Colonel
l’étendue des vastes cours, çà et là, quelques groupes attardés achevaient de vaincre ou de mourir,
Mirane , au moment de l’impétueuse attaque du férick , avait été violemment séparée de moi et enveloppée par un parti de cinq à six Turks. Je m’élançai avec trois de nos hommes pour la dégager. Un sabre nu était déjà levé sur sa tête.... c’en était (ait d’elle, si, par un effort désespéré, Ismaïl ne se fût précipité au milieu du groupe. Il la couvrit de son corps, se jeta au-devant du coup et le reçut à sa place. L’arme dévia et le frappa de pointe en pleine poitrine. Au moment où nous parvenions à les dégager tous deux, Ismaïl tombait dans son sang aux pieds de Mirane.
« Tu vois bien, dit-il, en tournant vers elle des yeux où se lisait déjà l’égarement, de la mort, tu vois bien que je ne pouvais pas vivre sans. toi ! »
Mirane se jeta à terre, arracha sa ceinture, et de ses mains, habiles et douces guérisseuses, voulut bander la blessure béante.
Ismaïl arracha violemment la ceinture.
« Pas là, dit-il; ici, ici !» et il pressa l’écharpe soyeuse ' sur son front, sur ses yeux, sur ses lèvres.
Le sang coulait à gros bouillons.
« Ismaïl, je veux ! » dit Mirane.
Et elle reprit l’écharpe , qu’elle posa de nouveau sur sa poitrine....
« Ah ! si tu veux ! murmura le Druse en ouvrant ses mains; mais ses yeux se fermèrent, et un sourire pâle erra sur ses lèvres.
— Je veux que tu vives ! cher frère, cher ami de mon enfance ! »
Il essaya de soulever sa tête qui retomba.
* Tu veux.... et Dieu ne veut pas ! » reprit-il, mais si bas, qu’à peine on l’entendit.
Deux Druses le prirent dans leurs bras pour le porter dans un des pavillons de la cour. Mirane marchait à côté de lui, soutenant sa tête.
Arrivé sur le seuil : « Non ! dit-il, pas dedans, pas dan les maisons; ici, sous l’arbre, comme un vrai Druse! i’air.... la lumière.... le soleil.... Mirane ! »
Il était devenu extrêmement pâle.... Je crus qu'il allait mourir dans nos bras. Nous le couchâmes sur nos manteaux, au pied d’un platane. Mirane s’assit à ses côtés, et je m’éloignai de quelques pas, pour leur laisser la liberté des derniers adieux et des confidences suprêmes.
Il me fit signe d’approcher.
« Je n’ai rien à cacher, me dit-il; je vais mourir comme j’ai vécu.... en l’aimant ! Mais l’heure de la mort est aussi l’heure de la vérité.... Je l’aimais trop pour ne point te haïr; mais, depuis que tu m’as donné si généreusement la vie, ce n’était plus toi que je haïssais.... c’était moil Cependant, “je ne pouvais plus vivre auprès de vous deux.... ni loin d’elle.... Tu vois bien que je devais mourir ! »
Mirane leva les bras au ciel, en murmurant tout bas des prières désespérées.
- Ismaïl s’arrêta: un flot de sang montait à ses lèvres.... Au bout d’un instant, il me serra la main faiblement: je me penchai vers lui.
« Je ne sais, me dit-il d’une voix presque éteinte, comment tout cela doit finir; mais, quand la guerre sera terminée, reeonduis-la près de mon père.... Je sens que tu resteras près d’elle.,., mais du moins qu’elle ne quitte jamais cette terre sacrée de l’Asie, où je dormirai....
— Jamais ! je te le jure ! ® dit Mirane en se penchant vers lui.
Une larme tomba de ses yeux sur la main d’Ismaïl; par un dernier effort, il porta cette main â ses lèvres, il y colla sa bouche comme pour savourer avec d’ardentes délices cette goutte amère de la rosée du cœur.
« Merci ! dit-il, oh ! merci pour cette larme ! c’est ta première et ta dernière tendresso ! Si je la dois à la mort, je ne me plains pas de mourir ! »
Il demeura un moment immobile, puis il nous repoussa
tous par un geste brusque , écarta violemment son manteau , se souleva h demi , roula des yeux hagards , et retomba lourdement, les bras étendus et les mains crispées.
Mirane poussa un grand cri.... Le Druse était mort.
Je rejetai un pan de manteau sur son visage et j 'entraînai la jeune fille loin de ce spectacle d’horreur
« Il est mort ! mort pour moi ! répétait-elle en retournant la tête comme pour un dernier adieu.
— Vous le pleurerez longtemps, lui dis-jç, car c’était un vaillant ami.
— Oui, un esprit d’enfant , mais un cœur d’homme ! un dévouement sur lequel je pouvais compter. . . . vous l’avez vu ! Et 'maintenant, ajouta-t-elle avec une expression d’angélique confiance, et en posant sa main sur la mienne, maintenantil ne me reste plus que vous!... Oui, au milieu de ces hommes que je connais peu, qui ne sont pas de ma tribu, qui ne voient en moi que des usages nouveaux et des mœurs étrangères, il ne me reste que vous.... et la mort! » ajouta elle avec une expression de fierté farouche. i
Ce n’était pas le moment des vaines paroles.
* Vous avez ma foi, lui dis-je, et je n’ai jamais trahi un serment.... »
Elle se retourna, vit la cour toute sanglante, couverte de morts et de mourants..^.
« Oh ! mon Dieu ! dit-elle en frissonnant, où vous ai-je donc entraîné?... Je ne les craignais pas vivants, et morts, j’en ai peur ! »
Je l’einmenai rapidement.
Cependant le combat était terminé. Nous étions dans le palais du séraskier et maîtres de Damas. Le drapeau de gueules au croissant étoilé d’argent fut amené, et l’étendard vert flotta sur la grande tour carrée ; les soldats turks lurent promptement désarmés, et ce qui restait d’officiers fut enfermé dans les cachots. Quelques montagnards se répandirent dans les quartiers avoisinant le palais et commencèrent à piller. Djélaib les fit arrêter sur-le-champ et
fusiller, sans autre forme de procès, devant la porte du gouverneur. On lui amena ensuite les marchands enfermés dans la mosquée : il en renvoya une partie avec des paroles de paix; les autres furent gardés comme otages. Tous les grands postes furent occupés par les Druses, mêlés aux habitants. Depuis deux heures, il nous arrivait à chaque instant des renforts. Vers le soir, nous étions deux mille dans la place. C’était assez pour maintenir une ville de marchands. Djélaïb lui-même semblait étonné de son succès, bien qu’il eût mérité de l’obtenir par son habileté et sa prudence , non moins que par son courage.
Nous comptables nos victimes. ,
Nous avions perdu près de deux ■cents hommes. Ali respirait encore : il mourut dans la nuit, en appelant son père. Amin était percé de trois balles ; mais le trépas guerrier l’avait surpris dans de nobles pensées, et ce jeune et beau visage, éternellement glacé, respirait l’héroïsme et l’amour, que la froide main du trépas sculptait sur ses traits comme dans un marbre.
Le lendemain nous déposâmes les restes de nos héros dans un coin du cimetière turk, non loin de la porte de Saint-Paul.
Le musulman placide et bénévole accepte aisémept le fait accompli comme un indice de la volonté de Dieu. * C’était écrit ! » Damas, au bout de quarante-huit heures, avait repris toutes ses habitudes. La ville avait changé de garnison , mais c’était tout.
La douleur de Mirane était grande, mais réfléchie et calme, sans désespoir et sans déchirement. Elle perdait beaucoup 1 elle perdait un ami dévoué jusqu’à la mort; mais elle était d’un âge où l’amitié ne tient point une trop grande place dans le cœur d’une femme. La mort d’Ismaïl ne laissait pas de vide dans son âme; elle y pensait sans amertume, et son souvenir ne réveillait en elle qu’une raconnaissance douce et pieusement attendrie. Quant à l’a-
mour en fleur du jeune Amin, elle ne s’était jamais penchée vers lui pour en respirer le parfum; elle le regrettait comme un aimable et doux compagnon, comme elle eût regretté une jeune fille de son âge; mais si elle lui devait quelques larmes, elle n’avait pas besoin de se cacher pour les laisser couler.
Elle s’était remise h moi du soin de sa conduite, et, jusqu’au retour parmi les siens, m’avait confié la direction de sa vie.
Elle ne pouvait rester seule au milieu de nos hommes. Je la plaçai dans la Inaison des religieuses françaises de Damas, qui relève de celle de Beyrouth, où elle avait passé quelques années. Elle y rencontra une jeune religieuse du nom d’Aïssa, que j’avais connue novice au couvent de Jérusalem.
. C’était une charmante et gracieuse créature, qu’un mal- , heur immérité, mais porté noblement, avait jetée au fond d’un cloître, en pleine jeunesse, en pleine beauté, en plein amour. Comme Mirane, elle était d’origine arabe, et du premier regard toutes deux se reconnurent sœurs.
« Ne mérite-t-elle point d’étre chrétienne ? disais-je un jour à la jeune religieuse en lui montrant Mirane.
— Oui, me répondit-elle avec la poésie de cette langue orientale, qui parle en images ainsi que la nature, oui, elle a le parfum de la rose et la pureté du lis ! »
Cette intimité- fut un bonheur pour Mirane : elle apporta d’abord une utile distraction à sa récente douleur, et peu à peu inclina ses pensées du côté où je voulais la voir pencher. J’étais heureux de mettre devant elle, comme dans sa prime jeunesse (mais combien maintenant elle était plus capable de le comprendre !), l’exemple de la foi et de la charité chrétiennes.
Comme le couvent de Beyrouth, comme celui de Jérusalem, le couvent de Damas recueille les orphelines turkes et arabes, celles que leurs familles ont abandonnées et qui ' n’ont plus d’autres mères que la charité. Elles eussent été
esclaves ou avilies : on les fait libres et chrétiennes ! L’activité industrieuse succède à la paresse ignorante; peu à peu ces belles mains oisives, devenues diligentes, s’exerçant aux arts modestes mais utiles de la vie domestique. Pour celles qui sont véritablement intelligentes, l’initiation aux habitudes européennes devient de plus çn plus complète. La broderie succède h la couture : le chant, cette joie du travail, se mêle à tous les exercices de la journée; il en marque les reprises, il en indique les repos. On cause en travaillant : il ne faut pas condamner au silence perpétuel les quinze ans jasenrs de ces petites recluses; mais on s’efforce de leur donner, sans qu’elles puissent s’en douter, la chose qui manque le plus aux femmes de l’Orient: des idées simples et justes ! Au bout de quelque temps, ces pauvres enfants ne se reconnaissent plus. Au milieu de ces soins qui les préviennent partout, dans cette atmosphère de bienveillance et d’affection qui les entoure sans cesse, il leur a semblé plus d’une fois qu’elles faisaient un de ces rêves dont on trouve le récit dans les poètes de leur patrie, et elles croient assez volontiers que quelque génie bienfaisant les a tout îi coup transportées dans un monde meilleur. Et qui oserait dire que ce soit un rêve? Ces femmes dévouées ne les ont-elles point, dans leur maternité virginale, enfantées h une vie nouvelle ?
La supérieure du Couvent de Damas étaitune femme d’un mérite vraiment éminent; j’avais rarement rencontré un esprit plus élevé, un sens plus délicat, un tact plus exquis : elle savait le monde comme si elle y eût longtemps vécu, et le jugeait comme si elle n’eût eu désormais plus rien à espérer de lui. Je ne pouvais confier Mirane h des mains plus prudentes et plus habiles. Personne n’était plus capable de prendre sa jeune et belle âme par la douce séduction de l’exemple. Je ne jouais point auprès d’elle un rôle de convertisseur; mais je sentais que la guerre ne durerait pas toujours.... c’était uu état violent dont il faudrait sortir.... De l’amazone, je voulais faire une femme, et ce n’était pas
trop tôt commencer; car l’émir des maronites avait raison : il y a en Orient d’adorables créatures, charme des yeux, ‘enchantement des sens.... il n’y a point de femmes.
La femme d’Orient ! elle s’appelle Haydée, Gulnare ou Médorah : elle est belle, belle cpmme le rêve d’un poète ; voyez plutôt : c’est le soir, elle est descendue dans les jardins du harem, elle traverse lentement les longues allées, ou s’arrête un instant sous les citronniêrs et les jasmins en Heur. Elle vient de regarderie ciel ; quelles flammes humides dans son grand œil noir mélancolique, brillant et doux comme l’œil des gazelles de son pays! Maintenant qu’elle ne craint plus les regards indiscrets, elle laisse aux mains des odalisques Yyasmak blanc qui voile son front, et le féredjê qui dérobe sa taille sous de vastes plis. Sa veste aux larges manches relevées, sa veste brochée de fleurs d’argent, s’enlr’ouvre au corsage et laisse voir une chemise de gaze, insaisissable, étincelante, un rayon et un souffle tissés ensemble. Le chalwar 1 flottant descend jusqu’à ses pieds, dont la pointe se cache dans des Icrliks semés de perles; des anneaux d’argent sonnent à ses chevilles nues; son bras, sculpté dans le marbre vivant de la jeunesse, s’abandonne aux morsures d’un serpent de saphir à tête de rubis; ses doigts sont chargés de bagues, sur lesquelles l’artiste savant a gravé les surates qui font aimer; deux longues tresses entremêlées de sequins d’or s’échappent du tarbousch écarlate et parfument l’air qui les caresse ; on devine qu’elle n’a qu’à vouloir pour être obéie, et qu’elle entraînerait le monde avec un cheveu de son cou !
Voilà le portrait d’un modèle entrevu à travers le prisme de l’imagination.
En voilà un autre qui n’est pas moins vrai; il est également pris sur la vive nature :
Il est midi et les esclaves n’ont pas encore relevé la tcndine de soie devant les fenêtres de Vuda - Il ne fait pas eu-