CHAPITRE CINQUIÈME ÉMOTION PUBLIQUE — APPARITION DU 21 FÉVRIER
De retour à Lourdes, Bernadette dut parler à ses Parents de la promesse qu'elle venait de faire à la « Dame » mystérieuse et des quinze jours consécutifs pendant lesquels elle devait se rendre à la Grotte. De leur côté, Antoinette et Mn Millet racontèrent ce qui s'était passé, la merveilleuse transfiguration de l'enfant durant l'extase, les paroles de l'Apparition, l'invitation de revenir pendant la Quinzaine. Le bruit de ces étranges choses so Propagea aussitôt de toutes parts, et, franchiesant bien vite les couches populaires, jeta, soit dans un sens, soit dans un autre, la plus profonde agitation dans la société de ce pays. Ce jeudi, 18 février 1858, était Précisément jour de marché à Lourdes. I] Y avait comme à l'ordinaire beaucoup de monde; de sorte que, le soir même, la nouvelle des visions, vraies ou fausses, de Bernadette, se répandit dans la montagne et dans les vallées, À Bagnèree, à Tarbes, à Cauterets, à Saint-Pé, à Nay, dans toutes les directions du département et dans les villes
il y en avait Quatre ou cinq cents. On en comptait plusieurs milliers le dimanche matin.
Que voyait-on cependant ? qu'entendait-on sous res roûhes sauvages ? Rien, absolument rien, sinon une Pauvre enfant en prière, qui disait voir et qui disait entendre. Plus petite en apparence était la cause, plus inexplicable humainement était l'effet,
Il fallait, prétendaient les croyants, ou que le reflet d'en haut fût réellement visible sur cette enfant ; où que le souffle de Dieu qui agite les cœurs coume il veut, eût passé sur ces 1
le clergé, chez les Pauvres et chez e, dans les cafés, dans les auberges, sur les places, dans les rues, le soir, le matin, en particulier, en publie, on ne s'entretenait que de cela.
plus violente, j'allais dire l'unique préoccupation.
L'instinct populaire n'attendait pas que l'Apparition se fût nommée pour la reconnaître, — C'est sans doute la SAINTE VIERGE, disait-on de tous côtés dans la multitude !
De son côté, et naturellement, le Clergé était foïtement impressionné Par tous ces faits; mais, avec un tact et un bon sens merveilleux, il avait pris dès le le commencement, une attitude des plus réservées ct des plus vrudentes.
La pasoisse avait en ce moment à sa tête un prêtre dont il importe de faire le portrait (1).
M. l'abbé Peyramale, Curé-Doyen de la ville et du canton de Lourdes, avec une rare prudence, avant de permettre à son clergé de faire un seul pas et de se montrer à la Grotte, avant de se le permettre à luimême, résolut d'attendre que les événements eussent pris un caractère nettement déterminé, que les preuves se fussent produites dans un sens ou dans l’autre, et que l'Autorité Ecclésiastique eût prononcé. Il chargea quelques laïques intelligents et sûrs, de se rendre aux Roches Massabielle toutes les fois que Bernadette et la multitude s'y transporteraient, et de le tenir au courant, jour par jour et heure par heure, de ce qui se passerait; mais en même temps qu'il prenait ses
(1) Voir ce portrait : N, D. de Lourdes, Livre II.
Une telle attitude des le dire, des plus difficiles devait avoir à lutter, en
tricte neutralité était, il faut à garder: car chaque prêtre
On, non seulement
point céder à un Courant inou biles au sein
ï et
de demeurer immo de ce prodigieux
(1) Lourdes, en effet, appartient à ce Diocèse,
Lou = a mi »
mouvement. Cette héroïque abstention du Cletgé devait montrer manifestement que la main et l'action de l'homme n'étaient Pour rien dans ces événements et qu'il fallait en chercher la cause ailleurs, c'est-àdire plus haut,
Cela ne suffisait Point cependant, La Vérité a besoin d'un autre creuset, Il faut qu'étant sans soutien, elle résiste par elle-même et par elle seule aux grandes forces humaines déchainées contre elle. Il lui faut donc des persécuteurs, des ennemis acharnés, des adversaires habiles à tendre des pièges.
Ces adversaires acharnés attestent, aux yeux des siècles, que telle œuvre, telle croyance n'a point été établie clandestinement et dans l'ombre, mais bien à la face d'ennemis intéressés à tout voir et à tout contrôler ; ils attestent aux yeux des siècles que les fondements en sont solides, puisque tant d'efforts réunis n’ont pu les ébranler au moment même où ils s'élevaient dans leur faiblesse originelle ; ils attestent que ces bases sont pures, Puisque, examinant toutes choses à la loupe grossissunte de la malveillance et le la haine, ils n'ont PU y signaler ni un vice ni une tache. Les ennemis sont des témoins non suspects, qui déposent malgré eux, devant la postérité, en faveur même de ce qu'ils ont voulu empêcher ou détruire. Done, si les Apparitions de la Grotte étaient le point de départ d'une œuvre divine, il fallait, à
côté de l'abstention du Clergé, l'hostilité des puissants du monde,
Dieu y avait également pourvu.
Tandis que l'autorité ecclésiastique, personnifiée dans le Clergé, gardait la sage réserve conseillée par le Curé de Lourdes, l'autorité civile se préoccupait, elle anssi, du nouvement extraordinaire qui ‘tait en train de se produire dans la ville et aux environs et qui, gagnant de proche en proche tout le Département, en avait déjà franchi les limites du côté du Béarn.
Bien qu'il n'advint aueun désordre, ces pèlerinages, ces foules recueillies, cette enfant en extase, inquiétèrent ce monde ombrageux. Et bientôt toutes ces bonnes populations des alentours seront les témoins attristés des actes si ridiculement vexatoires par lesquels se traduisirent ces inquiétudes d'une administration malveillante (1).
Cependant Ja Vierge Immaculée allait continuer à se manifester à la petite bergère de Bartrès, dans ses célestes Visions.
C'était le troisième jour de la Quinzaine, le 21 février, premier Dimanche de Carême.
Avant le lever du. soleil, une foule immense, Plusieurs milliers de Personnes étaient déjà réunies
(1) On peut voir tout au long, dans l'ouvrage de M, Henri Lasserre, la conduite vraiment incroyable, tenue par les représentants du Pouvoir Publie, lors des Apparitions à la Grotte de Massabielle,
Ju sa sœur. Ses Parents avaient assisté, la veille, ou l'avant-veille, à ses extases ; ils l'avaient vue transfigurée, et maintenant ils croyaient.
L'enfant traversa simplement, sans assurance comme sans embarras, la foule devant elle en lui livrant pi
qui s'écarta avec respect
s'apercevoir de l'attention universelle, elle alla, comme si elle accomplissait une chose toute simple, s’agenouiller et prier au-dessous de la niche où serpentait la branche d'églantier. à
Quelques instants après, on vit son front s'illumi- . ner et devenir rayonnant, Le sang pourtant ne se LE portait point au visage ; au contraire, elle pâlissait légèrement, comme si la nature fléchissait quelque peu en présence de l'Apparition qui se manifestait devant elle. Tous ses traits montaient, montaient, et eciraient comme dans une régi
on supérieure, comme da s un pays de gloire, exprimant des sentiments et des choses qui ne sont point d'ici-bas. La bouche entr'ouverte était héante d'admiration, et paraissait aspirer le Ciel. Les Yeux fixes et bienheureux, contemplaient une beauté invisible, qu'aucun autre regard n'apercevait, mais que tous sentaient préseute, que
tous, pour ainsi dire, voyaient par réverbération sur le visage de l'enfant.
Cette pauvre petite paysanne, si vulgaire en . l'état habituel, semblait ne Plus appartenir à la terre.
C'était l'Ange de l'innocence, laissant le monde un instant derrière lui et tombant en adoration au moment où il entr'ouvre les portes éternelles et où il aperçoit le Paradis.
Tous ceux qui ont vu Bernadette en extase, parlent de ce spectacle comme d'une chose qui est tout à fait sans analogue sur la terre. Leur impression après dix ennées est aussi vibe que le premier jour.
Chose remarquable ! quoique son attention fût entièrement absorbée Par la contemplation de la Vierge Immaculée, elle avait en partie conscience de ce qui se passait autour d'elle. Ë
À un certain moment, son cierge s'éteignit ; elle étendit la main pour que la personne la plus proche le rallumät.
Quelqu'un ayant voulu, avec un bâton, toucher l'églantier, elle fit vivement signe de le laisser et son visage exprima la crainte, — J'avais peur, dit-elle ensuite naïvement, qu'on ne touchât la « Dame » et qu'on ne lui fit du mal Un des observateurs dont nous avons cité le nom, M. le docteur Dozous, () était à côté d'elle.
(1) Un des médecins de Lourdes, Incrédule comme eux, insouciant, sceptique Par caractère, il a passé la plus grande partie de sa
— Ce n'est là, pensait-il, ni la catalepsie avec sa raideur, ni l'extase inconsciente des hallucinés ; c'est un fait extraordinaire, d'un ordre tout à fait inconnu à la Médecine.
Il prit le bras de l'enfant et lui tâta le pouls. Elle parut n'y pas faire attention. Le pouls, parfaitement calme, était régulier comme dans l’état ordinaire, « Il n'y a donc aucune excitation maladive, » se dit le savant Docteur, de plus en plus bonleversé,
En ce moment, la Voyante fit, sur ses genoux, quelques pas en avant dans la Grotte. L'Apparition s'était déplacée, et c'était maintenant par l'ouverture intérieure que Bernadette pouvait l'apercevoir.
Le regard de la Sainte Vierge parut un instant Parcourir toute la terre, et Elle le reporta, tout imprégné de douleur, vers Bernadette agenouillée.
— Qu'avez-vous ? que faut-il faire ? murimura l'enfant,
vie éloigné de la religion ; mais sa curiosité et sa droiture naturelle le Poussèrent à tout contrôler Pat lui-même. I] était, Je 21 février, auprès de Bernadette, et il Y resta jusqu'à la fin, étudiant avec sin toutes les circonstances des apparitions. Dozous était un des médecins les plus répandus de Lourdes, il avait Soncouru pour l'agrégation à laFavulté de Montpellier, il était dans la force de l'âge. Très au courant des habitudes et du caractère des gens du Pays, médecin de la famille de Bernadette, sa parole devait avoir dans ce débat une importance considérable. . . « Lourdes (histoire médicale }, par le Docteur Boissarie, Livre 1#,»
1C2 LA VIEXGE IMMACULÉE
— Prier pour les pécheure, réppndit la Vierge Immuculée.
En voyant ainsi la douleur voi ", Come un nuage, la céleste sérénité de Ja Bienheureuse Vierge Marie, le cœur de la Pauvre bergère ressentit tout à coup une cruelle souffrance. Une indicible tristesse se répandit sur ses traits De ses yeux, toujours tout grands ouverts et fixés sur l'Apparition, deux larmes roulérent sur ses joues et s'y arrêtèrent, sans tomber.
Un rayon de joie revint enfin éclairer son visage, car la Vierge avait sans doute tourné elle-même son regard vers l'espérance et contemplé, dans le cœur du Père, la source intarissable de la miséricorde in finie descendant sur le monde, au nom de Jésus et par les mains de l'Eglise !
Ce fut en cet instant que l'Apparition s'évanouit. La Reine du Ciel venait de rentrer dans son Royaume.
L'auréole, comme de coutume, demeura encore quelques secondes, puis s'effaça insensiblement, pareille à une brume lumineuse qui se fond et disparaît dans l'air.
Les traits de Bernadette descendirent peu à peu. Îl sembla qu'elle passait de la région du soleil à celle de l'ombre, et la vulgarité de la terre reprit possession de ce visage, un instant auparavant transtiquré. Ce n'était plus qu'une humble bergère, une petite paysanne, que rieu en apparence ne distinguait des autres enfants,
Autour d'elle se Pressait la foule haletan émue, recueillie. Nous
décrire son attitude,
te, anxieuse, aurons ailleurs l’occasion de