Fourneau de la pipe
deux fardeau» Quatre odalisques, voilées et juchées sur de vigoureuses mules, tenaient devant elles de gros sacs gonllés, renfermant la garde-robe de -l’épousée. Après elles venait une troupe de vieilles femmes, à la face ridée comme un museau de singe, qui terminaient le cortège et fermaient la marche. Ces vieilles, dont le costume devenait pittoresque k force d’être délabré, posaient de temps en temps leur index devant leurs lèvres, en -sifflant de toutes • lêurs forces entre leurs dents serrées, de manière k produire un bruit aigu et strident, qui eût fait paraître Harmonieux le chant des cigales. Quand il passa près de nous, ce -chœur de sorcières rassembla toute son énergie, 'et, abusant de ses moyens, nous perça le tympan en l’honneur des mariés. . '
Nous étions rangés sur un petit tertre qui dominait le sentier, pour laisser défiler le cortège et jouir du coup d’œil. Le cheikh Bender et son fils, qui nous avaient précédés, nous saluèrent de l’œil et de la main, en nous faisant signe de nous joindre k eux. Nous ne le§* suivîmes cependant qu’a une certaine distance, groupés tous ciuq en noyau serré : Miraue à côté de Saphir ; et derrière eux , Amin, Ismaïl et moi, qui marchions en silence. Au bout d’une heure à peu près les chefs de la troupe commandèrent une balte; les tambours se turent, l’éclat des trompettes s’éteignit , et la petite voix aigrelette de nos cigales féminines fut étouffée sous le formidable ensemble d’une décharge générale de mousquets, d’espingoles, de fusils et de pistolets.... Leur, tonnerre alla se répercutant d’échos en échos dans la montagne, chaque coup se multipliant avec un fracas redoublé.
Une salve pareille nous répondit dans la distance ; puis en face de nous de grands feux s’allumèrent, de l’autre côté de la vallée, sur le versant qui nous regardait. Bientôt, dans la. même direction, nous vîmes des torches briller et courir. De grands cris se firent entendre , et bientôt nous distinguâmes un mouvement tumultueux de gens
qui venaient à nous. Puis les deux troupes sejoignirefrt dans la vallée, se mêlant comme deux torrents qui descendent la pente de deux montagnes opposées et se rencontrent k leurs pieds. Il y eut tout d’abord quelques minutes d’indescriptible confusion, et un échange de cris et de détonations à réveiller les morts; les trompettes sonnaient des fanfares, les tambours battaient aux - champs, et les vieilles femmes de chaque coté déchiraient l’air de leurs sifflements aigus.
Impassible, muette, ferme sur sa grande selle de Damas, qui couvrait à demi son cheval noir, la fiancée assistait k cette scène sans donner le moindre signe d’émotion. Les idoles de pierre ou de bois n’ont pas une plus apathique indifférence pour l’encens et la prière de leurs adorateurs.
Les deux troupes, maintenant réunies et confondues, continuèrent leur route ensemble, mêlant plus que jamais leur poudre et leur joie. I)e temps en temps un Akal en turban blanc passait à côté de nous, et regardait d’un air de suprême pitié toutes ces réjouissances folles, en homme complètement détaché de toutes les joies-de la terre, passagères et vaines. • '
Enfin nous arrivâmes k la maison du fiancé.
Tout alentour on avait semé la terre d’une jonchée de verts rameaux et de fleurs. La fête commençait dans la cour, où s’exhalait une odeur de cuisine en plein vent à faire pâmer d’aise l’estomac des Drnses affamés; le burghol et le pilau bouillaient avec fracas, dans d’énormes chaudrons ; on escaladait des pyramides de melons, de pastèques et de fromages; on s’enfonçait à travers des labyrinthes de légumes ; on s’arrêtait au bord de ruisseaux de lait, qui coulaient entre des montagues de poulets égorgés et de moutons entiers, rôtissant à des broches de bois devant des bûchers d’Iiercule.
Le divan était beaucoup trop petit pour contenir la foule des invités et de ceux qui étaient venus s’y joindre drus
l'espérance, très-fondée d’ailleurs, de recevoir chez les nouveaux époux une hospitalité abondante.
Les principaux personnages, avec les pins proches parents, furent introduits dans le sélainlick par le père de famille, qui distribuait les places comme au /estin des noces de l’Évangile.
Les autres restaient dehors. Mais l’atmosphère était •pure et tiède ; on avait d’ailleurs allumé çà et là de grands feux, dont les vives flammes découpaient leurs langues ardentes et vacillantes sur la verdu re- opaque des arbres immobiles. Tout le long des maisons, suspendus aux murs, on voyait une formidable collection de tchibouques , dont les longs tuyaux étaient ornés de rubans -brochés de fleurs d’or sur une trame de soie. On les avait empruntés, par une sorte de réquisition amicale, chez tous les propriétaires du voisinage. . .
La cour ainsi remplie présentait un spectacle d’une animation étrange et d’une indescriptible variété. Tous ces hommes, vêtus de leurs plus beaux costumes, portant leurs plus belles armes, s’arrangeaient en groupes pittoresques, comme les soldats dans un bivouac. Un peu plus loin, et formant le cercle autour d’eux, les chevaux, attachés aux arbres, broyaient l’orge bruyamment, et hennissaient en tournant sur leurs maitres leurs grands yeux pleins de lueurs humides, et leurs nobles tètes, intelligentes et douces.
Pour nous, le cheikh Bender nous avait fait entrer avec lui dans le divan, où la fête avait un caractère plus intime. Nous étions tous assis en rang le long des murs, suivant un certain ordre de préséance déterminé par le père de famille : les hommes d’un côté; de l'autre, les femmes à demi voilées.... Quant à la jeune 'épousée, elle cachait son visage plus sévèrement encore ; le mari seul devait entrevoir ses traits ù l’heure marquée. Elle alluma bientôt un narghilé d’honneur, qui passa de bouche en bouche, chacun aspirant une bouffée de sa blonde fumée* qui s’impré-
LA v VIERGE DU LIBAN.
gnait des senteurs de la rose en traversant son clair cristal à moitié rempli d’eau ; quand il eut fait le tour du divan, au moment où il revint à elle , nous entendîmes, éclater au dehors, comme à un signal donné, un hourra retentissant; les tambours, les trompettes et les coups de fusil se mêlaient aux voix et . formaient un ensemble de sonoritd si compacte que le fausset aigu des femmes était seul capable de le percer, et on l’entendait, en effet à travers les-instruments, les voix et les coups de fusil.
Du reste , cette salve de voix barbares ne dura qu’une minute, et toutes s’arrêtèrent avec autant de précision que si elles eussent suivi, la direction d’un chef de chœur marquant la mesure.
Nous vîmes alors un jeune homme s’avancer à pas lents jusqu’au milieu du divan. Il était grand, la taille élancée, le visage osseux et maigre , l’œil brillant sous un sourcil qui se projetait en arcade. Une ceinture de cuir rouge serrait son machlah autour de ses reins, et son turban vert se relevait coquettement autour de son front. C’était l’orateur et le poète du village. Chaque ville druse a ainsi son poète et son orateur officiel, qui prend la parole dans toutes les cérémonies publiques et dans toutes les occasions solennelles. Arrivé à quelques pas de la fiancée , celui-ci porta les deux mains à son front, s’inclina trois fois, se recueillit un instant, promena sur l’assemblée un regard qui cherchait l’inspiration, et, après un compliment dont la rhétorique cueillait toutes ses fleurs dans les jardins de la poésie orientale, il commença bientôt son épithalame.
C’était un poème en strophes de doute vers, célébrant les vertus, les richesses et les mérites de tous genres des deux familles en général, et de chacun do leurs membres en particulier. Il disait bien, avec un peu d’emphase, mais d’une voix vibrante, claire et nette ; marquant son rhythme, faisant peut-être sentir un peu trop la chute de chaque Vers, il s’arrêtait entre deux stances pour se donner le temps de respirer, et pour donner aux autres le temps de
l’applaudir. Je me rappelle qu'il termina par une image charmante : '
« Un homme, dit-il, avait planté deux cep6 de vigne tout près du mur de son jardin;
« Deux jeunes ceps vigoureux partant d’un tronc robuste , et qui prirent racine dans sa terre généreuse !
« L’hiver passa, puis vint le printemps.... l’homme sortit et alla voir sa vigne : les deux ceps avaient poussé, mariant leurs pampres.
« Ainsi fit-il, celui qui nous convie h ce festin. Il a rapproché dans sa maison deux braves jeunes cœurs qui s’appuieront l’un sur l’autre : que le soleil du bonheur brille sur eux ! Pareils aux deux ceps jumeaux, qu’ils enfoncent leurs racines dans la joie et projettent au loin leurs bras puissants !
« Quand l’été -fut venu, Tardent soleil fit jaillir des branches une verte feuillée ;
« Et, toujours enlacés, les deux ceps se couvrirent bientôt de grappes vermeilles :
« Ainsi ces deux cœurs, sous le rayon de la félicité, porteront les fleurs de la tendresse et les fruits de l’amour 1 »
Le poète, en terminant ces dernières strophes, se laissa tomber par terre comme vaincu par son effort ; tous ceux qu’il avait célébrés l’entourèrent , et il fut bigptôt ranimé par la douce rosée d’éloges que Ton fit pleuvoir sur lui de toutes parts.
Je crus qu’il avait fini-. C’était mal connaître un improvisateur arabe, qui ne se rencontre jamais avec un personnage de haut rang sans lui adresser un compliment de pompeuse bienvenue.
Aussi notre poète, après un moment de silence, releva les yeux. Son regard chercha Mirane, et, l’ayant trouvée, s’arrêta longtemps sur elle : . ,
<t Une seule, s’écria-t-il comme emporté dans un élan d’inspiration prophétique, une seule entre les filles des
D ruses ne ploiera point le col sous le joug de l’homme !
Celle-là vivra chaste et respectée au milieu du peuple, aimée de tous, esclave d’aucun. Aussi restera-t-elle à jamais dans la mémoire de nos fils, qui , comme nous, l’appelleront la Yierge du Liban.. A. i-\ '' . 1 /
« C’est Mirane ! celle qui s’est dévouée pour sa nation *
elle a grandi seule, et seule elle vivra.
« Tel le palmier du désert qui croit entre l’Iran et le Gulistan *; il est la grâce de la solitude, et il indique au loin leur route aux caravanes. On admire son vert feuillage, mais on ne cueille point son fruit d’or. 11 croit trop haut ■' ‘ pour nos mains ! » > • . - , ;
A ees mots , jes hourras éclatèrent. Le nom de Mirane fut bientôt dans toutes les bouches; et ceux même qui ne la connaissaient pas, en apprenant qu’elle était là, voulaient , > ^ tout à la fois applaudir et le poète et celle qu’il avait si noblement louée. !.. . . ,, .
Les serviteurs apportèrent à ce moment lë festin des noces ; les tables furent renversées, (c’est la façon dont on met le couvert chez les Druseç), et Tou plaça sur leurs' pieds, dans un vaste plat, Tunique mets qui composait chaque service. Mais les services furent nombreux et le repas abondant et recherché : les fruits, les confitures et -
les douceurs sucrées alternaient avec les viandes et les po- , tages, de manière à former comme une suite de dîners successifs, (fui n’avaient plus aucune raison de finir. Cependant quand la faim,, lente à s’apaiser dans l’estomac d’un Druse, commença de se calmer, un ami du marié, qui remplissait ce jour-là l’office solennel de maître des cérémonies, passa à travers les groupes, et à la ronde nous aspergea d’eau de rose, pour rafraîchir et parfumer l’atmosphère ardente. " r
Sept jeunes gens aux tuniques relevées et aux jambes nues entrèrent alors dans le divan en se tenant par la ;