XXVI II
Cependant nous apercevions au loin , dans la pourpre ardente du couchant, un amas colossal de ruines : temples, palais, murailles superbes, projetant leur grande ombre allongée sur la plaine égale.
« C’est Baalbeck, me dit Mirane, Tancienne Héliopolis, la ville du soleil. Jadis on y logeait les dieux, mais je ne sais si ses restes pourront maintenant abriter deux pauvres voyageurs ; peut-être trouverons-nous un gîte dans quelque hutte à ses pieds. »
Les Métualis, qui habitent autour de ces ruines, vivent pauvres, presque misérables, au sein d’une nature généreuse jusqu’à la prodigalité. Il leur suffit de remuer du pied ce sol fécond qui, pour chaque grain, leur rendra cent épis. C’est une peine qu’ils ne daignent point toujours se donner.. Jamais l’homme n'a fait si peu où la nature a fait tant. Mirane, cependant, ne se trompait point, et, tout près des ruines , au bord du ruisseau qui les arrose , nous aperçûmes une cabane de paysan qui s’ouvrit pour nous. Je n’ai jamais rencontré un dénûinent plus profond : quelques vases grossiers, une natte en lambeaux, un divan délabré, et dans un coin quelques instruments d’une agriculture primitive : c’était tout !
Le paysan était us homme d’une quarantaine d’années, qui vivait seul.
« Je n’ai rien, nous. dit- 1 - il, mais nous partagerons : la moitié vaut mieux que le. tout ! Je me crojrai riche en vous donnant quelque chose, si peu que ce soit! »
Et, en effet, c’était peu ! une galette de maïs, quelques figues, des dattes *e l’eau fraîche et du café.
Nous remerciâmes cette pauvreté généreuse, et je jetai à Mirane un regard où sans doute elle vit trop de compassion, car elle me dit ;
« C’est ici surtout qu’il ne faut point juger sur l’apparence. Tout est relatif en ce monde, et l’on ne sait jamais où est le bonheur ! Les piastres né semblent point abonder chez notre hôte ; mais il n’y a peut-être personne au monde qui sache mieux s’en passer : il a peu, mais ce peu lui suffit, et, parce qu’il ne sent pas le désir, il ne sent pas non plus la privation. Sa maison est petite, mais il n’y reste pas, et autour, la campagne est si grande ! Son toit tombe en ruine; mais, à travers les fentes il voit passer lù-haut les étoiles dans le ciel ! il est seul; mais il n’a peut-être jamais été deux! son festin est modeste; qu’importe, s’il est plus grand que sa faim !.. ; N’entendez-vous pas la bouilloire du café, qui chante dans un coin? elle va lui verser la joie : déjà son tchibouque est allumé, et, avec le hatchich, prudemment mêlé au kourani de latakié, il va respirer des rêves! Ce n’est pas là, sans doute, un sort digne d’envie, mais peut-être ne mérite-t-il pas non plus tant de pitié. Voyez plutôt dans quelle béate extase il semble maintenant plongé : nous n’existons pas pour lui ; cet univers a disparu, et son âme plane dans des sphères radieuses,... Quel dommage, ajouta-t-elle eu riant, s’il fallait le réveiller pour visiter les ruines !
— Aussi, repris-je, il vaut mieux les voir seuls. »
Nous sortîmes. La lune inondait la campagne de ses molles clartés : c’était une de ces nuits sereines de l’Orient, qui ont plus de lumière que nos jours si pâles - y on eût dit que lés étoiles se touchaient , tant leurs groupes étaient nombreux et serrés.... c’est à peine si, derrière elles, on
apercevait le ciel, comme une petite moucheture bleue qui percerait une voûte d’or.
Baalbeck est aujourd’hui la plus belle ruine du monde.
Il n ? a peut-être ni l'étendue de Palnugo ni la majesté de Thèbes aux cent portes ; mais il «St mieux conservé que la première de ces villes, et il a sur la seconde l’avantage d’appartenir à un art plus parlait.
Les ruines de BaalbeGk vous écrasent de leur masse. Le premier moment est toujours donné à une stupeur muette.
Le bras des Cÿclopes n’a jamais soulevé de blocs plus formidables.
De l’ancienne ville, il ne reste plus que les débris de deux temples et d’un palais. C’est peu ; et c’est assez, cependant, pour donner une juste idée de la splendeur et de la puissance des civilisations antiques.
Le plus grand de ces temples était consacré aux dieux (T Héliopolis. On ne les désignait pas plus particulièrement; libre à chacun de reprendre son bieni où il le trouvait. Ces dieux anonymes n’ont pas protégé"deurs autels. Leur temple s’est écroulé : il n’en reste-plus que quelques rangées de colonnes isolées, que rien ne relie entre elles et qui ne se rattachent à rien ; mais leur seul aspect a je ne sais quoi d’imposant qui vous étonne d’abord et vous jette dans des calculs de grandeurs extravagantes; c’est un portique qui s’ouvre sur l’infini! Les prêtres n’étaient pas 'moins bien partagés que leurs dieux le palais valait le * temple. Ni les tremblements de terre, ni les Arabes, ni les Turks, n’ont pu renverser ses fortes murailles. Elles ont chance à présent de durer jusqu’à la fin du monde. Elles ne tomberont qu’au second coup de trompette du jugement • dernier. Ces murs sont restés presque intacts. Par places, de grands fragments ont glissé jusqu’à terre ; des colonnes sont tombées entières : la chute ne les a ni brisées ni démolies; on peut mesurer leur longueur gisante sur le sol. Les architraves, jetées d’un chapiteau à l’autre et formées d’un 6eul bloc, révèlent toute la puissance de levier de cette
main antique, qui ne demandait qu’un point d’appui pour déplacer le monde.
La terre, tout autour des temples, est jonchée de leurs vastes débris. On dirait une carrière éyentrée , dont les blocs gigantesques seraient des chapiteaux, des plinthes et des corrîîches. .
Ces spectacles semblaient impressionner vivement l’âme de. Miraue ; c’était une distraction utile à ses préoccupations douloureuses. Tout ce que nous voyions, je le lui expliquais de mon mieux, m’efforçant ainsi de l’arracher à ses pensées tristes. Je voulais que Baalbeck. lui fit oublier * Damas.
Nous nous éloignâmes, pour mieux saisir à distance l’ensemble des ruines. Peu à peu les détails disparureift à nos yeux; nous n’apercevions plus que la masse immense, où l’on distinguait seulement des colonnes éclairées comme en plein jour, à leur sommet, et dont la base était plongée dans l’obscurité la plus profonde : elles semblaient émerger de l’ombr^ et jaillir en pleine lumière. Le rayon bleuâtre de la lune qui se jouait autour de leurs chapiteaux les couronnait d’une auréole fantastique, qui- baignait et pénétrait la pierre spongieuse et molle. Ainsi détachées en vives silhouettes sur le fond sombre des temples, par cette nuit sereine, au milieu du calme de cette solitude, elles attiraient et retenaient le regard sur leur cime étincelante, comme si elles eussent illuminé pour nous les secrètes profondeurs du passé !
Comme nous tournions l’éminence sur laquelle les temples sont situés, nous découvrîmes, non loin de nous, des feux de bivouac en assez grand nombre, qui piquaient la plaine de leurs petites lueurs rouges ; des hennissements de chevaux, qui résonnaient comme des trompettes, retentissaient dans le silence. Mais l’éloignement et l’obscurité nous empêchaient de rien voir et de rien entendre davantage.
A travers les pierres et les buissons, je voulus m’avancer
h la découverte ; mais 'Mira ne me fit justement observer v que cette région de la Coclé-Syrie, voisine du désert, est souvent infestée de maraudeurs et de pillards, et que les Arabes-Bédouins, qui dominent autour de Palmyre, prennent d’ordinaire la route de Baalbeck, quand ils veulent s’avancer jusqu’au Liban.
Nous jugeâmes donc plus prudent de rentrer chez notre hôte.
Le lendemain, nous fûmes réveillés .par un rayon de soleil qui nous dansait sur les yeux. La pauvre maison s'épanouissait dans uue- gaieté souriante; tout autour, des fleurs eirtperlées de gouttelettes de rosée lui donnaient leur encens matinal; la chèvre et la brebis, accueillies par une hospitalité confiante et admises dans l’intimité du maître, dont l’affectueuse douceur les captive, bêlaient sur Jes cendres éteintes, ou frappaient le sol de leur pied mutin; les oiseaux du ciel, en chantant, entraient et sortaient librement par les fenêtres sans vitres, et un essaim d’abeilles, qui logeait son palais de miel .et de cire vierge dans un trou du plafond, se suspendait aux poudres et aux solives, grappe bourdonnante et parfumée.
« Vous aviez raison, dis-je à Miranè; avec le bonheur on serait bien ici;
— Avec le bonheur, répondit-elle, on est bien partout. »
„ Nous dûmes nous mettre en route dès le premier matin, pour retraverser de l’est à l’ouest cette plaine de la Sy-rie-Creuse, que nous avions franchie, quelques jours . auparavant, dans la direction contraire.
Nous laissions derrière nous les longues cimes et les âpres sommets de l’Anti-Liban ; en face de nous, le Liban, vers lequel nous marchions, presque blanc sur ses pentes unies, et tout étincelant de la réverbération des feux du matin, émergeait dans la pure lumière, tandis que de flottantes écharpes de vapeur lilas ceignaient ses nobles flancs. J’ai vu de plus hautes montagnes : je n’en ai point vu
LA VIERÇffi DU LIBAN. 233 '
dont les cimps s’arrangeassent en groupes plus harmonieux.
Nos chevaux, dont le merveilleux instinct pressentait déjà le retour désiré, foulaient joyeusement les grandes * herbes fauves et brûlées, d’où les gazelles s’échappaient eu bondissant. - • '
Il n’était point encore dix heures, et la chaleur était déjà cruelle. La montagne, notre prochaine halte, eut semblé voisine à qui n’auraitpas eu l’expérience de cette diaphane atmosphère de l’Orient, à travers laquelle les objets Semblent se rapprocher de vous, tant elle permet au regard d’en embrasserjcomplétement l’ensemble et d’en distingi <v nettement les détails.
« Il fait soif! dit gaiement Mirane.
— Voici de l’eau, lui dis-je.
. — Où cela? demanda-t-elle. •
— Là-bas, à notre gauche. »
Et, à une distance que quelques minutes de galop pouvaient atteindre, je lui montrai l’eau que je voyais.
Toute là plaine était comme inondée de lumière : une vapeur chaude, ardente respiration de la terre entr’ouverte, s’élevait de tons côtés comme un nuage. Un grand silence s’était fait; on eût entendu le bruissement d’un brin d’herbe.
Bientôt les vapeurs semblèrent se replier sur ellesmêmes Qommc une toile qu’on roule, puis e ’es rampèrent un instant sur le sol et disparurent. Puis dans distance, sur la terre aride, sèche et nue, que nous foulions aux pieds, il se forma comme un vaste lac ; je voyais frissonner sous le vent l’azur transparent de ses ondes; il me semblait entendre leur murmure et goûter déjà leur fraîcheur; puis le lac s’agrandissait toujours; des îles errantes, comme l’antique Délos, corbeilles de fleurs et de verdure, sortaient du sein des flots; des palmiers s’élançaient de la rive, et des saules éplorés laissaient retomber dans ses eaux leurs longues feuilles tremblantes et pâles.
Et comme je décrivais à Mirane le spectacle qui se déroulait devant moi :
« Oui, me dit-elle en soupirant, peut-être en effet voyezvous tout cela, et je le vois aussi! mais nous le voyons avec les yeux de notre âme, ou plutôt nous voyons ce qui n’est pas. Ces eaux murmurantes, ces ombres fraîches, ces beaux fruits qui se penchent vers la lèvre altérée, tout cela c’est l’apparence vaine , c’est l’illusion menteuse ? 'c’est le mirage.... ce n’est rien !... Le fils de l’Occident peut se laisser prendre à ces brillantes erreurs; elles ne doivent pas tromper la fille des déserts. A mesure que nous marcherons vers elles, elles s’éloigneront de nous. »
Nous lançâmes nos chevaux au galop; les eaux continuèrent à frissonner, les ombres à frémir, les arbres h ondoyer devant nous, mais sans que jamais nous pussions abréger cette distance mobile, comme si avec nous l’espace lui-même eût couru!
Enfin nous trouvâmes ùn peu d’ombre derrière le tombeau d’un santon turk*. Ce tombeau, aussi grossier que tous les autres échantillons de l’architecture ottomane que l’on peut rencontrer en Asie, était formé de débris arrachés à des monuments de tous les styles et de toutes les époques. Les Turks se servent sans façon d’une statue comine pierre de taille, et ils bâtiraient volontiers une caserne avec ce qui nous reste de Praxitèle et de Phidias. Ce tombeau n’était point entretenu avec un soin très-jaloux par la piété musulmane : ça et là, des ruines que personne ne relevait jonchaient déjà le sol. Un fragment de marbre nous frappa : c’était une sculpture délicieuse , une tête de jeune femme, et un sein qu’on eût dit moulé sur la coupe de Vénus. La femme avait dû être charmante, et ses beaux traits avaient une expression de mélancolie qui indiquait déjà une époque où l’art penchait vers la décadence, quand déjà le ciseau païen ne donnait plus à ses types l’olym-
1 Sorte de moine musulman.
pienne sérénité des dieux. Mirane regarda longtemps cette belle tête qui la rendit rêveuse ; puis , sur une pierre eôté, elle vit deux lignes d’une -écriture qui lui était inconnue. t , •
C’était une inscription grecque. Elle me pria de la traduire pour elle, -et je lus :
Aglaé de Naxos, cueillie dans sa fleur;
Elle vécut cachée et mourut inconnue.
« Vous le voyez, dit-elle en courbant là tête, c’est toujours l’antique condamnation de la femme qui reparaît.... Me serais-je donc trompée? J’ai voulu le bien.,., j’ai peutêtre fait le mal , et c’est pour cela que Dieu n’a pas béni mon œuvre ! Ai -je eu tort? soyez mon juge ! •
— Non! lui dis-je, vous ne vous êtes pas trompée.... C’est au contraire, ma foi ferme et sincère, qué vous êtes dans le juste et dans le vrai. Mais l’Asie, si poétique d’ailleurs et si belle, n’a jamais pu s’affranchir complètement de cette honte de l’esclavage féminin. L’antiquité l’a légué aux temps modernes. Vous, Mirane, vous avez voulu faire le bien pour le mal , et rendre la liberté à ceux qui vous tenaient asservie ! C’était noble et grand ! Le destin vous a trahie, mais je ne mesuré pasle mérite au succès; et pour moi, puisque vous invoquez mon jugement, je vous loue de ce que vous avez voulu faire!
— Merci! me dit-elle avec cette grâce naïve qui avait en elle un charme presqué irrésistible; je n’avais jamais entendu parler ainsi, et vos paroles me vont jusqu’à l’âme.
— C’est, lui répondis-je, que je n’appartiens point à votre Orient; je suis d’une race qui a toujours su faire une place et donner un rang à la femme, à côté de l’homme, et parfois même au-dessus de lui. Chez nous si la femme n’agit pas, elle dirige ; si elle ne commande point , elle inspire! Aussi, quand nos premiers poètes ont voulu célébrer dignement celte compagne de l’homme, ils nous Vont montrée dans l’azur éthéré, les pieds sur la lune et le
front couronne d’étoiles : c’est qu’en effet nous avons toujours cru qu’il y avait en elle quelque chose de divin et qu’elle était plus près que nous du ciel.
— Telle n’est point la pensée de l’Orient, dit Mirane avec uu sourire doux et triste; mais je suis heureuse de voir que c’est du moins la pensée de quelqu’un ! »
Ainsi nous allions causant de mille choses sérieuses et graves; on n’eut pas dit une jeune fille et tin homme encore jeune, livrés à eux-mêmes dans la plus grande liberté qui ait jamais été Laissée à deux créatures humaines , depuis les jours bénis où,, la main dans la main, Ève et Adam se promenaient dans leur innocence sous les arbres du Paradis ; avant d’avoir rencontré le serpent. Mais par qui donc la pudeur d’une femme est-elle mieux gardée que par l’homme qui l’aime ? Nous échangions nos âmes, nous pénétrant l’un, et l’autre, et apprenant h chaque moment h nous connaître davantage. . • - -
11 ne nous fallut guère moins que la journée pour traverser la plaine; la nuit, qui tombe si rapkje sous ces latitudes, nous surprit comme nous entrions dans la montagne. C’était la partie du Liban que Mirane connaissait le moins : plus d’une fois elle hésita sur son chemin. Pour moi, je ne la connaissais pas du tout, et je n’étais capable que de l’égarer, et non de la guider.
Nous marchions en silence, lentement èt avec précaution cherchant à retrouver notre route entre mille sentiers qui se croisent. . .
Tout à coup, deux hommes à cheval, masqués jusque-là par un pli de terrain, se jetèrent au-devant de nous comme pour nous barrer le passage. Je portai machinalement la main à mes armes, en me jetant en avant pour couvrir Mirane; mais, à .un cri que ces hommes avaient poussé, douze ou quinze cavaliers, que l’on eût dit sortis de terre, nous enveloppèrent de toutes parts. Il était aussi impossible de fuir qu’inutile de combattre. Nous ne fûmes du reste l’objet d’aucune violence, et l’on ne nous prit même pas nos armes. Celui qui semblait être le chef de la troupe nous fit signe de le suivre.
a Ce sont, je crois, ceux que nous avons aperçus hier à Baalbeck, » me dit Mirane à voix basse en se penchant vers mo .
Nous arrivâmes bientôt à la porte de leur camp.
Placé à mi-côte, au point d’intersection de deux vallées, ce camp, naturellement fortifié par la disposition des lieux, commandait quatre routes qui venaient y aboutir. On no pouvait passer de la plaine h la montagne, ou de la montagne h la plaine, sans le rencontrer sur son chemin.
A l’entrée du camp, où deux Arabes-Bédouins à demi * nus dépeçaient le èorps blanc d’un jeune chameau, on nous fit mettre pied ù terre, et quatre hommes qui, comme nous, étaient descendus de leurs chevaux, nous conduisirent vers le chef.
Son pavillon était placé au centre du camp, et pour y arriver il fallait traverser une longue rangée de pauvres tentes d’étoffe grossière et rude, noire et rayée de blanc, disposées du reste avec une symétrie parfaite et de façon à former sur le sable d’ingénieuses figures. Au milieu de cette ville de toile qu’un coup de vent eût enlevée, on avait ménagé des rues aux courbes gracieuses : des nopals épineux lui servaient d’ouvrages avancés, un térébinthe l’abritait, et quelques palmiers s’élançaient entre lès tentes, comme la llèche aiguë d’un minaret; un ruisseau, échappé du rocher voisin , la réjouissait de son frais murmure, et dans de vastes espaces, çà et là ménagés comme les places d’une cité, les chevaux, soigneusement enveloppés de couvertures et réunis par petits groupes de quatre ou cinq, mangeaient bruyamment l'avoine et le dourah, dans des sacs de cuir attachés à leur tête.
La tente du chef était plus grande, mais aussi simple que les autres; elle n’avait à l’intérieur d’autre décoration que des armes assez belles , suspendues aux piliers, et un magnifique tapis de peau de tigre, recouvrant le divan sur lequel il était à demi couché.
]1 se souleva sur son coude en nous voyant entrer.
« Qu’est-ce,? » demanda-t-il négligemment aux hommes qui nous accompagnaient.
Mais au lieu d’écouter leur réponse, il bondit de son
. LA VlEIiGE DU LIBAN.
• siège, s’élança vers nous, et posant une main sur le bras de Mirane, qu’il regardait en faee :
« Je savais bien, lui dit-il, que nous nous reverrions, mais je ne croyais pas que ce lût sitôt. »
Mirane fît deux pas en arrière eu s’écriant :
« Djébel-Aga! " .
. — Lui-même 1 reprit l'aga, et il est vraiment ilatté que tu aies bien voulu lui rendre sa visite! »
Nous nous reconnûmes tous les trois : c’était bien l’hête de l’émir; seü visage avait encore bruni dans son voyage au désert; mais sa physionomie avait toujours sa même expression d’astuce et de cruauté ; une sorte de titillation nerveuse faisait frémir les poils de sa moustache- clairsemée, et un sourire méchant errait sur ses lèvres minces, qui laissaient voir en s’entr’ ouvrant ses dents aiguës, lines * et séparées. ■ ' ■
« D’où venez-vous donc et où allez-vous? demanda-t-il en nous enveloppant d,’un regard soupçonneux.
— Nous venons d’Aïn-Keri, répondit Mirane, et nous allons à Eden; celui-ci est mon frère; tu sais tout.
. — Je ne savais pas, reprit-il, que la belle Mirane eût
un frère on ne me l’avait pas dit chez l’émir...; Mais
d’où vient que tu parles pour lui? continua-t-il en lixant sur moi un œil déliant ; pourquoi n’est-ce pas lui qui m’a répondu ?
— Parce que, lui dis-je, ce n.’est pas à moi que tu faisais la question.
— Tu crois! * reprit-il en fermant à demi sa paupière Puis, sé retournant vers Mirane : « Qu’allez-vpus donc faire ù Éden? C’est le pays des Maronites, ennemis de Dieu et du prophète ! »
Et il porta la main h son turban.
« Nous allons voir nos parents, qui demeurent tout près de là, dit Mirane.
— Eh bien, reprit-il, nous ferons route ensemble; le pays n’est pas sûr, je vous escorterai, Il pourrait arriver
LA VltiRG'fc DU LIBAN.
malheür à deux hadjis ‘ voyageant seuls, et je ne m’en consolerais pas, ajouta-t-il en souriant à Mirane d’un air qû’il crut aimable.
— Merçj pour cette bonté, et que Dieu te le rende! dit la jeune fille; mais, vraiment, nous ne demandons pas • tant! Fais-nous seulement rendre nos chevaux,- que tes gens nous ont pris indûment., et laîsse-iious pa-rtir.
— Ah! reprit Djébef, j’ai reçu chez ton oncle, lemir du Liban , une „trop magnifique hospitalité pour ne pfis essayer de te la fendre de mon mieux.;..
■ — L’hospitalité ne s’impose pas , reprit Mirane, ou le bienfait devient une injure.... laisse-nous partir!
— Tu as tort d’ifrsisler, reprit l’aga en jetant un regard clair et froid à sa belle captive, et c’est dans ton intérêt que je te" le refuse. Les routes sont peu sures, et ton frère, continua-t-il en soulignant le mot de la voix, n’est pas Capable de te défendre. T.. »
Mirane fit un geste indigné, et ouvrit la bouche pour répondre. ' •
« Tu le vois bien, dit l’aga, puisqu’il n’a pu t’empêcher d’êtrè prise! -< ' -
— Ils étaient quinze !
. -— Demain ils seront trente ! répliqua-t-il avec une extrême vivacité. C’est ce que je te disais tout à l’heure : ici des embûches, là des attaqués à main armée, des dangers s partout! Depuis que mes tigres sont déchaînés, ajouta-t-il en caressant sa moustache avec un sourire cruel , je me charge moi-même de garder les voyageurs; autrement, je ne répondrais de rien. Mais avec moi, vous n’avez plus à eraindre ! Ma protection vous couvre! »
Et, comme Mirane me réprima point un mouvement d’ennui et de contrariété :
« Djébel-Aga n’est point un barbare, lui dit-il; les femmes de notre harem vont t’accueillir avec les égards