‹ La vierge immaculée [microforme]Chapitre 29 sur 79 · CHAPITRE DEUXIÈME LA FAMILLE SOUBIROUS — BERNADETTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME LA FAMILLE SOUBIROUS — BERNADETTE

Le 11 février inaugurait, en 1858, la semaine des réjouissances profanes qui, suivant un usage immémorial, précèdent les austérités du Carême. C'était le jour du Jeudi-Gras. Le temps était froid, un peu couvert, mais très calme. Dans les profondeurs du ciel, les nuages se tencient immobiles, Aucune brise ne les poussait les uns contre les autres et l'atmosphère était d'une entière placidité. Par moments tombaient du ciel quelques rares gouttes d'eau. Ce jour-là d'après les privilèges particuliers de ses Offices propres, le diocèse de Tarbes célébrait la mémoire et la fête de l’illustre Lergère de France, sainte Geneviève.

Onze heures du matin avaient déjà sonné à l’horloge de l'église de Lourdes.

Tandis que, presque partout, se préparaient de joyeuses réunions et des festins, une famille de pauvres gens, qui demeuraient comme locataires dans une misérable maison de la rue des Petits-Fossés, n'avait pas même de bois pour faire cuire son maigre diner.

LA VIERGE IMMACULÉE io

Le père, encore jeune, exerçait la profes 0 de meunier, et il avait pendant quelque temps exsloité, comme fermier, un petit moulin assis au nord de la ville, sur l’un des ruisseaux qui se jettent dans le Gave, Mais ce métier exige des avances, les gens du peuple ayant coutume de faire moudre à crédit ; et le pauvre meunier, pour cette raison, avait été obligé de renoncer à la ferme du Petit moulin, où son travail, loin de le mettre à l'aisance, avait contribué à le jeter dans une indigence plus profonde, En attendant des jours meilleurs, il travaillait, — non point chez lui, car il n'avait rien au monde, pas même un Petit jardin, — mais de divers côtés, chez quelques Voisins, qui l'employaient de ‘ÆmMps en temps comme journalier.

Il se nommait François Soubirous et était marié à une très honnête femme, Louise Castérot, qui était une bonne chrétienne et qui soutenait son Courage,

Ils avaient quatre enfants : deux filles, dont l'aînée avait environ Quatorze ans, et deux Sarçons beaucoup Plus jeunes ; le dernier avait environ trois ans.

Depuis quinze jours seulement leur fille aînée, une chétive enfant, demeurait avec eux, C'est cette petite fille qui doit jouer un rôle considérable dans notre récit, et nous avons étudié avec soin toutes les particularités ct tous les détails de sa vie.

Lors de sa naissance, sa mère, malade à cette époque,

n'avait pu l'allaiter, et elle l'avait mise en nourrice dans un village voisin, à Bartrès, où l'enfant demeura après son sevrage. Louise Soubirous était devenue mère une seconde fois; et deux enfants À soigner en même temps l'eussent retenue au logis et empêchée d'aller en journée et dans les champs, ce qu'elle pouvait faire aisément avec un seul nourrisson.

C'est pour cela que les parents laissèrent leur première-née à Bartrès. Ils Payaient pour son entretien, quelquefois en argent et plus souvent en nature, une pension de cinq francs (1) par mois,

Lorsque la petite fille eut atteint l'âge d’être utile, et qu'il fut question de la reprendre dans la maison paternelle, les bons paysans qui l'avaient nourrie s'aperçurent qu'ils s'étaient attachés à elle et qu'ils la considéraient, ou à peu près, comme une de leurs enfants. Dès ce moment, ils se chargèrent d'elle pour rien, l'employant à gurder les brebis. Elle grandit ainsi au milieu de cette famille adoptive, passant toutes ses journées dans ln solitude, sur les coteaux déserts où paissait son humble troupeau.

En fait de prières, elles ne connaissent au monde que le chapelet. Soit que sa mère nourrice le lui eût recommandé, soit que ce fût un besoin naïf de cette

ne innocente, partout et à toute heure, en gardant

(1) Une Piastre,

, en cela comme en tout, elle jouait avec les pierres éditices enfantins, avec les le cueillait ça et là, avec

ec dans le troupeau confié à

Us que tous les autres, — Et t-on. — Celui que j'aime, c'est le

plus petit. » Et elle se plaisait à le caresser et à folâtrer avec lui.

Elle était elle-même Parmi les enfants comme ce paure agneau, faible et petit, qu'elle aimait, eût déjà quatorze ans, donné onze ou douze,

naturelle, A cette école innocente et solitaire, la Pauvre bergère apprit peut-être ce que le monde ignore: la

simplicité, qui platé tant à Dieu. Loin de tout contact impur, s'entretenant avec la Vierge Marie, passant son temps et ses heures à la couronner de prières en égrenant son chapelet, elle conserva cette candeur absolue, cette pureté baptismale que le souffle du monde ternit si vite, même chez les meilleurs.

Telle était cette âme d'enfant, limpide et paisible comme ces lacs inconnus qui sont perdus dans les hautes montagnes et où se mirent en silence toutes les splendeurs du ciel.

Ces grands dons sont des dons cachés, et l'humilité qui les possède les ignore souvent elle-même. Si tous ceux qui approchaient par hasard cette petite fille se sentaient en eux-mêmes attirés vers elle et secrètement charmés, elle n'en avait point conscience. Elle se considérait comme la dernière et la plus arriérée des enfants de son âge. Elle ne savait, en effet, ni lire ni écrire. Bien plus, elle était tout à fait étrangère à la langue française et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen. On ne lui avait jamais appris le catéchisme. En cela aussi son ignorance était extrême: Notre Père, Je vous salue, Marie, Je crois en Dieu, Gloire au Père, récités au courant du chapelet, constituaient tout :son savoir religieux.

Après de tels détails, il est inutile d'ajouter qu'elle n'avait point fait sa première communion. C'était précisément pour l'y préparer et l'envoyer au caté-

chisme que les Soubirous venaient de la retirer du village perdu, habité Par ses parents nourriciers, et de la Prendre chez eux À Lourdes, malgré leur excessive pauvreté.

Elle était depuis deux semaines rentrée au logis paternel, Préoccupée de son asthme, de sa frêle ap-

Parence, sa mère avait Pour elle des soins particuliers. Tandis que les autres enfants de la famille allaient nu-pieds dans leurs sabots, celle-ci avait des bas dans les siens; tandis que sa sœur et ses frères couraient librement au dehors, elle était presque constamment utilisée à l'intérieur. L'enfant, habituée au grand air, eût aimé à sortir.

Donc, ce jour-là était le Jeudi-Gras: onze heures avaient sonné, et ces Pauvres gens n'avaient pas de bois Pour préparer leur diner.

— Va en ramasser sur le bord du Gave ou dans

les communaux, dit la mère à Marie, sa seconde fille.

, De même qu'en bien des endroits, les indigents avaient, dans la commune de Lourdes, un, menu droit de cueillette sur les branches desséchées que le vent faisait tomber des arbres, sur les épaves de «bois mort que le torrent déposait et laissait Parmi les caildoux du rivage.

Marie chaussa ses sabots,

L'ainée, celle dont nous venons de parler, la petite

bergère de Bartrès, la regardait d'un œil d'envie.

— Permettez-moi de la suivre, dit-elle enfin à sa mère. Je rapporterai, moi aussi, mon petit paquet de bois.

— Non, répondit Louise Soubirous : tu tousses, tu prendrais du mal.

Une jeune fille de la maison voisine, Jeanne Abadie, âgée d'environ “juinze ans, était entrée, sur ces entrefaites, et se disposait également à aller à la cueillette du bois. Toutes ensemble insistèrent, et la mère se laissa fléchir

L'enfant avait en ce moment, cumme c'est la coutume parmi ’.: Paysannes du Midi, la tête coiffée d’un mouchoir noué sur le côté; cela ne parut pas suffisant à la mère: « Prends ton capulet, lui ditelle. »

Le capulet est un vêtement très gracieux, particulier aux races pyrénéennes, et qui tient à la fois de la coiffure et du petit manteau; c'est une espèce de capuchon, en drap très fort, tantôt blanc comme la toison des brebis, tantôt d'un rouge éclatant, qui couvre la tête et retombe en arrière sur les épaules jusqu'à la hauteur des reins. Lorsqu'il fait très froid ou qu'il ya du vent, les femmes le ramènent sur le devant et s'en enveloppent le cou et les bras ; quand ce vêtement leur semble trop chaud, elles le plient en Carré et le portent sur la tête, comme une surte de béret quadrangulaire.

Le capulet de la petite bergère de Bartrès était blanc. Les trois enfants sortirent de la ville, et. traversant le pont, arrivèrent ve gauche du Gave. M. de Lafherchant ça

petit fagot.

Elle était petite Pour son âge. Bien que ses traits enfantins fussent un peu hâlés par le soleil, ils n'avaient rien perdu de leur délicatesse native. Ses cheveux, noirs et fins, Paraissaient à peine sous son inouchoir. Son front, assez découvert, était d'une incom- Parable pureté de lignes. Ses sourcils bien arqués, ses yeux bruns, plus doux en elie que des yeux bleus, avaient une beauté tranquille et profonde, dont aucune

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