‹ La vierge du LibanChapitre 28 sur 41 · Chapelet arabe à quatre-vingt-dix-neuf grains · texte numérisé non relu

Chapelet arabe à quatre-vingt-dix-neuf grains

science. Le cheikh il N’goum. est aussi puissant qu’un émir! Un jour ma robe noire sera semée d’autant d’étoil d’argent que le manteau bieü'de la nuit est semé d’étoiles d’or. Ce jour-là, Mirane, jo reviendrai à loj. v

— Va! dit-elle, et fais des rêves de long avenir! l’espérance appartient à la jeunesse !

— Oui, reprit-il en la regardant mieux qu’il n’avait encore jamais fait, tu as raison; le. bonheur qu’on espère console de celui qu'on n’a pas ! »

Bender, qui .s’était éloigné de quelques pas, revint au petit groupe.

* Mirane, dit-il à la jeune fille, as-tu un projet? Quel sera l’emploi de ces cinq jours? Où les passeras-tu?

— Je ne sais.... J’attendrai.... chez toi, si tu veux,...

— Oui, je le veux! dit Bender. Mais toi, à ton toür, dis-

moi donc si tu veux faire un honneur h ma famille et à moi un plaisir. 1

— Tu le demandes!

— Eh bien, mon frère Mohammed-Salem marie son fils unique : assisté aux noces avec Amin, Ismaïl, ton frère et l’ami des Drusee (c’est ainsi qu’il m’appelait). Ta présence donnera un nouvel éclat à cette fête de la famille, et le sabre égyptien de Saphir confirmera aux yeux de tous notre alliance avec Ibrahim.

— J’accepte pour moi et pour les miens, » répondit Mirane; et elle ajouta en se retournant 1 de mon coté : « Vous verrez une noce-qu Liban.... ».

Je n’ai jamais trop compris tout le bruit que l’on fait autour des gens qui se marient : le moment me sembla au moins mal choisi! On devait attendre une autre occasion pour se livrer h des manifestations bruyantes. Le mariage est, dit-on, la pire ou la meilleure des choses. Le malheur vient bien sans qu’on l’appelle, et l’on ne doit point effaroucher le bonheur. Les. vraies joies sont d’ordinaire plus silentieuses, comme si elles trouvaient leur calme dans leur profondeur. Il faut cependant prendre son parti d’un usage aussi universel qu’il est ridicule; et, puisque l’époux radieux ne se contente pas d’effeuiller en silence l’oranger virginal sur le front pâle tfe sa fiancée, ne le forçons point à être discret malgré lui. On dit que les Scythes moroses ne se réjouissaient qu’à la mort de leurs amis, acquittés de la vie, selon la belle expression antique. C’est une idée trop sage pour qu’elle ait chance de se répandre : brûlons donc de la poudre et allumons des flambeaux autour de nos plus doux mystères! Moi-même, monsieur, je ne faisais point toutes ces réflexions quand j’étais jeune.... et qu’e//e était là!... Mais, au contraire, toute occasion m’était bonne pour la voir, pour êtyp ensemble.... Cette occasion heureuse, les noces du fils de. Mohammed- Salem. allaient me la donner. Je bénissais Mohammed-Salem et son fils , et la fiancée de son fils, et tous les enfants et petits-enfauts à

naître du futur mariage : n’était-ce poiijt toujours une belle fête, celle où était Mirane?.,. ou plutôt, elle-même n’était-elle point la fête de mes yeux comme la joie de mon cœur?

A un quart de lieue d’A'in-Kéri nous rencontrâmes l’avant-garde* du cortège. Elle se composait de six jeunes gens, portant, par-dessus leur machlah fauve, des rubans et des écharpes aux plus vives couleurs. Ils marchaient en chantant et en dansant, comme les possédés de la joie, tirant à chaque moment des coups de fusil, par feux de file et de peloton. Les musiciens venaient après eux, avec les instruments des anciens jours, que le Liban seul aconservés. Les uns soufflaient dans les sept tuyaux de Yougab ; les autres animaient la flûte de roseau qu'on appelle nèhila; d’«antres, à pleins poumons, sonnaient des fanfares avec la conque recourhée du kir en ; les plus jeunes pinçaient les cordes du nèbel , ou attaquaient le kinnor avec l’archet. Des enfants aux jambes nues battaient la mesure avec la main sur la peau tendue du • toph , nu faisaient retentir ces cymbales résonnantes que les proplrètes appelaient cilcelé. A ces diverses sonorités, le tambour tatare mêlait trop souvent sa note assourdissante, et,- de ses roulements brusques, interrompait la mélopée aiguë des instruments h vent. Unejsorte de nain difforme, bancal et bossu, coiffé comme un Riquet à la Houppe, avec un justaucorps mi-parti de rouge et de vert, comme le fou de quelque châtelain féodal, courait entre les groupes, la bouteille d’une main, le verre de l’autre, et, trébuchant de la flûte à la trompette, versait rasade à tous, "pour réchauffer les tièdes et exciter les paresseux.

A leur suite, trois par trois, et portant les torches, qui dans tous les pays semblent être l’emblème des vives flammes de l’amour conjugal, marchaient trente shebbabeens, ou amis du fiancé : ce que nous appellerions chez nous des garçons d’honneur.

Les coryphées de la petite troupe chantaient des hymé-

nées et des poésies amoureuses, dont les autres, en chœur, répétaient certaines strophes, alternativement ramenées, comme les refrains de nos chansoîis. Tous marquaient le rhythme en frappant dans leurs mains, et bondissaient en cadence.

Ces jeunes gens précédaient les anciens du village, nobles vieillards à la démarche lente, paisible' et grave, que j’aurais trouvés plus sages encore sans l’abus qu’ils faisaient des coups de pistolet, tirés h chaque moment et dans toutes les directions.il paraît que la poudre est aujourd’hui, dans tout l’univers, le symbole de l’allégresse, et qu’on ne peut plus exprimer sa joie qu’en brûlant des amorces.

Tous ces vénérables sachemsdu Liban étaient h pied et tenaient en main leur calumet de" paix, sous la forme d’un tchibouque au lullé 1 de terré rouge, au long tuyau de jasmin et au bouquin d’ambre. *

Derrière eux venait un cheval assez beau et richement caparaçonné. Deux hommes le tenaient en main. Ces. hommes portaient des torches dont la lueur vive se projetait sur un paquet blanc, qui se tenait assez résolûment en selle. Un vaste drap , dont les deux bouts retombaient de chaque côté jusqu’à terre, enveloppait le paquet blanc.

Ce paquet, c’était la fiancée.

Les femmes de Constantinople font de leur voile à peu près ce qu’elles veulent; elles rendent à leur gré ses plis ou plus clairs ou plus épais, ne cachant que ce qu’elles ne désirent pas montrer, montrant ce qu’il leur plaît qu’on voie, et laissant deviner,le reste.

Mais la fiancée du Liban était si hermétiquement enfermée dans l’yasmack, que l’on ne pouvait apercevoir ni ses traits ni ses formés. Les yeux mêmes d’un amant n’eussent pu la reconnaître. Cinq 'ou six femmes et autant d’hommes entouraient le cheval, prêts à soutenir son pré-

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