CHAPITRE PREMIER
LOURDES A L'ÉPOQUE DES APPARITIONS — LEg CONFRÉRIES — LES ROCHES MASSABIELLE
La petite ville de Lourdes est située dans le département des Hautes-Pyrénées, À l'embouchure des sept
vallées du Lavedan, entre les dernières ondulations des coteaux qui terminent la plaine de Tarbes et les
premiers escarpements abrupts qui commencent la Grande Montagne. Les maisons, assises irrégulièrement. sur un terrain accidenté, sont groupées presqu’en désordre à la base d’un rocher énorme, isolé de tout, et sur lequel est hissé, comme un nid d'aigle, un formidable Château-fort. Au pied de ce roc, du côté opposé à ’a ville, à l'ombre des aulnes, des frênes et des peupliers, le Gave court tumultueusement, brisant ses eaux écumantes contre un barrage de cailloux et faisant tourner sur.ses rives les roues sonores de trois ou quatre moulins. Le fracas des meules et le murmure du vent dans les branches des arbres se mêlent su bruit de ses ondes fuyantes,
Ce Gave est formé par les divers torrents des val-
lées supérieures, lesquels sortent eux-mêmes des glaciers éternels et des neiges immaculées qui recouvrent, dans les profondeurs de la chaine, les flancs arides de la Haute-Montagne. Le principal de ces affluents vient de la cascade Gavarnie qui tombe d'un de ces rares pics que nul pied humain n'a Pu encore gravir, Laissant à sa droite la ville, le Château, et, sauf un geul qui est à sa gauche, tous'les moulins de Lourdes, le Gave, pressé d'arriver, s'enfuit Précipitamment vers la
Ville de Pau, qu dépasser €: toute hâte pour aller
se jeter dans l'Adour, et, de là, dans le Grand Océan.
Aux environs de Lourdes, le Paysage que longe le Gave est tantôt sauvage et dur, tantôt charmant, Des Prairies verdoyantes, des champs cultivés, des bois épais, des roches ardues, se mirent tour à tour dans ses eaux. Là, des terres riantes et fertiles, des points de vue gracieux, la grande route de Pau, sillonnée à toute heure par les Yoitures, les ccvaliers et les piétons; ici, les monts farouches et leur solitude terrible.
En 1858, époque où commence cette histoire, la Population, peu mêlée de sang étranger, était excellente, On citerait peu d'endroits en France où les écoles soient plus fréquentées qu'elles ne le sont à Lourdes. I] n’est PAS Un garçon qui n'aille pendant Plusieurs années chez les instituteurs laïques ou chez les Frères; pas une petite fille qui ne suive également, jusqu'à sa Complète éducation Populaire, l'école des
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Sœurs de Nevers. Plus instruits que les ouvriers de la plupart de nos villes, les gens de Lourdes ont, en même temps, la simplicité de la vie des champs. Ils ont le sang chaud, la tête méridi nale, le cœur droit, une moralité parfaite. Ils sont probes, religieux et peu novateurs,
Certaines institutions locales, remontant à un teïñps immémorial, contribuent à° maintenir un si heureux état de choses, Le peuple de ces contrées, bien avant les prétendues découvertes du progrès moderne, avait compris et pratiqué, à l'ombre de l'Eglise, les idées de solidcsité et de prudence qui ont donné naissance à nos sociétés de secours mutuels. De telles sociétés existent à Lourdes et fonctionnent depuis des siècles: elles datent du Moyen Age ; elles ont traversé victorieusement la Révolution, et les Philanthropes les eussent depuis longtemps rendues célèbres, si elles ne tiraient leur vitalité du principe religieux et si elles ne s'appelaient encore, comme au quinzième siècle, des « Confréries, »
« Presque tout le peuple, dit M. de Lagrèze, entre dans ces associations, aussi philanthropiques que pieuses. Les ouvriers, qu'unit le nom de Confrères, placent leur travail sous un céleste Patronage et font échange réciproque de secours et de charité chrétienne. La caisse commune reçoit l'offrande hebdomadaire de l'ouvrier plein de force et de santé, pour
la reudre un jour à l'ouvrier souffrant de maladie et de misère, à l'ouvrier mort, dont l'association paye les funérailles et qu’elle compagne à sa dernière demeure. Chaque confrérie, à l'exception de deux, qui se partagent le maitre-autel, a une chapeile particulière, ont elle prend le nom et qu'elle entretient par la quête du dimanche. La confrérie de Notre-Dame des Grâces se compose de laboureurs : celle de Notre-Dame du Mout-Carmel, d'ardoisiers; celle de Notre-Dame de Monserrat, de maçons; celle de Sainte- Anne, de menuisiers ; celle de Sainte-Luce, de tailleurs d'habits et de Couturières; celle de l'Ascension, de carriers ; celle du Saint-Sacrement, des marguillers; et celle de Saint-Jean et de Saint-Jacques, de tous ceux qui ont reçu l’un ou l'autre de ces noms au baptême. »
Les femmes font également partie de semblables associations religieuses, L'une d'elles, tion des enfants de Marie, » à un carac C'est aussi, mais dans l'ordre des ch une société de secours mutuels. Pour Congrégation, il faut à
«la Congrégatère particulier, oses spirituelles, entrer dans cette tre déjà d'une sagesse éprouvée, Les enfants Y pensent longtemps avant d'être jeu-
nes filles. Les Congréganistes s'engagent à ne jamais
se mettre sur la pente mauvaise par la fréquentation des fêtes mondaines où se perd l'esprit religieux, à
ne pas suivre les modes excentriques, à être exactes
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aux réunions cc aux instructions qui ont lieu tous les dimanches. C'est un honneur d'y entrer; c'est une honte d'en être exclue. Ce que cette association a fait de bien, ce qu’elle a maintenu de moralité dans le pays, ce qu'elle a préparé de bonnes mères de famille, est incalculable, Aussi, dans un grand nombre de diocèses, beaucoup de confréries se sont-elles fondées sur le modèle de cette Congrégation-mère.
Le pays a une dévotion particulière à la Vierge. Les sanctuaires qui lui sont consacrés sont nombreux dans les Pyrénées, depuis Piétat ou Garaison jusqu'à Bétharram. Tous les autels de É nc de Lourdes sont dédiés à la Mère de Dieu.
Telle était Lourdes, il y a dix ans (1).
Le chemin de fer n'y passait pas encore et il n'était pas même question qu'il y en eût jamais.
La cité tout entière ct la forteresse sont situées, comme nous l'avons dit, sur la rive droite du Gave, lequel, après s'être brisé, en venant du Midi, contre le roe énorme qui sert de piédestal au Château-fort, fait aussitôt un coude à angle droit et prend brusquement la direction de l'Ouest,
Un vieux pont, bâti en amont, à quelque distance des premières maisons de la ville, ouvre une coinmunication avec la campagne, les prairies, les forêts et les montagnes de la rive gauche.
(1) Ceci était écrit dix ans après les apparitions,
Sur cette dernière rive, un peu au-dessous du pont et en face du Château, une prise d’eau pratiquée dans le Gave donne naissance à un très fort canal. Ce caval va rejoindre le Gave à un kilomètre en aval, après avoir dépassé de quelques mètres seulement les Roches Massabielle, dont il baigne la base.
L'ile très allongée qui est formée par le Gave et par ce courant est une vaste et verdoyante prairie, Dans le pays on l'appelle le du Châlet, ou plus brièvement, le Châlet.
Le moulin de Sâvy, le seul qui se trouve sur la rive gauche, est bâti à cheval sur le canal et sert de pont entre la prairie et la terre ferme. Ce moulin, de méme que le Châlet, appartient à un habitant de Lour- 48, nommé M. de Laffitte.
Or, en 1858, il n'était guère, aux environs de la petite ville très vivante que nous avons décrite, d'endroit plus solitaire, plus sauvage et plus désert, que ces Roches Massabielle, au pied desquelles se rejoignent le Gave et le canal du moulin.
À quelques pas au-dessus de ce confluent, sur le bord du ruisseau, le roc abrupt était percé à sa base par trois excavations irrégulières,» assez bizarrement superposées, et communiquant entre elles, comme pourraient le faire les trous d'une éponge gigantesque. La
singularité de ces excavations les rend assez difficiles à décrire,
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La première et la plus grande était au niveau du sol. Elle avait à peu près l'aspect d'upe tente de marchand ou d'un four très informe et très haut qui ‘2rait verticnlement coupé vers le milieu, et qui, au lieu de former une voûte entière, ne formerait plus qu'une demi-voûte.
L'entrée, en are de. cercle très contourné, avait environ quatre mètres de haut à son point le plus élevé. La largeur de la Grotte, à peu près égale à sa profondeur, était de douze à quinze mètres (1). A partir de cette entrée, le rocher allait en s’abaissant, à la façon d'un toit de grenier vu en dessous, et en se rétrécissant des deux côtés. !
Au-dessus, un peu sur la droite du spectateur, se trouvaient, dans le rocher, les deux autres ouvertures superposées, lesquelles étuient comme les annexes et les dépendances de cette première cavité.
Vue du dehors, la principale de ces ouvertures avait, sous une forme ovale, la hauteur et la largeur d'une fenêtre de maison ou d'une niche d'église. Elle s'enfonçait de bas en haut dans le roc : puis, arrivée à une profondeur de deux mètres environ, elle se bifurquait, descendant, d'un côté, à l'intérieur de la grotte d'en bas, et remontant, de l’autre, en revenant sur elle-même, jusqu'à l'extérieur du rocher, où son
(1) De 40 à 50 pivds.
s de parler, tance qu'en ce qu'elle contribuait à éclairer parfaitement et dans tous les sens toute cette cavité supplémentaire,
Un églantier ou rosier sauvage, poussé dans une anfractuosité du rocher, étendait ses longues iiges à la base de l'oritice en forme de niche.
Au pied de ce petit système d'excavations, très simple pour l'œil, mais très compliqué Pour qui veut essayer d'en donner une idée, à travers un chaos de
pierres énormes tombées de la Montagrie, Passait, pour
aller cinq où six pas plus loin se réunir au Gave, le canal rapide du moulin.
La Grotte se trouvait ainsi juste en face de la
pointe inférieure de l'île du Châlet, formé nous l'avons dit, par le Gav
e, comme e et par le canal
On nommait ces eXcavations la Grotte de Mussbielle, du nom des rochers dont elle dépendait. « Mas-
sabielle, » en patois du pays, veut dire « Vieux rochers. »
En aval, sur les bords du Gave, s'étendait un tertre
inculte et rapide, appartenant comme tout le reste à la commune de Lourdes, et où
les porchers du pays venaient parfois faire puître
leurs vils troupeaux.
Quand survenait un orage, ces pauvres gens s’abri-
taient dans la Grotte, ainsi que leg quelques pêcheurs l Juelq :
qui venaient jeter en cet endroit leurs filets dans le Gave.
Comme dans toutes les excavations de cette nature, le roe était sec en temps ordinaire et légèrement humide par les temps de pluie. Cette rare humidité et cet imperceptible suintement des saisons pluvieuses ne se faisaient remarquer que d'un seul côté, c'est-à-dire à droite en entrant. Ce côté est précisément celui d'où vient habituellement la pluie, fouettée par les vents d'ouest ; et il arrivait naturellement au rocher, très mince et plein de fentes en cet endroit, ce qui arrive aux murs des maisons lorsqu'ils sont à cette exposition et bâtis avec du mortier médiocre.
Le côté gauche et le fond, se trouvant en dehors de ces conditions, étaient constamment secs comme le plancher d'a salon. L'humidité accidentelle de la paroi de l'ouest faisait même ressortir la sécheresse torride du nord, de l’est et du midi de la Grotte.
Au-dessus de la triple cavité s'élevait, presque à pic, l'énorme masse des Roches Massabielle, tapissées en maint endroit par le lierre et le buis, par les bruyères et par la mousse. Des ronces enchevétrées, des noisetiers, des églantiers, quelques arbres dont le vent cassait souvent les branches, avaient poussé leurs racines dans les fentes du roc, partout où quelque éboulement des montagnes, partout où l'aile des vents avaient porté une pincée de terre.
Il était: nécessaire de décrire le se passer les scènes raconter.
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