‹ La vierge du LibanChapitre 27 sur 41 · Monsieur · texte numérisé non relu

Monsieur

le vertige m’avait pris ; je serrai. mon front dans mes deux mains, comme si j’eusse craint de le voir éelater: Mon cœur battait si fort que j’entendais ses battements ! J’étais entièrement caché derrière un massif de chèvre-feuilles et d’azeroliere.... Je voijljiis marcher.... une puissance plus forte qu%ma volonté me clouait au sol.... De quel droit eussé-je épié les actkuis de Mirane? M’appaTtenait-elle ? Savaif-ejle «seulement que je l’aimais'?...' Je m’irritais contre moi même.... et je regardais toujours! Une chose me frappa. Ge n’était pas l’amour, dont l’ardeur est mêlée de trouble, qui rayonnait sur son visage , mais bièn plut<q le ravissement serein et calme de la tendresse maternelle, ■ le plus saint et le plus profond peut-être dès sentiments de ^ la femme ! L’émiolion du bonheur donnait à son visage un charme infini. Jamais elle ne m’avait semblé plus belle. Son âme Visible s’épanouissait sur ses traits comme une fleur divine.

Je m’arrêtai à quelque distance pour mieu* contempler le petit groupe qu’ils formaient ainsi tous deux.... Mille mouvements divers m’agitaient. •

Enfin je ni’avançai vers eux", et cette fois, au bruit de mes pas, Mirane releva vivement la tête. Nos yeux se rencontrèrent. Sans doute, avec cette perception exquise et rapide que les femmes doivent h leurs nerfs plus sensibles et à leur âme plus délicate, elle Comprit que j’avais souffert et devina pourquoi.

« Mon frère! s’écriü-t-elle, c’est mon' frère! « Et laissant toujours une de ses mains sur la tête du jeune homme, elle me tendit l’autre en me disant : « Venez donc vife! puisque je suis heureuse ! »

Il voulut se relever ; mais, retenu â demi par une douce violence, il resta un moment encore à ses pieds sur un genou.

« Saphir, lui dit Mirane, c’est l’ami dont je te parlais tout à l’heure, un Français qui veut combattre pour nous et avec nous ! »

JLA VIERrifl DU LIBAN. '

Cet|e fois le jeune jioinnfe se releva tout à fait -et, s’approchant de moi, essaya de toucher le bas, de mon vêtement. Je lui sorrtfi la main ayec nue sympathie qui le gagna bientôt. N’avez-vous point souvent remarqué, dans votre vie, quelle soudaine et inefiab^ jendresse s’empare de nous pour l’enfant de la femme aimée? vivqjte image d’elle, image attendrie, qui nous ‘rend le charme de son regard et la grâce de son sourire 1 ; . ,

Il en est souvent de même pour un jeune-frère. En lui, ce que nous aimons, c’est elle encore, toujours elle !

Saphir avait seize ans à peine seize, ans, c’est partout • le beau mois de mai du printemps de la vie !-Dans l’Orient précoce, c’est aussi déjà l’éclatant épanouissement de la beauté adolescente. Tous les traits de Saphir rappelaient Sa race noble et fière. Son visage était bien celui du frère de Mirane; mais il était aussi brun qu’elle était . blonde. La courbe de son nez était moins aquiiine, et moins pur aussi et moins sévère l’arc de ses deux lèvres. Mais chez le frère et chez la sœur, c’était bien le même regard et le même œil : une fleur, tant il était doux; une flamme, tant il était vif. Saphir avait adopté, le costume élégant des troupes d’ibrahim; mais il ne portait d’autre arme que le sabre égyptien à la lame recourbée, suspendu à une ceinture de maroquin rouge, dont il agitait avec une grâce enfantine la dragonne aux houppçs de soie cramoisie.

Je m’assis non loin de lui. Mirane était en face de nous, tenant toujours une des mains de son frère.

« C’est si bon de se revoir ! disait-elle.

— Mais le devoir est si court 1 répondait Saphir.

— Tu as raison, reprenait-elle encore avec un sourire triste ; on passe la vie à se dire adieu ! »

En ce moment, le cheikh Bender revenait à nous avo Ismaïl, son fils, et Amin, le nouvel Akal. Amin marchait à quelques pas derrière -eux, sains trop de souci de la dignité à laquelle il venait d’être promu. Ce n’était pas le zèle de Hackem qui le dévorait : il portait un autre feu dans sa poitrine,. Il rougissait et pâlissait tour à tour, comme une jeune fille, chaque fois que son regard rencontrait celui de Mirane. La pudeur n’a pas de sexe; et rien au monde est-il plus pudique* que ce premier amour, fait de crainte autant que de désir? Àmip, en voyant le frère de Mirane, se jeta dans ses bras avec une vive effusion de tendresse, comme s’il eût voulu tromper son cœur.

Mais le sentiment ne tenait-pas une aussi large place dans la vie du vieux cheikh. • . «

« Voyons, Saphir, demanda-tdl au jeune homme, où en sommes-nous? quelles nouvelles? que fajtdbrahim?

— Voici le quatrième jofir que je l’ai quitté,, répondit

le jeune homme; il y avait eu la veille une rencontre avec les Turks. Les Égyptiens avaient battu nos maîtres. On a compté plus de mille morts. Le pacha d’Égypte a forcé tous les passages et débouché dans ta plaine. - . . .

— C’est ce que les feux du Liban nous ont appris dès

hier, fit le cheikh ; mais continue. . ,

— Ibrahim s’est exalté dans le succès, et il ne parle

aujourd’hui de rien moins que d’aller h Constantinople.

— Où nous ne le suivrons point.

— Il compte pourtant vous y entraîner par des étapes

de victoire ! Vous n’ignorez pas, du reste, que l’on a massé des troupes sur son chemin : aussi, avant de s’avancer, il veut savoir quelles sont les vraies dispositions du Liban. Lui-même, à la tête de ses cavaliers, il a pénétré jusque chez les tribus du sud-est. U y va demeurer trois jours, et dans cinq il sera de l’autre côté de Békaa, à vingt lieues d’ici, à Déren-Ker, où j’irai lui dire ce que Mirane a fait chez les Maronites, et ce que toi, Bender, tu as fait chez les Brnses. *

— Lis plutôt sa lettre ! » dit Mirane.

Et elle tendit au çheikh le parchemin Scellé de rouge.

Ibrahim, après avoir vanté ses victoires et présenté eomme certain son triomphe définitif, donnait force louanges au dévouement et à l’habileté de Mirane. Il savait, disait-il, tout ce qu’elle avait déjà tenté pour la cause du Liban ; mais rien n’était fait tant qu’il restait quelque chose à faire encore ! * J '

Tous les conquérants ont emprunté cette fière devise à César.

Il ajoutait que, ne connaissant aucun des cheikhs maronites, il serait heureux de lavoir et de s’entretenir avec elle de ses projets et de l’avenir du Liban.

« Il ne promet rien et nes’engage à rien! dit Bender en repliant le parchemin.

C’est Vrai, dit Mirane, mais il agit/ ■

* — Pour lui! poursuivit le cheikh.... Le monde est peuplé d’égoïstes et d’ingrats. ,

— Ce sont les ingrats qui font les égoïstes ! dit Mirane; mais servons-le d’abord, et ensuite nous serons assez forts pour nous servir de lui.

— Iras-tu?

—Nous irons, reprit Mirane en se tournant de mon côté.

DlgitizetTEy G

LA VIERGE Dü LIBAN. Iâ6

— Oui, nous irons, dit Amin comme un écho do la voix aimée.

• — C’est dans cinq jours, repfit Saphir; nous avons cinq jours à vivre onsemble. On est si bien ensemble ! continuat-il en regardant sa sœur.

— Si bien! dit Amin avec une expression de bonheur extatique peinte sur le visage.

— Et toi aussi tu viendras, lui dit Mirane; il n’y a que Saphir qui restera....

— Tu veux donc faire de moi un déserteur?

— Non, pauvre enfant que j’ai mal gardé! dit la jeuue fille en l’attirant vers elle ; mais je suis malheureuse quand je pense queHü es notre rançofi, et que c’est toi qui payes pour nous. ' *•

— Cela me prouve du moins que je vaux quelque chose ! reprit Saphir en riant.

— Ne le plains point, dit Amin en se rapprochant d’elle; qui ne voudrait être à sa placé?

— Je sais, répondit-elle", que vous êtes tous bons et dévoués.

— Oh! je ne sais pas, moi, reprit-il en comptant les grains du tesbir' pétri dans une pâte de feüilles'de roses, qu’il portait roulé autour de son poignet; je ne sais pas si nous sommes aussi bons que tu le Crois, mais je sais qne nous t’aimons tous...,

— Prends garde, dit-elle en souriant," prends garde d’oublier les vœux que tu viens de prononcer....

— Mes vœux ne m’éloigneront jamais de toi, reprit-il. Au contraire, chaque pas m’en rapproche. Écoute, Mirane, continua-t-il en baissant la voix, je sais qu’il faut de grandes

choses pour te plaire le n’ai pas le bras d’Ismaïl, et ce

n’est pas la guerre qui m’illustrera.... & la guerre, je serais bon tout au plus à mourir pour toi ! Mais il y a d’autres chemins vers la gloire. Je veux devenir illustre par la

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