Le diable. v
Ismaïl lui jeta un regard, profond, et' d'une voix plus
àqaeê r £ ' •
« Qu’ai-je donc fait, reprit-il, pour exciter ainsi ton courroux ? . .
— Pourquoi veux-tu faire croire k des droits que tu
n’as point ? ' . • - ,
— Ces droits.... puisque tû les appelles ainsi.... ne les
aurai-je -point un jopr? * - ‘ • . ..
— Jamais 1 * reprit-elle avec fende té.
La main d’Ismaïl se crispa involontairement sur la crosse de son pistolet.
« Ni toi..,, ni personne!- continua la jeunefille.
— Et tes promesses ?
— Ne les oublie pas plus que moi !»
Ismaïl baissa la tête et ne répliqua rien. -
« Et ce..,, ce Français, continua Mirâne avec une imperceptible hésitation, d’on vient cette sotte querelle avec lui ?
— Air! pour le coup, s’épria-le Druse, avec une explosion de colère, ton Français, je le hais ! Non, toi-même, si puissante que tu sois, et quelque domination que tu saches prendre sur moi, jamais, jamais tu ne m’empêcheras de le haïr..,.
— Je n’ai jamais prétendu t’empêcher de faire une nyia-
vaise action. .
— Ah! Mirane, tu es bien injuste envers moi, injuste et cruelle.... Vois comme je suis malheu.çeüf !... .
— C’est ta faute ! Tu es malheureux parce que tu es
méchant! ■ V
- — Les fils de Mahomet ont bien raison d’enfermeE leurs femmes, reprit le jeune homme d’uü dir farouche ; que n’en pouvons-nous faire autant ! ■ .
— Voilk, dit Mirane, un regret tout aimable et vraiment digne de toi ! .
— Raille à ton aise ! mais tu ne m’empêcheras pas de dire qu’il vaudrait mieux pour nous tous que tu fusses
demeurée dans un harem,- au lieu de cot me traînant à ta suite.
■ •— Qui te force venu - ’?
— Qui? eh! moi-même, malheureuse! moi! qui né peux vivre avec toi ni stttfs loi! Pourquoi faut-il que tu aies vu cette face blanche de chrétien !... Par Hackem ! je la maudis, car elle ëst cause....
— De rien ! il ne tient qu’il toî qite je sois demain Ce quô
j’étais hier.... ton amie..., ta sœur.... . :
— J’ai déjà trois sœurs, répondit Ismaïl, et je n’ai pas besoin d’amie.... J’avais espéré....
— Je ne suis |»as coupable de tes espérances , reprit la jeune fdle en l'iuterrompant avec une extrême vivacité. Je ne les ai jamais encouragées.
— 11 y a des choses que tu oublies.
— Je n’oublie rien, et c’est toi qui devrais te souvenir. J’avais cinq ans lorsque l’on me fiança à ton frère Ghalib. Dans l’attente de ce mariage, j’ai accoutumé ma pensée à l’obéissance‘ que je lui dévrais un jour. Ton frère mourut avant que j’eusse baisé sa main comme celle d’un maître. Sa mort est venue me rendre une liberté que je ne demandais pas.... mais que je-garde.
— Et voilà, dit Ismaïl, ce qui ne devait pas être. Tu le sais : quand un fiancé meurt, la femme qu’il devait épouser passe à son frère, qui l’épouse. Telle est l’antique loi des Druses.
— Non ! dit I^rrane, ce n’est pas une loi ; ce n’est qtfun usage auquel ôn se conforme librement, ou qu’on néglige sans crime. Il me semble avoir été assez fidèle à mes fian-, çailles pour qu’on ne m’accuse point !
— Eh ! je ne t’accuse pas, Mirane, je me plains.
— Se plaindre ainsi, c’est m’accuser encore !... Quand ton frère mourut et que lu vins réclamer ce que tu appelais tes droits, que t’ai -je répondu?
— Tu m'as repoussé, dit Ismaïl en baissant la tète.
— Je t’ai déclaré que la mort de Chalib était pour moi
comme un avis d’en haut, que je ne donnerais point ma foi à un homme, et que, à l’exemple de celle dont je porte le nom 1 , je vivrais pour tous, mais que je vivrais seule.
— Oui! tu m’as parlé ainsi, mais je me suis jeté à tes pieds ; j’ai pleuré, et alors tu m’as dit....
— Je t’ai dit que je ne te préférerais jamais ni Druse ni Maronite, et que tu -vivrais près de moi toujours. Je t’ai promis cela.. . tout cela.... mais rien que celai Quand lu me verras manquer à mon serment, plains-toi ; mais jusque-là, tais-toi ! »
Mirane fit un pas pour revenir vers les filles de l’émir ; mais Ben-Ismaïl se jeta au-devant d’elle.
« Encore un mot! Ce Français...?
— Ah! fit Mirane avec hauteur, -tu m’interroges, je * crois ! Il est avec nous depuis deux jours, ce Français ! et tu veux... ! Tu t’égares, Ismaïl ! Ce sera, je crois, un vaillant soldat de notre sainte cause, et j’en voudrais dix mille comme lui sous les plis du drapeau vert s .
— Notre cause ! fit Ismaïl avec un rire farouche. Ah ! je m’y connais, va; il ne sert que la tienne.
— Aujourd’hui, reprit-elle avec fierté, les deux n’en font qu’une ! Le Liban, c’est moi ! »
El de nouveau elle fit quelques pas vers nous.
« Ecoute-moi encore, Mirane, dit Ismaïl : il y a lcmgtemps vraiment que je n’ai tant parlé.... Oui, tu as raison, et j’ai tort. Oui, je reconnais que tu n’as jamais été engagée envers moi, et que tu m’as donné des consolations bien plus que des promesses.... Tune voulais écouter que l’ami.... mais tu savais bien que c’était l’amant qui parlait. Quand le présent m’attristait, je me réfugiais dans l’avenir.... Ce que je n’avais point , je l’espérais!... Et pourtant, que n’ai-je pas fait pour t’oublier ? Mais ma pensée,