Scène III
ARMAURY, FANNY
FaNNY, entrant à peine, une mousseline sur la tète
inclinée. — Je te demande pardon, c'était nécessaire. Ta vie est en dang:er. Ne traverse même pas ce couloir... 11 faut que tu saches ce qui se trame.
Armaury. — Comment es-tu ici?
Fanny. — J'ai loué une chambre au même étage <\\\e toi... Pour cette nuit seulement...
Armaury. — Je ne comprends plus. Que signifie?...
Fanny. — Tu vas comprendre... J'ai surveillé dopuis hier Gaston de Charance, qui étai^ dans un état d'exaltation terrible à la suite de l'explication qui a suivi hier notre rencontre à Greenwich !... J'ai fait surveiller tous ses moindres gestes... Or, il est venu, cet après-midi, à six heures, retenir la chambre 34...
Armaury. — La chambre 34?...
Fanny. — Oui, à deux pas de la tienne... Dès que j'en ai été avertie, je n'ai fait ni une, ni deux, tu comprends!... Je me suis promis de passer la nuit ici, et j'ai bien fait!... Depuis que je suis installée dans ma chambre, je surveille le corridor, j'enti**ouvi'e la porte» de temps en tempe... Je l'ai même heurté une fois; avec ce voile sur la tête il n'a pu me reconnaître!... Que va-t-il faire? Je n'en sais rien! Il joue le monsieur tranquille, l'étranger en smoking, qui fume sa cigarette... il sifflote sur les marches de Tescalier... Ah ! c'est abominable !... Alors, j'ai pensé que tu allais peut-être imprudemment ouvrir une porte... Ah! mon Dieu! Il faut tout prévoir!... Demain matin, tu allais sortir, ton intention était naturellement de sortir d'ici?... Eh bien, il ne faudra pas... il ne faudra pas...
Elle s'arrête. Un temoF.
Armaury. — Ma chère Fanny, je te remercie..
Je comprends ton sentiment, j'en suis touché... Tout ce qui émane de toi e'st pur et délicatement inspiré... MaL<;, par grâce, ne t'occupe pas de ces affaires
qui doivent être réglées entre hommes !... Je te ivoii» dans un état d'énervement qui me prouve encore 11
vivacité de ton amour, (Il se reprend vivement.) du
moins de ton affection pour moi... Mais, ecmfie-moi et laisse-moi aux mains de la fatalité.
Fanny. — Ohl je t'en prie, Marcel!... Pas d'appréciations!... Je ne te demande ni d'approuver ni de désapprouver ce que je fais. Moi-même est-ce que je m'en rends compte!... Comment ai-je la force d'être ici, à côté de votre chambre, — que dis- je? dans votre chambre !... ici, oii pas une femme n'aurait le courage de pénétrer?... Eh bien, j'ai été enlevée, précipitée, comme malgré moi, par une impatience irrésistible, parce qu'il s'agissait de ta vie!... Je suis venue cogner contre cette porte épouvantable... C'est plus fort que moi, la sensation que tu es en danger, que quelqu'un voudrait porter la main sur toi, aller jusqu'au meurtre... j'en tremble des pieds à la tête... Que veux-tu!... J'ai honte de ne pouvoir réagir contre cet instinct, mais c'est conune si tu m'avais appeléa.. J'ai toute ma chair qui bondit... Je ne pei*mettrai pas, je ne permettrai pas qu'on attente à ta vie!... Je te le dis, c'est le cri de toute ma chair!...
Armauby. — Tu m'as averti du danger! Que de femmes s'en seraient remises à la fatalité, comme à un jugement céleste!... tu n'es pas de celles-là... Cependant, je te demande le courage de ne plus penser à moi ! je sais qu'il te faudra du courage... J'éprouverais une trop honteuse tristesse à être protégé par toi, Fanny... Tu dis le cri de la chair? Rappelle-toi alors nos paroles d'hier... je les jugeais fort justes... Nous avions prononcé une séparation nécessaire, tu avais remis toi-même, à une échéance lointaine, le retour souhaité et possible...
Fanny, dans un grand geste désespéré. C^est COm-
mode à dire!... On peut déclarer qu'un amour est frappé à mort, prononcer tous les arrêts que l'on voudra... oui, mais la séparation de la chair ne fe fait pas aussi aisément!... Tu as tué notre amour vivant, d'un coup net, comme on coupe la tête d'une bête; mais regarde, les tronçons s'agitent... la chair remue encore... Non, non, l'amour ne meurt pas comme ça, tout de suite, Marcel... attends encore, attends encore un peu... Dis-toi, pour l'instant, que j'obéis à quelque chose de machinal... C'est nerveux probablement... Oh! du reste, je n'ai pas l'intention de te gêner, je vais passer la nuit éveillée, moitié dans ma chambre, moitié dans le corridor... Mais, demain, j'aurai avec ce garçon une explication et je te jure bien que je saurai lui faire réintégrer Paris et son Saint-Cyr !... A l'heure actuelle, il s'agit simplement de conjurer le coup, de le parer...
(Depuis quelques instants, sans s'en apercevoir, elle joue avec une épingle d*écaille de Diane, que sa main a prise dans les coussins... Ses yeux| tombent sur cette chose qu'elle a entre les doigts... Elle jette brusquement l'épingle
sur le tapis. Silence.) As-tu un verre d'cau, là?... j'ai soif...
Armaury — Oui.
Il va à la table. Quand il a rapporté le verre rempli, et pendant que Fanny boit, il fait habilement disparaître de la main un peignoir qui traînait et le jette dans la salle de bains.
Fanny, voit le geste et dit. — Ne te donne pas la peine, va! Je ne regarde rien!... Depuis que je suis entrée ici, c'est le tapis que je fixe... Je ne sens même pas ce parfum de ven^eine, cette espèce de parfum de verveine qui doit être le sien, qui a rempli toute la pièce...
L'ILLUSTRATION THEATRALE
AKBiAURY^ résolument et comme agacé. — C'est
pourtant au nom de ce seul sentiment-là, Fanny, que je te demande, et pour toi-même, de réintégrer ta chambre... c'est un sentiment profond de décence...
Fanny. — Ah! la décence! qu'est-ce que tu dis là!... Tiens, pose le verre...
Armauky. — Tu as sonmieil, tu es fatiguée..
Fanny. — Mais oui, mais oui, je m'en vais...
Ai- je ta promesse formelle que tu ne sortiras pas d'ici, avant demain midif
Abmaury. — J'ai peur de promettre une lâcheté...
Fanny. — Je t'en prie! laissons les définitions de mots... promets, (Geste de Marcel.) je ne demande pas autre chose...
Armauby. — C'est fait!
Fanny, se lève. — Bien ! Je te tiendrai au courant de la suite, soit par une lettre, soit par une demande dernière d'entrevue...
Armaury. — Parfaitement. Reste dans ta chambre, Fanny... dors tranquille...
Fanny, d'un pas lent, se retire. — Dormir!... (Elle entr'ouyre la porte et la referme aussitôt.) Il faudrait
que je sorte d'ici, l'électricité éteinte... Je vais me glisser sans bruit dans le couloir... Il est nécessaire qu'il ne me rencontre pas ni ne reconnaisse ma silhouette... Je pense d'ailleurs qu'il se sera couché!... Il a dû remettre à demain matin...
Armaury. — Oh! ta sollicitude a sûrement très exagéré... D'abord, dans un hôtel, des scandales de ce genre sont impratiques à réaliser... C'est un enfant d'ailleurs...
Fanny. — Les enfants ! je suis payée maintenant pour savoir jusqu'où ils peuvent aller dans leurs résolutions!... Elles valent les nôtres, et au delà... Eteins, veux-tu... éteins l'électricité... (il ne reste plus
qu'une petite lampe... Fanny ouvre la porte du couloir. C'est une double porte comme les portes d'hôtel moderne. L'une intérieure est en bois, la seconde derrière est capitonnée. Elle a donc poussé la seconde porte, et l'on aperçoit le couloir, au dehors, faiblement éclairé à cette heure tardive. Elle s'avance sut la pointe des pieds et, encapuchonnée de voile, elle écoute.
Fanny, à voix basse.) On marche dans le couloir. (Elle se
rejette en arrière et laisse retomber la porte capitonnée.) Il est
là, il est là, sûrement*.. J'entends quelqu'un qui
marche, j'en étais sûre!... (Elle a reculé jusqu'à Marcel.)
Ah! que j'ai été bête! je n'aurais pas dû ouvrir cette porte... Si c'est lui qui guette, il va se demander pourquoi cette porte vient de s'entr'ouvrir si mystérieusement...
Armaury. — Mais non, rassure-toi, Fanny... C'est quelqu'un de l'hôtel qui passait...
Fanny. — H est là... te dis- je... il guette... Et puis la porté a grincé... quelle maladresse... il faut que je reste ici quelques minutes encore... je ne puis pas sortir...
Armaury. — Eh bien, attends, attends... le temps que tu voudras.
Fanny. — Rentre dans ton appartement. Adieu.
(Il se dirige vers la porte de sa chambre. Tout à coup elle
se redresse.) Eooute !... OU frappe à la porte.;. Tu vois... Qu'est-ce que je disais !... Ah ! le gredin !...
En effet, un imperceptible toc toc, comme un frottement sur le bois a eu lieu. Marcel a un mouvement pour aller fermer la première porte qui est restée ouverte, elle le retient et le repousse. Gïlloque à voix étouffée.
Armaury. — Laisse-moi fermer la porte.
Fanny, à voix basse. — Non! Non! Surtout pas!... C'est sûrement pour voir si on bouge à l'intérieur... Laisse faire. Il n'osera pas entrer! Et s'il ose, tant mieux! Il faut que ce soit moi qu'il trouve... II serait désarçonné de me trouver là.
Armaury. — Je ne veux pasi
Fanny. — Et moi je l'exige... c'est l'instant de l'explication ! Ah ! la canaille !... Rentre, rentre,... pas
toi ici!... pas toi!... (Elle le pousse avec véhémence. Dans l'ombre ils chuchotent et luttent.) Disparais!.., Je le
veux !... Et si je le croise en sortant, tant mieux!... Va donc!... va donc!... Laisse-moi partir seule...
Dans la brève poussée il a obéi. Il s'est glissé dans la chambre de Dianette. Fanny éteint brusquement la dernière lumière et se cache dans le fond de la pièce. Elle attend, anxieuse... Un moment se passe... Tout à coup la porte d'entrée grince doucement et s'entr'ouvre, avec une précaution infime... Gaston de Charance pénètre avec précaution, passe la tète, regarde, puis, n'entendant rien, ne voyant rien, pénètre de quelques pas dans la pièce. Fanny donne brusquement l'électricité. Gaston de Charance sursaute, se retourne et voit Fanny.