‹ La vierge du LibanChapitre 32 sur 41 · Commandant en chef · texte numérisé non relu

Commandant en chef

Le lendemain , avant l’aube , Djélaïb fit appeler Mirane par sa femme , et vint nous chercher, Ismaïl et moi.

« Nous allons , dit-il , faire ensemble une promenade dans la rosée; laissons nos chevaux, car je vous mènerai par des sentiers où l’homme et la chèvre peuvent seuls passer. »

Nous prîmes en effet la route la plus tortueuse , la plus escarpée , la plus impraticable que j’aie jamais parcourue. Pendant une heure nous tournâmes des rochers, nous côtoyâmes des précipices, nous gravîmes des sommets, nous nous glissâmes entre des pierres ; enfin , nous arrivâmes à l’entrée d’une espèce de grotte masquée par des lentisques, des caroubiers et des nopals.

« C’est ici', » nous dit Djélaïb.

Mais, comme il aperçut dans l’ombre une forme incertaine qui gravissait la pente opposée , il nous fit cacher dans les buissons.

C’était uu homme qui se traînait sur ses pieds et sur ses mains. H passa bientôt tout près de nous, et, ne remarquant rien, poussa un long cri rauque et gilttural.

Au même instant, deux Druses s'élancèrent de la caverne le pistolet au poing , et lui mirent le bout de leurs canons sur la poitrine; l’autre croisa les bras et regarda ces deux assaillants avec un calme parfait.

« Que cherches-tu? lui demandèrent-ils.

— La plante sacrée des Druses.

— Et tu la nommes ?

— Le mirobolame.

— Où fleurit-elle?

-j- Non loin d’ici , dans la grotte de Hackem.

— C’est bien : entre ! »

Les trois hommes disparurent derrière le buisson, comme si la terre les eût engloutis.

. Nous nous avançâmes à notre tour, et Djélaïb poussa le même cri que nous avions déjà entendu. . * ,

Comme la première fois, les deux hommes sortirent de la grotte, et, nous voyant quatre, saisirent leurs fusils; puis, reconnaissant Djélaïb :

« On attend le semeur du bon grain ! » lui dirent-ils en s’inclinant.

Nous passâmes devant eux.

« Attention ! dit Djélaïb, on n’entre pas ici comme dans les mosquées de Stamboul. »

Et il prit la qiain de Mirane, pour la soutenir et la guider. Nous descendîmes je ne sais combien de degrés roides, taillés à pic dans le rocher.

Bientôt la lumière du jour, faible d’abord, puis incer-. taine, nous abandonna tout à fait, et, pour quelques instants , nous nous trouvâmes dans l’obscurité la plus profonde.

La voix seule de Djélaïb nous dirigeait.

Nous tournâmes à droite ; j’aperçus une lueur rouge comme celle d’une torche, et je crus entendre des bruits confus et une rumeur vague. Un froid glacial tombait des voûtes. Mirane, dont je m’étais approché, grelottait.

e Nous arrivons, dit Djélaïb, qui sentait trembler sa main ; n’aie pas peur.

— Je n’ai pas peur, répondit Mirane , mais j’ai froid. »

Nous arrivâmes en effet tout près de la lueur rouge.

C’était une torche de cèdre , scellée au mur par un an-

neau de fer. Un Druse armé jusqu’aux dents veillait côté. Il gardait l'entrée d’un passage -si bas, qu’il, fallait se courber en deux pour entrer ; si étroit , qu’on n’y pouvait passer qu’un de front.

Djélaïb échangea avec l’homme les mots d’ordre et de ralliement, comme un caporal qui fait sa ronde, et nous passâmes.

Après trente ou quarante pas dans une nuit noire , nous nous arrêtâmes au seuil d’un temple souterrain, de forme circulaire, comme la mosquée d’Omar à Jérusalem. Il n’avait d’autre décoration que des signés mystérieux et des emblèmes cabalistiques, aussi peu intelligibles pour moi que les signes maçonniques pour les profanes qui n’ont pas sucé le lait de la louve. Un banc taillé dans le vif de la roche courait tout autour du temple, au centre duquel s’élevait une pierre noire coupée droit à quatre pans, et qui servait d’autel. Sept lampes à sept becs descendaient du plafond , retenues au-dessus de nos têtes par des chaînes de fer.

Trente ou quarante Druses , en machlah fauve et en turban blanc, nous attendaient dans le temple, immobiles comme des statues. Cependant ils se levèrent à l’arrivée de Djélaïb : deux seulement restèrent assis, cheikhs comme lui , mais plus vieux que lui.

Djélaïb alla vers eux et serra leur main gauche dans sa main droite, puis il revint s’asseoir près de nous.

« Ceux-ci, dit-il en nous montrant, sont des amis et des compagnons de péril. Ils viennent de chez nos frères du Liban et du pays des Maronites, tout près des cèdres d’Hiram. Je les ai trouvés chez le pacha d’Égypte , et c’est lui qui' nous les envoie.

— Croient-ils en Hackem ? demanda l’un des deux vieillards.

— Nous croyons en Dieu , un , grand et juste , répondit Mirane, mais nous ne lui donnons point d’autre nom que Dieu. »

Un long murmure courut comme un frisson dans l’as-

semblée , et le' nom de Mirane passa de bouche en bouche. Plusieurs Druses se levèrent, et le cheikh II N’goum, qui était présent, posa une main sur l’autel et nous regarda d’un œil menaçant.

» Chef des étoiles-, lui dit Djélaïb d’une voix respectueuse, mais assurée, nous ne sommes point ici à une séance solennelle d’initiation ; il ne s’agit point de recevoir des Akals ou de conférer des titres de Rulick. Il s’agit de distribuer des sabres et des fusils et d’aller prendre Damas, cé qu’il est très-possible de faire sans réciter le symbole des Druses.

— Un symbole est bon à réciter partout! reprit le chef des étoiles, et la religion n’est déplacée nulle part.

* — C’est aussi mon avis, dit un des cheikhs en inter-

venant vivement, pour empêcher Djélaïb de répondre; mais chaque chose a son heure dans la vie, comme chaque fleur a sa saison dans l’année. »

Un applaudissement flatteur accueillit cette comparaison tout à fait dans le goût de la rhétorique orientale.

« Vous savez, reprit Djélaïb dès que le silence se fut rétabli , vous savez qu’Ibrahïm s’est jeté comme un lion sur la Syrie. Il chasse devant lui les fils d’Othman.. Tout plie, tout cède, tout fuit. Il sera dans quelques jours au pied du Liban, maître de tout.

— Excepté de nous ! dit le cheikh des étoiles.

— Excepté de nous ! répéta la foule comme un écho.

— Ses soldats , reprit Djélaïb, sont plus nombreux que les grains de sable de la mer de Syrie, entre Beyrouth et Saïda 1 ; et, quand ses forces sont épuisées, il en tire de nouvelles de l’Afrique, sa mère aux entrailles fécondes. Nous, pourtant, nous sommes braves, mais peu nombreux.... Quand nous avons fait la guerre aux pachas du sultan, vous savez ce que chaque victoire nous a coûté, et combien de temps, après la lutte finie, la montagne a

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