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Le vert est la couleur des llruses du Liban

obstinée comme on cœur, revenait à toi toujours. Parfois, comme un insensé, j'aidais à me tromper moi-même.

« Allons 1 me disais-je, je ne suis point de ceux que l’on peut dédaigner toujours, Elle finira par comprendre ce que je vaux. Je suis jeune, riche, brave, aimé des miens ; si je n’ai pas le rang des émirs, je le demanderai à la guerre. Je ne serai pas le premier cheikh qu’elle aura couronné de ses mains rouges. » Que d’autres raillent ces illusions folles.... ils le peuvent! Mais toi, Mirane, tu n’en as pas le droit ! car je t’aime comme ne t’aimera jamais ce fils d’un pfile soleil , qui ne roule pas comme nous du feu dans le sang de ses veines.... »

Il s’arrêta un moment, épuisé par sa violence même; Mirane le regarda avec une expression de pitié profonde. Mais la note plaintive ne pouvait pas résonner longtemps dans cette bouche sauvage. Il revint bientôt à- l’accent irrité. •

« J’avais donc la paix, poursuivit-il, la paix au fond de ma tristesse! aucune jalousie ne s’y mêlait pour l’aigrir.... Mais, depuis que nous avons rencontré ce Français de malheur, Éblis a fait de moi un autre homme.... 11 me plonge h chaque instant ses torches ardentes dans la poitrine. Il u’est pas beau, ce Français ! non, je ne le trouve pas beau ! mais c’est une langue dorée. Il sait comment ou parle aux femmes d’Occident, et. . . . que Dieu les maudisse ! tü as vécu trop longtemps parmi elles. Quelque chose me dit que tu l’aimes, ou que tu vas l’aimer ! Mais prends garde, 'Mirane ! je suis jaloux.... oui, jaloux ! et malheur à qui m’offense !

— Jem’aime personne, dit Mirane, je te l’ai déjà dit. Si un jour j’aime celui-là, ce sera ta faute : je n’y ai jamais tant pensé que depuis que tu m’en parles. »

Ismaïl fit un geste de colère.

« Ecoute encore ! reprit la jeune fille. Tu m’as dit tout à l’heure: « Malheur à qui m’offense! » Je te dis à mon tour : * Malheur à qui m’outrage !» Si tu touches un cheveu de sa tête, tu es mon ennemi, et je te chasse de ma

présence.... Tantôt, devant moi, sans motif, tu l’as insulté Si vous n’étes pas réconciliés ce soir, demain je

partirai sans toi. »

Mirane prononça ces derniers mots avec un accent ferme et résolu : c’était un des traits de son caractère d’unir ainsi à une douceur exquise, et qui était comme le fond même de son âme, une volonté inflexible. Isrnaïl la connaissait, et plus d’une fois l’homme avait plié devant la jeune fille.

Mirane revint à nousj souriante et calme. Comme toutes les filles d’Eve, elle avait sur elle-même un souverain empire ; un léger frémissement au bord des lèvres indiquait seul qu’elle avait pu être émue.

Pour moi , j’avais deviné cette petite scène sans la voir. Mirane, d’ailleurs, m’en dit assez pour me la faire comprendre. Elle n’en toucha pourtant que quelques mots, légèrement, avec ce tact délicat qui est partout l’art suprême des femmes, ne faisant pas même l’allusion la plus légère à ce qui pouvait nous regarder elle et moi , et n’accusant que la violence irréfléchie de son compagnon, trèsdévoué au fond, mais tout à fait étranger aux usages et à la courtoisîe.de la vie civilisée.

J’ai vécu dans le monde, et plus d’une fois j’ai vu l’âme à travers les traits qui grimacent le mensonge sur le masque humain. Tl ne m 'était pas bien difficile de surprendre la vérité sur le visage naïf d'un grand enfant de la nature. Un sentiment profond et vrai m’a toujours inspiré une sympathie voisine du respect. La douleur du jeune Druse me touchait. Aimais-je déjà Mirane? je l’iguore; mais, à coup sûr, je ne redoutais point Ismaïl près d’elle. La confiance rend bon ; d’ailleurs, en d’autres temps, j’avais moi-même trop cruellement éprouvé ces troubles et ces tourments du cœur pour n’y point compatir chez les autres. Il faut défendre et protéger ses sentiments : rien de plus juste ; mais ne faisons eu cela que le nécessaire, par égard pour l’homme et par respect pour la femme : plus serait trop ! La fatuité est la faiblesse d’un sot et le crime d’un homme

intelligent. Plaignons ceux pour qui la défaite d’un autre rehausse leur propre triomphe, et contentons-nous d’être heureux tout bas. Si parfois, dans ma vie , il m’est arrivé quelque joie, je l’aurais volontiers emportée au désert, comme le tigre fait de sa proie.

Le premier pas était moins difficile pour moi que pour Ben-Ismaïl. C’est à celui qui a moins, de torts à revenir le premier. Comme nous nous trouvions tous réunis autour de la fontaine, dont la gerbe dénouée éparpillait ses épis liquides en mille grains de lumière, j’allai à lui, et, m’asseyant h ses côtés, j’essayai une causerie indifférente.

Il y eut bien quelque chose de réservé et de froidement contraint dans son accueil, mais les apparences furent sauvées. C’était tout ce que nous pouvions désirer. Ne demandons pas trop h ceux qui souffrent.

Pour Mirane, elle fut si touchée de cette prompte déférence à son secret désir, qu’elle m’envoya un de ces doux regards où il semble qu’avec lé rayon de ses yeux la femme nous donne aussi une part de son âme.

Les entrevues des princes ne sont parfois que de simples visites de politesse. Celle de Mirane et de l’émir n’eut pas le résullat que la jeune fdle avait espéré. L’émir, quand on voulut le presser, s’enveloppa de toutes.sortes de réserves diplomatiques, nous engageant à ne rien risquer par une précipitation trop grande, mais à beaucoup attendre du temps, de la prudence et des négociations ; les Druses étaient changeants, les Égyptiens trompeurs, les Maronites timides, et les Turks assez bons maîtres pour que l’on ne se compromit point témérairement. En un mot, il n’agirait que le dernier, et quand il aurait vu toute la montagne soulevée.

Mirane ne se défendit point d’un vif regret en voyant sa mission si tristement échouer ; mais les impressions se succédaient rapidement chez elle. Elle ne pouvait point s’affliger longtemps : la jeune Espérance lui montrait encore un trop riant avenir.

« Eh bien, prince, dit-elle à l’émir, puisque je suis une si mauvaise ambassadrice, je n’ai plus qu’à vous remercier de cette splendide hospitalité pour moi.... et pour les miens, ajouta-t-elle avec une certaine emphase. Je pars.

Si nous avons le bonheur de vaincre, nous vaincrons pour . vous Si, au contraire, nous sommes vaincus....

— Ce que Dieu empêche, et la Vierge mère ! dit lemir

en l’interrompant. Mais si vous êtes vaincus, vous trouverai toujours ici, toi., Mirane, et les tiens avec toi, un asile sûr et un appui près du sultan. Allez donc, et que les saints vous protègent !

— C’est assez Nécessaire , dit Mirane avec une nuance légère d’ironie ; car les hommes ont l’air de nous abandonner quelque peu. »

Si magnifique qu’eût été pour nous l’hospitalité de l’émir, nous éprouvâmes tous, au sortir de son palais, un véritable sentiment de bonlieur en nous retrouvant nos maîtres. L’air pur et balsamique nous caressait le visage ; le vent de la montagne se jouait dahs nos cheveux; nous marchions dans notre force et notre liberté. Voyager à cheval dans ces belles contrées, au sein même de la nature, sentir ses brises fraîches, respirer ses parfums, enivrer son regard de ses incomparables splendeurs, n’est-ce pas là un des plus grands bonheurs de la vie, une véritable poésie en action? Qu’est-ce donc si la présence d’une femme que l’on aime, ou que l’on va aimer (c’est la même chose, c’est peut-être plus encore !) vient y ajouter son charme mystérieux et profond ? Entre Ismaïl et moi , il n’était plus question de rivalité. Nous faisions taire nos sentiments, et elle marchait entre nous deux, respectée et paisible. Les cinq ou six cavaliers de notre suite faisaient, un petit groupe à cent pas en arrière. De temps en temps, dans les passages difficiles ou suspects, nous détachions un éclaireur en avant ou sur les côtés, et nous poursuivions notre route, l’œil et l’oreille au guet. Il y avait alors vingt mille hommes sur pied dans la montagne , et rien n’était plus difficile à distinguer d’un ami qu’un ennemi.

Le soir du premier jour, nous arrivâmes à un village • maronite. A vrai dire, ce village n’était autre chose qu’un groupe de cinq ou six maisons rustiques. Une bâtisse * carrée , pareille aux autres habitations, mais un peu plus grande et surmontée d’une croix de bois, servait d’église au village.

Devant la porte, un homme dans la force de l’âge, dont le beau visage pâle s’encadrait dans unq barbe noire onduleuse, relevant sous un bras le pan flottant de sa robe bleue, brandissait de l’autre un énorme bâton, dont il frappait à coups redoublés une plaque d’airain suspendue aux basses branches d’un sycomore. Le sycomore était la tour de l’église , et la plaque d’airain son unique cloche. Le curé sonnait Y Angélus k coups de bâton. Les chrétiens, dociles à son appel , sortaient de leurs maisons et accouraient à l’office du soir.

• Nous nous arrêtâmes à quelque distance. Nos hommes menèrent les chevaux dans une enceinte d’oliviers, quei’on nous désigna comme la seule auberge du village. Miraue avait gardé , depuis son séjour au couvent , le goût de ces pompes catholiques qui s’emparent si puissamment de l‘imagination des femmes et des poètes : elle me demanda d’entrer dans l’église. Ismaïl leva les yeux au ciel avec un geste d’indignation muette, et vint s’asseoir sur le seuil, la tête dans ses deux mains.

J’ai rarement vu d’église plus simple que celle où nous pénétrâmes : je n’en ai pas vu de plus pauvre. Aucune ce- ,

pendant n’a gardé une aussi grande part de mon âme.

Elle avait, pour toute décoration, deux flambeaux de cuivre sur une table servant d’autel, que la nappe de lin ne couvrait pas tout entière. Sur un des murs , l’image de saint Maro, fondateur de la nation maronite, qu’on eût dite peinte à fresque avec du noir de fumée ; en face, un portrait de la Vierge, fidèle au type byzantin et découpant sur un fond d’or son ovale allongé. Du reste, pas une chaise, pas un banc, pas un prie-Dieu. Rien autre chose que la froide nudité des quatre murs. La piété des fidèles Maronites n’en est pas moins ardente ! Nulle part la foi n’est plus grande, l’espérance plus ferme, la charité plus vive ; on ne prie point, on adore; on ne s’agenouille point, on se prosterne; on ne joint pas les mains, on étend ses bras en croix : on s’abîme dans son humilité , et l’extase noie dans

dans ses langueurs mystiques tous les yeux tendus vers le ciel.

Mirane, pendant les chants et les prières, avait tenu constamment sa tête baissée sur sa poitrine. Quand elle la releva, je vis ses joues humides et ses yeux brillants. Deux larmes scintillaient encore, avec leur douce lueur de perle, entre ses cils blonds. Je pris sa main, qui pendait au long de son corps, pour l’avertir que l’office était terminé. Sa main était glacée. Je la retins et la serrai, comme pour rappeler en*elle un peu de chaleur par cette tiède pression. Elle ne me regarda point, mais elle ne retira pas non plus sa main, et il me sembla qu’une involontaire étreinte avait répondu k la mienne. Hélas ! monsieur, j’ai si peu de souvenirs que Dieu me pardonnera de les recueillir devant vous, avec le soin d’un avare rassemblant ses trésors. C’est de cela que. je vis depuis cinq ans!

Mirane se releva : les dernières vapeurs de l’encens flottaient encore sous l’humble voûte, et, rencontrant une fenêtre ouverte, s’exhalaient dans les airs, emportant aux cieux avec elles la prière et l’aine de la terre.

La jeune fille me montra du regard le tableau de la Vierge. Une petite lampe, ex-voto modeste de la foi indigente, brûlait en fumant devant la mère de Dieu. C’était une Vierge mourante. L’artiste, naïf en son art, avait arrêté les contours avec un pinceau dur comme un clou, et, désespérant de rendre jamais les plis moelleux et souples de l’étoffe, il avait enroulé autour du corps affaissé un pan de véritable brocart lamé d’argent. Mais la tête fine avait une expression de rêverie douce ; il y avait un divin sourire sur sa bouche, indiquée par deux lignes de carmin ; ses yeux, un peu relevés aux coins, et dont la forme rappelait la feuille dépliée du pêcher, avaient un regard profond et calme ; deux tresses de cheveux blonds, mais d'un blond si pâle qu'ils avaient des reflets argentés, cerclaient son front de leur beau diadème.

Je fus étonné d’une ressemblance vague , et pourtant

saisissable, entre cette Vierge et Mirane. La jeune fille elle même en fut frappée, et elle en fit la remarque tout haut ; il était difficile, en effet, de ne pas reconnaître dans l’image et dans la réalité la communauté de l’origine et la parenté de la race.

« On l’appelait aussi la Vierge du Liban ! dis-je k Mirane en traduisant k ma manière quelques versets du cantique sacré.

— C’est vrai, répondit-elle, et elle meurt ! »

En effet, une autre petite Vierge légère, ftrienne, mais toute semblable à l’autre, et comme expirée de sa bouche, symbole naïf de son âme, que nous avons retrouvé plus d’une fois chez les imagiers du moyen âge, flottait dans l’air du tableau et montait au ciel, où des anges l’attendaient avec des palmes et des couronnes.

« Elle meurt heureuse !. reprit Mirane, parce que sa destinée est accomplie.

— Revenons ! * lui dis -je pour la distraire de ces pensées.

Ismaïl nous attendait au seuil de l’église. Je rencontrai ses yeux ardents, mais nous n’échangeâmes point une parole.

Il n’y avait pas dans le village une maison assez grande pour nous loger tous. Nos hommes se dispersèrent. Le curé, qui nous avait remarqués comme étrangers, nous attendait auprès de son église : il nous offrit, k Mirane, k Ismaïl et k moi, l’hospitalité cordiale d’une pauvre demeure. Nous acceptâmes, et il nous conduisit près de sa famille.

C’était vraiment une humble maison que celle du curé. A demi perdue sous les arbres d’un verger d’oliviers, mais propre et coquette, entourée d’un jardinet bien tenu, c’était une de ces maisons qui vous font aimer leur maître inconnu ; elle semblait vous souhaiter la bienvenue en vous souriant k travers ses fleurs. Les pariétaires l’enlaçaient dans leurs bras touffus et verdoyants, escaladaient ses murailles et

grimpaient sur son toit , d’où elles retombaient de toutes parts en festons légers et gracieux, mariant leurs teintes claires aux teintes foncées d’une vigne rouge, qui encadrait la porte de ses pampres empourprés. Une femme encore jeune, entourée de beaux enfants qui couraient du verger h la maison et de la maison au verger, disposait le repas du soir sous un olivier.

En nous voyant venir, elle fit quelques pas au-devant de nous, nous jjlua avec une politesse aimable, mais qui n’était point sans quelque mélange d’embarras, et, pour retrouver une contenance, voulut nous montrer un joli enfant qui tenait sa tête cachée dans les jupes de sa mère.

« G’est ma femme! » nous dit le curé en prenant l’enfant dans ses bras.

L’Église catholique, comme une bonne et indulgente mère, compatit aux faiblesses de ses fds, et mesure partout le poids du fardeau h la force des épaules. Elle n’a pas voulu, sous ces ardentes latitudes et dans cette patrie des brûlantes passions, imposer à ses ministres le joug d’une continence absolue ; en Orient , sa sagesse n’exclut point le prêtre de la famille et ne lui défend pas d’être père.

La renommée de Mirane l’avait devancée dans le vil— * lage. La femme et ses deux filles déjà grandes la regardaient avec une sorte de curiosité mêlée d’une admiration visible. Us ne semblaient pas comprendre que celle dont on avait tant parlé, qui serait peut-être un jour le salut du Liban, et qui en était déjà l’honneur, eût gardé la simplicité et la modestie d’une jeune fille.

Tout en soupant, nous causâmes des affaires du Liban , des Turks, des Druses, d’ibrahim, de la lutte qui allait bientôt s’engager. Mirane développa ses plans avec cette parole persuasive et cette puissance de conviction vraiment entraînante que personne n’eut jamais au même degré qu’elle.

a J’ai cent hâtâmes dans mon village ! dit le curé en le -

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vant son verre ; je me mettrai à leur tête, et noits serons prêts à votre premier signal !

— Voilà, dit Mirane, la vraie force du Liban ; c’est chez le peuple qu’on la trouve, et non pas chez les émirs. Si tous les cheikhs que j ’ai vus m’avaient parlé comme vous, le Liban serait affranchi dans trois mois. J’accepte vos cent hommes,... et vous Il est bon qu’on voie des prêtres sous la bannière d’une croisade.... Nous nous retrouverons ! » /

Les femmes emmenèrent Mirane avec elles. Ismaïl et moi, nous nous étendîmes, enveloppés de nos manteaux, à la porte du presbytère, sous les blondes étoiles, heureux de veiller pour celle que tous deux nous aimions comme notre jeune et belle reine. Nous entendions au loin les troupeaux errants et affamés des chacals, qui poussaient des hurlements plaintifs. Ni le Druse, ni moi, nous ne dormîmes guère cette nuit-là. Le moindre mouvement et le moindre bruit nous tenaient en alerte. Nous gardions Mirane. Au moment où le sommeil est plus accablant et l’ombre plus épaisse, une heure avant celle où l’aube raye d’argent le ciel oriental, la porte de la maison s’ouvrit. Une forme blanche, éclairant l’obscurité, parut sur le seuil, s’arrêta un instant, immobile et comme incertaine, jeta autour, d’elle un regard circulaire et perçant, et s’a- • vançavers nous en glissant si légèrement -que l’on n’entendait pas même le craquement de seS pieds sur le sable muet.

Mon cœur se serra dans ma poitrine ; je retenais mon souffle. Je regardai Ismaïl. Il suivait tous les mouvements du fantôme de cet œil presque fermé du lion rêveur, dont le regard passe à travers les cils de sa paupière baissée.

Le fantôme se dirigeait vers moi; il s’inclina en me touchant l’épaule.... Ismaïl se leva d’un bond et se trouva debout à mes côtés.

Le fantôme entr’ouvrit son voile, joignit ses mains et

'nous dit, s’adressant à tous deux : « Seigneurs! ne me prenez pas mon mari ! »

Nous avions déjà reconnu la femme du curé.

Elle mit un doigt sur ses lèvres, et du même pas silencieux rentra dans sa maison.

« Peut-être, pensai-je en moi, peut-être, pour, remplir sa mission de dévouement, le prêtre trouve-t-il une force de plus dans l’isolement du célibat. Ne passons point de chaînes, si belles qu’elles soient, autour du cœur qui doit être détaché de tout. »

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Un soir, je ne sais pas depuis combien de jours nous marchions, allant d’un village à l’autre, aujourd’hui chez les Druses, demain chez les Maronites, car sur plusieurs points les deux territoires s’enchevêtrent et se pénètrent, rencontrant tantôt des amis dévoués et tantôt des cheikhs hostiles ou défiants; un soir, nous arrivâmes à l’extrémité septentrionale de la plaine de Békaa, la célèbre Ccelé-Syrie des anciens, encaissée, comme un lac entre ses rives, dans les deux contre-forts des montagnes syriennes : le Liban à l’ouest, et à l’est l’Anti-Liban.

Le village d’Afn-Kéri est posé dans un des plus beaux sites de l’Asie Mineure. Cinq ruisseaux le traversent, et une petite rivière qui descend de l’Anti-Liban l’entoure deux fois de son écharpe humide et frissonnante. Au pied de la montagne, la prairie, dont ces eaux entretiennent incessamment la fraîcheur, étend son tapis d’émeraude tout parsemé de bouquets d’orines, de frênes, de peupliers, çle platanes et de vieux chênes.

C’est l’entrée du village.

De l’autre côté, la grande plaine creuse déroule l’or mouvant de ses horizons d’épis, entrecoupés çà et là par de petits bois de sapins.

Déjà l’on rapportait aux greniers la gerbe de la première moisson. On la dénouait devant la porte des maisons ;

on la répandait sur l’aire aux batteurs, et on la faisait dépiquer jw de grands buffles aux crinières noires. Les enfants et les femmes allaient jusque. sous leurs pieds enlever l’épi vide; les hommes entassaient le grain en monceaux, et, pour vanner, le jetaient en l’air avec de larges pelles; le vent emportait la poussière, et laissait retomber le lourd froment; des bergers enfermaient dans des parcs de saule et d’osier des troupeaux de génisses, de chèvres et de moutons qui revenaient des pâturages. Tout présentait l’image de l’abondance et de la richesse, au sein d’une nature à. la fois prodigue et simple, et devant ces tableaux du bonheur champêtre on se surprenait à rêver je ne sais quelle idylle rustique.

Nous entrâmes dans le village.

Les maisons, qu’aucun alignement n’asservit, s’arrangeaient d’elles-mêmes par groupes pittoresques. Celle du cheikh Bender, chez qui nous allions, se distinguait un peu des autres. Elle était plus grande et bâtie de plus fortes pierres. Le génie militaire en eût fait une caserne assez aisément. Elle était carrée, et sans aucun ornement qui pût rappeler à l’esprit la moindre prétention architecturale ; ses portes et ses fenêtres accusaient une main-d’œuvre grossière encore ; mais on n’avait rien épargné pour la solidité de la construction. On l’avait posée sur un tertre artificiel qui l’exhaussait de huit à dix pieds, et ellf eût bravement supporté le premier assaut d’une petite armée. Le toit en terrasse était formé de troncs de sapin ébranchés, mais non équarris, sur lesquels on avait jeté des rameaux d’arbres, des touffes do bruyères et des herbes séchées, recouvertes d’une couche de terre passée au rouleau et enduite de mortier. Sur les bords du toit on avait disposé une double rangée de lauriers-roses et de grenadiers en fleurs. D’un peu loin, la maison avait l’air d’un gros bouquet.

® Ne vous attendez point, me dit Mirane, à retrouver ici le luxe et les splendeurs dont nous étions entourés chez

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l’émir. Ce sont d’autres moeurs. Bender est le eheikh d’une tribu druse, beaucoup moins civilisée que les Maronites de l’ouest; mais sous sa rude écorce vous devinerez bientôt-un cœur ardemment dévoué à la cause du Liban. Bender, sans avoir le rang des émirs, n’a pas moins d’aui,tôrité qu’eux, et il a plus d’influence. Ce sera l’âmè de la guerre sainte. Je ne sais si l’insurrection du Liban n’est point née dans sa pensée tout d’abord. Mais à quoi bon tant de paroles sur un homme qui parle peu?... Vous allez le voir.... et vous savez juger les hommes! *

Nous traversâmes une ou deux rues, vraies rues de village, dont les rares maisons étaient séparées par des enclos et des jardins, et nous "arrivâmes devant la porte du cheikh.

A cinq ou six pas du seuil, au milieu d’une aire d’argile soigneusement unie, deux jeunes filles assises sur leurs talons faisaient tourner la meule d’un moulin h bras; de temps en temps elles s’arrêtaient, et chacune à son tour jetait le grain sous la meule, pendant que l’autre, d’une main hâtée, relevait ses cheveux ou essuyait la sueur de son front.

Non loin d’elles, à demi couché sur une natte et fumant gravement son tchibouque, le cheikh, impassible, nous regardait venir. Il ne se leva point avant que nous eussions mis pied à terre; mais s’avançant alors vers Mirane, il l’accueillit avec une cordialité affectueuse et presque paternelle. Les deux jeunes sœurs quittèrent le moulin et accoururent au-devant d’elle, pendant que leur mère, matrone vénérable et un peu grasse, sortait de la maison et s’avançait lentement, balançant à chaque pas la corne d’argent du tantour, sa gigantesque coiffure.

« Passez mon seuil! nous dit Bender; tous ceux qui viennent avec celle-ci sont les bienvenus. »

Nous entrâmes dans la maison, divisée en cinq ou^ix pièces par des murs de pierre, sèche qu’aucun enduit n’avait revêtus. Au milieu de la plus vaste de ces pièces, dans

•laquelle nous pénétrâmes tout d’abord, on avait creusé dans le sol un trou profond et large d’un mètre, dont d’abord je ne compris pas l’usage; mais on y alluma bientôt un feu de bois résineux, dont la flamme réjouissante fit courir sur le front des femmes ses vifs reflets rouges. Les deux filles du cheikh commencèrent de pétrir dans des cqrbeilles la pâtqj de l.’orge et du dourah. Mirane (c’était un de ses mérites de savoir tout faire avec un merveilleux à-propos) Mirane qui, chez l’émir, n’avait pas même offert un sorbet à ses hôtes, ôta son voile, releva les manches de son vêtement, et malgré ses jeunes amies, qui ne voulaient point la voir partager leurs travaux,- elle-même, de ses nobles mains de reine, trop belles pour le travail, elle se. prit à pétrir comme les deux jeunes sœurs. C’était plaisir de voir ses bras blancs, nus jusqu’aux coudes, s’enfoncer dans la farine moins blanche qu’eux; puis ses doigts mignons la façonner en gâteaux, que l'on jetait, sans leur donner le temps de lever, comme des pains azymes, dans le four primitif, où ils étaient rapidement cuits. Je choisis un des pains qu’elle avait faits. Ce fut un festin de roi; je baisais chaque bouchée comme si j’eusse mangé ses mains. Je crois qu’elle s’en aperçut, car elle haussa les épaules en souriant.'

Après le souper, on fit retirer les femmes et les enfants. Mirane resta seule avec nous. On remplit les pipes dp ce bon kourani 1 sec et blond dont les Druses sont si friands, et l’on posa l’unique lampe de la salle à l’angle du divan, dans une petite niche creusée pour elle.

« Le conseil commence 1 dit le vieux cheikh en aspirant coup sur coup trois ou quatre bouffées.

— Et tu le présides? dit Mirane.

— Sans doute, » reprit-il, en caressant sa barbe inculte et grisonnante.

Le cheikh druse pouvait avoir le même âge que l’émir maronite; mais il suffisait d’un regard à l’œil le moins ob-

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