‹ La vierge folle: pièce en quatre actesChapitre 8 sur 29 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

LE DUC, LA DUCHESSE, DIANE entre.

Le Duc. — Avance... Je t'avertis que je ne supporterai pas une minute de plus ton attitude... J'exige cei-tains renseignements que ton silence obstiné s'est refusé à avouer. Tu vas me les donner immédiatement... Sois tranquille, nous ne perdrons plus de temps à te reprocher quoi que ce soit... Je n'ai désormais qu'à te poser deux ou trois questions pour m'ételairer sur la situation, et tu vas y répondre... J'ai absolument besoin de savoir si quelqu'un est au courant de votre intrigue. Si vous avez pris un confident quelconque... fût-ce un domestique... j'ai besoin de le connaître.

Diane. — Non, personne.

Le Duc. — Pas même M'"* de Bellines?

Diane. — Non. Ni M""* de Bellines, ni une autre.

Le Duc. — Tu le jures? Personne ne vous a surpris, soupçonnés?

Diane. — Non.

Le Duc. — II est une date aussi que tu dois avoir présente à l'esprit, celle de ta faute. Réponds enfin !... Où et quand a-t-elle eu lieu?

Diane. — A Dinard.

Le Duc. — A Dinard! A quel moment? A notre arrivée?

Diane, après une hésitation. — Qu'est-ce que ça fait?

Le Duc. — Je te prie de ne pas me manquer de raspect. Où vous êtes-voas rencontrés cette fois-là? Chez lui, chez nous... chez lui?

Diane. — Oui, chez lui.

Le Duc. — Quand? le jour, la nuit?

Diane. — Une nuit.

Le Duc. — C'est du propre !... Quand cela se passait-il? A notre arrivée à Dinard?

Diane. — Non, vers le 2 ou 3 septembre; vous deviez partir à cinq heures du matin avec Gaston et le:s invités, pour la chasse...

F B Duc. — Alors, tu as osé découcher ce soir-là?

Diane. — Je ne parlerai pas! Qu'on me laisse, qu'on me laisse!

Maintenant, assise, elle s'accoude à la table, et appuie la tête, nerveusement, à l'écharpe que froissent ses mains.

Le Duc. — Vne nuit... tu viens de spécifier ce chiffre... Veux-tu prétendre, par là, ne plus avoir renouvelé cette honte?

Diane. Oui, c'est ça.

Le Duc. — Tu mens ! tu mens î Ces papiers portent des dates... Regarde, reoarde bien ça... si tu oses jeter les yeux, devant nous, sur ces témoignages cyniques... Pas de doute possible. Cette lettre date de deux mois... à Paris... Hein ! Es-tu convaincue de ton men.songe ? Et ça? lis... c'est le bouquet!... tiens... ces mots infâme^î... Ah! tu les gardais, ces l)récieuses lettres, tu avais trop pour de t'en séparer... n'est-ce pas? Et, d'après ses lettres, on juge des tiennes ! Il y en a des extraits d'ailleurs... Une oii tu lui demandais des détails amoureux!... Tu n'es qu'une

ordure, une fille !... et tu ne seras plus jamais que ça, une fille !... Quelle saleté ces souvenirs étalés, ces rappels de votre manège^, jusqu'aux descriptions complaisantes de ton corps! Tiens! (il \m met une lettre sous les yeux.) ceci, cette phrase: J^ai toujours dans Voreilîe, sur la bouche, tes petits soupirs d'oiseau. Quel écœurement! Lire cela de sa fille!... Et ceci?... je n'ai pas compris... A quelle malpropreté cela doit-il encore faire allusion?

Diane, repoussant la lettre. — Je ne me rappelle plus.

Lb Duc. — Tu ne te rappelles plus, tu ne te rappelles plus?

Il lève la main sur elle.

La Duchesse, se précipitant — Amédée ! Je vous en prie!

Le Duc. — Tu ne vas pas avoir l'aplomb de me dire que vous ne vous êtes pas retrouvés la nuit, ici ou ailleurs, car, que voudrait dire cette phrase: Je te regardais danser ce soir chez M"* de Bellines; ta robe te pressait délicieusement la gorge et ton cher petit corps tiède semblait gainé dans le bas comme celui d'une sirène... Et il me semblait que j'allais crier dans un orgueil triomphal à tous ces gens: — Ce corps que tous envient du même regard, il est à moi seul. J'en suis le maître, et demain je...

(Il s'interrompt, maîtrise son émotion et sa colère un instant,

et la voix brève.) II y a (( demain ». Tu ne nieras donc pas... Allons... où vous rencon triez-vous? Ici, peutêtre... Pourquoi pas? Peut-être as-tu eu le front de le faire venir ici la nuit et de descendre entr'ouvrir la porte de l'hôtel. Ce voyou-là en était bien capable ! Béponds! Laisse encore tes ongles tranquilles, je te prie, aie une attitude convenable devant ton père... ou prends garde!

La DuC!IHESSE, intervient doucement. — Dianette, je

t'en supplie, sors de ce silence; nous avons le cœur brisé par toL Tu ne comprends donc pas que c'est très mal, ce silence que tu ajoutes à ta dégradation, et que cela ne peut pas durer...

Diane, à bout de lutte, fait un geste de résignation.

Diane. — Eh bien, si on veut que je raconte, **& m'est égal après tout!... Qu'est-ce que vous voulez savoir?... Allez... je donnerai tous les détails... questionnez-moi.

La DU(nniiSSE, cherchant à l'aider. — Oui, ma fille,

réponds... A-t-il abusé de toi et de ta naïveté? T'at-il fatiguée de ses assiduités?... et à force, peutêtre...

Diane. — C'est à Dinard qu'il m'a parlé. Il m'a dit qu'il m'aimait- depuis plus d'un an et qu'il ne pouvait plus vivre sans moi...

Le Duc. — Et à cela tu as sans doute répondu de suite... que?...

Diane. — Rien.

Lb Duo. — Pour cette fois-là... Pour les autres?

Diane. — Rien non plus.

Le Duc. — Rien toujours... Soit. Admettons! Mais enfin, à la dixième ou à la vingtième fois, comme tu voudras, alors... qu'as-tu fait?

Diane. — J'ai pleuré.

Le Duc. — Vraiment! C'est beaucoup d'innocence! Si tu en étais restée aux larmes!... Et que signifie alors cette histoire de bain à laquelle il est fait allusion deux ou trois fois?

Diane. — Oh ! c'est peu de chose... Ça ne signifie rien d'important.

Le Duc. — C'est-à-dire?... Veuille préciser, pendant que nous y sommes!

Diane. — C'est parce qu'un jour, nous revenions de la promenade à cheval par les falaises, à midi, lui et moi, nous avons arrêté les chevaux sur la plage pour regarder la mer... alors, il m'a dit: « Vous ne vous baignerez pas aujourd'hui. Vous laissez passer la marée. » Alors, j'ai piqué vers ma cabine... Il n'y avait personne à cette heure-là sur la plage. Quand je suis sortie de la cabine, il a attaché les chevaux, puis il m'a dit : « Etendez-vous sur le sable, au soleil, pour que la mer vienne vous prendre petit à petit. » Alors, je l'ai fait; je me suis étendue, et lui, il est resté loin, sans rien dire, à regarder venir la mer sur moi... Ce n'est que lorsque les vagues ont commencé à m'emporter, je voulais me relever, il a dit: « Non! laissez-la vous prendre. » Je l'ai fait... les vagues sont venues... je suis partie avec... Voilà... c'est tout...

Silence.

Le Duc. — Et relativement à cette nuit de septembre, où tu es allée, prétends-tn, dans sa villa? Ça me paraît bien invraisemblable, cette histoire-là! Comment aurais-tu choisi justement un jour où nous nous levions à cinq heures du matin, ta chambre donnant sur celle de ton frère?

Diane. — C'est pourtant comme ça... Il y avait trois semaines à peu près qu'il me suppliait de venir, et moi je ne voulais pas, je remettais toujours. Alors, il s'est mis à bouder, il m'a dit qu'il était très malheureux... J'ai cru qu'il allait partir... j'ai accepté... et exprès ce jour-là, parce que je pensais que justement je reviendrais après... (Elle baisse machinalement la Toix.) cinq heures du matin, et que vous seriez partis ainsi que le garde.

Le Duc. — Et tu as osé, tu as osé te lever, descendre nuitamment, t'en aller?

Diane. — Il m'attendait au fond du jardin ; c'était convenu... il pleuvait à torrents; je suis descendue sans souliers, j'ai traversé tout le jardin à travers les flaques...

Elle s'arrête, la voix torturée.

Le Duc, impérieux. — Continue, continue...

Diane, après une longue respiration. — Au bout du

jardin, il m'a prise, il m'a enveloppée dans un grand manteau, il m'a portée... Nous avons traversé ainsi tout le village... Les chiens réveillés criaient à chaque maL<îOn... (Silence; les yeux baissés, elle reprend.) A

cinq heures du matin, je suis revenue toute seule. J'ai entendu au loin vos premiers coups de fusil, je suis montée; maman dormait, je me suis recoucht'e... j'ai dormi...

Le Duc. — Et cette équipée, prétends-tu, ne s'est pas renouvelée?

DrANE. — Non.

Le Duc. — Là-bas, mais à Paris? Achève...

Diane, après une hésitation. — Oui. (Le duc a un mou* vement d'impatience, et tend le bras vers sa fille, elle se lève,

apeurée.) Vous m'avez demandé de parler, je parle!

La Ducîhesse, bas, à son mari. — Amédée, je vous en supplie, nous savons maintenant tout ce que nous devions savoir.

Le Duc. — Oui ! J'ai des choses d'une autre nature à lui dire, maintenant. Mais auparavant, pour clore le chapitre des souvenirs, veux-tu me faire le plaisir d'aller chercher dans ta chambre cette aquarelle qu'il a faite de toi, et qui orne encore ta cheminée!

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Nous allons détruire avec joie ce petit souvenir-là. Tu en as d'autres qui te suffisent.

Diane. — Bien. J'y vais...

Le Duc, la retenant. — Rien ne presse d'ailleurs... Une seconde encore... Je dois te faire part de la décision que ta mère et moi...

La porte s'ouvre. Gaston de Charance entre.

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