Jacob
. - 3, Abraham.
dîmes Frapper violemment ap portes extérieures. Puis la cour s’emplit de bruit et de tumulte ; la plus jeune fille dë l’émir courut à la fenêtre, et revint bientôt à nous en frap* pant l’une dans l’autre ses deux petites mains.... « Père, disait-elle, quel bonheur! c’est la princesse Mirane.... »
Achmèt fronça le sourcil en regardant ses hôtes. Mais déjà des pas légers et rapides, que parfois couvraient d’autres, pas plus pesants, retentissaient sur les marches sonores du grand escalier de bois. Laporte du sélamik 1 s’ouvrit brusquement , et je vis entrer celle dont le doux regard devait prendre mon âme et toute ma vie.
1. La plus grande pièce de la maison, où l’on reçoit et où l’on traite les hôtes.
La princesse, puisqu’on lui donnait ce titre, la princesse Mirane s’arrêta un moment sur le seuil. La nuit venait, et la salle était assez pauvrement éclairée par deux lampes suspendues au plafond, qui répandaient plus de fumée que de lumière. Mais un jet capricieux tomba sur son visage, qui resplendit dans l’ombre, comme si lui-même eût éclairé lés ténèbres. J’eus comme un rapide éblouissement. Mirane était -à mes yeux une vision d’un autre monde. Elle paraissait extrêmeînent jeune; ses traits n’accusaient pas vingt ans. Son costume oriental, si habile à faire ressortir la majestueuse et poétique beauté de la femme, n’était ni celui des Druses ni celui des Maronites ; c’était plutôt un mélange du turk et de l’arabe, combinés par une fantaisie charmante. Au lieu de porter, comme la plupart des femmes du Liban, la corne d’or ou d’argent sur le front, elle jetait par-dessus le tarbousch ou calotte de drap rouge, ce voile aux vives couleurs , que les Arabes nomment kouffieh, et qui, retenu aux tempes par un cordon de laine pourpre, flottait autour Me sa tête et retombait en plis harmonieux sur ses épaules; sa turique courte, entr’ouverte; ne cachait point la veste de drap fin brodée d’or, qui se fermait à demi sur une chemise de soie. Ses larges pantalons , arrêtés h la. cheville , laissaient voir ' non pas la .babouche traînante et paresseuse des Ka-
dînes 1 qui vivent- dans l’indolence du harem, mais la bottine étroite et cambrée des pieds alertes qui veulent marcher.
La jeune femme s’arrêta un instant sur le seuil du sélamik ; puis elle fit quelques pas avec cette démarche élégante et fière à laquelle les poêles jadis reconnaissaient les déesses, et salua à la façon des femmes d’Orient, non point peut-être sans un certain embarras, qui me parut- plein de grâce, en portant la main à sa poitrine et à son front. Achmet, toujours assis, lui rendit le même salut ; les enfants, qui s’étaient jetés à sa rencontre, baisaient ses mains et le bas de son vêtement avec une sorte d’idolâtrie passionnée.
Je me levai.
Lentement elle se tourna vers moi. Nos yeux se rencontrèrent. Après dix ans, monsieur, le souvenir de ce premier regard me trouble encore et rallume les cendres froides de mon cœur. Je n’ai jamais vu de plus beaux yeux : on eût dit deux fleurs noires épanouies sous la neige du front, de belles fleurs vivantes qui auraient eu des rayons pour parfums. Je baissai involontairement la paupière devant ces grands yeux tout chargés des brûlantes effluves de l’Orient. Son visage prit alors une expression souriante qui tempéra doucement leur éclat trop' vif.
Elle tira de son sein Une lettre qu’elle remit au cheikh.
Sa main, que le soleil avait trop souvent regardée, était brunie par un léger hâle, mais elle avait cette forme exquise et parfaite des races prédestinées à la pensée plutôt qu’à . ; l’action. Elle se reliait au poignet par des attaches si moires et si flexibles, qu’elle eût pu se renverser sur le bras. Sa paume, un peu large , se fondait dans l’étreinte, je l’ai su depuis, et, quand on la pressait un peu, semblait couler dans la vôtre ; on eût dit que ses longs doigts lisses, amincis comme des fuseaux d’ivoire , se terminaient par un ongle taillé dans une amande d’agàte rose, tant ils étaient fermes et brillants. . .. , •