Portefaix
LA VIERGE DU LIBAN.’ séraskier arrive demain à Damas avec une force dix fois ■
plus grande que la nôtre; il faul nous retirer. Mais ce soir nous serons dans la montagne. Ne craignez rien : il n’y viendra point ! il sait trop comment les Druses y reçoivent les pachas. Plus tard, nous aurons un compte à régler avec le chacal d’Égypte. Que le tout-puissant Hackem confonde le fils de Méhémet!
— Qu’il le confonde ! » cria toute la troupe comme une . . seule voix. ' • •
s Le même soir, après avoir franchi toute la plaine qui s’étend entre Damas et l’Anti-Liban, et traversé les cinq ou six gorges par où l’on débouche dans cette plaine, nous nous retrouvâmes en pleine montagne, au village même - d’où nous étions partis neuf jours auparavant.
Nous avions alors le cœur joyeux; l’Espérance marchait en souriant devant nous."
Elle n’accompagnait point le retour. Nous l’avions laissée à Damas avec nos morts !
Pendant notre absence, on n’avait rien appris de nous que par de sourdes rumeurs, de plus en plus vagues à mesure qu’elles s’éloignaient de leur source; de sorte que partout nous étions attendus avec- anxiété, accueillis avec enthousiasme. Les mères, les femmes, les enfants, sortaient de leurs maisons, la torche h la maiûj et fendaient nos rangs pour reconnaître parmi nous un fils, un père, un mari. Quand on se retrouvait, c'étaient des joies sans fin. Mais là où le cher absent n’était plus pour répondre à l’appel des siens, il y avait comme une explosion de douleur sauvage ; la torche, écrasée contre terre, s’éteignait, et le hurlement féminin dont parle Virgile,
Feminco ululatu,
affa.it se prolongeant d’échos en échos. Nous marchions
ainsi comme accompagnés par ce double cortège de réjouissance et .d'affliction, qui, se renouvelait à chacune de nos haltes ; mais nos troupes se débandaient de minute en minute, les différentes escouades, à mesure que nous avancions, reprenant la route dç leurs villages.
Nous n’étions déjà plus qu’une poignée d’hommes quand nous arrivâmes chez Djél.aîb.
« As-tu pris Damas? lui cria sa femme avant même de lui donner le temps de descendre de cheval.
— Ne te l’avais-je-pas promis?
— Oui! mais qu’en as tu fait?
— Je voulais l’apporter h l’enfant, reprit-il en souriant; mais c’était un peu lourd pour mon cheval!... J’ai été forcé de le laisser là-bas. »
Elle regarda nos rangs éclaircis.
« Et les autres? dit-elle. Isinaïl, si brave; Ali, si bon; Amin, si jeune et si beau? »
Djélaïb lui mit un doigt sur les lèvres, et, des yeux, lui montra Mirane.
« Morts! morts! répondit la jeune fille; tous morts au premier rang de la bataille, pqur moi et par moi!
— Tu n’y peux rien, dit Djélaïb ; Hackemest le maître; et c’est l’offenser que de pleurer les morts.
— Je ne les pleure- point, dit Mirane, je, les regrette : les larmes coulent un jour ; le regret est éternel. »
. Mirane avait une si grande droiture de cœur çt une si sincère honnêteté, qu’elle m’avait- accepté .sans crainte et sans hésitation pour compagnon et pour guide.
« Vous me reconduirez, me dit-elle, chez l’émir des Maronites : j’y serai plus près des événements, et ce sera le dernier service que je vous demanderai. Je vous rendrai ensuite votre parole et votre liberté.
— Ma liberté ! êtes-vous sûre que j’en veuille? lui demandai-je.
— Il faudra bien, me répondit-elle, que je vous cou-
traigne à a prendre. Je porte malheur à ceux qui me servent.... et à ceux, qui m’aiinent , ajouta-t-elle plus bas. • • . . v -
— Que vous importe lui dis-je, si je ne crains point? » Nous repartîmes le lendemain pour le Liban.
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XXYII
Avec la femme aimée, seuls tous deux, emportés par des chevaux rapides h travers les riantes campagnes, ou sous les longues allées des grands bois pleins de. mystères, avez-vous jamais cherché et trouvé la solitude, la solitude h deux, loin du monde, loin, de la vie tumultueuse-, loin des hommes et près de Dieu?. Rappelez-vous alors le charme profond de ces heures bénies, où tout, en vous et autour de vous, était lumière, sérénité, parfum, harmonie 1
Depuis que nous nous connaissions, nous nous trouvions seuls pour la première fois, Mirane et moi. Je ressentais > une émotion profonde : elle-même peut-être était troublée ; mais elle cachait son trouble, pour ne laisser voir que sa tristesse. Et elle rtie semblait beaucoup plus triste qu’à Damas. La douleur, comme un nuage, voilait ses beaux traits. ...
Une sorte de jalousie rétrospective meTnordit au cœur. Dieu vous garde d’être jaloux des morts! Ce sont d’insaisissables et terribles fantômes que tous avez à combattre ; leurs défauts sont oubliés : ils ont disparu avec eux! leurs qualités seules survivent ; pures, sans mélange, idéalisées, en face de nos médiocrités trop réelles et trop visibles/
Je n’ai jamais su demeurer longtemps dans les positions douteuses. J’aime mieux la vérité, si triste qu’elle puisse être. . .
« Mirane, dis-je tout à coup à la jeune fille, qui depuis un instant marchait en silence, auprès de moi, Mirane, c’est le deuil d’Ismaïl que vous portez?
— Je le devrais ! me répondit-elle avec une simplicité touchante; mais je sens qu’en ce moment c’est le deuil de mon pays et de ma race que je mène. Mais à votre tour, reprit-ellè d’une voix que je sentais vibrer, et en fixant sur le mien son regard clair, calme et profond, pourquoi cette question? et que vous importe, Ismaïl?
— Ah! lui répondis-je, il a eu le bonheur de mourir
pour vous! ne dois-je point l’envier? Je ne suis ni aveugle ni injuste : c’était un grand. cœur, qui vous aimait, et je respecterai toujours les larmes qui couleront pour lui de vos yeux. * ' ' - ' '
— Merci! me dit-elle, merci de me parler ainsi de celui qui a voulu un .jour votre mort, et h qui, en souvenir de moi , vous avez donné la vie !
— Parce qu’il vous aimait, Mirane, il m’était sacré!
— C’était un cœur ardent et 'dévoué, reprit-elle, et, si je l’oubliais un jour, je serais ingrate, et l’ingratitude est la lâcheté des femmes! Mais, ajouta-t-elle en me regardant avec une expression de candeur toute céleste, le souvenir que je garde de lulne peut faire de mal ni de peine à personne. Hélas! ce' fut longtemps un de mes regrets de ne -pouvoir rien pour son bonheur; cependant il m’était impossible d’accepter un maître.... surtout ce maître-là ! S’il est vrai que le mariage soit un esclavage, au moins faut-il choisir sa chaîne. Quand j v ’eus seize ans, et une volonté, notre première explication fut violente; il était emporté, j’étais implacable. Le temps nous adoucit tous deux; mais la vie commune n’en fut pas moins une longue querelle entre nous. Il nourrissait un immortel espoir : rien ne pouvait le détruire! et j’étais obligée de lutter également contre^-ses désirs et contre sa jalousie.... Je ne voulais point l’éloigner de moi, parce qn’il aurait souffert davantage encore. Mais, croyez-le, j’ai traversé deux années de
rades épreuves ; cependant je sens aujourd’hui que la mort efface tout ; ses fautes venaient de son affection et une voix secrète me dit tout bas qu'il faut respecter les sentiments vrais, alors même qu’on ne les partage point. »
Mirane s’arrêta un instant, puis elle reprit : « J’ai la conscience d’avoir été aussi bonne envers Ismaïl qu’il est possible de l’être pour l’homme que l’on n’a point choisi....
J’ai tout fait pour calmer, rien pour irriter sa peine dont je souffrais. Et maintenant, à la distance qui nous sépare, et pour ainsi dire de l’autre cête de la mort, que sa mémoire me revienne! je l’accueillerai comme le souvenir d’un ami, sans rémords et sans crainte : voilà mes sentiments vrais. Serait-elle juste, liaffection qui pourrait s’en plaindre? >•
Mirane me dit tout cela avec cette franchise de parole et cetteloyauté de cœur qui avaient le don de convaincre. Jamais femme ne sut à un tel degré commander la confiance;
Il y eut cependant un moment de silence entre notis. Chacun marchait dans ses pensées et craignait d’interrompre l’autre.
« La'mort de mon pays ! reprit-elle au bout d’un instant, voilà ce qui m’a fait au cœur une profonde blessure.
— Pourquoi, lui répondis-je, vous décourager ainsi au commencement de la guerre?
— Parce que, dit-elle, je vois déjà tout ce que les événements nous préparent !
— Ne seriez-vous point, lui demandai-je, comme les femmes de ma patrie.... comme toutes les femmes. .i. trop prompte à l’espoir, mais trop prompte aussi à la désespé- * rance?...
— Je ne le crois pas, dit Mirane. Je vois peut-être d’un peu loin, mais je vois juste.... et je n’ai pas mênjp pour me consoler cette suprême ressource des illusions qni, diton, est accordée à tant d’autres.
— Elles en vivent ! lui répondis-je,
— Et moi, dit -elle, j’en mourrais! car avant tout j’ai besoin de voir et de -savoir.,.. Il n’y apa^ plus de nuages dans mon' âme que dans ce beau ciel, si clair et si pur sur nos têtes.... l’incertitude est antipathique à ma nature ; je suis faite pour vivre dans la plaine lumière. Jeja veux, je la cherche; et, quand je l'ai trouvée, je la regarde en face.
— Gomme l’aigle,, le soleil !
- , — C’est .une comparaison bien ambitieuse, et elle me fait craindre que vous ne vous mépreniez sur moi. Je ne suis point une héroïne, bien que les circonstances m’en aient peut-être donné l’air à vos yeux. Dieu sait que je ne l’ai point voulu. Je n’étais pas née, sachez-le bien, pour courir l’aventure , et ce i^’est point , du reste , la vocation commune des femmes de mon pays. Ne voyez là, je vous prie, qu’un mauvais tour de ma destinée. Je me suis trouvée seule bien jeune encore : mon père mort, ma mère morte aussi, mon frère enfant et réclamant ina protection, au lieu de me donner la sienne; yeuve avant le mariage, poursuivie comme une proie et ne sachant où fuir; ne -voyant que des contradictions autour de mol, et, au sein même de ma famille, que divisaient deux religions ennemies, assistant chaque jour à de sanglantes querelles ! Ma bouche d’enfant a balbutié daps sa prière le nom de Hackem, khalife, prophète et Dieu. A dix ans, je me vis dans un couvent chrétien : on me mit une croix au cou, un chapelet à la main, et autour de moi je n’entendis plus adorer que Jésus.
« Tout cela, ajouta-t-elle, avec une expression de douceur rêveuse et d’humilité touchante, tout cela fait que si, par malheur, je ne suis pas une femme comme une autre, j’ai droit peut-être à quelqua indulgence.
— Ne vous plaignez point, lui dis-je : car ce sont, je le crois, ces infortunes mêmes de votre jeunesse qui ont fait de voift une vraie femme, la seule peut-être de tout l’Orient qui ait compris la vie.
— Ne me faites pas, reprit-elle, plus grande que je ne suis r
— Je ne suis pas maître de mes jugements, lui répondis-je.- • , .
— Et c’est peut-être taut mieux pour moi, » continua-t-elfe en souriant. Puis elle reprit : « Rien jeune encore, j’avais déjà un certain fonds d’observation ; dê quoi réfléchir, cojnpa- . rer, juger! c’est assez vous dire que l’existence du harçm n’était plus possible pour moi. J’eus du moins un bonheur. Les mœurs du Liban, dans les deux tribus auxquelles j’appartenais h la fois , ne condamnent point la femme à cette invisible séquestration qui est la honte et le crime de l’Orient. Je me déclarai affranchie du mariage : je réclamai une liberté que l’on n’osa point me contester ; un de nos poètes m’appela la Vierge du Liban, et j’acceptai ce nom qui me resta.
« Bientôt vint la guerre; je conçus un projet qui me parut noble et grand, et j’y consacrai , sans trop dè mérite, hélas ! cette vie qui n’avait point de prix pour moi. J’espérai donc réunir tous les peuples du Liban dans une sorte de ligue, qui devait assurer leur indépendance et sauvegarder les coutumes, les habitudes, les religions de chaque race. Rien de plus facile’. Le Liban se défend de soi-même quand il ne porte point ses ennemis dans son sein. C’est une véritable .citadelle, dont Dieu a crénelé les remparts. Ses habitants, si l’on ne parvenait pointa les diviser, pourraient le défendre contre le reste du monde !
« L’arrivée de l’Egyptien nous apporta tout ce qui nous manquait : le prétexte, l’occasion ,*là facilité même de l’entreprise.... tout enfin!... et rien n’a réussi.
— Ce n’est pas votre faute, princesse !
— Eh! vivrais -je, si c’était ma faute? reprit -elle avec un geste de fierté superbe. La faute ! c’est la lâcheté des uns, la faiblesse des autres, la mollesse de ceux-ci, la trahison de ceux-là !
. — Hélas ! n’est-çe point l’histoire de toutes les alliances?
— Cependant vous nous avez vus à l’œuvre ! et Damas, enlevé en un tour de main par une poignée de Druses, vous dit assez ce que notre nation aurait pu faire , soutenue et commandée par un homme ! Avec des alliés fidèles, nous aurions combattu jusqu’à la mort ; abandonnés, nous tomberons vile dans lo découragement ; il n’y a plus rien à faire avec l’Egypte , et sans l’Égypte rien n’est possible. Vous voyez si notre position est grave. Les tribus sont défiantes de leur nature ; un revers les aigrit promptement : elles deviendront hostiles' les unes aux autres et tourneront contre elles -mêmes les armes dont elles ne peuvent point se servir contre l’ennemi. Nous allons nous faire la guerre de coiline à vallée, de plaine à montagne, tour à tour attaqués par les Égyptiens et les Turks, et nous déchirant entre nous. Les Turks se vengeront des Égyptiens en redoublant nos avanies et nos impôts; les Égyptiens se vengeront des Turks en nous rançonnant et çn nous pillant sans mesure î Que Dieu qui nous entend me fasse mentir ! mais je vous dis en vérité que nous venons de perdre une belle partie et qu’il n’y aura point de revanche !
— Je. n’en sais rien, lui dis-je;. mais ce que je sais, Mirane , c’est que je ne vous ai point fait de faux serments. Quand je. me suis voué à l’indépendance du Liban, j’ai compris que c’était une noble cause, puisqu’il s’agissait de la liberté d’un peuple; une belle cause, puisque c’était la vôtre 1 Rien n’est changé pour moi.... Je ne regarde ni de côté ni en arrière..», ce que vous ferez, je le ferai.... où vous irez, j’irai! »
Elle me regarda une minute sans me répondre.
« Advienne que pourra! lui dis-je encore; je n’abandonnerai jamais le drapeau vert tant qu’il flottera sur votre tête! »
Mirane arrêta brusquement son cheval ; son sein palpitait, une vive rougeur colorait ses joues ; on devinait, rien
qu’a voir le frémissement de sa lèvre , je ne sais quelle exaltation mêlée d’orgueil.... -
« Oh ! dit-elle, en passant deux fois sa main fine dans la longue crinière argentée, voilà des mots qui consolent. Je suis heureuse de vous entendre..., heureuse de vous croire ! »