Sentences et proverbes
jamais tu t’aventures dans les oasis de Tadmor, n’oublie pas que Djébel-Aga' paye toujours les dettes de Djébel- Hadji.
— Djébel-Aga ! s’écria l’émir, en portant la main h ses armes, par un mouvement instinctif.
— Oui , répondit le cavalier en croisant ses bras sur sa poitrine, Djébel-Aga, qui est depuis un mois dans la montagne. »
L’émir rougit de sa violence, et remettant le pistolet à sa ceinture : « Qu’es-lu venu faire parmi nous? lui demanda-t-il.
— C’est mou secret, répondit l’aga. » Puis fixant ses yeux sur Mirane, il ajoutâ : « C’est peut-être celui d’une autre !.... »
L’émir regarda sa nièce, dont les deux sourcils se rapprochèrent légèrement. . ,
Djébel rassembla son cheval, et sans dire un mot de plus, passa fièrement au milieu de nous et s’éloigna sans même se retourner.
« Tu le connaissais? demanda l’émir à la jeune fille.
— Non, répondit-elle ; c'est hier que je l’ai vu pour la première fois....
— Et qu’est-ce donc que cet aga? demandai-je h mon tour. . ,
— Un chef de bandits, ou peu s’en faut, dit l’émir, qui vient ici, j'imagine, avec d’assez mauvais desseins.
— Pourquoi alors ne pas l’avoir fait arrêter par vos gens?
— Parce qu'il a mangé chez moi le pain et le sel de l’hospitalité. »
Nous n’en parlâmes pas davantage ; mais pendant tout le reste du voyage Mirane garda une ombre sur son front. On la blessait vite en lui laissant trop voir qu’on l’admirait.
1. Les chefs îles tribus indépendantes prennent souvent le titre d'cga , comme ceux du Liban le titre d eintr.
' « Hier, nous dit 1 émir en rentrant au palais, hier, voùs étie&mes hôtes; aujourd’hui, vous êtes mes amis. Hier, je vous ai reçus chez moi : ce soir r je vous recevrai chez mes filles. »
Le prince avait donné à Ra’hel et à' sa sœur Amina un petit kiosque qui touchait au palais, mais qui s’ouvrait sur un jardin réservé ; il se divisait en trois salles, pavées de marbre blanc, aux colonnes de cèdre, aux lambris de santal, aux poptres d’aloès ; au dehors c’était une architecture moresque de la plus exquise élégance. La pierre délicate, "ciselée comme un bijou, s’épanouissait en fleurs et en feuil- . lages, brodant de festons et d’arabesqugs les chapiteaux des piliers et le linteau des portes. Le plafond de la salle du milieu ,'QÙ Ton servit le soitper, était digne du palais des péris et des génies. Des verres à lentilles, si richement colorés qu’à première vue on les prenait pour des tranches diaphanes d’onyx et d’agate, s’enchâssaient dans les mailles brillantes d’un réseau de lapis, d’or et d’argent, d’où six lampes de cristal de roçhe descendaient à d’inégales hauteurs, décomposant le rayon qui se jouait en lueurs molles , et vagues sur le front des femmes. On n’eût pas compris un autre jour pour éclairer ce petit palais de dentelle. Des divans moelleux s’étendaient le long des murs, et çà et là de belles urnes antiques décoraient les étagères de porphyre.
Amina nous fit les honneurs d'un goûter exquis ; la table était couverte de légers gâteaux , et toute chargée de ces fruits de tous les climats, que le Liban voit naître et mûrir dans ses zones ^richement variées , c’étaient des grappes lustrées et savoureuses , r pareilles à celles qué les patriarches cueillaient jadis sur les coteaux d-En-Gaddi ; des gre- , nadés empourprées, — fraîcheur et parfum,' 1 — despommes vermeilles, des noix sucrées comme celles qu’on ramasse dans les bosquets de Samarcande , des fleurs d’oranger ,
. qui se mangettt comme des fruits , et ces baies sauvages si avidement broutées dans les gorges de la montagne par les- - ' chevrettes et les antilopes, et dont l’âcre fumet rail unie la soif.
Toutes ces choses étranges, rares, délicates, étaient ingénieusement disposées dans de superbes vases , dans des paniers de santal, et dans les coupés, plus précieuses encore, rapportées par les plongeurs des ruines submergées de Masariga-Sima, cette Sodome de l’extrême Orient, engloutie dans la mer Indienne. Les boissons capiteuses, que le Liban ne s’interdit point, riaient dans les flacons de cristal : c’était le nectar de Schiraz, diamant liquide , les vins blancs de Kishnia, qui ruissellent des bords de la mer Verte, et les larmes d’or que versent à chaque automne les grandes vignes du Liban. - -
Les portes entr’ouvertes laissaient venir jusqu’à nous les senteurs embaumées du jardin. Les allées, bordées de coquilles de nacre et sablées d’une fine poudre qui brillait en reflets d’argent, invitaient à la promenade les pieds les plus paresseux. P*r petits groupes, et avec une liberté fpifel’Orient ne connaît plus dès qu’il s’éloigne du Liban chrétien , nous nous avancions entre des%massifs dp ces grenadiers dont on mâche la feuille pour se purifier de toute souillure, et de ces rhododendrons de Trébizonde, dont les abeilles font un miel qui rend fou ; courbant le front soûs l’élaya au doux parfum, dont les branches s’inclinent quand on l’approche, comme pour saluer ceux qui cherchent son
ombre, et sous le dattier, qui penche sa tête comme une femme endormie ; foulant aux pieds l’herbe henna , qui teint d’écarlate le bout des doigts effilés des jeunes filles, et fait ressembler la main ouverte h une branche de corail.
Au centre du jardin, au-dessus de la fontaine, l’arbre du bonheur, le divin touba, qui ne croît qu’au paradis et au Liban, arrondissait son dôme de feuillage ; deux mandragores croissaient à ses pieds, l’une qui chante, dit-on, pendant les belles nuits de printemps : c’est la mandragore des . poètes; l’autre, dont la fleur lumineuse éclaire l’es ténèbres, et que les Orientaux appellent la mandragore du diable. Au bord de l’eau j dans- laquelle on voyait s'ébattre des poissons aux cuirasses ratifiantes, le lotus des vallées de Ivachemyre mariait sa fleur bleue à la fleur rose du lotus indien qui porta l’Amour dans sa corolle, la première fois que le petit dieu malin flotta sur les ondes du (lange. Le jardin des sultanes a moins de roses que le jardin de l’émir, et nulle part la Syrie n’a mieux mérité son nom de terre des Hoscs 1 : c’est tout un poème qu’il faudrait pour les chanter ou les décrire.
Une serre vaste et chaude abrite peudant l’hiver toutes ces belles frileuses. L’émir écarta deux larges touffes de la plante radieuse à laquelle son éclat a mérité le nom d’océan d’or, et nous fit entrer dans la maison de verre habitée par la riche et curieuse tribu des Orchidées.
A l’approche de ces plantes, tout vous saisit, parce que tout en elles est étrange. On n’a respiré nulle part les senteurs qui s’en exhalent ; rien dans leurs formes ne rappelle les fleurs de nos climats ; les unes retombent en > grappes accablées, les autres s’élancent avec légèreté : elles ont des ailes ! Gglle-ci se retournevers le sol, cellelà ehercho le ciel. Il en est qui tendent dans l’espace leurs longs bras, comme pour rejoindre des sœurs invisibles ; tantôt c’est un filament ténu, tantôt une gerbe abondante ;