‹ La vierge immaculée [microforme]Chapitre 32 sur 79 · LA VIERGE IMMACI LÉE · texte numérisé non relu

LA VIERGE IMMACI LÉE

— Non, repondirent-elles. Et toi, est-ce que tu as vu quelque chose ?

La Voyante craignit-elle de profaner, en le disant, <e qui remplissait son âme? Voulut-elle le savourer en silence? Fut-elle retenue par une sorte de timidité craintive ? Tonjours est.il qu'elle obéit à ce besoin instinctif des âmes humbles de cacher comme un trésor les grâces particulières dont Dien les favorise.

— Si vous n'avez rien vu, fit-elle, je n'ai rien à

vous dire.

Les petits fagots étaient terminés. Les trois enfants reprirent la route de Lourdes. Mais Bernadette n'avait pu dissimuler son trouble. Chemin faisant, Marie et Jeanne la tourmentérent pour savoir ce qu'elle avait vu. La petite bergère céda à leurs ins-

tances et à leur promesse de garder le secret.

— J'ai vu, dit-elle, quelque chose habillé de blanc. Et elle leur décrivit, en son langage, sa merveilleuse Vision.

— Voilà ce que j'ai vu, dit-elle en terminant ; mais, je vous en prie, ne dites rien.

Marie et Jeanne ne doutèrent point. L'âme dans sa pureté et son innocenee première, est naturellement croyante, et le doute n'est point le mal de l'enfance naïve. D'ailleurs, l'accent vivant et sincère de Bernadette. encore tout émue, encore tout impré

Ÿ LA VIERGE IMMACULÉE 135 #gnée de ce qu'elle venait de voir, s'imposait irrésistiblement: Marie ct Jeanne ne doutèrent point, mais “<lles furent effrayées. Les enfants des pauvres sont toujours eraintifs, Cela n'est que trop explicable, la ‘souffrance leur vient de tous ks côtés.

— C'est peut être quelque chose pour nous faire du ‘mal, dirent-elles. N'y revenons plus, Bernadette.

À peine arrivées à la maison, les confidentes de la petite bergère ne purent garder longtemps leur secret. Marie raconta tout à sa mère.

— Ce sont des enfantillages, dit celle-ci. . Que me raconte donc ta sœur ? reprit-lle en interrogeant Bernadette.

La petite fille recommença son récit,

La mère. Soubirous haussa les épaules.

— Tu t'es trompée. Ce n'était rien du tout. Tu as “ru voir quelque chose, et tu n'as rien vu. Ce sont des enfantillages,

Bernadette persista dans son dire.

— Quoiqu'il en soit, reprit la mère, n'y retourne plus; je te le défends.

Cette défense serra le cœur de Bernadette; car, depuis que l'Apparition s'était évanouie, son plus grand désir était de la revoir. Cependant elle se résigna et ne répondit rien.

Deux jours, le vendredi et le samedi, se passèrent. ‘ Cet événement extraordinaire se présentait à chaque

136 LA VIERGE 1MMACULÉE

instant à la pensée de Bernadette, et il faisait le sujet constant dé ses entretiens avec sa sœur Marie, avec Jeanne et quelques autres enfants. Bernadette avait encore au fond de l'âme et dans toute sa suavité, le souvenir de la céleste Vision. Une passion, si l'on pcut se servir de cè mot profiné pour dire un sentiment si pur, était née dans ce cœur innocent de petite fille : l'ardent désir de revoir la Dame incomparable. Ce nom de « Dame » était celui qu’elle lui donnait en son rustique langage. Toutefois, quand, on lui demandait si cette Apparition ressemblait à quelqu’une des dames qu’elle voyait, soit dans Ja rue, soit à l'église, à quelqu'une des Personnes célèbres. dans le pays pour leur beauté éclatante, elle secouait la tête et souriait doucement.

— Rien de tout cela n'en donne une idée, disaitelle. Elle est d'une beauté qu'il est impossible d'exprimer.—Elle désirait donc la revoir. Les autres enfants étaient Partagées entre la peur et la curiosité.

Le dimanche, le soleil s'était levé radieux et il faisait un temps magnifique. : I] Y à souvent dans les vallées Pyrénéennes de ces jours de printemps, tièdes et doux, égarés dans la saison d'hiver.

En revenant de la Messe, Bernadette pria sa sœur Marie, Jeanne et deux ou trois autres enfants, d'in-

* sister auprès de sa mère Pour qu'elle levât sa défense et leur permit de retourner aux Rochos Massabielle.

— Peut-être est-ce quelque chose de méchant ? disaient les enfants.

Bernadette répondait qu'elle ne le croyait pas, qu'elle n'avait jamais vu une physionomie si merveilleusement bonne.

— En tout cas, reprenaient les petites filles, qui, plus instruites que la Pauvre bergère de Bartrès, savaient un peu de catéchisme, en tout ces, il faut lui jeter de l’eau bénite. Si c'est le diable, il s’en ira. Tu lui diras: «Si Vous venez de la part de Dieu, approchez; si vous venez du démon, allezvous-en, »

Ce n'était point tout à fait la formule précise des exorcisines; mais, en vérité, les petites théologienues de Lourdes raisonnaient, en cette affaire, avec autant de prudence et de justesse qu'aurait pu le faire un Docteur en Sorbonne.

Il fut done décidé, dans ce concile enfantin, que lon emporterait de l'eau bénite. Une certaine appréhension était d'ailleurs venue à Bernadette ellemême à la suite de ces causeries.

Restait à obtenir ln permission.

Les enfants toutes réunies la demandèrent après le repas de midi. La mère Soubirous voulut d'abord maintenir sa défense, alléguant que le Gave longeait et baignait les Roches Massabielle, qu'il ÿ aurait peutêtre du danger, que l'heure des Vêpres était proche

de ram nu,

et qu'il ne fallait pas s'exposer à les manquer, que <'étaient là des enfantillages, ete. Mais on connaît à quel point d'insistance et de pression irrésistible peut s'élever une légion d'enfants. Toutes promirent d'être prudentes, d’être expéditives, d'être sages, et la mère finit par céder. 5

Le petit groupe se rend à l'église et y prie quel. ques instants. Une des Compagnes de Bernadette avait apporté une bouteille d'un demi-litre: on la remplit d'eau bénite.

Arrivées à la Grotte, rien ne se manifesta tout d'abord. « Prions, dit Bernadette, et récitons le chapelet. »

Voilà les enfants qui s'agenouillent et qui commencent, chacune à part soi, la récitation du Rosaire.

Tout à roup le visage de Bernadette paraît se transfigurer et se transfigure en effet. Une émotion extraordinaire se peint dans tous ses traits; son regard, plus brillant, semble aspirer ‘une lumière divine.

Les pieds posés sur le rot, vêtue comme la première fois, l'Apparition meïveilleuse venait de se manifester à ses yeux.

— Regardez! dit-elle: La voilà !

Hélas ! la vue des autres enfants n'était pas miraculeusement dégagée comme la sienne du voile de chair qui empêche de voir les corps spiritualisés. Les petites filles n'apercevaient que le rocher désert et les branches de l'églantier, qui descendaient, en faisant

mille arabesques, jusqu'au pied de cette niche nystérieuse où Beruadette contemplait un Etre inconuu.

Toutefois, la physionomie de Bernadette était telle, qu'il n'y avait point moyen d'en douter. L'une des enfants plaça la bouteille d'eau oénite entre les mains de la Voyante,

Alors Bernadette, se souvenant de ce qu'elle avait promis, se leva, et, secouant vivement et à plusieurs reprises la petite bouteille, elle aspergea la Dame merveilleuse, qui se tenait toute gracieuse à quelques pas devant elle, dans l'intérieur de la niche.

« Si vous venez de la part de Dieu, approchez, » dit Bernadette, 0

À ces mots, À ces gestes de l'enfant, la Vierge s'inclina à plusieurs reprises et s'avança presque sur le bord du rocher. Elle semblait sourire aux précautions de Bernadette et à ses armes de &uerre, et, au nom béni de Dieu, son visage s'illumina.

« Si vous venez de la part de Dieu, approchez, » répétait Bernadette...

Mais la voyant si belle, si éclatante de gloire, si resplendissante de. bonté céleste, elle sentit son cœur lui faillir au moment d'ajouter : « Si vous venez de la part du démon, allez-vous-en, » Ces paroles, qu'on lui avait dictées, Jui semblèrent monstrueuses en présence de l'Etre incomparable, et elles s’enfuirent pour jamais de sa pensée sans être montées jusqu'à ses

lèvres. Elle se prosterna da nouveau et continua de

réciter le chapelet, que la Vierge semblait écouter,

en faisant elle-même glisser le sien entre ses doigts. A la fin de cette prière, l'Apparition s'évanouit.

Page 1