Sorte do sieste orientale
cueillir chaque matin, dans des strophes harmonieuses, les rêves de la nuit.... Gela même serait des œuvres, cette main blanche ne serait pas une main vide !
— C’est ce que je faisais quand j’étais plus jeune, reprit-il avec le sourire mélancolique d’un homme de quarante ans. Maintenant ma paresse dit : A quoi bon? Et je ne fais plus rien ! »
Ainsi s’écoulaient toutes mes journées, courtes et remplies. Le matin j’allais au couvent voir Mirane, que je trouvais chaque fois plus recueillie, plus grave, et plus selon mon cœur} le soir je revenais près de mon hôte, et nous reprenions nos entretiens sans fin!
Cependant, notre position à Damas commençait à devenir inquiétante. Nous avions pris la place; mais, à vrai dire, c’était elle maintenant qui était maîtresse de nous. Il s’était fait parmi les bourgeois une réaction assez prompte. Deux mille hommes, si déterminés qu'ils soient, ne peuvent pas contenir longtemps toute une ville. Nous étions toujours sans nouvelles d’ibrahim. Il nous avait assuré qu’un corps de troupes égyptiennes nous suivrait de près et nous remplacerait comme garnison dans la ville que nous aurions prise pour lui. Mais le fils de Méhémet ne s’élait pas toujours piqué de tenir ses promesses; il nous le prouvait une fois de plus, et cruellement. ,
Enfin le sixième jour un messager nous arriva : les nouvelles étaient mauvaises. Les pachas turks avaient réuni leurs forces et marchaient au-devant d’ibrahim : il avait besoin de tous ses hommes pour leur passer sur le ventre, et il ne pouvait rien pour nous. Damas ne lui était plus aussi nécessaire qu’il l’avait cru tout d’abord. Il nous engageait cependant à le tenir le plus longtemps possible et même à le garder pour nous, si nous en étions capables, mais sans trop compter sur lui pour le moment. Il vaudrait mieux, ajoutait-il, que nous allassions le rejoindre en Syrie, où éclatait maintenant tout l’effort de la guerre.
La politique du pacha d’Égypte n’était que trop visible
pour tous : l’indépendance du Liban était la moindre de ses préoccupations. Il avait voulu amener une rupture définitive entre les Druses et les Turks , diminuer ainsi le nombre de ses ennemis, et du même coup peut-être accroître celui de ses alliés. Les embarras où il allait jeter des tribus jusque-là paisibles lui importaient peu. Ce ne sont point là soucis de conquérants.
Djélaib jeta le messager en prison pour éviter toute indiscrétion de sa part, et il fit répandre le bruit par la ville quTbrahim approchait avec une puissante armée.
Ce n’était point Ibrahim qui approchait ; c’était le séraskier, pacha de Damas. Les habitants restés fidèles, des fonctionnaires qui occupaient les faubourgs, peut-être même quelque consul européen, peu jaloux d’entrer en relations diplomatiques avec le cheikh d’un village druse, lui avaient expédié un Tartare, qui l’atteignit sur les limites orientales de son gouvernement. Nous n’avions pu couper toutes les routes, et il fallait bien s’attendre, après lo trop facile succès de notre audace, à quelque retour cruel de la fortune.
D’après les dires de nos espions, le pacha, qui forçait ses étapes, n’était plus qu’à deux journées de Damas.
Djélaib était trop fin pour ne pas s’apercevoir d’un changement assez sensible dans la tenue et les allures de ceux qui nous entouraient; on n’avait plus pour nous cette crainte mêlée de respect qu’inspire d’ordinaire un vainqueur. Les Turks relevaient la tète comme s’ils eussent pressenti la délivrance prochaine . Djélaib comprenait la position : il n’en affecta pas moins une audacieuse sécurité. Il invita tous les notables de Damas à un festin 4» splendide pour le soir même, et il indiqua pour le lendemain une grande revue des Druses hors des murs de la ville.
Mais le mot d’ordre nous fut secrètement donné.
Je prévins Mirane.
Le lendemain à dix heures, nous sortions tous par la
porte qui regarde le Liban. Une foule curieuse de petit peuple nous suivait : des hammals 1 , des ouvriers, des femmes voilées, traînant leurs enfants par la main. Les riches bourgeois, les anciens fonctionnaires turks, les hommes bien placés à Damas, ne semblaient point prendre garde à notre départ. Au fond, ils n’eussent pas demandé mieux que de fermer leurs portes et de nous empêcher de sortir; mais ne le pouvant point, ils ne songeaient qu’à dissimuler leur dépit.
Quand nous arrivâmes à un quart de lieue de la ville, dans la plaine où d’ordinaire le pacha passait ses revues, la foule des curieux commença de ralentir le pas, puis s’arrêta tout à fait, nous avertissant du regard, du geste et de la parole, d’en faire nous-mêmes autant. Inutile de dire que l’on tint peu compte de leurs signes. Les femmes et les enfants s’assirent par terre fort désappointés. Us ne ( comprenaient pas pourquoi Djélaïb, le pacha d’à présent, comme ils l’appelaient, ne s’arrêtait point où s’arrêtait le pacha d’autrefois.
Les hommes seuls continuèrent à nous suivre.
Bientôt cependant, voyant que nous marchions toujours, ils parurent fort incertains et se débandèrent peu à peu.
Au bout d’une lieue, il n’en restait plus qu’une centaine autour de nous. Djélaïb fit faire halte, puis volte-face, et, s’avançant vers eux :
« Chiens, et fils de chiens! s’écria-t-il de sa voix retentissante, si vous ne tournez pas immédiatement les talons, je commande le feu ! >•
Quelques-uns des nôtres apprêtèrent leurs armes, mais ils n’eurent pas besoin de s’en servir. Nos Turks se mirent à détaler comme des lièvres.
Quand nous fûmes seuls, Djélaïb parcourut les rangs.
« La destinée est contre nous, disait-il; nous avons vaincu, et nous ne pouvons pas profiter de la victoire. Le