Compagnons du premier degré dans l’ordre ‘des Akals
b. Maîtres, ou initiés du second degré.
• Bender se courba lentement, prit la lettre, la porta à son front et à ses yeux, puis il brisa successivement les trois fils, et lut avec une attention profonde.
* G’est bien! fit-il en la repliant, et je n’ai plus rien à dire, sinon que pour cela encore lu me parais bien jeune.
— Jeune pour tout ! dit Amin en regardant Mirane : trop jeune pour mourir et trop jeune pour vivre!
— Ne te plains pas, enfant! répondit le cheikh en passant la main dans sa barbe grise ; c'est de tous les défauts celui dont on se corrige le plus aisément. Tu n'auras qu’à laisser faire les années! »
Le kaloué d’Aïa-Kéri s’élève à un quart de lieue de la maison du cheikh, dans une enceinte de rochers couronnés de grands bois, au milieu d’un site sauvâge vraiment fait pour préparer l’esprit aux terreurs de ces rites sombres et à demi barbares qui se sont conservés jusqu’à nos jours dans le paganisme corrompu des Druses. C’était un vendredi; le vendredi est fe dimanche , c’est-à-dire je jour du Seigneur, des Druses comme des musulmans.
Amin sortit dès le matin, avec Bender et l’ainé des fils du cheikh. Je les suivis à quelque distance, ne voulant point leur demander la permission de les accompagner , et désirant n’être pas remarqué d’eux. Mon costume était exactement pareil au leur; je connaissais leurs mœurs, j’étais familier avec leurs usages ; dix fois j’étais entré dans leurs temples, et , à moins d’une volontaire imprudence, on ne pouvait point reconnaître en moi un étranger. A mesure que l’on approchait du khaloué, on rencontrait sur les cho-,. mins un plus grand nombre d’hommes qui s’y rendaient. . Je me glissai au milieu d’un groupe qui ne prit point garde à moi. Mon premier coup d’œil chercha Amin et ses deux compagnons. Je m’étonnais depe les point apercevoir.
Le khaloué était un des plus grands que J’eusse encore vus chez les Druses. Son architecture était simple comme toute celle de l’Orient moderne, et l’intérieur p’avait pour 288 ■ . •’ 6
ornementation que les figures très-imparfaitement tracées à l’outremer et au carmin sur le mur blanc, et représentant des hommes, des femmes , des enfants et des oiseaux, audessous desquels l’artiste aurait bien fait d’écrire leur nom, s’il eut tenu h ce qu il fût toujours connu du spectateur. Au-dessous des fenêtres, petites, étroites, percées près du toit, on avait appendu, comme une décoration guerrière, les drapeaux des diverses tribus, avec leurs emblèmes. Un ruisseau, qui pénétrait dans le temple par une de ses extrémités, coulait dans l’enceinte sacrée avec un murmure frais et jaseur. C’était le seul bruit que l’on entendit dans le khaloué ; car bien qu’il fut entièrement rempli d’hommes , il régnait parmi eux le plus profond silence et le plus respectueux recueillement. •
Un vieillard,- dont le vêtement plus ample, l’air plus vénérable et le maintien plus digne indiquaient un prêtre , était assis près de l’autel, ayant à sa droite nn homme dans la force et la beauté de l’âge, portant une longue barbe brune, frisée légèrement, tout inoïldée de parfums, et qui, comme celle d’Aarou, descendait jusque sur sa poitrine. Seul de . toute l’assemblée , il était vêtu d’une robe noire aux larges manches, qui, depuis les genoux jusqu’aux pieds , était constellée d 'étoiles brodées en argent dans sa trame. C’était le cheikh il N'goum, ou chef des étoiles, un des personnages les plus importants des tribus druses. Pas de cérémonies où il ne soit invité ; pas d’expédition que l’on entreprenne sans son assentiment ; pas de mariage qui se conclue avant, qu’il ait tiré l’horoscope des jeunes époux : car, de même que nous lisons lo passé dans les livres, ainsi lit-il l’avenir dans l’alphabet d’or des étoiles.
Sur un signe de sa main chargée de bagues et d’anneaux magiques, pareils à celui que les enchanteurs arabes ont retrouvé dans le puits de Salomon , les portes du temple forent fermées, et deux prêtres d’un ordre inférieur apportèrent dans leufs bras une brebis noire de l’année. La pauvre bête , liée aux quatre membres , et douce comme
l’agneau que l’ou coudait à la mort, fut posée sur la pierre de l’autel. Ou répandit sur son -front une pincée de cendre, de sel et de terre, puis on lui couvrit la tête.
En ce moment , à des intervalles égaux , mais avec une force croissante., trois coups furent frappés aux portes extérieures du khaloué.
Au troisième coup : * Qui est là. ? demanda le prêtre.
— Un fidèle ! répondit une voix du dehors.
— Qu’il entre ! ® -
Les portes s’ouvrirent à deux battants, et Amin entra
dans le temple, Escorté de Bender et d’Ali , et revêtu do la robe blanche des néophytes. Il était nu-pieds et tête nue. En le. voyant si jeune, tous s’étonnèrent;. mais il y eut dans l’assemblée comme un mouvement vers lui d’universelle sympathie. Les deux hommes s’arrêtèrent; lui s'avança de quelques pas encore, seul, salua le-prêtre, s’inclina profondément vers les quatre vents du ciel, promena autour de lui un regard doux et calme , croisa ses deux mains sur sa poitrine et attendit.
Le prêtre se leva, dominant la foule de sa haute taille. Il étendit vers le jeune homme un bras que le soleil avait bruni : ses yeux brûlaient comme deux charbons ardents sous son front hàlé ; sa physionomie était tout à la foisaustère et passionnée.... C’était bien ainsi que je me représentais üascète de l’Orient mystique , dont l’exaltation enflammée se reflète sur son visage. Le contraste était frappant entre lui et le beau jeune homme timide qui voulait entrer dans la secte redoutable dont il était le chef.
Les Druses restèrent assis sur leurs nattés, et l’interrogatoire commença bientôt au milieu du silence de tous.
« Qui es-tu ? demanda le prêtre.. . -
— Un fidèle serviteur de Dieu,
— De quel dieu ?
— Il n’y en a qu’un.
— Et tu le nommes ?
— Hackern, le grand, l’unique !
— Que veux-tu ?
-- Entrer dans l’ordre très-haut et très-saint des Akals. — La plume est brisée, l’encre est séchée, le livre est fermé ! répondit le prêtre d’une voix sévère.
* — Je n’ai besoin ni d’encre ni de plume, reprit le néo-
phyte, car mon nom est écrit déjà.
— Où donc esl-il écrit ? -■
— Sur la dernière page du livre 1 .
— Qui l’atteste ? . »
— Ceux-ci ! et il se retourna vereBender et Ali.
— Son nom est-il écrit ? leur demanda le prêtre.
— Il est écrit, répondirent-ils tous deux d’uue seule
voix. -
— Gomment a-t-il porté l’épreuve?
— Gomme Heckem le veut.
— Combien y a-t-il de temps qu’ibest postulant' ?
— Douze lunes. -
— A-t-il été fidèle ?
• — A tout., ,
— r’C’est bien! » Et se retournant vers le jeune homme, le prêtre .ajouta : « Pourquoi veux-tu être Akal ?
— Pour servir Hackein!
. , — On peut le servir partout.
-r- Le titre de djahil * me pèse.
r-r II suffit pour être heureux d’avoir le cœur pur !
— Je veux plus encore.
-r- Vouloir ne suffit pas : il faut savoir ! »
. Amin s’inclina sans répondre.
« Où croît lü plante Alidj ?
— Dans le cœur des saints pour qui Hackem est le vrai
Dieu !» - -
A cette réponse il y eut un murmure d’approbation dans toute l’assemblée. -