‹ La vierge du LibanChapitre 33 sur 41 · L’ancienne Sidon · texte numérisé non relu

L’ancienne Sidon

pleuré ses fils» Même, vainqueurs d’ibrahim, nous pouvons être affaiblis pour toujours et devenir la proie facile des pachas. Sans doute vous ne le voulez point?

. — Non! non! cria-t-on de toutes parts. -

— Eh bien, reprit l’orateur, voici ce que par moi Djélaïb-ben-Yacoub, le Maughrabin 1 , vous propose ; Paix étemelle et éternelle amitié à tout le Liban , liberté absolue, indépendance sans tribut..,, à la seule condition que ceux de l’Ouest prendront Tripoli et Beyrouth, et que nous autres nous prendrons Damas....

— Et qu’as-tu répondu?

— J’ai promis ! mais vous pouvez me désavouer....

— Au contraire , nous promettons tous avec toi !

— Ceux-ci, reprit Djélaïb en nous montrant de nouveau, ceux-ci sont venus parmi nous comme les otages volontaires du Liban , et nous marcherons ensemble.

— Maintenant! maintenant! dit un jeune Druse en brandissant son kandjiar.

— Vous comprenez, poursuivit Djélaïb, qu’il ne s’agit pas de mettre ie siège devant Damas : nous n’avons- pas de canon d’Urbain*.

— Que faire alors?

— Surprendre la ville , et rien n’ést plus aisé. »

Tout le monde se rapprocha de Djélaïb , et l’on se resserra en cercle étroit autour de lui. La clarté qui tombait des lampes de fer répandait sur ces têtes fortement accentuées des lueurs bizarres et fantastiques. Les abayàhs de poil de chameau , les têtes brunès et hâlées que la blancheur du turban faisait plias vigoureusemént ressortir, les

1. Littéralement l’homme dè l’Ouest : c’est le nom que les Syriens donnent à ceux d’Égypte, qui, relativement à eux, habitent l’Occident.

2. Canon monstre que Mahomet II fit fondre pour battre en brèche Constantinople. Il éclata au quatrième coup et tua le Hongrois Urbain, son inventeur; mais l’Orient a toujours gardé son souvenir retentissant

vives passions empreintes sur ces visages si expressifs. et si mobiles, Mirane un peu en arrière et comme sur le dernier plan, avec sa grâce élégante et sa beauté de fleur délicate, tout cela formait un de ces tableaux qui se gravent à jamais dans le souvenir d’un homme, et que rien n’en saurait plus effacer.

« Vous savez, poursuivit Djélaïb, que le pacha de Damas est maintenant sur les frontières de la Perse avec presque toute sa garnison.

— Qui te l’a dit?

— Un émissaire -d’ibrahim est venu l’annoncer devant moi..,. Ibrahim a une main et un œil partout?... D’ailleurs, moi-même, en revenant ici, j’ai rencontré Daoub, un homme de ma tribu , parti de Damas il y a. trois jours ; il m’a confirmé la nouvelle.

« Rien n’est donc plus facile aujourd’hui que de s’emparer de la ville; c’est l’affaire d’une matinée avec un millier d’hommes déterminés. Les citadins ont peur des Coups, à Damas comme ailleurs ; quand on .leur montrera les fusils, ils ne feront point, j’imagine, une sérieuse- résistance. Nous sommes trente ici ; chacun de nous représente un village qui peut fournir soixante hommes. Qu’il en prenne la moitié, c’est tout ce qu’il me faut. Vous savez que jeudi c’est le jour du marché : toutes les portes de la ville seront encombrées de paysans; dispersons-nous à chaque entrée par petits groupes de vingt à trente hommes * on a l’habitude de nous voir venir avec nos fusils; ce sont des amis que les Druses ne quittent guère. Nous cacherons parmi nos denrées nos poignards et nos pistolets. Je vous donne rendez-vous au namaz de midi 1 , devant la porte orientale de la grande mosquée. Hackem aidant, l’occasion fera.le reste. Est-ce convenu?

— Oui ! s’écria-t-on de toutes parts.

1. La troisième des cinq prières que récite chaque jour le vrai croyant.

— C’est assez discourut dit un cheikh à barbe blanche; ne perdons point en paroles le temps qui appartient à l’action. Maintenant retirons-nous, et que chacun songe à faire son devoir. »

Nous étions au lundi; il nous restait donc deux jours encore pour préparer l’expédition. Ges deux jours passèrent comme un songe.

Djélaïb et le fils de Bender allaient de maison en maison, de village en village ; c’étaient h chaque moment des con- ‘érences avec les cheikhs voisins, qui venaient se concerter près de nous. Isinaïl lui-même était d’une activité fiévreuse : il se multipliait, on le voyait partout. Au lieu de nous entourer, comme dans les.premiers jours, de sa surveillance inquiète et jalouse, il nous laissait presque toujours seuls, Mirane et moi. Souvent j’avais l’égoïsme de m’en réjouir ; parfois aussi je comprenais tout ce qu’il souffrait et je souffrais avec lui, et la pensée de cette incurable et profonde douleur projetait comme une ombre sur ma joie. Pour Amin, il avait l’amour craintif delà première jeunesse, un amour dont Mirane n’avait pas deviné la profondeur. Les très-jeunes femmes ne prennent jamais garde aux trop jeunes hommes. Amin se nourrissait donc de rêves encore plus que d’espérances. Mais sa passion était trop pure pour être exigeante : quand il avait entendu Mirane lui parler, quand le matin il l’avait vue sourire, il ne demandait plus rien ; il avait du bonheur pour le reste du jour.

Mirane était visiblement agitée : elle engageait, au nom des siens, une terrible partie, et la préoccupation du suc-

cès jetait parfois sur son front une ombre indécise. Ses sentiments pour moi étaient aussi quelque chose d’assez peu défini , et dont elle-même , peut-être, ne se rendait point exactement compte. Au milieu d'un peuple où la femme mariée ne diffère guère de l’esclave, Mirane, nature un, peu hautaine, une fois affranchie du mariage par la mort de son fiancé, avait résolu de ne se point donner de maître c’était une parole qu’elle voulait se tenir à elle-même. Aussi avait-elle repoussé sans effort, comme sans regret , les empressements un peu tyranniques d’Ismaïl , qui avait eu le tort de parler trop vite et trop haut.

Mais la fière Mirane était moins en garde contre un amourfaitde tendresse autant que de passion, et qui savait voiler l’ardeur du désir sous la discrétion du respect. Cet amour était pour elle comme un piège, auquel se laissait prendre son adorable candeur. Aussi ma conduite, qui n’était que l’expression sincère de mes sentiments les plus vrais, eût admirablement servi les calculs machiavéliques d’un roué. La femme d’Orient s’étonnait naïvement devant le respect, comme une femme d’Europe se serait indignée devant la recherche ardente d’un désir trop impatient. Mais je comptais assez sur l’avenir pour ménager avec le soin jaloux d’un avare tous les instincts délicats de cette délicieuse ignorance. Je me contentais d’avancer lentement et pas à pas dans cette intimité pleine de charmes.

L’expédition elle-même me semblait assez hasardeuse, mais il n’était plus temps de délibérer ; quand les résolutions sont irrévocables, il ne reste plus qu’une chose à faire : assurer leur succès par une exécution énergique. J’aurais tout donné pour soustraire Mirane aux chances de ce coup de main. Ma tête s’égarait au seul penser de la voir exposée au tumulte d’une bataille dans les rues. J’avais vu des barricades en France ! Et puis, s’il faut tout dire, je trouvais son rôle poétique et beau tant qu’elle se contenterait de voltiger pour ainsi dire autour de l’action ; mais je ne

voulais point qu'elle s’y mêlât. L'action n’est pas faite pour la femme. Tant qu’elle allait de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, encourageant, excitant, animant, rien de mieux ! Elle était toujours dans l’idéal de son rôle ; elle m’apparaissait comme le doux génie de la liberté de son pays, et je la confondais dans mon rêve avec la vivante indépendance du Liban. Mais de là à la voir mordre une cartouche de ses belles dents, ou couper avec un sabre la tête d’un gros Turk, il y avait un abîme que je ne pouvais me résoudre à lui voir franchir.

Je la connaissais trop cependant pour espérer de la retenir, et je ne songeais plus qu’à la suivre. Je la savais inaccessible à la crainte, et rien au inonde n’eût pu la détourner de ces dangers vers lesquels sa noble confiance nous avait poussés. Puis, quand je m’étais assez dit cela, je me rappelais aussi que j’avais à soutenir l’antique renom de ma race et de mon pays; je me disais qu’il y a des moments où il n’est pas permis d’être trop sage, et je répétais tout haut l’antique devise de mes pères : En avant!

Enfin, le mercredi soir, Djébaïl nous annonça que tout était prêt, et à minuit nous quittâmes sa maison. .,

A mesure que nous avancions dans le village, les hommes désignés par lui sortaient de leurs demeures et venaient silencieusement se ranger derrière nous.

Après avoir longtemps marché par des sentiers inconnus, nous arrivâmes sur la dernière pente de la montagne, au moment où le soleil, sortant des blancheurs de l’aube, inondait la plaine de ses rayons. Un village druse, dont les maisons étaient bariolées de couleurs éclatantes, était le rendez-vous indiqué à une partie de notre petite troupe. Nous nous y trouvâmes près de six cents. Les gens du village s’étaient procuré les denrées menteuses qui devaient cacher nos armes : les sacs d’orge et de blé, le mais et le dourah, les paniers de figues et les corbeilles de raisin. Nous nous divisâmes par petits pelotons de trente ou quarante ; chaque cheikh fit à ses hommes les dernières recom

mandations, et le sort de la bataille fut jeté. Djélaïb donn le signal du départ.

A cinq cents pas d’Eyoub, nous franchîmes, le dernier col de l’Auti-Liban, et notre regard embrassa la plaine où Damas est assis. '

Nous avons dans notre monde d’Europe trois villes dont l’aspect m’a toujours enchanté : Edimbourg, Naples et Constantinople.

Mais ni la silhouette gracieuse de Carlton-Hill, baigné dans les eaux du Firth of Forth, ni l’éclat bleu du golfe de Baia, ni les splendeurs de la Corne-d’Or, û’ont jamais égalé les magnificences du panorama qui se déroule devant les yeux du voyageur apercevant Damas des hauteurs de l’Anti-Liban.

Il y a là quelques minutes d’éblouissement qui ne vous permettent de rien distinguer tout d’abord ; mais le spectacle splendide de l’ensemble suffit du reste aux plus exigeants. - " . .

Imaginez une vaste ellipse, mesurant huit à dix lieues d’un foyer à l’autre, et dont leicontûur est tracé par une ligne de montagnes, qui réunissent tous les accidents de la forme à tous les charmes de la couleur, et dont la ligne onduleuse, grise, verte et bleue, flotte à l’horizon lointain, comme une ceinture à demi dénouée. Au pied de ces montagnes, une forêt où s’étale dans son luxe et dans sa force opulente une végétation qui semble, par un privilège assez rare, rassembler les produits de tous les climats.

Le marronnier du Mans y prospère à côté du figuier des Indes, et les peupliers d’Italie, avec les sapins de la Nor-

vége, pyramident entre deux bouquets de palmiers gigantesques ; mais les arbres à fruits do min ent dans cette forêt qui est un jardin : j’y ai retrouvé les pommiers de Normandie entremêlés à ces pruniers fameux, qui ont eu jadis l’honneur de figurer dans un proverbe, ( quand on venait à Damas pour des prunes.

De temps en temps, la forêt s’entr’ouvre, et ses larges éclaircies laissent voir des nappes de gazon qui présentent à l’œil la douceur moelleuse d’un velours épais. Sept ou huit ruisseaux, qui sont presque des rivières, brodent d’arabesques le tapis vert des prairies, avant d’aller se perdre sous le fourré des ramures.

Damas répond au luxe de la mise en scène qui l’environne.- - , *

Il faut arriver le matin par la route de l’ouest !

La ville alors vous apparaît toute baignée dans des flots de lumière dorée;, le dôme des coupoles étincelle, la flèche des minarets brise en mille reflets la pointe du rayon qui se croise avec elle ; d’innombrables terrasses resplendissent au soleil, et la longue muraille rouge qui l’entoure mord l’horizon de ses dentelures de créneaux.

Nous pouvions être à deux lieues de Damas, dont la route nous offrait une animation inconnue aux sentiers du Liban. A chaque instant nous rencontrions des groupes de paysans, qui allaient comme nous à la ville ; d’autres en revenaient déjà.... Parfois des femmes turkes, enveloppées de leurs voiles, montées sur de belles mules noires, et escortées de leurs eunuques au ventre tombant et au triple menton, passaient près de nous et arrêtaient une seconde sur Mirane leur long regard rêveur; d’autres fois, c’était un bourgeois obèse qui faisait gémir sous son poids les reins d’un jeune ânon; il se rangeait, pour nous laisser passer, à l’ombre d’unplatàne ou d’un figuier. A l’entrée des portes, nous fûmes arrêtés par le défilé d’une caravane qui sortait. Un petit cheval à la courte queue, à la crinière tressée de rubans, portant sur son dos un papegai aux couleurs bril-

lantes, avec un miroir entre les deux ailes, marchait devant, et montrait la route comme un chef de file intelligent. Les chamèaux, pesamment chargés, venaient à sa suite en secouant leurs grappes de grelots qui tintaient. Les bruns chameliers couraient, pieds nus de l’un à l’autre, et les frappaient sans pitié de leurs longs bâtons.

Nous échangions avec tous ce pacifique sélam ‘ que l’Orient hospitalier ne manque jamais d’offrir au voyageur, et personne ne jeta sur nous le regard tors du soupçon.

L’ombre allongée marquait dix heures h peine quand nous pénétrâmes dans Damas par cette porte du Sud, qui vit jadis passer saint Paul, et qui jusqu’à nos jours a conservé son nom.

Presque en même temps, par les autres portes, d’autres petites troupes de Druses entraient, et, comme nous, se rendaient à leur poste.

J. Salut. .

Quelques minutes avant midi, nous étions tous réunis autour de cette grande mosquée, autrefois consacrée à notre Dieu sous l’invocation de saint Jacques, et à laquelle les musulmans ont du moins laissé le nom de son premier patron. Un groupe des nôtres, agenouillé au bord de la fontaine, semblait y faire ses ablutions pieuses. Trente ou quarante Druses, des plus forts et des mieux armés, gardaient les deux extrémités de la longue pue qui parcourt le bazar et joint à la mosquée tout le nord de la ville. Les autres marchaient lentement devant les maisons et les boutiques, flânant curieusement, regardant tout, touchant et marchandant mille objets, sans jamais lasser la patience du boutiquier turk, le plus débonnaire et le plus insouciant des commerçants, qui se çontentait, quand ils étaient passés, de hausser les épaules d’un air qui voulait dire : « Encore un qui n’achète pas ! » Chaque groupe suivait de l’œil les mouvements de son chef, qui lui-même se tournait discrètement vers Djélaïb.

Appuyé contre un des montants de la porte, immobile comme un dieu de granit égyptien à ce poste d’où il pouvait tout voir, Djélaïb surveillait en même temps l’extérieur et l’intérieur de la mosquée.

Amin, Ismaïl et moi, nous nous étions instinctivement rapprochés de Mirane. Elle était très-pâle, mais de cette

pâleur nerveuse qui vient do la résolution, et qui n’est pas l’ennemie du courage. On eût voulu faire une brillante charge de cavalerie sous les yeux de cette belle guerrière : je souffrais de la voir engagée dans les périls sans honneur d’une escarmouche de faubourgs.

Il y avait au milieu de la mosquée' à ciel ouvert, comme beaucoup de mosquées turques de Syrie, un grand cyprès qui avait crû comme par miracle entre les pavés. Sa haute aiguille de verdure avait attiré l’attention des prêtres, et l’on avait tracé sur le sol, à ses pieds, les lignes inégales d’un cadran solaire. Son ombre promenée sur les dalles de marbre du temple y écrivait les heures, et les marchands du bazar venaient à chaque instant consulter cette horloge, que le soleil réglait lui-même.

Au moment où cette ombre perpendiculaire se confondit avec l’arbre même et ne fut plus qu’un point insensible à ses pieds, le vieux muezzin parut au balcon de son minaret, et sa voix nasillarde et chantante jeta vers les quatre vents du ciel l’appel au namaz de midi.

« La Allah il Allah ; Mohammed Russoul Oullah. » C’est-à-dire : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. •>

C’était le signal convenu.

Au moment où les 'fidèles musulmans, le front incliné vers la Mekke, commençaient leur prière, on entendit les portes grincer et rouler sur leurs gonds. Ce fut partout un tumulte et une confusion inexprimables. Ismaïl, à la tête d’une petite troupe déterminée, se jeta sur un poste de trente hommes qui gardait l’entrée de la mosquée. Les soMats, surpris à l 'improviste, if eurent pas même le temps de courir à leurs armes. Ils se virent enveloppés dans un cercle de fer, et demandèrent la vie. Un seul, le commandant du poste, neveu du pacha, tenta une résistance désespérée, comme s’il eût voulu du moins expier sa négligence par sa mort. Il se jeta sur Ismaïl le sabre au poing ; mais en deux passes leDruse l’eut désarmé.

« Pas de mort ! cria Djélaïb; pas de mort ! épargnezle ! »

Il était trop tard : le jeune homme s’était jeté de luimême sur le fer ; le sang s’échapj&it à gros bouillons de sa poitrine traversée, et le pauvre soldat, frappé à mort, se roulait à nos pieds dans les convulsions de l’agonie.

Tous nos hommes s’étaient répandus dans le bazar, où ils s’emparaient des principaux marchands. On les amena dans la mosquée. Djélaïb les lit ranger entre deux haies de soldats.'

« Vous êtes mes otages, leur dit-il ; ne devenez pas mes ennemis. Damas vient de tomber comme vous entre .nos mains. Les Druses sont aujourd’hui vos maîtres : ils tiennent vos portes et s’établissent sur vos remparts. Nous respecterons vos vies et vos fortunes; mais pas de résistance! La résistance serait inutile.... et punie de mort! Vous ne sortirez point de cette mosquée, où mes soldats vous gardent, et vous m’y répondrez de la tranquillité de la ville. Votre sort dépend de vos amis.... et ils le savent? Ce soir, voué rentrerez dans vos maisons.... ou vous mourrez!

— Dieu est le plus grand 1 dit un vieux Turk en caressant sa barbe.

- — Oui, reprit Djélaïb, et ce qui* est écrit est écrit.... Les murs sont hauts, les portes solides, et vos gardiens braves. Soyez patients et calmes : ce n’est qu’une heure d’épreuve à passer. J’ai dit ! »

Les prisonniers allèrent s’asseoir le longs des murs de la mosquée, en se regardant les uns les autres avec un air d’étonnement profond, mais sans prononcer une parole. L%s tins allumèrent leurs tchibouques et se mirent à fumer aussi tranquillement que s’ils eussent été dans leurs harems, entourés de leurs femmes et de leurs enfants. Les autres prirent le chapelet suspendu à leur ceinture, et commencèrent ù faire tourner entre leurs doigts ses grains uarfumés, en murmuran' tout bas quatre-vingt-dix-neuf

des cent noms d’Allah. Il n’est point permis aux lèvres mortelles de prononcer le centième !

Djélaïb ne les trompait qu’à moitié. Damas ne pensait guère à se défendre; on enferma dans leurs postes les soldats désarmés; on verrouilla les portes de la mosquée, et trente hommes résolus furent chargés de maintenir l’ordre à tout prix dans cette première partie- de notre conquête.

Nous roulâmes comme un torrent vers la citadelle, qui était aussi le palais du séraskier, renversant tout sur notre passage. Du reste, les Turks ne songeaient guère à nous résister : ils ne songeaient qu’à fuir et à se barricader dans leurs maisons.

Nous arrivâmes bientôt devant la citadelle. Trois ou

quatre cents Druses, qui avaient pénétré en même temps que nous dans la ville, par une autre entrée, débouchaient déjà sur la place qui s’étend devant le palais : leur tête de colonne rencontra la nôtre. Le mouvement avait été concerté avec une habileté extrême, et non moins heureusement exécuté.

Le soleil ardent inondait la ville ; une des sentinelles turkes s’était assise à l’ombre avec un sans-façon oriental, sur son uniforme plié en .quatre; l’autre, accroupie dans sa guérite,* son fusil par terre, faisait à son vêlement une réparation indispensable et urgente. Notre invasion dans la cour fut si brusque, que les pauvres sentinelles n’eurent pas même le temps de croiser la baïonnette contre nous.

L’enceinte du château de Damas est immense, et comprend plusieurs cours, avec des mouvements de terrain fréquents et brusques, des bâtisses irrégulièrement disposées, de grandes plantations, en un mot, tous les accidents et tout l’inattendu d’un véritable champ de bataille.

Nous franchîmes la porte sans obstacle, et nous entrâmes (Jans la première cour, qui nous sembla déserte

Les hommes faisaient la sieste dans les chambres : notre premier soin fut de saisir et do disperser les fusils réunis en faisceaux devant les casernes. Quelques soldats accoururent au bruit, et, sans trop savoir encore de quoi il s’agissait, réveillèrent leurs camarades et commencèrent à donner l’alarme. Ceux-ci, pour s’élancer vers leurs armes, sortirent en désordre de leurs baraques ; mais, au lieu de trouver leurs fusils, ils rencontrèrent les nôtres braqués sur eux.

Une décharge, presque h bout portant, enleva les premiers rangs; les autres se précipitèrent sur nous avec un vrai courage, mais ils avaient contre eux le désavantage du nombre et des armes ; ils furent enveloppés et écrasés. Nous nous élançâmes, exaltés par ce facile succès, vers le palais du gouverneur. La seconde cour était sur ses gardes; deux compagnies d’infanterie se formaient en ordre de combat, et une batterie de canons se mettait en ligne. Ismaïl eut alors, un admirable élan : il enleva d’un geste et d’un mot quarante montagnards, qui se jetèrent sur les canons, comme des lions sur une proie. Us sabrèrent les artilleurs et enclouèrent les pièces. Ce fut l’affaire d’un instant. Cependant ce3 deux échecs ne découragèrent point les Turks ; ils se développèrent en tirailleurs le long du massif, et reçurent notre assaut un peu désordonné par une fusillade vive et bien nourrie. Trois fois Djélaïb se précipita sur eux à la tète des Druses sans pouvoir les entamer. Mirane, le sourire aux lèvres, l’éclair dans les yeux, l’étendard vert à la main, se tenait h ses côtés, enflammant de son exemple et de sa parole le courage des hommes.

* En avant ! s’écria-t-elle en les voyant plier pour la troisième fois.

— En avant ! » répétèrent comme deux échos Amin et Ali, qui se tenaient avec elle entre les premiers.

A sa voix, nous nous précipitâmes tête baissée.

Une affreuse décharge nous accueillit : tout disparut

dans un nuage de fumée, rayé çk et là par de sanglants éclairs ; mais une irrésistible force nous poussait : la ligne ennemie fut percée, et dans toutes les directions les Turks commencèrent de fuir.

Nous nous retournâmes pour nous compter : Ali et Amin avaient disparu ; la meme tempête de fer et de feu avait emporté ces deux jeunes fleurs de la montagne.

Ce n’était pas l’heure de pleurer les morts!

Nous poussâmes vers le palais, qui occupait le dernier plan de la dernière cour. Il y eut un moment d’incertitude; les soldats turks couraient éperdus devant sa longue façade, dont toutes les portes étaient fermées. Je regardai aux fenêtres du premier étage, m’attendant à voir paraître à chaque moment la gueule chargée des mousquets ; la façade resta muette : on eût dit le palais désert.

Tout à coup la porte du milieu s’ouvrit, et un férick 1 parut, suivi de son état-major et d’une trentaine d’hommes. Au même moment, les deux compagnies, dispersées par notre double attaque, se reformèrent derrière les massifs et attaquèrent notre flanc en bon ordre, pendant que le férick et sa petite troupe se jetaient sur nous le sabre au poing. Ce fut une tiès-belle charge, très-inattendue, trèsimpétueuse, et conduite avec Une furie toute française. Nous pliâmes sous le premier choc, et nos rangs s’ouvrirent comme le bois dans lequel un coin s’enfonce ; mais nous nous reformâmes bientôt, et les assaillants, enfermés dans un cercle de fer, furent obligés de se rendre à merci. En même temps le feu des tirailleurs s’cteignait derrière les massifs; la victoire était aux Druses sur toute la ligne. De loin en loin, on entendait, entre deux coups de fusil, quelques cris de triomphe ou d’angoisse.

Cependant le terrible silence qui suit toutes les batailles

commençait à descendre sur nous.... C’est à peine si, dans

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