‹ La vierge folle: pièce en quatre actesChapitre 26 sur 29 · Scène II DIANE, ARMAURY · texte numérisé non relu

Scène II DIANE, ARMAURY

i mauvaise mine, tu es pâle, tu t'en donnes mon pauvre coeo... je t'en donne du mail

ArmAURT, lui prend les siernei douce menl. — Mon

chéri, peux-tu dire pareille chose! Il fallait bien s'attendre à toutes ces broussailles sur notre chemin. Je les écarterai.

Diane. — Quelle heure est-îlî

Armacbt, tirant u nionire. ^ Mînuit et demi... non une heure. Tu prends ton bainî

Diane. — J'y vais.

Armaury. — Cela* ne te gêne pas que je fume?

Diane. — Au contraire.

Temps.

Armaury. — Demain matin... tout à Tlieure, j'irai trouver Favocat anglais, pour connaître l'étendue de nos droits et les poss...

Diane, l'interrompant. — Non, nou, je ne veux pas!... à aucun prix... je ne veux pas que tu sortes demain. J'ai peur. Promets que tu passeras ta journée entière ici, que tu ne sortiras pas.

Armaury. — Mais, folle, mignon, il n'y a rien à craindre! Je sortirai dès six heures du matin si tu préfères, et je rentrerai à dix.

Diane. — Fais-moi ce plaisir, coco... Obéis... Oui, j'ai peur de Gaston... Qu'est-ce que cela te fait? On nous servira ici... je ne veux même pas que tu descendes à la salle de restaurant. Tu n'es pas bien ici, dans mes bras? (Elle lui passe les bras autour du cou.) Dire que c'est pour conserver ces bras-là que tu te donnes tout ce mal? Tu les aimes? . .

Armaury. — Si je les aime!... Ce corps-là, cette chair de fleur, c'est toute ma récompense, tout mon but! Ah! ta joyeuse. impudioité, et cette espèce de candeur douce d'enfant, sans notion de soi-même... (Il la prend sur ses genoux.) Quelle fiaîcheur quc ton amour! Quel jeune camarade! J'ai tellement peur de te désillusionner, Diane ! Tu te faisais peut-être une toute autre idée de l'amour?...

Diane. — Oh! non, mon pauvre Marcel! L'amour, l'amour... je n'en attendais pas tant! ("e.sl un tel prodige!... C'est comme si on était partis sur une petite rivière et puis... on se trouve en plein océan...

Armaury. — N'importe, le mot n'est-il pas plus grand que la chose, mon mignon? La splendeur du mot nous cache le désastre... Ainsi, quand le clairon résonne, il fait se dresser devant nous tout de suite l'idée de la victoire et pas celle de la défaite... et pourtant, au bout, au bout, qu'est-ce qu'il y a?

Diane. — Mon chéri, nous sommes deux pauvres petits cocos; on ne nous fera pas de mal, et nous vaincrons.

Armaury. — Oui, oui, il faut vaincre! Ce serait trop bête !... Ah ! on va voir, on va voir !... Dans deux jours, nous commençons par déguerpir en Ecosse, on bien veux-tu aller à Liverpool! Ce n'est pas mal Liverpool, autant qu'il me souvient...

Diane. — A quoi bon changer? S^'ils doivent nous suivre, si on nous traique, que ce soit dans cette chambre, ou que ce soit ailleurs!... On est très bien, dans cet hôtel; il y a une tapisserie bleue, il y a toi, il y a moi... Que cela dure encore un bout de temps... c'est tout ce que je demande.

Armaury. — Oh î Dianette, je n'aime pas ce genre de phrases... Et puis, tu les dis avec un petit sourire triste...

Diane. — Moi! allons donc!... Tu te contredis... Marcel, regarde-moi bien dans les yeux. Je ne suis pas une triste, je suis heureuse, je suis contente, je suis radieuse; jamais tu ne verras la plus petite laiTue dans mes yeux; il n'y a que de la reconnaissance infinie pour tout ce que tu fais, et du grand bonheur très doux... Mais qnVst-ce que tu veux, cela n'empêche pas de constater en souriant que rien ne va, et je n'en suis pas plus triste i^our ça... Ce n'est pas moi qui suis triste, c'est toi, je te ferai remarquer.

Armaury. — Tiens, tu me fais hausser les épaules !

Je suis si confiant, au fond, dans notre avenir. La mise est sûre.

Diane. — Alors, pourquoi cette belle moue et ces quatre plis sur le front?

Armaury — Aucun rapport... Je suis furieux, oui, mais pour quelque chose de bien plus grave... Je suis . furieux, parce que le portier, hier, m'a pris pour ton père.

Diane. — Ça t'a vexé? D'abord, nous sommes en Angleterre; c'est par pudeur...

Armaury. — Tu crois?... J'aime mieux le supposer.

Diane. — Ce sont des idées d'une heure du matin ! Je prends vite mon bain et on se couche... Marcel! c'est notre huitième nuit seulement?

Armaury. — Dépêche-toi. Il ne faut pas la laisser passer !...

Klle va dans la salle de bains. On entend ouvrir les robinets. Klle chante. Pendant ce temps, Marcel s'appuie sur la table, prend une cigarette et met la tête dans ses mains. On voit Diane jeter des petits coups d'œil, tout en continuant de chanter, et. puis, elle s'approche très doucement par derrière Marcel.

Diane. — Tu souffres?

Armaury. — Mais non.

Diane, un genou sur la chaise longue. — Mais tu ne

souffres pas parce que tu as revu ta femme, tu me le jures?

Armaury. — Ah ! je te le jure bien ! Il n'y a que Dianette sur la terre... Je te veux, unique!... et je veux ton bonheur, avec une rage, une ardeur... qui me rendraient hargneux et détestable pour tout le reste du monde!

Diane. — Bien.

Armaury. — Dianette, tu m'aimeras toujours?

Dianette, tu ne m'échapperas pas?...

Diane. — Jamais, mon grand bien-aimé !...

Armaury. — Sait-on, avec ces enfants... car tu es une enfant! Ça m'est égal, comprends-tu, de renoncer à tout pour toi, pourvu que tu me restes.

Diane. — Comment peux-tu garder encore un doute?

Armaury. — Parce que la jeunesse est un perpétuel mensonge... Les enfants mentent... ils ne savent même pas quelquefois qu'ils mentent. Tout est mensonge chez eux. Leur charme... leur sincérité... illusion!

Diane. — Tu vois, tu m'en veux, au fond, tu m'en veux...

Armaury. — Non, petite brute. C'est une fureur é'ifoïste qui me fait parler! Sans quoi... je fais J[)on marché de ma douleur, de mes ennuis. Vn feu de paille, un feu de joie... de joie!... AIIoils, bon! qu'est-ce qu'il y a maintenant? Tu pleures, Dianette? J'ai commis le crime de te faire pleurer!

Diane. — Mais non, mon chou, mais non!...

Armaury. — Ah ! ce sont de bien gi*andes émo- <ions pour toi, et de bien grandes complications aussi, Dianette... Je suis un imbécile; je devrais être plus simple. Pourquoi pleures-tu, dis? Parle?... Qu'as-tu?...

Diane. — Àfon chou, pardonne-moi.

Armaury. -- Tu avais dit: « Pas une larme dans mes yeux, pas une larme. »

Dtank. -- Oh! eVst pas des larmes, ça!

Armaury. — Mais tu serais bien embarrassée de dire ce que c'est?... (S'agenouille.) Mon amour adoré, n'aie pas peur, n'aie pas de mauvais pressentiments, surtout.

Diane. — Je n'ai pas de mauvais pressentiments.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Ce fou de Gaston, seulement f... J'ai peur qu'on te fa.^se du mal.

Abmaur? . — Il n'y a aucun danger.

Diane. — Et puis, moi aussi, je voudrais tant ne pas te proeurer de peine, et e'est ce petit bout que je suis qui est cause de tout. Autrement, pour moimême, j'ignore ce que c'est que la peurî... Tiens, quand j'ai cru que tout était fini, quand on a tout découvert chez moi, qu'on allait m'envoyer au couvent, eh bien, j'étais décidée à mourir ! Un soir de ces huit jours-là, je m'en souviens... il y avait dans le cabinet de toilette qui donne dans ma chambre, une lumière, une bougie, parce que je n'ai jamais pu dormir sans lumière... (SMnterrompant,) Au fait, où Lucy a-t-elle mis la veilleuse préparée?

Armaury. — Là, sur la cheminée... Qu'est-ce que tu disais d'effroyable, mon petit?

Diane. — Je disais qu'ui^ soir, en décoiffant ces cheveux qu'on avait voulu me couper, je les ai laissés flotter sur la bougie... je me rappelle, je les balançais comme ça«.. et je me disais: « Allons-y, Dianette! » L'horreur même d'être brûlée vive ne m'épouvantait pas. Un petit bout s'est mis à grésiller. D'un mouvement instinctif de la main je l'ai tlteint... mais au fond, ce soir-là, il s'en est fallu de pas grand'chose !...

Armaury, lui prend la main. — C'est l'anéantissement de l'amour, ce goût de l'anéantissement auquel il faut .savoir résister. Puis, tu n'as pas vingt ans. n n'y a que les vieux qui ont peur de mourir... La jeunesse fait bon marché de la vie... Ton frère luimême, qui n'est pas un troublé, répète tout le temps: « Aller se faire casser la tête en Afrique... » La moindre midinette en mal d'amour allume si facilement un réchaud! On fait bon marehé de la vie parce qu'on n'en connaît pas le prix ; mais plus tard, tu verras comme on apprécie âprement la valeur de cous les instants. Il semble que toutes les minutes, on vous les vole.

Diane, se lève. — Ce n'est pas une question d'âge. Si on a connu à vingt ans ce qu'il y a de plus beau dans l'existence, le reste vaut-il la peine d'être vécu?

(Elle prend la veilleuse.) si OU a brûlé toute l'huile,

comme me le disait l'abbé Roux, la veille de notre fuite...

Armaury. — Quoi?

Diane. — Oui, il me citait la parabole de l'Evangile; le banquet des vierges folles et des vierges sages... tu sais?

Elle craque une allumette.

Armaury. — Oh ! TEvangile et moL,.

Diane. — Si, tu sais: (Elle cherche dans son souvenir.)

les vierges folles qui ont usé imprudemment toute l'huile de leur lampe, et qui, pour cela, ne seront pas invitées au banquet et ne verront pas la face de

l'époux... (Elle allume la veilleuse.) Et puis, ça finit par

une phrase terrible: « Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure... »

Elle souffle rallumette. Silence.

Armaury, nant. — Eh bien, j'espère que nous avons une conversation excitante! S'il n'était pas si tard dans la nuit, je nous ferais monter un souper avec des boissons voluptueuses pour nous dégourdir... (Il l'embrasse, l'étreint.) Va, Tua chère beauté, tu peux t'en rapporter à moi... Je suis ton gardien robuste et vigilant.

On frappe à la porte.

Diane. — Tiens! A cette heure-ci... qu'est-ce que ça peut bien être?

Armaury. — Je vais voir, (il va à la porte. Elle- ^m

le retenir.) Qui est là?

Le Portier, à travers la porte. — Une lettre. Armaury. — Une lettre à une heure. du matin.!

(Il ouvre. Le portier entre, remettant une -lettre.) Do-lft

part de qui?

Le Portier. — Une dame.

Marcel ouvre la lettre, il la lit à voix- basse.

Diane. — Qu'est-ce que c'est, chéri?

Armaury. — Attends... (Au portier.) Voulez-vous attendre la réponse dans le couloir, s'il vous plaît? Le Portier. — Bien, monsieur.

Marcel referme la porte.

Diane. — C'est grave?

Armaury, ii Ht tout haut — Il faut absolument que je te parle à Vinstant. Un grand danger te menace,..

Diane. — C'est d'elle!...

Armaury. — Je te conjure, en tout cas, de ne pas sortir de ta chambre, de ne pas même traverser un couloir. Reçois-moi une. seconde, une secoiïde seulement, il faut que je te mette au courant... Ne vois dans cette lettre aucun subterfuge... C'est très grave,..

Il lui tend la lettre.

' Diane. — C'est très grave... Tu vois, j'en avais le pressentiment... Un danger!... Pour qu'elle écrive ainsi, c'est ta vie qui doit être en jeu. Aviiis-je assez raison de vouloir que tu restes enfermé... Reçois-la vite, je vais entrer dans ma chambre.

Armaury. — Mais non, mon enfant; pourquoi la recevoir et pourquoi s'émouvoir comme tu le fais? Billevesées tout ça, chimères de femme!... Il n'y a rien à craindre.

Diane. — Oh ! les femmes ont un sentiment du danger que les hommes n'ont pas... (Elle reprend la lettre.)

Il n'y a qu'à voir l'écriture de cette lettre. Reçois-la^ je t'en supplie, je t'en supplie... il faut savoir...

Armaury. — E2h bien, je vais descendre...

Diane, revient à lui. — Ça, jamais ! Je te jure bien que tu ne sortiras pas d'ici... Non, non... ce que demande ta femme est parfaitement légitime. Je sais bien, va, que des époux comme vous sont destinés à se rencontrer, c'est fatal... Le tout pour moi est d'être sûre de ta volonté et je n'ai plus peur... Un danger est dans l'air, qu'il faut conjurer à tout prix. Qu'est-ce que les convenances peuvent bien faire làdedans, grand Dieu! Nous n'en sommes plus là!... Elle a parfaitement bien fait de venir... il faut savoir !... N'y mets pas d'amour-propre, Marcel, je t'en supplie, à mon tour. (Elle ouvre la porte.) Dites à cette dame qu'elle peut venir, qu'on l'attend...

Elle referme la porte.

Armaury. — Allons, voyons donc... ma gosse, regarde-moi sourire... fillette!... Nous sommes bien plus forts et bien plus malins qu'ils ne croient! Tout ça, des paroles, des menaces, des enfantillages, Dianette.

Diane. — Je ne vis plus, mon petit coco... (Elle soupire.) Ëh bien, je vais aller très sagement dans ma chambre, je n'écouterai même pas... Je vais me coucher... attendre, sans penser...

Armaury. — Une seconde, alors, une seconde seulement...

Diane. — Et surtout, ne va pas, toi; bêtement, faire une imprudence quelconque. Est-ce qu'on sait? Les hommes mettent des questions d^amour-propre dans un tas de choses... Promets-moi qile tu feras comme elle le dit... que tu ne sortiras pas d'ici.

Armaury. — Je le jure... à condition- que tu ne

fasses pas cette figure désolée... Souris, aie confiance en moi.

Diane, elle prend la veilleuse sur la table. — Ah! leS veilleuses, Marcel! (A ce moment, on frappe à la porte.)

Déjà! C'est elle! Comment a-t-elle pu monter aussi rapidement !...

Armauby, allant à la porte. — Elle était peut-être dans le couloir.

Diane. — C'est égal, assure-toi que c'est elle.

ArMAUUY, allant à la porte sans l'ouvrir. — Qui est làf (On entend une voix qui dit: c Moi, Fannyl ») Bien.

Il va à Diane qui tient la veilleuse à la main. Il Tembrasse passionnément, tendrement sur l'épaule nue

Diane. — Oh! prends garde!

Armattky. — Pourquoi T

Diane, elle montre la veilleuse. — J'ai eu peur... j'ai cru que tu allais l'éteindre...

Puis elle va à la porte lentement, en emportant la veilleuse. Elle lui sourit encore sur le seuil de la chambre en protégeant la flamme de la main droite, — dans un souffle : « Je t'aime I... » Elle entre. Quand elle est entrée, Marcel jette un coup d'ceil sur la pièce, met un peu d'ordre, pousse le rideau de la salle de bain. Il va à la porte et ouvre.

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