? Là où Mirane voit des espérances assurées, je n’aperçois, hélas!. que des illusions dangereuses.

— Et vous le lui avez bien dit ?

— Il le fallait!... Après, tout, un homme n’est qu’un homme, et j’ai joué ma vie assez de fois dans toutes Sortes d’aventures pour que l’on sache bien que, si j’ai peur, ce n’est pas pour le fils de mon père.... Mais j’ai derrière moi tout un peuple.... et puis le sultan, mon souverain légitime, n’a pas rompu nos traités, et il y a quelque part une justice.... ici-bas ou lù-haut ! Mais éxpliquez donc tout cela à à une femme ! »

Les dernières lumières venaient de s’éteindre aux fenêtres du palais, l’obscurité régnait sur toute la façade. Seulement, là-haut, les étoiles clignaieut de Jeurs petits yeux d’or dans l’azur sombre d’une nuit sans lune. i88

« Allez dormir, me dit le prince, demain la journée sera rude; le sommeil esl le père de lisante. »

L'émir frappa dans ses mains. Un jeune serviteur, qui nous avait attendus, couché sur une natte devant la porte, se leva et me conduisit dans un. kiosque, où 1W avait établi mes quartiers. .. ■

C’est Une belle chose que la chasse, .et je comprends' que les princes aiment cette' noble image de-la guerre. Nulle part ils ne peuvent plus librement- développer leur courage et leur magnificence, leur élégance et leur luxe. Aussi, depuis Npmrod, qui chassait devant le Seigneur, presque tous les rois, dans tous les siècles et. chez tons les peuples, ont-ils fait de la chasse un- de leurs passe-temps favoris, et souvent un des attributs de leur souveraineté jalouse î

En ouvrant ma perte le matin, je trouvai la couf toute remplie de bruit, de mouvement, d’animation et de vie. Les sais tenaient en main les chevaux , qui hennissaient avec un éclat de trompettes, respiraient l’air frais à pleins naseaux, dressaient leur petite oreille, piquée en avant, frappaient du pied la terre sonore, et, par les brusques* mouvements de leurs cous, secouaient, comme des grappes de fruits prêts à tomber, les petits mouckres pendus à leurs mors. Les valets couplaient leurs chiens au sortir du chenil, en distribuant des coups de fouet aux lévriers impatients et aux pointers mal endurants.

A vrai dire, tout cela ressemblait assez à tous les départs de chasse des châteaux aristocratiques habitués aux mises en scène de la grande vie. La couleur' locale était plus particulièrement représentée par trois fauconniers, au teint

bruni sous le soleil de l’Éthiopie, «ux vestes bariolées de vingt couleurs , à l’abayah noir et jaune , aux larges ceintures de poil de chameau, portant les oiseaux sur leur poing.

Mirane descendit bientôt avec les filles de l’émir. On leur amena d’admirables chevaux. La princesse montait une jument noire de la plus pure et de la plus noble race; sa selle de velours rouge et sa bride écarlate tranchaient vivement sur la robe du noble animal, luisante et lustrée comme l’ébène. Elle portait ce grand raassarah bleu, voile flottant des femmes der l’Orient , qui l’enveloppait comme un nuage. Son cheval , à la fois docile et fougueux, couvrait d’une écume d’argent son mofs et sa poitrine, jetait du feu par les yeux, et s’emportait pour être contenu, comme s’il eût éfé.fier de son doux et beau fardeau. Les deux Gousines de Mirane marchaient à ses côtés, parées non moins richement. L ? étnir lui -même n’avait pas dédaigné de faire pour nous un certain déploiement de magnificence. Il montait son plus beau cheval, portait son plus beau costume, étalait ses plus belles armes.

Le seul Ismaü affectait le mépris de ce vain luxe : il s’était arrangé pour la chasse comme pour la bataille. C’était peut-être un raffinement de coquetterie : car, lorsqu’il sortit de la cour en bondissant sur son étalon, roux comme le cheval de l’Apocalypse, il me parut vraiment superbe. Le long fusil h pierre, au canon cerclé de cuivre, h la crosse incrustée d’ivoire dans les fabriques d’Alep, battait sur ses épaules, et quand son machlab s’entr’ouvrait, on voyait sortir de sa veste les poignées ciselées de deux yatagans. Le turban blanc des Druses faisait mieux ressortir encore son teint bronzé et sa mine haute et fière.

Quelques-uns des convives de la veille s’étaient joints à nous. Involontairement je cherchai le hadji parmi eux, mais je ne l’aperçus pas.

La troupe se mit en marche au commandement de l’é-

mir, et nous commençâmes de descendre lentement, en suivant les sinuosités de la montagne. Tfefitôt notre petite troupe disparaissait derrière un rocher ou sous un bouquet d’arbres; tantôt, sur la rampe étroite, il s’allongeait en déployant comme une écharpe ses couleurs vives, cpri semblaient égayer la montagne. Gomme fond de tableau grandiose et majestueux, nous apercevions le noble château de l’émir, avec ses coupoles, ses terrasses est ses tou- ' relies. ■ .

' Mirane marchait k côté du prince ; les deux jeunes filles suivaient à quelques pas. De temps en -temps elle se retournait pour les voir et leur parler. Elle leur souriait. J’étais près d’elle : il me semblait qu’elle me souriait aussi. . - -

Une alouette partit à nos pieds, joyeuse, et comme le clairon du matin, sonnant Ses fanfares et montant au ciel dans un rayon de soleil. Je mis le fusil à l’épaule et je fis le coup de roi. L’oiseau tomba aux pieds de Mirane, dont le cheval fit un écart sans danger.

Ismail le prit par la bride, et se penchant vers Mirane :

« Tu vois, lui dit-il, qu’il ne respecte rien.

— Est-ce donc un si grand mal que de tuer une alouette?

— Non pas peut-être à te& yeux d’infidèle, mais aux miens, oui certes, et tu le sais!

— Eh bien ! avertis-le.

— Nod, dit-il, d’une voix qui passait à peine entre ses dents serrées, le jour n’est pas encore venu où je lui parlerai. /

— Ce jour ne viendra pas, » dit Mirane en fouettant son cheval, qui partit au galop.

Cependant mon coup de fusil avait animé notre petite troupe. Les faucons commençaient à tressaillir sur le poing des mouckres, et les chiens allongeaient leur laisse, qui pesait davantage à la main du piqueur.

Personne ne daigna ramasser l’oiseau ; quelques-uns de nos hommes parurent même s’en> détourner avec horreur.

.* Aurais-je donc commis un crime? demandai-je à la petite Amina. Ismaïl a l’air furieux !

— Pas uu crime, me répendiUelln en souriant derrière son yoile» mais une faute,' tout au moins ! L’alouette est pour les Drusas un oiseansaeré, qu’on ne. doit point toer : c’est, de mauvais augure. Si notre chasse est mauvaise, c’est à vous qu’ou s’en prendra,,., et h votre alouette. »

Des troupes de perdrix rouges, qui passaient à chaque minute au-dessus de nos tètes, répondaient assez clairement que, si la chasse était mauvaise, ce serait la faute des chasseurs,- et non celle du gibièr. » • -

Enfin nous arrivâmes au pied rie la montagne, sur les bords d’une petite rivière, tonte couverte de ces beaux lauriers roses dont la fleur est charmante, mais dont l’ombre est -mortelle. Une de ses digues s était rompue à la fonte des-neiges, et elle débordait en marais sur une vaste étendue. Çà et là des touffes de joncs marins et d’épais fourrés de plantes aquatiques offraient h l’oiseau ces refuges perfides, ou le chasseur ne manque jamais d’aller surprendre sa Sécurité.

« Ici, les hermnes! » . dit l’émir avec une voix de commancfement.

Les fauconniers- s’approchèrent avec leur petite armée de becs et d’ongles, que nous devions passer en revue. Amina, à qui son père semblait donner la direction de la chasse, proposa pour l’avancement un faucon de Russie, blanc comme la neige de son pays, avec une tache noire au bout des grandes pennes.

« C’est bien choisir, dit P émir, et j’approuverais si nous voulions prendre des perdrix en plaine ; mais, pour le marais, celui-ci vaut mieux ! »

Et il nous montra un faucon rouge de la plus belle espèce, dont le dos et les ailes brunes étaient rehaussés de mouchetures de pourpre. Ce fauôon, au bec crochu et aux serres tranchantes, long, fin, maigre et nerveux, offrait un étrange caractère de légèreté, de force et d’audace. On lui

réserva l'honneur du plus beau vol. Un jeune faucon saur,

élevé et dressé chez l’émir , mais qui n’avait pas encore vu l’oiseau en plein aiç, reçut aussi un ordre de début; Les autres entrèrent dans le cadre de la réserve.

Cependant les piqueurs lançaient à travers les roseaux déüx griffons de l’ile de Crète, à la robe grise, frangée de sôies argentées, qui commencèrent de nager en soufflant comme des phoques.

Ce fut un moment d'attente presque solenrrelle ; les poitrines ne battaient plus : chacun avait son âme dans ses yeux. Les femmes, comme toujours, étaient encore plus émues que les hommes.

La chasse au faUcon est celle dé toutes que les femmes préfèrent et doivent préférer, peut-être parce que l’on y poursuit beaucoup et que Tou y prend peû. L’oiseau ne saigne guère, il est tué vite, souvent loin d’ëllës ,et si l’on veut, on peut ne pas regarder à ce moipent-là.

La curée de la. bête, au contraire, a quelque chose de barbare, et, au lieu d’applaudir au vainqueur, elles devraient penser, œs tendres Créatures, que celui qui ëst capable d’égorger une biche est capable -de tout. Ne revoientelles donc jamais dans leurs rêves Cette poitrine déchirée, ce noble animal abattu, Ce bois superbe renversé sur les épaules, et ces grosses larmes qui copient des Jeux troublés, comme des. larmes humaines, et qui noient cette tête mourante? %

Mais la chasse au vol n’â pàs cet’ étalage- de cruautés. Aussi est-ce la chasse des femmes.

Nous vîmes bientôt sortir dç l’eau un oiseau de l’année, au vol pesant et encore incertain ; il n’essaya même pas de prendre le vent; il chercha à fuir comme il put, au hasard, d’une aile à la fois faible et hâtée.

Le fauconnier le dédaigna comme un ennemi inférieur; mais l’émir ordonna qu’on fît voir la plume au faucon

saur. Il fallait commencer. Le fauconnier obéit d’un air

contraint.

80 IiA VIERGE DU LIBAN.

Le capuchon fut subitement enlevé : l’oiseau releva vivement la tête, étendit doucement ses ailes, secoua un peu de fatigue et d'engourdissement, aperçut le héron..., et s’élança.... ® Lieu volé! criait -ou de toutes parts, bien volé! » Le débutant, eu e$et, s’y prenait comme un maître. Il avait gagné le dessus du vent, 11 glissa, les ailes étendues, comme sur un plan incliné. Le fugitif perdit Ja tête : il voyait son ennemi; il croyait déjà sentir la serre avide. 11 fit un crochet malheureux et se précipitable luimême au-devant de la catastrophe.

Il y eut deux cris : un cri de colère, un cri d’angoisse; puis une mêlée; les plumes volèrent. Les deux combattants s’abattirent. Le héron était mort. Ün abandonna au vainqueur les dépouilles opimes du vaincu : ce sont les lois de la guerre, et la chasse en est, dit-on, l’image.

Mais nous ne devions pas nous arrêter eu aussi beau chemin. •

Au bruit de .la chasse et aux appels réitérés de son parent ou ami, un autre héron s’était levé entre les grandes herbes du marais, où nous avions troublé sa sieste profonde. Ou entendit bientôt uu vol pesant et saccadé; mais à peine sa tête eut dépassé le niveau des grands roseaux, que, surpris, à la vue des hommes, des chevaux et des' chiens, il lit mine de renoncer à l’essor. Il se laissa retomber, et voulut regagner son asile au fond des herbes et des joncs qui se balançaient au-dessus des eaux. On lança les deux épagneuls, qui soufflaient comme dés dieux marins et s’embarrassaient dans un fouillis de plantes enchevêtrées.

On ne voulait pas que l’oiseau fit motte'; l’émir fit tirer un coup de fusil. Il repartit, en déployant cette fois sa large envergure : ses. longues jambes se roidirent en arrière, et son long cou, faisant un S entre les ailes, ne permettait d'apercevoir que sa tête. Il avait poussé d’abord deux ou trois cris rauques et gutturaux, que nos faucons reconnurent instinctivement et saluèrent par" des balte-

ments d’ailes^ Cependant le héron ayait le vent, et, comme s’il eût voulu se perdre dans l’espace infini, il montait, montait toujours! ’ ' . >' •

On allait donner Yescape, pnour parler comme nos anciens veneurs ; c’était le moment solennel. L’émir, pour finir cette seconde course, désigna le faucon rouge. Le faucon rouge, rendu à la lumière, reste une seconde immobile . sur le poing du piqueur. Son regard circulaire embrasse l’horizon. Le fauconnier lui indique du doigt la masse qui flotte au zénith. Il pousse deux ou -trois cris de‘ fureur, bat de l’aile, pour assurer son élan, et, quittant le poing sur lequel il perchait, après avoir deux fois rasé l’eau par deux vastes circuits, il prend un parti, et d'un vol strident comme le sifflement d’une balle qui effleure la tempe, il monte lui-même dans une direction perpendiculaire. Cependant le héron devine le péril ; il se guindé et avise la * nue pour abri. Le faucon va bientôt l’y suivre. Tous deux, dans cette lutte de vitesse, déploient leurs dernières, ressources : les deux rivaux sont dignes l’un de l’autre. Le faucon surtout avait des coups d’ailes magnifiques. Rien n’égale le ressort, la souplesse et la force de ces vaillants oiseaux; ils semblent bondir dans l’air élastique,- qui les repousse et double la puissance de chaque élan .

Cependant les meilleurs yeux ne distinguaient plus rien que deux petites taches microscopiques qui semblaient tour à tour se joindre, s’écarter, se rencontrer et se fuir.

Tout à coup ces deux taches grandirent, ces deux pomts obscurs s’éclairèrent; les oiseaux, groupés en noyau serré, se rapprochaient de nous. Le faucon avait dépassé le héron. Bientôt les mahutes d’acier lui barrent le chemin du ciel. Alors, pour échapper plus sûrement, il regagne la terre. Les jambes roides, le col allongé, la tête en avant, les ailes à demi repliées, il tombe, comme une pierre qui aurait la force de se précipiter. Le faucon, comme le lévrier bien appris, avait rabattu son gibier vers nous.

Tous les regards étaient tendus vers le ciel. Nous ne

sa

perdions pas un mouvement. Le faucon, trompé par le héron dans une première, attaque, fondait maintenant sur lui comme une flèche, déjà il l'effleurait de son vol. i.. On entendait le cri de l’angoisse et le cri du triomphe, w. Il semblait que nos poitrines à nous-mêmes^ussent une palpitation plus .oppressée.

Le héron, puisant de nouvelles forces dans le danger même, fit un rapide mouvement oblique. Le faucon, emporté par son ardeur et par l’impétuosité de son élan, passa à vingt pieds au-dessous de lui. Le héron continua son vol en ligne droite, à tire-d’aile et dévorant l’espace. Le faucon variait de tactique en même temps : à présent il volait au-dessous.de l’ennemi. Tout à coup, par un brusque, soubresaut, il se trouva à sa hauteur et le saisit à la poitrine. .. . -

Le héron. se renversa vivement en arrière ; puis, audacieux comme un poltron poussé à bout, il rendit attaque pour attaque, et frappa d’un coup de bec le faucon en pleine aile. Une large penne tomba, tout empourprée de sang ; le faucon roula sutlui-même, comme l’oiseau qu’atteint le plomb du chasseur. Nous crûmes à une défaite : ce n’était qu’un étourdissement. L’intrépide lutteur révint à lui et au héron; Il n’y avait plus ni méthode, ni ruse, hi tactique ; il n’y avait plus que des colères et des ardeurs Sauvages; c’était une poursuite folle, une fuite éperdue. Les deux ennemis décrivaient dans le ciel de's orbes im- • menses ; mais le héron était toujours en dedans du cercle, que le faucon tendait toujours à rétrécir.

Enfin, après mille tours et détours, mille rapprochements-et mille écarts, le faucon prit encore une fois l’essor et plana un instant au-dessus de sa victime consternée. Le héron fut saisi, lié dans les serres puissantes, déchiré par le bec eruel , ce bec recourbé comme une faux et qui donne son nom au terrible oiseau. Tous deux tombèrent.... Puis, comme pour prouver sa force, à peine eurent-ils touché terre, que le faucon se releva de nouveau et à pic, em-

porta te héron, masse inerte, qui se débattait dans les convulsibns de t’agonie, la tête penchée, faite incertaine et battant le corps, son beau plumage , au* teintes bleuâtres comme l’ardoise que l’on vient de tirer de la carrière, tout Souillé de larges gouttes de sang.

L’émir prit les trois longues pennes de son aile, en offrit une ârMirane et les (feux autres à ses filles.

Toutes trois -les posèrent en aigrette à leur coiffure.

- « Quittons les lauriers roses, dit l’émir; leurs exhalaisons, à l'heure de midi, sont toujours perfides, et dans le frais sommeil qu’ils nous versent on respire la mort. »

Nous tournâmes les marais, et nous aperçûmes bièntôt une belle et grande plaine, de toute part encaissée dans les montagnes, qui formaient autour d’elle une sorte d’amphithéâtre. C’était une arène propre à tous les exercices qüi sont des plaisirs. Deux armées, au besoin, pourraient même y livrer une bataille rangée.

Nous n’y livrâmes qu’un djérid.’ ' . '

Les jeux guerriers du djérid sont la passion des races orientales. Jamais un Arabe à cheval ne voit un espace • libre sans songer à faire un djérid. Leurs chevaux le savent ,

bien.

Dès qu’ils aperçoivent l'espace libre , ces buveurs d'air lèvent vers le eiel leHrs naseaux ardents; leur ceil se dilate et s’enflamme ; ils partent : rien n’égale la Souplesse vigoureuse de leurs mouvements, la puissance de leur élan, la rapidité de leur course; rien n’épuisë les ressources de cette poitrine profonde : leur poumon baigné d’air vif et pur suffit à tous les efforts. Après une course à fond de train , nos Bédouins reviennent à nous ; ils nous pressent , nous entourent, s’éloignent encore pour revenir nous enlacer dans des orbes sans fin , traversant nos rangs, effleurant nos groupes , fondant sur nous la lance à la main, et à dix pas , au milieu de l’élan le plus fougueux , arrêtant leurs chevaux sur les jarrets ou faisant une volte au galop avec une prestesse sans égale ; tantôt, appuyant à terre le

fer de leur lance, autour de sa pointe, prise comme centre, ils tracent sur le sablç de& circonférences régulières, dans lesquelles ils inscriyent des figures d’une géométrie compliquée. . ■ .

Le grave Ismaïl ne put fias résister à l’attraction de ces jeux, où la grâce des hommes ne bride pas moins que la vigueur des chevaux. Il rendit la main, partit en bondissant, tira en l’air, chargea son fusil au galop, -nous montra comment on perce une poitpine avec le javelot, comment on coupe une tète avec le yatagan, et comment, sans ralentir sa course, on ramasse ce sanglant trophée. Il fut vraiment beau, et les femmes eurent raison de l’applaudir quand il ramena vers elles, par une voile soudaine, son cheval blanc d’écume. Puis s’approchant de Mirane , comme le chevalier vainqueur dans la lice s’approche de la reine d’un tournoi, d’un air à la, fois soumis et impérieux, il lui demanda comme récompense la plume de héron qu’elle portait à sa coiffure.

o Tu ne la trouves donc pas bien où elle est? dit Mirane en souriant.

— .Te l’aimerais mieux ici! dit-il en mettant la main h son turban.

— Je ne voudrais pas, reprit la jeune fdle, l’exposer h la colère du padishah, et tu sais que, dans tout l’empire, lui seul a le droit de porter sur le front là plume de héron.

— Je ne te connaissais pas ce respect du sultan, dit Ismaïl avec un rire farouche ; il qe convient guère à celle qui doit être un jour la reine du Liban.

— Moi, reine du Liban ! j’ai d’autres ambitions! » dit Mirane en rajustant son aigrette.

Cependant les ttaqueurs revenaient à nous au galop de leurs chevaux, en poussant des cris et en tirant des coups de fusil de minute en minute. De grands chiens, à l’œil sanglant, au poil rude, gris de fer, bondissaient dans les sillons d’orge et de dourah, avec des aboieineuls furieux. Bientôt, au milieu des hautes herbes arides, à demi dessé-

chées par le soleil, nous vîmes poindre çà et là de petites têtes fines, qui semblaient fuir dans toutes les directions.

C’était un troupeau de gazelles dépisté et dispersé par nos chiens.

« N est-ce point le moment? » dit 1/éniir en se tournant vers le fauconnier. . i . . . •

Celui - ci, pour toute réponse, fit sauter le capuchon de deux émerillons aux griffes d’or. Les jeunes filles se raffermirent sur les selles; nous formions tous.un petit groupe serré.

La position était admirablement choisie pour une telle t chasse. Aucun obstacle pour la course ni pour le vol : dans cette vaste étendue, où l’œil pouvait tout voir, rien ne s’opposait ni à la fuite ni à la poursuite. Un immense ravin sans eau, qui se tordait dans la plaine, changeant de direction deux ou trois fois brusquement, pouvait seul donner à la lutte quelque péripétie inattendue.

La chasse fut heureuse et prit bientôt un caractère d’animation extrême. Mais je n’aime point ces détails cruels, et le carnage me déplaît. Les pauvres gazelles n’échappaient à un ennemi que pour en trouver un autre. Ici, la dent des chiens ; plus loin , le bec des -oiseaux. Les faucons planaient au dessus d’ellep, les couvraient de leur ombre, ' et tout à coup, avec une vitesse précipitée, foudroyante comme l’éclair, ils s’abattaient sur leur cou , les fouettaient de leurs ailes, se cramponnaient à leur peau déchirée, et, sous la pointe terrible et recourbée de leurs becs, crevaient bientôt les grands jeux aux doux regards. La bête vaincue tombait pour ne plus se relever.

Beaucoup de ces gazelles prirent un parti, et, trouvant '* la ligne gardée vers l’ouest par le traqueur et les chiens, s’élancèrent vers l’autre extrémité de la plaine. La plupart franchirent résolument le ravin. Une seule, plus jeune et moins forte, effrayée de sa profondeur béante, hésita, et, avec ce rapide et infaillible coup d’œil de l’instinct, devinJht que ses membres frêles n’étaient pas assez solidement

trempés pour l’effort, au lieu’de sauter, telle fit un crochet et revint sur nous. Les chiens l’escortaient dé chaque côté ; le faucon blanc, lancé à sa poursuite, l’avait déjà effleuré deux fois de son vol. . Amina et Ra’hel sa sœur applaudissaient de la main , de la voix et du regard.

Mirane, au contraire, penchée sur sa selle, immobile, éprouvait une douloureuse pitié..

En deux bonds désespérés la gazelle fut au milieu de nous. Tous les chasseurs firent un jûouvement pour la prendre ou pour la tuer. Moi seul je retins mon cheval. Le faucon, agitant ses ailes, si blanches qu’elles semblaient lumineuses, et poussant de petits cris brefs et rauques, tournoyait au-dessus de nous. Les chiens, contenus à peine par les piqueurs, voulaient forcer notre cercle. Les deux filles de l’émir crièrent : « Grâce ! » et Mirane joignit ses deux mains avec une invocation dont la muette éloquence la rendait belle à mes yeux comme la statue de la Prière. **

La pauvre gazelle s’était blottie entre les jambes de mon cheval. * '•

Sauter à terre, la prendre dans mes bras, ia rassurer par des caresses, la calmer par de douces paroles, comme si elle eût pu les comprendre, ce fut pour moi l’affaire d’un instant.

J’allais la porter à Mirane, quand Ismaïl se mit entre nous, son couteau dans la main droite; il posa la gauche sur le cou de la gazelle, qui toürna vers moi son grand œil mourant, tout humide de larmes. Je sentais le pauvre cœur dans la poitrine oppressée battre r tout près contre le mien....

« Voilà qui n’est pas de franc jeü, dit le Druse sans lâcher sa poignée.... Nous ne sommes pas ici pour sauver les gazelles, mais pour les tuer!

— Celle-Ci est à moi, lui dis-je, et tu ne la tueras pas....

— Elle est à tout le monde... et je la tuerai. »

Il leva son couteau.... Les femmes poussèrent un cri^.. J'e lui montrai là gueule de mon pistolet.... Nous nous re-

gardâmês tous deux dans l’œil.... Le premier mouvement eût été la mort d’un homme.

Mirane était déjà entre nous.

Une émotion mal contenue faisait trembler sa voix , ét l’on pouvait voir dans son regard sévère un sentiment de fierté blessée.

« Qu’est-ce à dire ? nous demanda-t-elle en nous regardant tous deux. Avez-vous déjà oublié la cause du Liban ? Est-ce que vous vous appartenez pour vous tuer? A bas le poignard ! mais à bas le pistolet! »• • ‘ „ -

Ismaïl remit le yatagan dans sa ceinture, et. je désarmai • mon pistolet ; puis, avec mon mouchoir "j’attachai les quatre jambes de la gazelle, et la remettant à un des sais qui s’était approché : « Princesse, dis-je à Mirane, je la place sous votre protection; puisse-t-elle vivre longtemps près de vous !» >

Mifhne me regarda, et touchant du doigt la etossé de mon pistolet : « Les Français sont vifs, » me ditelle.

La chasse n’eut pas d’autres incidents ; mais au moment où nous reprîmes le chemin de la montagne , nous aperçûmes dans la distance un cavalier qui descendait vers nous.

Il courait sur les escarpements comme un autre eût fait dans la plaine unie, et semblait bondir de cime en cime par-dessus les précipices, les pierres levées, les roches aiguës, les souches d’arbres qui obstruaient les sentiers étroits ; rien n’arrêtait son galop furieux. Les Arabes euxmêmes, les Arabes qui ne craignent rien à cheval, s’émerveillaient de tant d’audace. .-

« Par ma barbe ! s’écria l’émir, voilà lin fou qui Va se rompre les os. »

Nous nous étions arrêtés pour le mieux voir ; il obliqua et piqua sur nous.

Ses élans précipités de seconde en seconde abrégeaient la distance, mais nous ne pouvions point le reconnaître; son machlah volait autour de lui, et le kouffieh, dont les

LA VIERGE DU flBAN.

plis l'éventaient , enveloppait sa tête comme un tourbillon desoie. •

« Je ne sais qui ce peut être, dit l’émir en se tournant vers Mirane; il n’y a pas un pareil' cheval dans toute la montagne, et Gulkhanné, dont je suis si lier, continua-t-il eu passant la main dans la crinière d’argent de. la noble bête qu’il montait, ne suivrait point ce fils du vent, *

Le cavalier cependant approchait toujours.

A vingt pas de nous, son cheval s’arrêta, immobile tout h coup sur ses quatre jtynbes-,. comme si ses sabots délicats se fussent fixés au sol. Ce n’était plus un cheval et un cavalier : c’était une statue équestre taillée dans un bloc.

Je regardais le cheval : jamais plus admirable bête n'avait bondi sur les sables d’or du désert. Sa peau, si fine qu’on l’eût dite transparente, avait les nuances suavement fondues des jeunes fleurs du pêcher : on eût dit une robe blanche glacée de rose. Le globe noir de ses yeux, dfcmme un miroir d’émail poli , reflétait les objets d’alentour ; un sachet de cuir brodé, suspendu à son poitrail , renfermait les parchemins de sa généalogie et des surates* du Koran, pour le préserver des malices du mauvais œil.... Au bout d’une seconde, la jument secoua sa petite tête impatiente et la baissa jusqu’à ses jarrets, qu’elle mordit. Au mouvement qu’elle fit, comme les flots de lait d’une urne qu’on épanche, les ondes de sa crinière se répandirent de chaque côté de son cou, cachant sa tête et balayant le sol.

L’homme fit un geste, écarta les plis de son manteau, rejeta son kouffieh en arrière, et nous reconnûmes le pèlerin de la veille, DjébeLHadji. Mais autant le pèlerin semblait humble et timide, autant le cavalier se montrait fier et superbe.

a Émir, dit-il «u prince avec un sourire hautain, je n’ai pas voulu quitter le Liban sans te saluer. J’ai visité tes domaines, ils sont beaux!.... j’y reviendrai !.... Mais toi, si

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