PREMIERE ET DEUXIEME APPARITION
Bernadette était en train d'ôter sou premier bas, lorsqu'elle entendit autour d'elle comme le bruit d'un coup de vent, se levant dans la prairie avec je ne sais quel caractère d'irrésistible puissance,
Elle crut à un ouragan soudain et se retourna instinctivement. A sa grande surprise, les peupliers qui bordent le Gave étaient dans une complète immobilité, Aucune brise, même légère, n'agitait leurs branches paisibles, «Je me serai trompée, se dit-elle. » Et, songeant encore à ce bruit, elle ne savait que croire, Elle se remit à se déchausser.
En ce moment l'impétueux roulement de œ souffle inconnu se fit entendre de nouveau.
Bernadette leva la tête, regarda en face d'elle et poussa aussitôt, ou plutôt voulut pousser un grand cri, qui s’étoutfa dans sa gorge. Elle frissonna de tous ses membres, et, terrassée, éblouie, écrasée en quelque sorte par ce qu'elle aperçut devant elle, elle s'afluissa sur elle-même, ploya, pour ainsi dire, tout entière, et toiuba à deux genoux.
Un spectacle vraiment inouï venait de frapper son regard. Le récit de l'enfant, les interrogations que lui ont faites depuis cette époque mille esprits investigateurs et sagaces, les particularités précises et minutieuses dans lesquelles tant d’intelligences en éveil l'ont forcée de descendre, permettent de tracer, d'une main aussi sûre de chaque détail que de la physionomie générale, le portrait étonnant de l’Etre merveilleux qui apparut en cet instant aux yeux de Bernadette, terrifiée et ravie.
Au-dessus de la Grotte devant laquelle Marie et Jeanne, empressées et courbées vers la terre ramnssaient du bois mort, dans cette niche rustique formée par le rocher, se tenait debout, au sein d’une clarté surhumaine, une femme d'une incomparable splendeur.
L'ineflable lueur qui flottait autour d'elle ne troublait ni ne blessait les yeux comme l'éclat du soleil. Tout au contraire, cette auréole, vive comme un faiscau de rayons et paisible comme l'ombre profonde, attirait invinciblement le regard, qui semblait s'y baigner et s'y reposer avec délices. C'était, comme l’Etoile du matin, la lumière dans la fraicheur. Rien de vague, d'ailleurs, ou de vaporeux dans l'Apparition elle même. Elle n'avait point les contours fuyants d'une vision fantastique: c'était une réalité vivante ; un corps humain, que l'œil jugeait palpable comme la chair de nous tous et qui ne difléruit d'une personne
ordinaire que Par son auréole et par sa divine beauté, Elle était de taille moyenne. Elle semblait toute jeune et elle avait la grâce de
, ‘avait en elle un caractère Bien plus, dans ses traits aux lignes divines, se mélaient en quelque sorte, sans en troubler l'hurmouie, les beautés successives et isolées des quatre saisons de la vie humaine: l'innocente candeur de l'Enfant, la pureté absolue de Ja Vierge, la gravité tendre de la plus haute des Maternités, une Sagesse supérieure à celle de tous les siècles accumulés, se ré. sumaient et se fondaient ensemble, sans se nuire l'une à l'autre, dans ce merveilleux visage de jeune fille. À quoi le comparer en ce monde déchu, où les rayons -du beau sont épars, brisés et ternis, et où ils ne nous ApParaissent jamais sans quelque impur mélange ? Toute image, toute Comparaison serait un abaissement -de ce type indicible, Nulle majesté dans l'univers, nulle distinction de ce monde, nulle simplicité d'icibas, ne peuvent en donner une idée et aider à le faire mieux comprendre,
La régularité même et l'idéale pureté de ces traits où rien n'était heurté, les dérobe à la description, Faut-il dire cependant, que la courbe ovale du visage était d'une grâce infinie, que les Yeux étaient bleus et d'une sunvité qui semblait fondre le cœur de
quiconque en était regardé ? Les lèvres respiraient une bonté et une mansuétude divines. Le front paraissait. contenir la sagesse suprême, c'est-à-dire Ja science de- . toutes choses, unie à la vertu sans bornes.
Les vêtements, d'une étoffe inconnue, et tissés sans. doute dans l'atelier mystérieux où s'habille le lis des vallées, étaient blancs comme la neige immaculée des montagnes, et plus magnifiques en leur simplicité quele costume éclatant de Salomon dans sa gloire, La robe, longue et trainante, la robe aux chastes plis laissait ressortir les pieds, qui reposaient sur le roc: et foulaient légèrement la branche de l'églantier. Sur chacun de ces pieds, d'une nudité virginale, s'épanouissait la Rose mystique, couleur d'or.
Sur le devant, une ceinture, bleue comme le ciel et nouée à moitié autour du corps, pendait en deux longues bandes qui touchaient Presque à la naissance des pieds. En arrière, enveloppant dans son amplitude les. épaules et le haut des bras, ‘un voile blanc, tixé autour de la tête, descendait jusque vers le bas de la. robe.
Ni bagues, ni collier, ni diadème, ni joyaux: nul de ces ornements dont s'est parée de tout temps la vanité humaine. Un chapelet, dont les grains étaient blancs comme des gouttes de lait, dont la chaîne était jaune comme l'or des moissons, pendait entre les. mains, jointes avec ferveur. Les grains du chapelet.
Elle gardait le silence; m 4 Plus tard, sa propre: parole et les faits miraculeux que nous aurons à raconter devaient attester qu'Elle était la Vierge Immaculée, la très sainte Vierse Marie, Mère de Dieu !
dit, affaissée sur elle-même, et, sans s’en rendre compte, prosternée soudainement à genoux.
L'enfant, dans sn Première stupeur, avait instinctivement mis la main sur son chapelet; et, le tenant. dans ses doigts, elle voulut faire le signe de la Croix: et porter là main à son front. Mais son tremblement était tel, qu'elle n'eut pas Ja force de lever le bras ; il retomba impuissant sur ses genoux ployés.
de craignez Point, disait Jésus à ses disciples, quand il vint à us, en marchant sur les flots de la mer de Tibériade.
Le regard et le sourire de là Vierge incomparable:
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serablèrent dire la même chose à la petite bergère effra yée,
D'un geste grave et doux, qui avait l'air d’une toute-puissante bénédiction pour la terre et les cieux, Elle fit elle-même, comme pour encourager l'enfant, le signe de la Croix. Et la main de Bernadette, se soulevant peu à peu comme invisiblement portée par Celle que l'on nomme le Secours des Chrétiens, fit en même temps le signe sacré.
L'enfant n'avait plus peur. Eblouie, charmée, doutant pourtant par instants d'elle-même et se frottant les yeux, le regard constamment attiré par cette céleste Apparition, ne sachant trop que penser, elle récitait humblement son chapelet. Comme elle venait de le terminer en disant: « Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit...» la Vierge lumineuse disparut tout à coup, rentrant sans doute dans les Cieux éternels où réside la Trinité sainte.
Bernadette éprouva comme le sentiment de quelqu'un qui redescend ou qui retombe. Elle regarda autour d'elle. Le Gave courait toujours en mugissant à travers les cailloux et les roches brisées ; mais ce bruit lui semblait plus dur qu'auparavant, les caux lui paraissaient plus sombres, le paysage plus terne,
la lumière du soleil moins claire. Devant elle s'étendaient les Roches Massabielle, sous lesquelles ses compagnes glanaient des débris de’ bois. Au-dessus
de la Grotte, la niche où reposait la branche d'éghantier était toujours béante ; mais rien d'inaccoutumé D'y apparaissait, nulle trace ne lui était restée de la visite divine, et elle n'était plus la Porte du Ciel.
La scène que nous venons de raconter avait duré environ un quart d'heure : non point que Bernadette eût eu conscience du temps, mais il se peut mesurer par cette circonstance qu'elle av.it pu dire les cinq dizaines de son chapelet.
Complètement revenue à elle, Bernadette acheva de se déchausser, traversa le petit cours d’eau et rejoignit ses Compagnes. Absorbée par la pensée de ce qu'elle venait de voir, elle ne craignait plus la froideur de l'eau. Toutes les forces enfantines de l’humble petite fille étaient concentrées À repasser encore en son Cœur le souvenir de cette Appar on inouïe.
Jeanne et Marie l'avaie- vue tomber À genoux et se mettre en prière: ma - n'est point rare, Dieu merci, parmi les enfants la Montagne, et, occupées à leur besogne, elles n'y avaient fait nulle attention.
Bernadette fut surprise du caline complet de sa sœur et de Jeanne, qui venaient de terminer en ce moment même leur pêtit travail, ot qui, entrant sous la Grotte, s'étaient mises à jouer comme si rien d’extraordinaire ne se fût accompli.
— Est-ce que vous n'avez rien vu? leur dit l'enfant. Elles remarquèrent alors qu'elle paraissait agitée et émue.