‹ La vierge du LibanChapitre 23 sur 41 · Les Turks · texte numérisé non relu

Les Turks

Puis le bruit cessa; le galop s’ôtait arrêté devant la porte, qui retentit de deux coups violents.

« Ouvre, Ali, » dit le cheikh h son fils.

Et, comme le jeune homme le regardait sans bouger : « Ouvre donc! que crains-tu? » reprit Bender.

Ali se leva et ouvrit : un homme entra ou plutôt se précipita dans le sélamlick.

« Quelle nouvelle? lui demanda Bender, qui avait reconnu un des siens.

— ■ IL arrive ! répondit le Druse en portant h ses lèvres et h son front le pan de l’abayah de son cheikh.

« IL arrive! reprit-il encore; il a quitté la côte ; demain il franchira la montagne et entrera dans la plaine.

— C’est tout? dit Bender.

— Tout ce que je sais! répôndit le Druse. Les signaux ne disent pas davantage.

— C’est bien ! va manger et dormir.

— J’en ai besoin, reprit le messager, car je tombe de faim et de fatigue.

— De quels signaux parle-t-il? demandai-je à Mirane.

— Nous avons aussi nos télégraphes, me répondit-elle; seulement, au rebours des vôtres, ils ne marchent que la nuit, mais ils ne courent pas moins vite. Venez plutôt les voir. »

Nous montâmes sur la terrasse du cheikh. Un spectacle magique se déroula devant nos yeux. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nous apercevions, comme un incendie céleste, de grands feux allumés sur les hautes cimes de la montagne. Ces messagers resplendissants portaient îi travers la nuit sombre la nouvelle atteudue, qui volait ainsi d’une tribu h l’autre, franchissant les distances et lés abîmes sur des ailes de flammes.

Mirane m’expliqua bientôt comment ces feux, dont on varie la disposition, le nombre et l’importance, devenaient, entre les différents cheikhs et les diverses tribus, comme un langage éclatant, qui peut en quelques heures leur ap-

prendre si une révolte, un pillage ou une invasion, a soudainement troublé la paix du Liban. Sans doute ces moyens primitifs et imparfaits sont bien loin de la magie électrique des communications européennes; ils n’en sont pas moins d’un résultat sûr, et ils ont je ne sais quoi de grandiose et de superbe quand toutes ces flammes s’allument au front escarpé des précipices, comme autant de prunelles ardentes sous le sourcil froncé de la montagne.

« Maintenant, dit le cheikh Bender, cela peut devenir sérieux! Si j’en crois ce messager qui est sincère, et ces signaux qui n’ont jamais menti, Ibrahim a repoussé les Turks ^t forcé les passages. Au premier jour il va déboucher dans la plaine. C’est là sans doute que le rencontrera le pacha de Damas. Soyons prêts! car avant que cette lune, qui montre là-bas entre les nuages la corne de son premier quartier, ait achevé de croître et de décroître, le sort du Liban sera pour jamais fixé. »

Personne ne répondit.

a Qu’en penses-tu, Mirane? » demanda- t-il à la jeune fille.

Mirane s’était avancée -jusqu’à l’èxtrémité du toit, et, appuyée sur le rebord, rêveuse, à demi cachée entre deux lauriers-roses, elle regardait vaguement dans l’espace infini.

« Je crois que tu as raison, dit-elle au cheikh; il faut être toujours prêt.

— Oui, reprit Bender, car l’occasion passe et ne revient point. » •

« Encore un messager! » dit Bender pendant que nous prenions, le lendemain, le repas du matin sur la porte. Et il nous montrait au loin, dans un sentier tournant de la montagne, un point Liane, presque imperceptible, que son œil d’aigle avait découvert. Le point blanc tour à tour paraissait et disparaissait dans le fourré des arbres et dans l’éclaircie des buissons; mais h chaque retour il nous semblait plus distinct. Bientôt nous pûmes reconnaître le turban d’un Druse, puis son machlab flottant, puis son cheval noir, qui bondissait entre les rochers. Tous les regards étaient tournés vers lui. Un petit bois de mûriers nous le cacha une fois encore, mais il en sortit bientôt pour entrer au galop dans le village. Il piqua droit à nous, et, grâce à une de ces manœuvres violentes, si hardiment exécutées par les cavaliers arabes, serrant dans ses genoux nerveux les flancs labourés par le fer de l’étrier, il renversa le cheval sur ses jarrets et l’arrêta à deux pas de Bender, frémissant, mais immobile.

Il entr 'ouvrit son machlab, repoussa en arrière les plis du kouffieh qui voilaient son front, et regarda Mirane.

Nous reconnûmes Amin, fils d’Achinet, mon ancien hôte.

Il mit pied à terre, et s’approchant de la jeune fille :

« Mirane, lui dit-il, tu m’avais ordonné d’être ici le 25 de séfer....

— Et c’est aujourd’hui le 15, reprit-elle; tu n’es pas en 'retard, Amin !

— Serait-ce possible quand tu commandes?» réponditil en baissant les yeux. •

Le cheikh, Ismaïl et moi nous l’enveloppâmes tous trois du même regard. Il y avait sur son visage je ne sais quelle expression de sentiments voilés et contenus, dont on devinait pourtant la mystérieuse ardeur. On pouvait voir qu’il faisait son apprentissage de la vie, car il commençait à souffrir. Nous avions laissé un enfant : nous retrouvions un homme. Son cou avait grossi ; sa voix rauque prenait un accent troublé ; son œil, plein d’un feu sombre, se détouruaitdu vôtre, n’ayant plus la sereine confiance des premières et innocentes années, sans avoir encore la ferme assurance de la virilité. Il se tenait debout, indécis, tremblant devant une femme, lui qui venait de traverser seul les mille dangers de la montagne. J’éprouvais pour lui je ne sais quelle pitié sympathique, comme si j’eusse pressenti qu’il allait affronter les rudes épreuves des premières passions.

« Qui es-tu? lui demanda le Gheikli.

— Amin-ben-Achmet, répondit-il. Mon père est un cheikh comme toi; il demeure dans la montagne de l’Ouest, non loin d’Antoura, sur la pente qui regarde la mer. Mirane me connaît.

— Oui, dit Mirane, je le connais comme un brave et courageux enfant. »

Il la regarda d’un air de doux reproche.

« Qui veut devenir un homme, reprit-elle aussitôt avec un bon sourire, et qui n’attend qu’une occasion de prouver son dévouement à notre cause !

— Fils d’Achmet, sois le bien venu, dit Bender, puisque ton père t’envoie à nous.

— Il ne m’envoie pas, reprit Amin, je suis venu de moimême.

— Ah ! dit Bender en le regardant sévèrement , c’est autre chose 1 » Et se tournant vers Mirane : « 11 est bien

jeune, dit-il, et d’ailleurs il eut pu trouver l’occasion chez lui. N’a-t-il pas été convenu que chacun garderait sa montagne? • •

— Tu as été jeune aussi, dit Mirane sans répondre plus directement, et tu as prouvé que le courage n’avait pas besoin d’attendre les années.... »

Bender sourit à la jeune fille, caressa sa barbe, et n’ajouta rien.

« Cheikh Bender, reprit bientôt Amin, je ne nie pas la sagesse de tes paroles: S’il s’agissait seulement de combattre, j’eusse pu resterauprès de mon père, qui, lui aussi, sait faire parler la pou*dre. Mais mon père n’est qu’un simple Druse, malgré son titre de cheikh. Ce n’est pas par lui que j’ai été élevé, mais par un habile et vertueux Akal 1 qui m’a révélé des mots que tu sais', toi, mais que mon père Achmet n’a jamais entendus. Je sais qu’il y a une solennelle initiation au khaloué d’Ain-Kéri. Je me présenterai au maître, toi à mes côtés. Voilà une des raisons pour lesquelles je suis venu. »

En achevant ces mots, Amin entr’ouvrit sa veste et tira de sa poitrine un pli entouré de trois fils, un vert, un rouge et un blanc, scellés ensemble au papier par une petite boule de cire vierge. Le jeune homme s’inclina devant Bender et jeta son message devant lui sur le sol*.

« C’est d’Amrou, lui dit-il, le pieux Akal, le solitaire de la Rivière du Chien 3 . Il répond de moi devant toi, comme toi-même tu vas en répondre devant les rufficks * et les days 5 d’Ain-Kéri. »

1. Les Akals sont les francs-raâçons du Liban; leur initiation (que nous allons décrire) n’a point été jusqu’ici connue en France.

2. Quand on confie un message à un Druse, il commence par le jeter par terre, comme si la terre elle-même^devait se charger de le porter à destination , et c’est encore à terre qu’il le dépose quaud il a rencontré celui vers lequel on l’envoie.

3. Une des petites rivières qui traversent la plaine de Bakaa ; elle est en grand renom chez les Druses et chez les Maronites.

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