‹ La vierge du LibanChapitre 36 sur 41 · Dames · texte numérisé non relu

Dames

café, dans la mosquée, sous les arbres, au bord des fontaines; il fuit la vie intérieure. La femme se lève; son premier soin est d’envoyer chercher le tabac de la journée : le pain viendra plus tard, s'il reste quelques piastres au logis. Le tchibouque une fois allumé ne s’éteindra plus qu’au soir. La femme s’assied, bras pendants, jambes croisées, sur son divan en lambeaux, et laisse passer les heures, en suivant d’un œil distrait la blonde spirale de fumée. Les enfants déguenillés crient et pleurent dans un coin. Quelques coups distribués au hasard, mais d’une main vigoureuse, rétablissent le silence et la paix. Une vieille esclave noire leur partage une salade verte ou une tranche de pastèque. La mère fume toujours! Le mari rentre : s’il ne sent pas dans ses flancs l’aiguillon du désir, il n’aura pour sa femme, froide et morne, ni une parole, ni un sourire, ni un regard.

Voilà au milieu de quel peuple Mirane fut élevée, voilà au milieu de quel monde elle vivait. Mais la vie ne l’avait point gâtée encore ; les pensées enthousiastes, en prenant son âme, l’avaient enlevée aux influences du harem, toujours mesquines, souvent corruptrices. Sa pureté s'était conservée dans l’héroïsme. Je n’ai point connu de femme pour qui la nature eut fait davantage. Mais la nature seule avait agi en elle. C’était un lingot d’or pur, dont rien n’avait altéré le titre, et qu’il fallait maintenant frapper d’une noble empreinte. Ma pensée devenait sérieuse en se fixant sur elle, comme il arrive toujours quand on sent que deux destinées, ne se doivent plus séparer. Mais elle était de celles avec qui l’on ne doit rien brusquer; il fallait attendre beaucoup du temps, de sa droiture et de sa raison. Jamais terre virginale ne fut mieux préparée pour recevoir la semence du bon grain.

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Pendant que la fille du Liban vivait ainsi au milieu des femmes chrétiennes, je demeurais avec un poète d’Orient, comme si elle et moi nous eussions voulu faire l’échange de nos deux civilisations, pour mieux nous connaître et nous pénétrer davantage.

Djélaïb avait bien compris que je m’intéressais assez peu au gouvernement de Damas, et qu’à part un coup de fusil dans une escarmouche , et un conp • de sabre dans une mêlée, il ne fallait rien attendre de moi. Aussi, tandis qu’il avait distribué les postes de confiance à ses amis et à ses compatriotes, il n’avait songé qu’à me faire des loisirs.

Damas, célèbre dans toute l’Asie par sa splendeur et sa beauté, a toujours attiré les grands, les riches et les poètes.

C’est à ce triple titre que s’y trouvait alors Elim-Sofi , un de ceux dont les vers ont, en ce siècle, charmé la cour galante du roi de Perse et abrégé par d’ingénieux récits les heures souvent trop longues du harem.

Poète, jeune, riche et beau, Elira semblait porter sur son front toutes les couronnes de la vie heureuse. Deux fois déjà il avait traversé l’Orient, voyageant pour voyager; allant devant lui sans savoir où, et quand une ville ou an site lui plaisait, y prenant une maison ou bien y plantant sa tente; puis, quand il en avait savouré le charme, comme

on épuise la liqueur d’une coupe, recommençant sa course sans fin, et allant plus loin, toujours plus loin....

Damas l’avait retenu par ses ombrages et ses eaux, et il avait trouvé dans le quartier des Juifs , non loin du couvent qui me gardait Mirane, 1er palais d’un séraf arménien qui venait de mourir, digne vraiment d’abriter les rêves d’un khalife.

. Situé à l’extrémité de la ville, dont sa terrasse domiue les remparts, la maison d’Eliin s’ouvrait sur les riantes campagnes , au delà desquelles les sables ardents du désert fermaient l’horizon comme par une frontière d’or.

Le Koran ne défend pas, comme on l’a dit, la représentation des êtres qui ont eu vie ; mais d’-elle-même et volontairement , la fantaisie de l’artiste arabe se resserre dans de plus étroites limites que chez nous : aussi s’applique-t-elle'avee une diversité ingénieuse à tirer le meilleur parti des seules choses qu’elle se permet. Le paysage, de son côté , manque un peu de perspective ; il n’a pas le charme pénétrant qui respire dans les compositions de nos peintres. Mais l’ornementation proprement dite est poussée aux dernières limites du possible !

L’extérieur même des maisons est peint avec le même soin qu’un- tableau. Nulle part la ligne n’a plus d’élégance ou les contours plus de grâce ; les parallèles se poursuivent dans des entrelacs infinis; les courbes se suivent, s’évitent, se rencontrent dans un dédale de figures dont la symétrie éclatante nous éblouit et nous charme. Ces couleurs paraîtraient peut-être un peu vives sous le ciel terne de notre Occident assombri ; mais ici, sous la réverbération de cette lumière abondante, rien ne semble trop brillant.

Mais autant la couleur est vive au dehors , autant , à l’intérieur, la nuance est habilement adoucie. , Ces intérieurs sont de véritables modèles d’élégance et de bon goût dans leurs splendeurs barbaresques : je ne dis poiut barbares !

C’est peine si les palais princiers do l’Europe peuvent

donner une idée de cette magnificence. L’argent ciselé et l’or moulé, posés par de larges appliques sur les glaces étamées , revêtent les parois des appartements de réception; des poutres gigantesques, sur lesquelles viennent s’enchevêtrer des solives peintes , donnent au plafond un aspect tout particulier, etqui rappelle assez bien les grandes salles moyen âge de nos vieux castels de Bretagne et de Normandie. A mesure que l’on se rapproche du nord de la Syrie, on abandonne de plus en plus l’usage des voûtes, que l’on rencontre dans tout le midi de la Palestine ; mais du moins chaque pièce a une hauteur qui donne à l’air une circulation large et facile : on pourrait superposer trois ou quatre appariements parisiens dans un salon de Damas.

La chambre h coucher est divisée en deux parties : l’une d’elles, plus élevée de quelques pieds, est consacrée au lit et au divan , le sol y est recouvert de nattes fines et de tapis de Perse aux riches couleurs ; la seconde est pavée de mosaïques, et pour tout ornement n’a qu’une fontaine^ dont le jet, qui retombe en cascade légère, ne se tait ni jour ni nuit, accompagnant de son murmure ou la rêverie de votre sieste, ou les rêves de votre sommeil.

Dans les salons, l’élégance de l’ornementation dissimule peut-être ce qu’il y aurait d’excessif dans sa richesse. Aux glaces, à l’or et à l’argent, succèdent, dans un ordre habile et avec un choix exquis, les marbres de couleur, les pierres précieuses, et la nacre, mère des perles. Les petites vitres , en verre assez opaque , sont disposées en losanges capricieuses ; les tendines de soie et les doubles rideaux arrêtent ou laissent passer la lumière, selon les besoins de l’heure présente. Grâce à eux , l’éclat tempéré du jour se fond en des gammes de clartés délicates, qui se répandent sur les tapis soyeux, sur les ciselures des métaux et la mosaïque des pierres incrustées, de façon à former un ensemble â la fois brillant et harmonieux, qui attire le regard et caresse les yeux.

Tel était le logis d’Elim-Sofi. L’hôte valait la maison!

Djélaïb, qui avait reçu le poëte dans le Liban, le fit prévenir qu’à son tour il lui rendrait l’hospitalité en ma personne.

Il vint au-devant de moi jusqu’au seuil de sa maison; puis , me conduisant tout d’abord jusqu’à l’angle le plus reculé de son divan : « Excusez-moi, dit-il, je ne suis ici qu’en passant; ce n’est pas chez moi que je vous reçois. Je n’ai plus de chez moi, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique. J’ai ma maison partout et nulle part!... et, vraiment, pourquoi m’en plaindrais-je ? l’homme ’est-il' autre chose qu’un voyageur sur la terre ? et que lui faut-il, dès qu’il a une pierre pour poser sa tête ?...

— La pierre est assez jolie ! lui dis-je en souriant.

— C’est ainsi que je l’ai trouvée, reprit-il. Je comptais passer un mois à Damas; et maintenant, je ne sais plus quand j’en partirai. Dieu arrange ma vie.... Je le laisse faire ! »

• En parlant ainsi, Élim-Sofi frappa légèrement # dans ses mains , et un grand Éthiopien , noir et lustré comme l’ébène, avec une chemise bleue sans manches pour tout vêtement, et pour toute parure une bague dans la narine gauche, entra, portant sur la paume de sa main renversée un plateau de confitures de citron et de cédrat, et des limonades fraîches comme des sorbets. Il fit passer prestement le plateau de la main droite dans la main gauche, et pliant le genou , le posa à terre sur une natte aux vives couleurs, à côté d’un mouchoir de lin d’une irréprochable blancheur, brodé de fleurs et de fruits artistement imités. On apporta en même temps les narghilehs, chargés de ce tombaki de Perse àuquel une préparation habile enlève ses arômes trop âcres, pour ne lui laisser qu’une douce saveur affaiblie, et le café , qui fut servi brûlant dans des coupes de Chine , transparentes à force d’être fines , et montées sur des pieds ouvragés en filigrane d’or, pour préserver le doigt de tout contact imprudent. Nous prîmes

le café en fumant et sans mot dire : un Arabe n’a pas trop de toute son attention pour vaquer à ces graves opérations.

On enleva les tasses et l’on fit glisser dans sa rainure le volet d’une petite fenêtre grillée : je pus voir k mon aise l’intérieur du divan, dont les détails avaient échappé à un premier coup d’œil. Les matelas de coton et de crin , sur lesquels on empile les coussins et les oreillers, revêtus de ces étoiles légères que nous appelons indiennes, occupaient trois côtés de la chambre. Les murs étaient recouverts d’un enduit blanc qui avait le poli étincelant du stuc ; des grecques d’un rose tendre l’encadraient de toutes parts, comme une bordure délicate; des guirlandes de fleurs et des arabesques d’un bleu clair couraient d’un angle à l'autre : au milieu de chaque paroi , une inscription en grands caractères arabes, tracés au carmin, rappelait quelques-unes des plus belles sentences du Koran ; on lisait au-dessous des strophes amoureuses, tirées des œuvres de la jeunesse d'Elim-Sofi. Le plafond était étoilé de de constellations et d’hiéroglyphes. Ces vives couleurs s’assortissaient avec une profonde intelligence des susceptibilités de la rétine : l’œil était ébloui et non fatigué. Une petite lanterne découpée h jour descendait à quelques pieds de la voûte, retenue par trois chaînes aux anneaux dorés ; ces parois de cristal tailladé étaient défendues par un léger treillis qui laissait apercevoir, k travers les mailles colorées, la forme d’une lampe antique à troisbecs. C’était, du reste, le seul ornement du divan. Je me penchai h la petite fenêtre ouverte sur la cour intérieure : rien do plus frais et de plus charmant. Une légère galerie en forme de cloître courait tout autour , l’enlaçant d’une guirlande d’arceaux légers ; à chaque coin , des orangers , !des citronniers et un sycomore opposaient leur verdure foncée à la blancheur ardente des murs; sous le cloître, une mosaïque de tuiles rouges et bleues étalait sa bordure d’incrustations fantastiques; au milieu de la cour, une fontaine lançait au ciel

une gerbe abondante, qui égrenait ses épis de perles et de diamants liquides en retombant dans des vases de marbre d’Êgypte. Cependant les mimosas suspendaient aux colonnes leurs lianes caressantes , les convolvulus laissaient retomber de toutes parts leurs clochettes aux mille nuances, et les jasmins du Cap faisaient briller dans le vert feuillage leur petite étoile d’argent.

Nous fîmes le tour du cloître. Le soir venait ; le jasmin embaumait l’air, et la fontaine murmurait des notes cristallines !

« Ici, me dit Elim-Sofi, j’ai trouvé la paix ou quelque chose qui lui ressemble ; je crois que j’y resterai longtemps. »

On avait étendu dans un angle de la cour des châles de Perse en guise de tapis : nous nous assîmes h l’ombre d’un iiguier.

« Vous autres Occidentaux, reprit Elim-Sofi après un moment de silence, vous ne connaissez point l’Orient. Vous le traversez au galop de vos caravanes; vous distribuez des bakchis aux pachas et aux mutzelims, pour avoir des firmans; des coups de courbaches à vos mouckres , pour avoir la paix ; puis vous écrivez des pages sonores sur la misère,

• l’oppression et la vanité de l’Orient, et vous croyez avoir fait merveille !

— Mais, répondis-je, ceci me paraît assez juste.

— Eh! sans doute, tout ce qu’on dit est ordinairement assez juste ; mais, ici comme partout, vous n’apercevez que la moitié de la question. Si les hommes d’Orient font si peu pour les hommes, c’est que la nature a fait assez pour eux. Le soleil, qui les nourrit et les vêtit, offre à leurs yeux une fête éternelle! Avec quelques pièces de votre plus menue monnaie d’Europe, ils désarment la vie de ses plus impérieux besoins. Ici on ne travaille pas pour des héritiers incertains. En Europe , vous dites : * A chaque « jour suffit son mal ; » ici nous disons : « A chaque jour « suffit son pain! » et quand ce pain est assuré, le reste du

temps est accordé aux jouissances ou du corps ou de l’esprit. Le plus pauvre fellah 1 est assez riche pour fumer son tchibouque deux ou trois fois par jour, et pour faire deux ou trois heures de kief *, pendant lesquelles il a des rêves de sultan. C’est assez pour lui! Quant aux hommes qui vivent par la pensée, l’Orient est leur Vraie patrie. Ici, la rêverie est sans limites, et l’âme, que les sens moins grossiers n’asservissent pas comme chez vous, s’élève h des contemplations qui peuvent monter jusqu’à l’extase. De là naissent pour nous de nouveaux besoins, dont la subtilité vous échappe, et que vous condamnez.... parce que vous ne les comprenez pas.

« Tout à l’heure, quand les esclaves ont jeté l’encens et l’aloès dans ces machallahs d’argent suspendus sous le cloître, quand vous les avez vus répandre sur les coussins de mon divan l’essence de rose et de benjoin.... vous avez eu un peu d’étonnement dans l’œil.... ce n’a été qu'un éclair, mais je l’ai surpris au passage. Eh bien, cette profusion est une nécessité. Notre âme légère et subtilisée est toujours prête à s’évaporer dans l’air qui nous baigne, et les parfums sont comme les liens invisibles et sûrs qui la retiennent ici-bas.

— A la rigueur, je comprends cela, lui répondis-je ; mais cette contemplation excessive vous éloigne de plus én plus du vrai but de la vie, qui est l’action.

— En Occident peut-être, mais non pas en Orient! Voyez ma main, ajouta-t-il; est-elle faite pour agir? »

» Et il me tendit sa main effilée, à la paume étroite et molle, aux doigts lisses, dont les phalanges se rattachaient sans nœuds, une main, en un mot, qui présentait tous les signes distinctifs des races purement psychiques....

« Soit, lui répondis-je, me voilà convaincu; mais ces doigts indolents peuvent du moins tenir la plume, et re-

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