Salut
Au milieu de cette joie de tous, une seüle personne était triste : c’était la fiancée.
Après être demeurée encore quelques instants au milieu de nous dans le divan, elle s’était bientôt retirée dans la chambre nuptiale, emmenée pâr la mère et les parents de son jeune époux. C’est à peine si elle avait goûté quelques mets du splendide festin des noces , en les arrosant de ses larmes. De temps à autre, le bruit de ses gémissements nous arrivait à travers le tumulte de la fête.
« Je croyais, dis-je à Mirâne, dont je m’étais rapproché, que nous assistions à un mariage d’amour?
— La femme pleure à tous les mariages , me réponditelle; et c’est la seule preuve de sagesse qu’elle donne au milieu de sa folie.... Les larmes ne sont-elles point dans notre destinée?
— Je ne le crois point , lui dis-je, quand du moins la femme n’a pas pris plaisir à gâter elle-même ce que vous appelez la destinée.
— Au fait ! reprit-elle , je ne sais pas pourquoi pleure cette petite Émina.... Peut-être regrette-t-elle les libres années de sa jeunesse, les jeux de son enfance, la eorapar gnie de ses sœurs, et cette maison paternelle dont on ne franchit point le seuil à jamais sans un serrement de cœur!... Eh bien, non! reprit-elle avec une certaine viva-
cité.... elle pleure, parce qu’on lui a dit de pleurer; elle pleure, parce. que toutes ces vieilles aux yeux verts sont là qui comptent ses soupirs , et que, si elle ne versait point assez de larmes et ne frappait point assez de coups sur sa poitrine , elle paraîtrait commettre une grossière inconvenance aux yeux de sa nouvelle famille! Pourquoi donc se marier, ajouta-t-elle avec une nuance de mélancolie dans le regard et une note triste dans la voix, si le mariage est chose si fâcheuse pour la femme, qu’au milieu même de la joie des autres la fiancéè doive chercher dans les larmes qu’on lui commande comme un avant-goût des douleurs qui l’attendent?...
— * Qu’impOrte? lui dis-je; oh! qu'importe, si la voix secrète de son cœur lui drt tout bas que ses larmes vonFêtre bientôt essuyées?».. »
Elle me regarda sans me répondre et me sembla distraite.
Le matin, en traversant la montagne, j’avais aperçu r entre deux nopals qui rampaient sur leurs racines noueuses, une touffe de tubéreuse sauvage. Vous connaissez cette fleur exquise, au suaVe parfum, si élégante de forme , si harmonieuse de nuances! Dans Cette terre d’Orient, où elle s’enivre du soleil , son éclat est cent fois plus vif, et cent fois plus pénétrantes ses senteurs. Je descendis de cheval et je cueillis la plus belle grappe. Puis , m’approchant de Mirane :
« Dans mon pays, lui dis-je, il est d’usage, quand on va aux noces de sfes amis ; de porter des rubans ou des fleurs.
— Donnez ! » dit-elle ; et elle prit la grappe odorante , qu’elle mit à sa ceinturé.
Au moment où nous causions ainsi dans le sélamlick de Mohammed-Salem, elle porta la main au bouquet, et, arrachant un pétale de la fleur parfumée, elle le mit entre ses lèvres. Bientôt il s’en détacha, tomba sur sa poitrine , s’arrêta une seconde dans les plis bouffants de sa chemise de soie, puis il ep glissa, et, de ses genoux, alla roulant
vers le plancher.... Ma main l’arrêta clans sa route, et à mon tour je le portai à mes lèvres, comme pour retrouver avec son parfum le doux baiser de Mirane. . - -
Elle rougit légèrement, me regarda avec un air de confusion et d’embarras charmant, mêlé peut-être d’un timide * et discret reproche, puis elle prit la tubéreuse à sa ceinture et la cacha précipitamiîient dans sa poitrine.
Ni mon action ni son geste n’échappèrent aux regards qui nous épiaient. ■ .
.Amin pâlit si affreusement que je crus qu’il allait s’évanouir , et les yeux noirs d’Ismaïl lancèrent sur moi des regards chargés d’éclairs. Ni l’un ni l’autre cependant ne fit un mouvement ou ne prononça une parole.
Cependant l’hefcre fatale de minuit secouait des pavots sur tous les fronts; la joie était moins bruyante, et le plai-, sir lui-même s’endormait dans sa lassitude. Les causeries à demi-voix, souvent interrompues, succédaient au tumulte de la première soirée. • .
Tout à coup une sorte de fantôme, couvert d’un voile blanc qui retombait jusqu’à ses pieds, glissa mystérieusement à travers la foule, qui s’écartait devant lui, s’approcha du père de famille, entr’ouvrjt ses lèvres, qui remuaient à eine , et, d’une voix qui ressemblait an souffle d’un esprit, lui murmura dans l’oreille quelques paroles inintelligibles; puis, à reculons., à petits pas et toujours silencieusement, regagqa la porte.
Au moment où il touchait le seuil, une grande clameur s’éleva. C’était le chœur des lamentations qui précédait les dernièrés •péripéties de l’hyménée. Une vieille matrone commença le gémissement suprême, interrompu ou plutôt accompagné par les sanglots de toutes ses compagnes : les unes poussaient des interjections violentes et des clameurs aiguës; les autres, à demi prosternées, frappaient leur sein. Puis une sorte de nénie, lente et douloureuse, partie de toutes ces poitrines à la fois, remplit l’air de sa mélopée traînante. •
Bientôt le fiancé se leva, et, k l’exeeption du père de famille , tout le monde fit comme lui. Une de ses tantes le prit par la main pour le conduire à la mariée , tous les conviés se rangèrent k sa suite, et l’on traversa la cour avec assez d'ordre ; tous ceux (pii ne faisaient pas partie du cortège s’étaient alignés en deux fHes sur son passage, et si étroitement serrés qu’on eût cru marcher entre deux murailles humaines.
Nous arrivâmes bientôt au seuil d’un petit pavillon oü la jeune épouse attendait. Les femmes seules entrèrent; les hommes demeurèrent h la porte , qui resta quelques se* condes ouverte.
La mariée se tenait au milieu de la pièce, entièrement couverte d’un voile rouge , comme le flàifimeum des noces romaines, mais constellé de petites étoiles brillantées; deux parentes du marié la soutenaient chacune par uu bras. Lui s’avança rapidement vers elle , et reçut des mains de sa mère le tantour à corne d’argent, qui a chez les Druses la même signification que chez nous l’anneau des fiançailles. De la main gauche il enleva rapidement le voile, et de la droite il posa le tantour sur la tète de sa femme.
Au même moment toutes les autres femmes se précipitèrent hors de la chambre , nous entraînant avec elles. Nous avions seulement aperçu, comme on pourrait voir à la lueur d’un éclair, une jeune et charmante.créalure , aux longs cheveux noirs, aux paupières baissées, aux joues teintées du rose le plus vif.
La porte se referma aussitôt; la vision avait disparu.
Le retour des femmes parmi nous fut le signal d’une scène de tumulte comme je n’en avais point encore vu. Toutes ces femmes, riches et pauvres, jeunes et vieilles, belles et laides, se mirent k parler, k chanter, k crier toutes k la fois , pendant que les hommes se livraient à une sorte de danse vraiment sauvage, frappant le sol de leurs talons , poussant des hurlements de bêtes féroces et
déchargeant leurs fusils à chaque minute. On eût dit des fous ou des possédés.
C’est ainsi que les Druses terminent toujours leurs fêtes de mariage. Us pensent que les Djinns, jaloux et malfai - \ sants , entourent la maison des nouveaux époux , cherchent, r à pénétrer sous leur toit, et, s’ils peuvent y réussir, s’op- ; posent à leur bonheur présent et compromettent l’avenir de leur union par toute espèce de sorts , de maléfices et de mauvais tours. Cependant les coups de fusil-, les hurlements et les lamentations les effrayent et les éloignent, et, si la première nuit franchit sans malheur les premiers obstacles, c’est pour les nouveaux époux la promesse et le gage d’une longue suite de félicités.
Nous avions tous trop de pensées et de préoccupations dans l’esprit pour prendre désormais une part bien active à cette fête trop bruyante. Isinaïl, toujours sombre, affectait une sorte de dédain de ces joies grossières : elles étaient trop loin de nos mœurs pour pouvoir m’intéresser. Amin n’avait qu’un nom dans le cœur et sur les lèvres. Saphir ne connaissait pas d’autre volonté que celle de sa sœur, et Mirane n’était venue chez Mohammed-Salem que pour complaire à notre Jiôte. Bender seul, avec Aehmet son fils , aurait pu trouver quëlque agrément à rester jusqu’au matin chez ses parents; mais tous deux obéissaient h un signe de Mirane, et s’empressaient à deviner ses désirs. Elle n’eut pas plutôt parlé de retour qu’on amena les chevaux.
Nous fîmes silencieusement la première partie de la route par des sentiers montagneux , où de nouveaux obstacles, à chaque moment, nous séparaient les uns des autres. Mais bientôt nous entrâmes dans la plaine unie et vaste qui nous séparait de la maison du cheikh.
Là , toute la petite troupe pouvait marcher de front.
Amin se rapprocha de moi , comme s’il eût voulu me faire une confidence. Les premiers secrets d’amour ont besoin de s’épancher du cœur trop plein de la jeunesse. Puis l’instinct mystérieux de la pudeur posait sur ses lèvres
LA VIERGE DU UBANi • v L55
comme un doigt invisible * et il se taisait. Il était facile de voir que sa pauvre âme incertaine et combattue hésitait entre son ancienne confiance en moi et sa jalousie naissante.
Ismaïl s’était placé loin de Mirane, comme s’il eût voulu éviter de la voir et de l’entendre ; mais au moment où nous entrâmes dans la cour du cheikh, il s’approcha d’elle pour l’aider à descendre de cheval :
« Tu aimes trop les tubéreuses, lui dit-il : c’est une fleur malsaine.
— Tu cfoîs? reprit Mirane.
— Je ne crois pas; je suis sûr.... Jette donc celle-ci, continua-t-il en posant le doigt sur la veste de la jeune fille, à la place où elle avait caché le bouquet. »
Mirane secoua la tète sans répondre.
« Je te dis, continua Ismaïl en s’animant, que ce parfum va te donner d’affreux cauchemars.
— Ne prends donc pas tant de souci de mes rêves ! » répondit Mirane ; et elle s’enfuit avec la légèreté des gazelles qui traversent la plaine de Bekaa sans courber l’herbe sous leurs petits pieds.
Je me jetai sur mes coussins.... j’essayai de dormir. Rien ne put apaiser la brûlante agitation de mon sang. Si je dormais, mille rêves troublaient mon sommeil. Je m’éveillais : des pensées confuses se pressaient dans mon âme; l’image de Mirane passait devant mes yeux. Mais ce n’était plus, comme 1» veille, la jeune vierge impassible et sereine; c’était une femme, la femme avec son regard qui trouble, avec son sourire qui enchante. Une minute, une seconde, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, la belle guerrière avait débouclé son armure et soulevé sa visière.... et sa poitrine avait battu , et j’avais surpris dans son œil un éclair de tendresse qui s’était vite éteint dans une larme.... Mais cet éclair avait suffi pour me montrer une vie nouvelle....
Ma main fiévreuse chercha et retrouva sur mon sein la
fleur que sa lèvre avait touchée, et sur ce calice rosé, maintenant flétri, je repris par mille baisers le baiser qu’y avait laissé sa bouche.... Comme si la fleur se fut ranimée, elle exhala de nouveau son parfum sous la passion de ma caresse, et, avec cette enivrante odeur de la tubéreuse, il me sembla que je respirais le vertige.... Je courus à ma fenêtre et je l’ouVris, heureux de baigner ma tempe dans l’air frais du matin. Je descendis bientôt sous les arbres du verger. Je m’y trouvais depuis quelques instants à peine, quand j’aperçus un sais qui faisait sortir, avec toutes sortes de précautions , deux chevaux des écuries. Je reconnus le mien et celui d’Ismaïl ; il les conduisit à cent pas de la maison et attendit. Il n’attendit point longtemps , car Ismaïl vint bientôt à moi , et, sans me saluer :
« J’ai h te parler, me dit-il avec hauteur; il nous faudrait quelques heures de solitude : viens ! »
Il ne m’en a jamais coûté de reconnaître ce que valait un ennemi. Le Druse, en me disant ces mots, avait un air d’autorité superbe : il était beau et fier, comme le fils du libre désert. Je mis mes pistolets dans mes fontes , j’attachai ma carabine h l’arçon , et nous partîmes.
Nos chevaux , apercevant la vaste plaine , prirent le galop en hennissant, secouant leurs longues crinières, respirant l’air frais du matin, et foulant de leurs sabots les fleurs humides de rosée , dont les fraîches senteurs montaient jusqu’à nous. A une lieue environ de la maison de Bender, une plantation de sapins s’étendait comme une écharpe verte dans la plaine diaprée ; ce n’était qu’un petit bois, nous le tournâmes pour le mettre entre nous et le village d Aïn-Kéri. Il nous défendait ainsi de toute surprise. Devant nous l’espace s’étendait, infini.
« Je crois que nous serons bien ici, dit Ismaïl en arrêtant brusquement son cheval.
— Admirablement! répondis -je en arrêtant aussi le mien. L’endroit est de tous points agréable, frais, et avec des vues charmantes, surtout de ce côté, où une petite mos-
quée, entourée de palmiers en guise de minarets, rompt si agréablement la monotonie des lignes droites. Les montagnes font aussi un fort bel effet avec leurs dentelures bleuâtres et onduleuses.,.. Et puis j’aime le matin, moi : c’est une heure si calme et si reposée ! . . . Je te remercie vraimeirkde m’avoir amené ici..gfMais, à propos, pourquoi dond y sommes-nous venus?
— Trêve de raillerie, continua -t-il d’une voix calme, lente et posée, en fixant sur moines yeux dans lesquels je pouvais lire une résolution implacable. Ce que j ’ai à te dire est sérieux. 7ü>' . ' ,
— Parle donc, lui dis-je en arrêtant brusquement mon cheval.
— Eh bien ! s’écria-t-il avec une explosion de violence, je t’ai amené ici pour te dire que je te hais.
— * C’était bien inutile, lui répondis-je froidement.. « je le savais!... Mais moi, je ne te hais point. Il n’y a point dans mon cœur de place pour la haine.
— Je crois bien! dit-il avec une ironie amère; il est si rempli d’amour, ton cœur!
— Que t’importe?
— Ah! que m’importe? tu le demandes! Par l’éternité de Hackem, notre seigneur, tu le sauras bientôt.... Aussi bien , je ne suis pas né pour ces contraintes que je m’impose depuis dix jours.... Je ne sais pas dissimuler comme un chrétien, moi. Je t’exècre et je te le dis. Le Liban n’est plus assez grand pour toi et pour moi ; il faut que l’un de nous deux s’éloigne !
— Pars donc, lui répondis-je, car moi je reste! »
Il ne sembla pas m’avoir entendu , car il continua en s’animant toujours :
« Avant ton arrivée ici.... j étais heureux.... ou du moins je n’étais pas malheureux.... Mirane n’était point à moi , mais elle n’était à personne.
— Respecte au moins Mirane !
— Eh! je la respecte assez, puisque je l’aime! Mais je
sais ce que je dis.... ce qui ne s’est parfait aujourd’hui se fera demain.... N’as-tü pas déjà l’âme de Mirane?... Mais comment donc l’as-tu prise, cette belle âme sauvage et fière, qui nous échappait à tous ? »
Ismaïl, en prononçant ces derniers mots, avait tout à la fois- la fureur dans les yeux et des sanglots dans 'la voix. Cet homme, qui m’avait amené là pour me tuer, se serait volontiers jeté à mes genoux pour me demander de lui rendre le cœur d’une femme.... qui n’était point à moi.... •
Il y a dans la passion vraie une éloquence sympathique, un je ne sais quoi qui vous touche et vous remue....
Je le sentis en écoutant Ismaïl.... Malheureusement, la situation était de celles dont on ne se peut tirer que par une issue violente. Que lui dire? Je ne pouvais défendre Mirane.... défendre une femme, c’est quelquefois l’accuser!... et d’ailleurs il ne m’était déjà plus possible de renoncer à elle.
Au bout d’un instant il releva les yeux, et d’une voix < qui n’était pas sans émotion : v
« Pars-tu? me dit-il.
— Non, lui répondis-je.
— Eh bien? meurs! s’écria - 1 -ni , 'puisque tu l’as Voulu.... '
.. Et, prompt comme l’éclair, il prit Un pistolet à sa ceinture et fit feu sur moi à bout portant.... - '
Soit que sa main eût tremblé, soit que j’eusse fait, pour éviter le coup, un mouvement instinctif, §a balle ne m’atteignit point; mais la poudre enflammée noircit et brûla les j)lis du kouffieh qui flottait autour de mon front : un nuage de fumée m’enveloppa, mais mon cheval en sortit par un bond fougueux.
Ismaïl parut surpris de me voir encore ferme sur ma selle. Je le vis pâlir sous le bistre de sa joue. Il contint son étalon, et le ramenant vers moi par une volte soudaine r
« Venge-toi ! me dit-il, puisque Hackem est contre son serviteur. » „ . • -
Et' de ses mains il écarta les pans du machlah «t me tendit sa poitrine nue. -
œ Un chrétien ne se venge pas ! lui répondis-je en remettant à ma ceinture Je . pistolet dont je m’étais armé pour prévenir une autre attaque.
— Alors je nous vengerai tous deux ! » dit-iL Et il prit son kandjiar, dont il tourna la pointe contre son cœur.
Je me jetai sur lui ; je saisis son bras; je l’arrêtai. II se débattit avec rage; je l’étreignis avec vigueur et le maintins avee force. Plus il se défendait, plus je le serrais....
Nos chevaux, que nos mouvements animaient, se cho- î quaient et se mordaient.... Mais dans la lutte la main d’Ismaïl s’ouvrit, et le kandjiar tomba....
« Ainsi, dit-il eh croisant ses bras et en laissant tomber sa tête accablée sur sa poitrine, ainsi je ne puis ni vivre ni mourir! Mais, sache-le bien, tu n’es pas moins cruel dans ta clémence que je ne l’étais dans ma fureur, et la mort à présent m’effraye moins que' la vie ! »
Il parlait encore , quand tout à coup son cheval releva les naseaux avec un long hennissement et se prit à bondir sous l’homme. Au même instant, nous entendîmes des aboiements joyeux : le chien d’Ismaïl aceourait avec des bonds précipités, et, fou de plaisir en le retrouvant, décrivait mille cercles autour de son maître immobile.
Ismaïl regardait d’un œil fixe le petit' bois de sapins. Tout à coup, je le vis changer de visage et me faire un signe. Trois cavaliers qui tournaient la pente du petit bois venaient à nous bride abattue : le galop de leurs chevaux les emportait comme un tourbillon. Je' reconnus bientôt Mirane entre Amin et Saphir : leurs élans vigoureux les rapprochaient de nous à chaque seconde.
Nous fîmes quelques pas vers eux avec l’air embarrassé d’écoliers pris en faute.
« Vous avez eu. tort, dit Mirane en portant sou mouchoir à ses lèvres; vous avez eu vraiment tort de ne pas nous attendre. Vous savez que njoi aussi j’aime beaucoup les promenades matinales, » continua-t-elle en morcelant sa phrase et en martelant ses paroles...- Nous ne répondîmes rien; elle rejeta vivement la tête en arrière et nous regarda tous deux.
« Est-ce vous qui avez tiré? reprit-elle brusquement ; car op a tiré, je crois Oui, c’est vous!... On sent en-
core la poudre, ici.... Vous chassiez sans doute?...
— Oui, oui, dit IsmaïL; -c’est cela même.... nous chassions! Nous chassions les gazelles. .. -
— L’endroit ne vaut rien, reprit-elle; à cette heure-ci, les gazelles ne sont plus en plaine.... » Et, le regardant en face : •< Tu ne sais même pas mentir ! » lui dit-elle avec une sorte de dédain.
Quant à moi, elle ne m’avait pas adressé la parole. C’était pour tous une situation étrange et difficile. Les deux jeunes gens assistaient, en témoins muets, à une scène qu’ils ne comprenaient pas. Amin cependant, avec son instinct jaloux, en avait peut-être quelque soupçon. Ismaïl était fort ému : il ne pouvait point parler; Mirane était plus agitée qu’elle n’eût voulu le paraître.
Mais , avec ce souverain empire que les femmes de toutes les civilisations ont toujours sur elles-mêmes, elle se remit la première, et d’une voix déjà calme :
<« Je n’ai pas vu le cheikh ce matin, nous dit-elle ; nous sommes partis à cinq de chez lui sans prévenir; notre pro nienade aura l’air d’une fuite.... rentrons ! »
Je mis mon doigt sur mes lèvres en regardant Ismaïl, ' comme pour lui promettre le silence.... Il me répondit par un mouvement d’épaules qui signifiait clairement : « C’est inutile ! elle sait déjà tout. »
Nous continuâmes quelques instants notre route sans parler. Par bonheur, Ali, le fils de notre hôte, vint audevant de nous et proposa une fantasia aux deux jeunes
gens, à peu près de son âge. Amin, qui marchait à côté de Mirane, ne semblait point trop disposé à l’accepter; mais, sur un coup d'œil de la princesse, il mit son cheval au galop.
Mirane, au contraire, ralentit le pas comme pour nous attendre. Nous nous trouvâmes bientôt à ses côtés.
« Il faut avouer, nous dit-elle d’une voix émue et pleine* de grave tristesse , que l’un de vous deux est bien coupable.... à moins pourtant que vous ne le soyez l’un et l’autre.... Allons, avouez-le ! vous vous êtes battus.... je le sais.... je le sens.... j’en suis sûre ! Et pourtant, sachez-le bien, aucun de vous deux n’a le droit.... Qu’ai-je donc donné ou promis à l’uU dont l’autre puisse être jaloux? Par quel aveu me suis-je liée? quel encouragement avez-vous obtenu?. . . Sachez-le ! j’ai dans l’âine une trop haute pensée pour descendre à vos folles querelles. Si vous ne voulez pas vivre en paix près de moi, quittez-moi! Mais n’oubliez jamais que je ne serai point le prix d’une violence. Ce n’est pas en me disputant que l’on m’obtient.... Et comme vous savez bien choisir le moment ! C’est quand le péril redouble, c’est quand notre cause a besoin de toutes les forces et de tous les dévouements, que vous allez jouer une vie qui n’est plus à vous ! »
Et comme chacun de nous fit un geste de dénégation : a Peut-être, dit-elle d’une voix plus calme, peut-être n’avez-vous point calculé tout cela.... mais tout cela est.... Comte Fabien ! continua-t-elle en se retournant vers moi, je sais qu’Ismaïl a été brusque avec vous plus d’une fois ; mais ce n’est point un raffiné de courtoisie, vons le savez; c’est un enfant du désert.... Vous ne deviez point le provoquer.... Yous m’avez fait du mal. »
Je regardai Mirane sans répondre. Mes yeux devaient lui dire que je n’étais point coupable.
Ismail avait gardé le silence pendant tout l’entretien ; mais quand il m'entendit accuser, son cœur n’y tint plus et il retrouva un élan de généreuse justice.
« Ce n’est pas lui, dit-il eu regardant Mirane-; ce n’est pas lui , c’est moi 1
— Ali ! c’est toi? murmura la jeune fille d’une voix suave
comme une musique, et dont la pénétrante douceur m’alla jusqu’il l’âme.,.. Ah, ! ce n’est pas lui ! c’est toi ! à la bonne heure ! ■ ■ ;
• — O Mirane, dis-je tout bas en me penchant vers elle, comme vous l'aimez ! ,
— Oui, me répondit-elle en français, et c’était la première fois qu’elle se servait de cette langue avec moi, je l’aime infiniment !... depuis qu’il m’a dit que vous n’avez pas tort.
— Je l’ai provoqué, poursuivit le Druse, encouragé par les paroles et plus encore. par l’accent de Mirane; oui, c’est moi qui ai cru un instant qu’un de nous deux était de trop dans ce monde.
— Et le comte Fabien a consenti à- se battre avec toi ! continua Mirane en lui jetant un regard à faire tourner une tête plus forte que la sienne.
— C’est-à-dire..., - . *
— Eh’ bien quoi? fit Mirane en le voyant hésiter ; il faut tout dire maintenant.... Achève, puisque tu as commencé.
— Il ne s’est pas battu.
— • Ah ! qu’est-il donc arrivé ? tu me fais là d’étranges histoires !....
— J’ai fait feu sur lui, » reprit Isma'il.
Mirane eut un imperceptible frisson.
« Je l’ai manqué.... »
Le sein gonflé de la jeune fille battit plus fort sous sa veste brodée
« Eh bien, continua-t-elle.... lui?
-r Lui, au lieu de tirer sur moi, il m’a empêché de me punir de ma faute....
— De sorte que?....
— De sorte que je lui dois la vie , répondit Ismaïl en baissant la tête.
— C’est bien ! me dit Mirane ; c’est bien, comte, ce que
vous avez fait là; c’est plus peut-être qu’on ne pouvait attendre dun homme et vous l’avez fait pour moi ! » Et
elle me donna un de ces doux sourires avec lesquels une femme peut envoyer un homme à la mort et lui faire dire : « Merci ! »
.« Maintenant, continua-t-elle en s’adressant à Israaïl d’une voix plus ferme....
— Epargnez-le, lui dis-je tout bas : il était si malheureux
— Allons ! reprh-elle en m’approuvant du regard, c’est bien ! que tout soit oublié ! mais prenez garde ! car, par l’àme de mon père, je jure que toute nouvelle tentative sera le signal d’une séparation complète entre nous. Je veux la paix autour de moi ! »
La nuit suivante de nouveaux feux allumés sur la montagne nous avertirent de l’approche d’ibrahim. Les renseignements de Saphir étaient exacts.
Nous partîmes le lendemain, pour aller voir le célèbre pacha. Le cheikh Bender et son fils étaient avec nous. Le lieu du rendez-vous, indiqué par le frère de Mirane , pouvait bien être h une dizaine de lieues de la maison du cheikh: distance insignifiante pour l’Orient, qui vit à cheval.
A une. demi-lieue du camp, nous trouvâmes un sipahi posé en sentinelle perdue au sommet d’une petite éminence. Quand il nous aperçut il agita au-dessus de sa tête sa lance de roseau ornée d’une houppe dè soie flottante , et s’enfuit au galop vers les tentes égyptiennes.
Quelques minutes après quatre cavaliers accouraient à notre rencontre, pour nous conduire vers le fils de Méhémet-Ali.
Quoique Ibrahim, ne fût point alors en représentation officielle, puisqu’il venait au contraire visiter secrètement les cheikhs druses, il connaissait trop bien cependant les charmantes faiblesses de ce peuple, chez qui tout est spectacle et que l’on prend d’abord par les yeux, pour ne point chercher à l’éblouir. Il avait choisi avec goût et disposé vec art l’emplacement de son petit camp , sur un pli de
terrain qui lui permettait de dominer la plaine au loin et d’éviter toute surprise,* Ses officiers et. les hommes de sa suite avaient planté aux quatre coins leurs tentes de poil de chameau, rayées de bandes alternativement blanches et noires. Sou pavillon à lui s’élevait au milieu, reconnaissable h ses dimensions et à son drap-d’écarlate semé d 'étoiles et ' de croissants d’or.
Deux mameluks, le cimeterre au poing, gardaient l’entrée de la tente. L’officier de service nous introduisit avec une étiquette toute cérémonieuse». Les cheikhs, et Miràne elle-même, baisèrent là main du pacha : moi seul je me contentai de saluer. Il fixa sur moi son mil perçant; et, malgré l’extrême fidélité de mon costume, qui plus d’une fois avait trompé les Druses, il s’aperçut tout de suite de ma nationalité étrangère ; et," après quelques minutes d’hésitation : « Français ? demanda -t-il en se servant de notre langue.
— Français et ami ! répondit Mirane en arabe.
— Tous les Français sont des amis pour moi ! » dit-il avec une certaine solennité.
Il reprit sa place à l’angle du divan, et nous invita du geste à nous asseoir près de lui.
Ibrahim était jeune encore : c’est à peine s’il avait quarante ans accomplis ; mais les soucis du pouvoir, l’exereice d’un grand commandement militaire et une ambition gigantesque, avaient épuisé la sève et flétri la fleur de sa- vie. Une ride profonde sillonnait son front, et deux larges raies de bistre encadraient son mil enfoncé so^is l’orbite. Les pommettes de ses joues s’avançaient par une forte saillie, et quelques fils d’argent se mêlaient à sa harbe brune • clair-semée, fine et soyeuse. Sa bouche mobile, incessamment contractée, révélait, malgré l’effort du visage pour rester calme, les agitations intérieures de cette âme inquiète. Il était grand, et sa robuste constitution semblait le rendre propre à supporter toutes les fatiguas de la guerre.
Cinq ou six cheikhs, arrivés avant nous, fumaient le
teliibouque, gravement assis sur leurs talons Autour de lui.
« Vous savez , dit Ibrahim, en fixant sur nous son œil scrutateur, quel a été jusqu'ici le succès de mes armes ! Je tiens la côte, et tout le süd.de la Syrie est à moi.
— Dieu est grand 1 murmura Bender en rejetant trois
bouffées de fumée coup sur coup. - .
— Ce n’est qu’un commencement , poursuivit le pacha. J’appelle cela mon premier pas : mesurez le chemin !
— Où veux-tu- donc aller ?
— A Stamboul, si Dieu le permet.
~ Nous ne te suivrons pas si loin, dit le cheikh, - - , - . — Chacun va jusqu’où il peut! reprit fièrement le > pacha. ' - - , - f
— Nous garderons nos montagnes libres, dit Bender.
— Pour les garder libres, il faut d’abord les faire libres ! répliqua le fds de Méhémet.
— Et le moyen?...
— Le voici 1 dit Ibrahim en touchant du doigt le canon
d’un fusil. -
— Mais, reprit un autre cheikh , ce que tu nous con-
seilles-là,, c’est la révolte contre le padischah des Osmaxdis, dônt le bras est si loin qu’il ne nous pèse guère sur le cou.... . '
— Et moi , dit Ibrahim* avec une expression d’orgueilleuse assurance, suis-je donc autre chose qu’un révolté ? Je le sais, vous frémissez sous ce joug, qidaujourd’hui, devant moi, voussemblèz trouver léger..;. Eli bien l ‘je vous apporte une occasion de le secouer à jamais. Cette occasion, saurez vous la saisir ou la laisserez-vous échapper? Votre sort est entre vos mains!... Seulement, décidez-vous, car je ne puis pas attendre ! On n’attend plus quand la poudre a parlé, quand le sang coule, quand l’armée étrangère est sur la terre sacrée de la patrie....
— Il n’y a point d’armée sur la terre des Druses, s’écria Bender.
— Non! dit Ibrahim...; mais demain il y en aoradeux! et demain celui qui no Sera pas avec moi sera contre moi !
— Est-ce une menace?, demanda le DrüSe en se levant.
— Non! répondit le pacha, toujours maître de lui, ce
n’est qu’un avertissement. » *
Un moment de redoufâblê silence suivit ces paroles : les cheikhs se regardèrent.- 0n pouvait pressentir comme un orage dans l’air. Ibrahim n’eftt pas voulu qu’il éclatât, et il essaya de ramener par la louange un peu de Calme dans îës esprits. Il vanta beaucoup la. valeur et l’habileté des Druses ; mais la défiance était entrée dans leur âme, ét les paroles flatteuses glissaient sur eu* comme l’eau sur Je marbre. « Peut-être, pensa l’Égyptien, j’aurai plus aisément raison d’une femme. »
« Ta réputation de çpurage èt de dévouement, dit-il à Mirane, a depuis lotgtempS passé la mer ; je te connaissais avant de débarquer en Syrie, et j'ai toujours compté Sur les tiens et sur toi.... Ton frère m’a donné désespérances. C’est à toi de les réaliser.... Que seras-lu pour nous.;.», amie ou eûnemie? * •* - • • .
— C’est au pacha que je' le demanderai, reprit Mirane
avec une douceur pleine de fermeté. - ’ •
— Ce n’est pas là répondre, dit -le pacha. 'Vèut-on, oui
ou non, servir ma cause? 1 ; :
— Nous avons déjà la notre.' '*
— Quelle est-aile ? -
— Tu le sais, puiscj^ te voilà ici! » .
Ibrahim se renversa sur son divan ; un fier sourire plissa ses lèvres, et il ferma ses yeux à demi comme un- lion qui . rêve, mais ne répondit rien. ' 4 .
« Cette cause, poursuivit Mirané, c’est l’indépendance du Liban! ’ *
— Qu’as-tu fait pour elle ? . ' ‘ ;
— Peu de chose encore ! • ■ " ' ^ ,
— Et que veux-tu faire ? • . ' ' <
— Tout! * ^ .* ;
Iff6 ' LA VIERGE BITURA#./ '
— CTest beaucoup, reprit le pacha en souriant. Je crois pourtant que nous pourrons nous entendre..*. Mais la po- ' jitique n’est pas une affaire de sentiment, et on ne fait pas la guerre avec 'des phrases. J’ai su par ton frère que tu avais parcouru deux'fois la montagne, et que tu étais allée des Druses aux Maronites et revenue des Maronites aux 1 ) rases,' portant h tous de bonnes paroles. Gomment t’ac- . cueülit-ôn, et quelle réponse apportes-tu?
— On fait des vim ppwr le pacha ! V
— Dès voeux ! reprit Ibrahim avec un mouvement - d’épaules.. .- ( !.. •. -i •' v ; v .•
— On espère, continua Miranè, .q.u’i) chassera l’ennemi de Syrie ) et qn’après s’être emparé du pays , il signera arec nous, ses voisius, un traité de paix et d’alliance , auquel -le Liban demeurera .. éternellement
fidèle.,; : '-y;v * *-v -, ..'-.a.
— • Je crois;. dit Ibrahim eû. s'animant un peu, je crois . qu'à -présent ce sont , Les gazelles, qni font la chasse aux ÿons! J’expeserui n&s armées, je verserai le sang des miens; je jouerai . ma gloire sur le tapis des batailles. . . . pour affranchir le f v iban Après gjioi le Liban me dira :
« MerpH daignera accepter mon alliance ! Non! voilà qui 31e sera pas! Gel.ui qi>| veut goûter le fruit dp la conquête doit le cueillir -comme mûi sur l'arbre sjanglant de la . guerre. .. ï; ;
— - Pacha, dit Bender èn intervenant, je sens que lu dis ' en ce moment, des choses, justes ; , mais rassure-toi ! nous ne voulons.point recevoir saris donner : déjà la moitié des Druses est en armes. Dans quelques jours tous seront sur pied Les Maronites seront hien forcés de les imiter. Le Liban tout entier ne sera plus qu’une immense forteresse qui commandera la côte, la mer et la plaine. Tu connais sa position!. Eh bien, le Liban sera pour toi! ton armée pourra s’.y appuyer.... Aucun Turk n’en foulera le sol : le Liban sera pour eux une menace toujours, un danger souvent; toi, au contraire, tranquille de ce côté, tu pourras
agir à ton gré dans la campagne libre et ouverte devant tes pas....
— C’est bien quelque chose, dit Ibrahim, et je te trouve enfin plus raisonnable ; mais ce n’est pas encore assez ! Il y a des villes qui vous touchent, Beyrouth, Tripoli, Damas.... Pendant que je déferai les armées turkes, vous vous emparerez de ces villes, qui me livrent tous les chemins. Beyrouth, c’est la mer; Tripoli, c’est la haute Syrie ; Damas, c’est la Perse !...
— Nous ne sommes guère habiles à faire un siège, dit Bender.... Nous avons tous des fusils, mais tu ne trouverais pas un canon dans le Liban....
— Il ne s’agit pas d’un siège , reprit Ibrahim avec une brusquerie impatiente ; il s’agit d’un coup de main....
— Eh bien, dit le cheikh, remporte encore une victoire, et nous essayerons !
— Que penses-tu de ces réponses, Djélaib? demanda le pacha en s’adressant h un Druse, qui se tenait à demi couché près de la porte sur une pile de carreaux....
— Je pense, dit en se levant celui qu’on avait appelé Djélaib, qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu’on eût dû faire la veille. »
Tous les regards se tournèrent vers ce nouveau personnage. Il était démesurément grand et paraissait plus robuste que les Druses que j’avais rencontrés jusque-là. Sa taille était celle d’un athlète : on eût dit un de ces géants, premiers fils de la terre, dont la force ne se retrouve plus dans les hommes dégénérés d’aujourd’hui.
« C’est un Druse de l’Anti-Liban, dit le cheikh Bender en se penchant à mon oreille ; il est blond, comme presque tous les hommes de sa tribu. »
Le colosse, en effet, portait une barbe blonde, légèrement ondulée, qui adoucissait singulièrement ce qu’il pouvait y avoir de rude et de sauvage dans sa tournure, son visage et son geste.
« Peut-on prendre Tripoli, Beyrouth et Damas? lui demanda le pacha.
— On peut tout prendre! répondit-il.
— Voilà qui est parler! fit Ibrahim.
— Mais, poursuivit le I)ruse, il faudrait agir ensemble. S’il en est autrement, nous serons écrasés par le Turk.
— Ne suis-je pas là ? dit Ibrahim.
— Y seras-tu toujours?
— Oui.... moi ou les miens.
— Voilà, dit Djélaïb, ce qu’il faudrait persuader à nos montagnards ; mais ils ont, tu le sais, beaucoup plus de défiance que de crédulité.
— Que veulent-ils donc ?
— Ils veulent ne point agir seuls.
— Ne seraient-ils pas assez forts? »
Djélaïb haussa dédaigneusement ses épaules d’Atlas.... « Combien , fit-il avec un rire méprisant, penses-tu qu’il faille d’hommes pour prendre Damas?
— Prenez-le donc ! s’écria impétueusement Ibrahim.
— Et après? répondit Djélaïb en se croisant les bras; sais-tu bien ce qui arrivera après? Les Druses du Liban n’ont rien fait.... les Maronites ne feront rien, et tu nous sacrifieras dans un article de ton prochain traité de paix.
— Je n’ai jamais abandonné un ami ou trahi un allié, reprit Ibrahim avec une dignité hautaine.
— Le padischa lui-même n’est pas immortel !
— Encore une nouvelle exigence! dit l’Egyptien en fronçant le sourcil.
— Tu verras du moins qu’elle est juste, poursuivit Djélaïb sans rien perdre de son calme. J’ai mes hommes dans ma main, et ma tribu tout entière est prête à se lever sur un signe de moi. Nous donnerons l’exemple pour entraîner les autres, car il faut bien que quelqu’un commence ! mais à une condition : c’est que quelques volontaires des tribus voisines viendront se joindre à nous. Non pas que
nous ayons besoin d’eux, ajouta-t-il avec une orgueilleuse assurance ; mais ce sera pour nous comme un gage que les autres ne veulent point séparer leur cause de la nôtre. »
Ibrahim nous regarda.
« Ce que le cheikh demande est juste, dit Mirane; ceux qui sont ici avec moi représentent déjà quatre tribus différentes.
— Et ils sont prêts à marcher ?
— Demain , aujourd’hui , tout à l’heure ! » répondit Mirane d’une voix où vibrait J 'émotion des sentiments héroïques.
Nous nous levâmes tous à son appel.
« Puisque nous sommes prêts, partons! fit Djélaïb.
— Demain 1 dit Ibrahim ; ce jour appartient à l’hospita*lité du pacha...,
— Si le pacha, poursuivit Mirane d’un ton insinuant, voulait augmenter notre petite troupe d’un homme encore....
— Ah ! reprit le pacha avec un malicieux sourire, tu veux donc mettre la désertion dans les rangs de mes Égyptiens?... Mais je n’ai rien à te refuser.... Tu peux choisir un compagnon dans ma garde !
— Je n’élèverai point mes vues si haut; je sens trop que je n’aurais rien à offrir, en échange de ce qu’il perdrait, à celui des tiens que j’aurais éloigné de ta présènce.... Je me contenterai d’un Druse.... »
Le front du pacha se rembrunit..,. Ses deux sourcils grisonnants se rapprochèrent, sa bouche fine se serra encore....
« Qui cela donc ? fit-il ; sans doute quelque ami d’enfance ?....
— Oui, un ami bien tendre : mon frère....
— Impossible ! dit brusquement le pacha, impossible ! Saphir connaît le pays , il m’est utile, et d’ailleurs il m’est cher.... Je ne puis pas m’en séparer....
— Même pour moi ?
— Même pour toi ! Juge mainteuant si j’y tiens !
— Lion et renard! dit Mirane en se penchant vers moi.
— Pendant que vous enlèverez Damas, continua le pacha en se hâtant de changer Ja direction de l’entretien, moi je vais ranger la côte; nous nous rejoindrons sous Tripoli, aux cèdres d’Hiram et de Salomon. Aussi bien j’ai envie d’en envoyer quelques-uns en Égypte pour mon palais du Kaire. En Égypte, c’est toujours le bois qui nous a manqué....
— Qu’il respecte au moins les cèdres du Liban ! » dit un des vieux cheikhs en secouant sa tête blanche.
Je ne sais si le pacha l’entendit, mais il ne lui répondit point.
« A demain les affaires sérieuses ! s’écria-t-il ; que le reste du jour soit donné à la joie du festin ! »
Il frappa sur un tambour suspendu au-dessus de sa tète, à l’un des piliers qui soutenaient sa tente.
Un itchoglan 1 parut, souleva la portière, et deux hommes qui le suivaient déposèrent au milieu de la tente un immense plateau d’étain, sur lequel un mouton rôti et farci de pistaches s’étendait entre deux monceaux de riz.
Le fds de Méhémet était un beau convive. Nous soupâmes avec une gaieté de sous-lieutenants à leur premier bivouac.
, Sorte de page qui fait le service intime chez les grands
Le lendemain, nous nous engagions dans les gorges de l’Anti-Liban, sous la conduite de Djélaîb.
C’était pour moi un pays tout nouveau ; il ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusqu’alors. A l’élégance, à la beauté, à la grâce exquise du Liban, si aimable en ses grandeurs mêmes, succède tout à coup une nature violente et tourmentée : c’est le chaos à la porte de l’Éden.
L’Anti-Liban, qui sépare la plaine de la Coelé-Syrie des riantes campagnes de Damas, s’entr’ouvre, de l’ouest h l’est, comme la déchirure d’une crevasse béante. La route, ou ce qui en tient lieu , passe au fond de cette crevasse , comme un iorrent coule au fond d’un abîme. Son tracé tortueux ondule et serpente capricieusement avec toutes les sinuosités de la montagne; quand les parois s’écartent, lui-même s’élargit : c’est alors une route de première classe,* qui laisserait passer un bataillon de front.
Les montagnes se rapprochent-elles, ce n’est plus qu’un sentier de chèvre, où il faut défiler un par un, en cherchant longtemps de l’œil où l’on pourra poser le pied.
Une végétation variée àl’infini corrige par ses grâces changeantes cette trop grande sévérité du paysage. A l’ombre, croissent les sapins, les mélèzes, les cyprès, dontla chevelure verte pyramide comme des flammes, et les épicéas noirs et les larix argentés. Les palmiers mûrissent au soleil leurs
régimes de fruits d’or, à côté des cactus dont le pétale jaune ou. incarnat s’épanouit à l’extrémité de ses feuilles épineuses. Tantôt un jeune cèdre semble jaillir du rocher, et, comme un coin de fer, le fendre et le disjoindre. Tantôt, au contraire, dans ses fortes racines, comme en des serres puissantes, l’arbre retient la pierre prête à tomber. Le fond du ravin est semé de fleurs de toutes sortes; ce sont, avec les crocus et les primevères de la Chine, les anémones, les lis, les roses, la giroflée, l’immortelle, la violette et le narcisse. Au-dessus de nos têtes, dès sommets arides et chauves dressent leurs pics foudroyés. Çà et là, des aiguilles solitaires, obélisques de granit rose taillés par la nature, passent l’éternité à voir tourner leur ombre à leurs pieds. Ici, suspendus au flanc de l’abîme, sur la pente la plus rapide , des blocs immenses, retenus par les lois d’une statique inconnue, nous menacent à chaque moment de leur chute prochaine. Parfois nous traversions des éboulements gigantesques qui sillonnaient le flanc de la montagne, torrents de rochers roulant des flots de pierres jusque dans la vallée; parfois aussi le sentier se. glissait entre les pierres, levées qui se dressaient à chaque pas devant nous comme des apparitions. Souvent les grands rochers surplombant se projetaient Sur nos têtes comme des arcs de triomphe superbes; des saxifrages et des renoncules les brodaient de festons fleuris, pendant que des branches de lierre à demi détachées retombaient en banderoles flottantes.
Ici, des torrents qui s’élançaient d’une hauteur de mille .pieds, reçus dans des bassins gigantesques, en rejaillissaient aussitôt avec un nuage d’écume et des retentissements de tonnerre ; à côté d’eux, un maigre filet d’eau sautillait de roc en roc; le vent le fouettait et le dispersait comme une crinière éparpillée et légère. Parfois c’était la solitude morne -et silencieuse, que troublaient par intervalles les hurlements d’un lynx; de grands vautours mouchetaient l’air bleu de virgules noires, et décrivaient là-
haut leurs orbes infinis, en épiant leur proie tapie dans l’herbe , pendant que les gypaètes aux serres d’or planaient immobiles, fascinant quelque oiseau éperdu de terreur.
Nous marchâmes toute la première partie du jour, recueillis chacun dans nos pensées.
Ismaïl, depuis notre dernière rencontre, avait l’air plus sombre et plus soucieux que jamais. Il se tenait presque toujours loin de nous,*poussant son cheval à travers les rochers jusqu’au bord des précipices, comme s’il eût voulu braver la mort. Le fils de Bender ne quittait point sans regret le territoire de sa tribu. C’était surtout chez lui et avec les siens qu’il était brave. Mirane avait l’âme attristée des adieux de son frère, qu’Ibrahim ne lui avait pas rendu; elle se reprochait de l’avpir laissé partir, et se demandait tout bas si elle méritait de le revoir. Moi-même je me défendais mal d’une certaine préoccupatioU inquiète l’avenir m’effrayait. Je regrettais de voir cette aimable et noble fille s’engager ainsi dans une lutte sans issue. Je voyais mieux qu’elle et plus loin, et, tout en admettant la possibilité d’un triomphe momentané, je craignais toujôurs de voir le peuple qu'elle aimait écrasé par l’Égypte et la Turquie tour à tour, peut-être par toutes deux à la fois.
Amin, avec la timidité un peu sauvage du premier amour, nous fuyait souvent; il se plaisait à courir seul et loin de nous, comme pour tromper, par l’agitation d’une course folle, sa jeune et impatiente ardeur. De temps en temps, quand il croyait qu’on ne le voyait pas , il jetait de loin un coup d’œil à sa chère idole, et s’enfonçait plus avant dans la montagne.
Seul, Djélaïb était gai ; il retournait chez lui, il allait revoir les siens, se poser en plénipotentiaire d’ibrahim, et diriger une expédition où il ne pouvait manquer de trouver honneur et profit. Aussi chevauchait-il joyeusement devant nous, brandissant sa pique et brûlant sa poudre. *
Vers midi, nous atteignîmes le milieu du col, point su-
périeur de la chaîne que. nous franchissions. C’était une vaste enceinte de rochers nus, arides, sans végétation d’auçune sorte. Les routes par lesquelles on y accédait contournaient d’énormes blocs de granit ; et, une fois arrivé , on ne voyait plus par où l’on pourrait sortir. Cependant, si la terre autour de nous était ingrate et stérile, au-dessus de nos tètes le ciel, cette patrie des âmes, était limpide et bleu dans ses profondeurs sans limites. Le soleil, de son zénith, versait des flots de lumière, que le granit répercutait en étincelles et en rayons.
Il n’y avait d’ombre nulle part : ajpssi ne fimes-nous qu’une courte halte.
« Marchons, marchons ! disait à chaque instant Djélaïb; nous nous reposerons à Damas ! »
Nous commençâmes bientôt k descendre.
La rampe orientale était plus douce que l’autre et mieux exposée ; la culture s’en était emparée, et l’Abondance y renversait sa corne pleine de fleurs et de fruits. Ce n’était plus un ravin, c’était une succession de vallée plus ou moins larges, mais toujours fertiles.
A mesure que nous avancions à travers ceUe campagne souriante et féconde, nous retrouvions notre sérénité. Nos terreurs s’envolaient devant ces beaux spectacles, et nous sentions dans nos cœurs la confiance rentrer avec la paix. Nous éprouvâmes une véritable joie en apercevant au pied de la montagne le village dont Djélaïb était le cheikh, son khaloué aux murs blancs et ses petites maisons carrées , dispersées entre des bouquets de noyers, de platanes et de térébinthes.
La jeune femme du cheikh vint à notre rencontre. Elle appartenait à l’ordre des akals, ces quakers du Liban qui comptent aussi des femmes parmi leurs adeptes. Elle était vêtue avec une extrême simplicité, et ne portait ni la corne d’argent, ni la coiffure de piastres et de sequins que l’on rencontre si souvent dans cette portion de l’Asie. Elle s’inclina jusqu’à terre devant son mari et lui tendit un bel
enfant suspendu à son sein, qui caressa bientôt de ses petits doigts mignons la barbe paternelle.
« Femme, il y a du nouveau ! dit Djélaïb. Je suis le séraskier * de l’Égyptien, et tu vois mon armée 1 ajouta-t -il en riant; et il lui montra notre petite troupe. Voilà, continua-t-il, avec quelle force imposante je dois m’emparer de Damas.
— Hackem est "grand ! murmura la femme, sans manifester d’ailleurs le moindre étonnement.
— Très-grand! dit Djélaïb; mais je crois cependant qn ’il faut l’aider un peu , car. il ne prendrait pas Damas tout seul. »