CARACTÈRE DE CETTE SECONDE PARTIE
Poursuivant maintenant notre dessein, après avoir considéré Marie dans le Plan chrétien, nous devons l'étudier d'abord en elle-même, telle qu'elle nous apparaît dans l'Évangile, comme le plus parfait modèle d'imitation de Jésus-Christ; puis vivant et coopérant à la vie de Jésus-Christ dans l'humanité.
Après avoir étudié celte céleste fleur dans ses racines, nous voudrions considérer sa tige et son calice.
Telles sont les deux parties qui nous restent à traiter.
Nous consacrons ce volume à la Vierge Marie d'après t Évangile.
Nous changeons ici de terrain. Jusqu'à présent, nous nous sommes mû dans une région purement métaphysique et dogmatique, rigoureuse sans doute dans ses termes, mais vaste et infinie dans ses espaces, jusqu'à nous imposer plus d'efforts pour nous y contenir que pour nous y déployer. Maintenant, nous descendons sur le terrain resserré du fait, du récit évangélique. d'une biographie de la Sainte Vierge toute tracée en caractères sacrés, qui sont sous l'œil de tous, qui sont gravés, scellés dans l'attention universelle, et sous lesquels nous sommes enfermés comme sous les grilles et sous les verrous d'une prison.
Et toutefois, nous nous y sentons à l'aise, comme si le miracle de l'Ange qui fit tomber les liens de saint Pierre, ouvrit devant lui les portes de fer, et lui fit franchir la double garde qui le retenait, dût se renouveler pour la Vierge Marie, et des chaînes de son obscurité, lui faire un vêtement de gloire.
L'ange qui opérera cette délivrance sera Tango de l'interprétation.
L'interprétation n'est pas seulement autorisée, mais
elle est obligée en ce qui touche l'Évangile. C'est un récit historique assurément. Les faits qu'il raconte se sont réellement accomplis sur cette terre, tels, absolument tels qu'ils sont racontés: et même, l'Évangile étant d'une véracité inspirée se trouve être le plus naïf, le plus fidèle, le plus historique des récits. Mais ces mêmes faits de l'Évangile, historiques au plus haut degré, diffèrent de tous les autres faits de l'histoire en ce que ce sont des Mystères. Des Mystères non des Mythes. Un Mythe est une vérité cachée sous une fable; un Mystère est une vérité cachée sous un fait. Les faits évangéliques revêlent, enserrent ainsi sous leur réalité historique un esprit qui les transfigure sans les dénaturer. C'est une incarnation de vérités de la même nature que l'Incarnation du Verbe, puisque c'en est le rayonnement; et, de la lettre de l'Évangile, on peut dire ce que saint Augustin dit de la chair de Jésus-Christ : Caro vas fuit quod habebat : attende non quod crat"^. « C'est le vase qu'il avait : mais, faites atten- « tion, ce n'est pas ce qu'il était. »
Ce serait donc être infidèle à l'Évangile et se tromper assurément à son égard, que de s'arrêter à la lettre, au vase des faits, que de ne pas en dégager l'esprit; et, pour cette raison, la nécessité d'une Institution d'interprétation est établie.
Cette interprétation, soit qu'elle émane directement de cette Institution, soit qu'elle se produise sous sa sauvegarde, trouve dans le sens catholique, chrétien, rationnel de ceux auxquels elle s'adresse une communauté d'esprit qui leur en fait reconnaître la vérité, et qui, sous ce rapport, les en constitue juges.
• Tracl. in Joan., 27.
C'est dans cet esprit de concert avec nos lecteurs, que nous allons aborder une épreuve qui n'a pas été tentée complètement, ce nous semble, jusqu'à ce jour : celle de retrouver, sous le récit de l'Évangile, sans y rien ajouter ni retrancher, la figure de la très-Sainte Vierge, dans toute la grandeur et la magnificence qu'elle a au Plan divin, et le rapport de sa vie sur la terre avec son culte dans l'Église, avec sa puissance et sa gloire dans le ciel.
Nous allons nous attaquer en cela au préjugé le plus répandu contre la Vierge Marie, et qui vaut à son culte une multitude de censeurs.
Combien de cœurs, d'ailleurs chrétiens, à l'épreuve de l'obscurité de Jésus-Christ, et qui fléchissent à l'obscurité de sa sainte Mère; qui, mesurant secrètement la gloire et la puissance que l'Église attribue à la très-Sainte Vierge, et les honneurs qu'elle lui rend, à cette obscurité, à cet ensevelissement de sa vie; à la réserve, à la sévérité même apparente de Jésus-Christ à son égard, proscrivent tout ce qui élève Marie au-dessus de cet état d'infériorité, comme une superfétation réprouvée par l'Évangile.
Ce préjugées! moderne; il accuse un appauvrissement du Christianisme dans les âmes. Comme il s'autorise du fait de l'Évangile, il est spécieux; mais il l'est grossièrement. 11 heurte le sens catholique, le sens chrétien, le sens moral, et cet Évangile lui-même dont il s'autorise si abusivement; et, par tout ce qu'il renverse, tout ce qu'il blesse pour atteindre le culte de la Vierge Marie, il montre tout ce que ce culte maintient et entretient de vie et de vérité dans le monde.
Ce qui le favorise, c'est que, d'un autre côté, on ne
lient pas assez compte du problème de robscurité évangélique de la Sainte Vierge ; et comme, pour êlre négligé ou dissimulé, ce problème n'en existe pas moins, il devient, faute de solution, une pierre d'achoppement contre laquelle vont donner les esptits pesants, comme Bossuet appelle les censeurs du culte de Marie.
C'est pourquoi nous estimons devoir, avant tout, traiter à fond celte capitale question, en dégager une fois le champ de notre étude, et faire de sa solution le portique de ce nouveau travail.
Commençons d'abord par bien poser le problème.
Ce problème, ou, pour parler plus exactement, ce Mystère dont il nous faut trouver la clef, avant d'entrer dans le cours de la vie de la Sainte Vierge, parce qu'il enveloppe cette vie tout entière, c'est donc l'obscurité, le silence, l'effacement profond de cette ligure de Marie dans l'Évangile, comparée, je ne dis pas à Jésus-Christ, mais aux Apôtres, aux disciples, aux autres simples femmes dont il y est fait mention. Sans doute 3Iarie est en lumière dans la première partie de l'Évangile, et les mystères de l'Annonciation, de la Visitation, de la Nativité, de la Purilication, de la fuite en Egypte, de la vie commune à Nazareth, et de la soumission de Jésus adolescent, sont, nous le verrons, des mystères glorieux de la Maternité divine. Mais ce premier éclat, venant tout à Marie de Jésus qui lui était alors comme inhérent, disparaît sans retour, pour elle, dès que ce Jésus prend possession de sa vie évangélique et se présente à notre admiration par les merveilles de sa puissance et de sa parole. A partir de ce moment, où la personnalité du Christ se dégage pour notre salut et notre instruction,
OÙ il commence à agir et à enseigner^ comme disent les Acies ^ où il rend les oracles de sa sagesse, où il accomplit les prodiges de sa puissance, où il répand les bienfaits de sa miséricorde, où il s'associe des apôtres, se fait des disciples et des amis des plus vils pêcheurs, se crée une famille de tout ce qu'il ramasse sur son chemin, et s'incorpore Thumanité par les brûlantes ardeurs de sa Charité divine, une seule créature reste en dehors de ces familières et glorieuses communications; une seule est mise à l'écart, rejetée dans l'ombre, et ne reparaît deux ou trois fois que pour être effacée plus profondément : et c'est Marie ! la 3Iére de Jésus ! la Mère de Dieu ! celle que nous honorons de tant d'Jiommages! Ce Fils bien-aimé de ses entrailles distribue des titres et des éloges qui vaudront à ceux qui en sont l'objet un renom universel : de Jean- Baptiste il dira quil est plus qu'un Prophète et qu'il n'en a pas surgi de plus grand entre ceux qui sont nés de femmes; à Simon il dira : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église; du Centenier : Je n'ai point trouvé tant de foi même dans Israël; à la Chananéenne : 0 femme, votre foi est grande ! de Marie, sœur de Marthe : Elle a choisi la meilleure part; de Madeleine la pécheresse : P«rtout ou sera prêché l'Evangile, c'est-à-dire dans le monde entier, on racontera à la louange de cette femme ce quelle vient de faire en ce moment. Il s'assoira pour converser avec la Samaritaine; il se fera le défenseur de la femme adultère; il préconisera le denier de la veuve; il sera touché de compassion pour la veuve de Naïm; sous le faix de sa croix, objet de la rage de ses bourreaux et de la pitié de l'univers, il rendra aux femmes de Jérusalem les larmes
' Act. apoft., c. I, V. 1.
que cette pitié leur fera verser. Nul n'échappera aux traits de sa bonté : les publicains et les malfaiteurs, les étrangères et les prostituées, la multitude qui doit demander sa mort, ses bourreaux mêmes et jusqu'aux pierres de Jérusalem, tous en auront leur part : pour sa Mère, rien. Je me trompe : Fammc, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Comme par un exprès démenti de la double parole qui la salua au commencement : Bénie entre toutes les femmes, elle est méconnue, ce semble, entre toutes les femmes. C'est là son privilège de Mère. L'Évangile ne nous fait connaître qu'elle suivait son Fils, que pour nous apprendre qu'elle n'était pas remarquée de lui. Elle n'est admise que dans la multitude; et si, de cette multitude, une voix, anticipant celles des siècles futurs, s'élève pour la féliciter, Jésus détourne cette voix à la généralité des élus, comme pour priver sa Mère de ce témoignage. Aussi, lorsque la situation devient intime, par un privilège de gloire ou d'amour, comme sur le Thabor ou à la Cène, Marie est absente : il n'est pas question d'elle. Au Calvaire seulement elle reparaît pour être admise au partage de l'ignominie et des souffrances de la croix, et elle n'est alors l'objet d'une suprême attention de son divin Fils, que pour être donnée à un autre. Ce n'est pas assez. La mort du Christ, qui consomme toutes choses, ne met pas un terme à l'obscurité de Marie. Cette obscurité se prolonge à travers les gloires et les joies de la résurrection et s'en augmente. Jésus- Christ est enseveli; Jésus-Christ est ressuscité : quelle situation pour une mère, et pour une mère comme Marie ! Qui sera au premier plan de ce tableau? Qui sera la dernière à quitter ce corps défiguré? Qui sera la première à le revoir triomphant, si ce n'est elle? Associée à toutes
les épreuves de sa mortalité, de ses humiliations et de ses souffrances, depuis la crèche jusqu'à la croix, elle le sera sans doute à l'aurore de son éternelle splendeur, elle sera favorisée de ses mystérieuses apparitions, et nous sera montrée au grand événement de l'Ascension, recevant les dernières bénédictions de Jésus et le suivant dans la nuée qui le dérobe à tous les yeux, mais non encore à ceux d'une mère? Non. L'Evangile ne fait pas la plus petite mention d'elle dans toutes ces mémorables circonstances. Etïacement d'autant plus profond que, sur le fond lumineux de la gloire du Christ, tous les événements, toutes les figures se comptent et se détachent. Heureuse Madeleine, qui le vit seule la première fois! Heureuses Jeanne, Marie mère de Jacques et leurs compagnes, qui le virent, l'adorèrent et lui baisèrent les pieds la seconde foisi Heureux les disciples d'Emmaûs, auxquels il se joignit dans le voyage, et qui le reconnurent à la fraction du pain ! Heureux les disciples assemblés qui le virent apparaître au milieu d'eux, les portes closes I Heureux Thomas, qui fut appelé à mettre son doigt et sa main dans ses sacrées plaies ! Heureux vous tous, qui l'avez vu sur la terre comme nous le verrons dans le ciel I Celle que toutes les générations doivent appeler bienheureuse et à qui l'Église doit adresser ce chant : Reine du ciel, réjouis-toi, parce que Celui que tu as mérité de porter dans tes flancs est ressuscité comme il l'avait annoncé! Marie ne figure à aucune de ces scènes de gloire et de bonheur dans l'Évangile ; et nous croirions qu'elle n'était plus de ce monde, tant on l'y comptait peu, si, par une mention qui étonne, après tant d'oubli, elle n'était nommée dans les Actes parmi les apôtres et les saintes femmes réunies au cénacle de Jérusalem, et la dernière.
Tel est le caractère général de la vie de la très-Sainte Vierge : l'obscurité. Caractère d'autant plus profond c|ue nul dans rÉvangile n'en fait la remarque, que cette obscurité même est obscure, pour ainsi parler, et que Marie elle-même, comme d'intelligence avec tout ce qui l'efface, ne se produit par aucune action, par aucune parole qui la fasse remarquer, et justifie en quelque sorte l'inattention de tout ce qui l'entoure.
Nous n'avons pas craint d'exposer ce problème dans tout son jour, dût-il alarmer d'abord quelques âmes pieuses, dans l'intime conviction où nous sommes que la vérité, portant toujours en soi sa propre justification, n'a rien tant à redouter que ces ménagements et ces demijours qui laissent voir les difficultés et ne cachent que les solutions, qu'une franche exposition de la vérité en fait sortir comme d'elles-mêmes.
Ainsi, après l'exposition qui précède, le sens moral, le sens commun le plus vulgaire peuvent-ils admettre que la Mère du Christ, annoncée de loin par tant de prophéties et de figures, objet de l'ambassade d'un Ange et de ses hommages, pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes; appelée adonner et à discuter son libre consentement d'alliance avec le Très Haut, rendue Mère, sans préjudice pour sa virginité; Mère, Épouse, Temple vivant de Dieu lui-même; saluée si profondément par Elisabeth dans la plénitude de l'inspiration de l'Esprit Saint; proclamant elle-même, sous la double inspiration du même Esprit et du Verbe qu'elle porte dans ses fiancs, sa grandeur et sa gloire éternelles, dans ce cantique de son humilité et de sa reconnaissance auquel tous les siècles passés ont préludé et tous les siècles futurs doivent répondre ; que la Mère du Christ, dis-je, qui, après Tétre
devenue si glorieusement par le grand mystère de Tlncarnalion, Ta été si souverainement par trente ans de soumission du Christ, et si fidèlement, si douloureusement par toute une vie de contemplation et de martyre, ne mérite que Tobscurité, que Toubli, que rimmilialion dont elle est l'objet dans la seconde partie de l'Évangile, de la part d'un Fils qui est la Justice, la Vérité, la Bonté mêmes? Cette obscurité ne serait-elle pas trop injurieuse à Jésus-Christ lui-même pour admettre qu'elle le soit à Marie? Si elle n'est pas injurieuse, étant si intentionnelle, n'est-elle pas plutôt glorieuse? N'est-elle pas tout au moins un mystère, c'est-à-dire un fait extraordinaire, ne s'expliquant pas naturellement par lui-même, supposant un grand dessein, une loi cachée, une vérité profonde qui provoque notre investigation, pour exercer notre volonté et notre inteLigence, autant que notre foi?
On en sera convaincu lorsque nous aurons dégagé cette vérité. On la reconnaîtra et on la goûtera d'autant plus qu'elle aura été plus méconnue et plus négligée, et l'on conviendra que, de toutes les leçons du Christianisme après celle de la croix il n'en est pas de plus éloquente, que de tous les reflets de Jésus-Christ il n'en est pas de plus lumineux, que ce silence et cette obscurité qui enveloppent la Vierge Mario.
Dans cette initiation à la vie générale de la très-Sainte Vierge, nous allons être assisté par un de ses panégyristes qui a le mieux compris ce glorieux mystère de son obscurité, et dont le témoignage, en un tel sujet, est bien fait pour éveiller l'attention et stimuler la pesanteur de tant de catholiques tardifs à croire et à honorer la grandeur de Marie, Ce panégyriste de la Divine Vierge Marie,
comme il se nomme lui-même, n'est pas Bossuet, n'est pas saint Bernard, n'est pas Gerson, grands noms trop catholiques pour faire impression sur certains chrétiens : c'est un protestant ; c'est Luther.
SOLUTION DU rROBLÈME DE l'obsCL'BITÉ ÉVANGÉUQUE DE LA SAINTE VIF.BGE
On raconte de VIliade, qu'un amateur de singularités avait écrit ce vaste poëme en caractères si fins, et sur du papyrus si mince, qu'il avait pu le renfermer tout entier dans la coque d'une noix.
S'il est permis de comparer aux choses frivoles les choses sainles, toutes les grandeurs, toutes les gloires que nous révérons en Marie, toutes celles qu'on peut imaginer et par delà, sont ainsi renfermées dans ce seul petit mot : Deipara, Mère de Dieu, Mère de Jésus, que nous lisons dans tout le cours de l'Évangile.
Ce seul mot. Mère de Jésus, contient tout un poëme, et un poëme que tous les chœurs des Anges ne pourraient entièrement dérouler.
Si nous ne le sentons pas, ce n'est pas sur Marie, c'est sur Jésus, sur Dieu, au fond, que porte notre insensihilité; puisque c'est sur Jésus, sur Dieu que porte cette grandeur de Marie : ce n'est pas le sens catholique, c'est le sens chrétien, le sens religieux qui sont affaiblis en nous.
C'est de Luther que nous méritons de l'apprendre :
« Être Mère de Dieu, dit-il, est une prérogative si « haute, si immense, qu'elle surpasse tout entendement. a Nul honneur, nulle béatitude ne saurait approcher « d'une élévation telle que d'être, dans l'universalité « du genre humain, l'unique personne, supérieure à
« toutes, qui n'ait pas d'égale dans cette prérogative « d'avoir avec le Père céleste un commun Fils... Dans « cet unique mot, donc, tout honneur est contenu pour « Marie, et personne ne pourrait publier à sa louange « des choses plus magnifiques, eût-il autant de langues « qu'il y a de fleurs et de brins d'herbe sur la terre, « d'étoiles dans le ciel, et de grains de sable dans la « mer ' . »
L'Évangile, en nous disant que Marie est Mère de Jésus, épuise donc, par ce seul mot, si nous le comprenons, tout ce qu'on peut dire de plus grand à la gloire de Marie. Il la po>e à une hauteur que tous les hommages de l'univers ne peuvent atteindre, que ses adorations seules peuvent dépasser.
Et la manière dont l'Évangile signale ainsi Marie est remarquable. Ordinairement il fait connaître la parenté immédiate de ses personnages, ou leur état dans la vie; il détache leur personnalité de leur ministère ou de leur rôle. A l'égard de Marie, il agit tout autrement. Elle est toujours présentée dans un mystérieux isolement de
' Oua re (qiiod Dei Jlaler facta esl) lani piœclara et ingenlia bona ese data suiit,ut superent captum ctijusciaiique; hinc enim omiiishonos ac bealiludo provenit, iil in universo liumano génère unica sit persona, siiperior cuiiotis, cui nemo sit par, qiiod ciim cœlesti Pâtre Filium tantum habeat communcm... Krgo propterea iinico verbo lotus ejus lionos concludilur, si Parenlis Dei insignilur nomenclatura, quandoquidem nemo majora, vel de illa praedicare, vel illi nunliare possit, etiamsi toi linguas habeat quot flores terra herbulasque, cœlum stellas, ac mare sustinet arenas.
Marihii Luilicri super Jlagnificat, seu Divx Virgiiiis Marise cantici Commenlaiiiis. Tomus quinlus ouuiimu opcrum, p. 85, recto. Witebergœ, 1554. ^— Cet écrit de Liifiier est de 1521, l'année qui suivit sa révolte: c'est le 15 décembre 1520, en e£fet, qu'il brûla la bulle du Pape sur la place de Witlemberg,
EXPLICATION DE L'OBSCURITÉ DE MARIE. \o
tout ce qui l'entoure, qui fait ressortir son unique adhérence à Jésus. On ne connaît ni son lever ni son coucher; elle paraît et disparaît sous le seul nom de Mè^^e de Jésus; sa divine Maternité, c'est elle-même.
Et cette Maternité n'est pas seulement nominale : elle nous est montrée en exercice pendant les trente premières années de la vie du Christ, c'est-à-dire trois fois plus longtemps que les maternités ordinaires.
Enfin, les honneurs divins ayant été surtout rendus à Jésus enfant, par les envoyés du ciel et de la terre, dans les bras de Marie, c'a été, comme l'observe très-judicieusement le cardinal de Bérulle, une des grandeurs et une des bénédictions de la Sainte Mère de Dieu, que son Fils ait voulu se manifester à un âge et en un état où il était obligé de la manifester avec elle.
La gloire incomparable de Marie, sa Maternité divine, trouve donc son plus large fondement, son plus grand éclat dans l'Évangile.
Maintenant, cette Maternité, active durant toute la vie privée de Jésus-Christ, a été passive pendant sa vie publique. Marie disparaît alors; elle est effacée, effacée profondément : cela est très-vrai, et nous tenons nousméme à le bien faire observer.
Mais d'abord, qu'importe à la grandeur de Marie, puisque toute cette grandeur consiste dans cette divine Maternité qui lui est inhérente? Comme Jésus-Christ est toujours Dieu à travers toutes les humiliations de sa vie et les ignominies de sa mort, Marie est toujours Mère de Dieu sous cotte obscurité qui nous la dérobe.
11 y a même, entre l'obscurité de Marie et celle de Jésus-Christ, un rapport de réciprocité aussi intéressant que concluant.
La divinité de Jésus-Ciirist a élé passive pendant toute sa vie privée, qui a été le règne de la Maternité de Marie; et cette Maternité est devenue passive à son tour quand Jésus-Christ est entré dans la vie publique.
De sorte que la vie passive de Jésus-Christ répond à la vie active de Marie, et la vie passive de Marie à la vie active de Jésus-Christ. Et maintenant, tirez la conclusion : La divinité de Jésus-Christ a élé obscurcie et comme anéantie par trente ans de soumission à Marie ; Marie a effacé Jésus-Christ pendant trente ans, et vous ne vous en scandalisez pas : comment donc vous scandalisez-vous de ce que Jésus-Christ a effacé Marie pendant les trois dernières années de sa vie évangélique? Comment tirez-vous de cette obscurité, contre la grandeur de la Mère, un argument que vous ne tirez pas contre la divinité du Fils? C'est intentionnellement sans doute que Jésus-Christ a effacé Marie; mais c'est intentionnellement aussi qu'il a voulu être effacé par elle; et si cette intention ne vous choque pas dans ce dernier cas, comment vous choquerait-elle dans le premier? Ce sont deux mystères, dont le plus grand, auquel vous acquiescez, doit vous faire accepter le moindre et vous tenir lieu de son explication, sinon encore vous la donner.
Disons seulement, quant à présent, que, dans cette réciproque obscurité, Marie reçoit cent fois plus de gloire de l'obscurité de Jésus qu'elle n'en perd dans la sienne ; et que tout au moins, comme dans la première Jésus garde toute sa Divinité, dans la seconde Marie garde toute sa Maternité, et par conséquent toute sa grandeur.
Cette grandeur est telle, que rien ne peut la diminuer ni l'augmenter. L'Évangile ne dit rien de Marie; Marie elle-même ne dit rien, ne fait rien durant la grande ma-
iiisfestation do Jésus-Christ et alors que tout autour de lui y participe. Mais qu'aurait pu dire rÉvangile de plus sur Marie que ce qu'il a dit toujours, qu'elle était Mère de Jésus? Et Marie elle-même, quelle parole pouvait-elle dire après avoir enfanté la Parole même? Quelle action, quel miracle pouvait-elle faire après avoir opéré ce miracle des miracles? « Marie, dit excellement saint Tho- « mas, nous a épanché le Verbe de sa plénitude de « grâce, comme le Père céleste l'a fait jaillir de la pléni- « tude de sa connaissance. » Ex plenitudine scientiœ éructât Pater et ex plenitudine gratiœ Mater effundit Ver^ bum. « Marie, dit encore l'Ange de l'École, est le som- « maire de tous les miracles; elle est elle-même le sou- « verain miracle. » Maria est miraculorum compendium, et summum ipsa miraculum. Demandez-nous maintenant ce qu'elle a dit et ce qu'elle a fait! Elle a émis le Verbe : elle a fait chair le Créateur. « Le Verbe a dit, et tout a « été fait; Marie a dit, et le Verbe a été fait chair. » DixU Ver bum, et omnia factasunt; dixit Maria, et Ver bum caro factum est.
Après cela, toute parole, toute action eussent fait descendre Marie. Le silence et l'obscurité convenaient seuls à une telle grandeur, et la faisaient ressortir en la laissant parler, en la laissant briller seule. Qui ne comprend pas cela ne connaît pas la plus haute, la plus profonde de toutes les valeurs d'expression dans les grandes situations de l'âme : le silence ! l'ombre! Il n'a pas le sens du sublime.
De même qu'après avoir enfanté vierge le Fils de Dieu, Marie devait rester et est restée vierge de tout autre enfantement ; de même, après avoir dit son Fiat Verbum et exhalé le cantique de sa reconnaissance, elle
devait rester vierge de toute autre parole, de toute autre opération. Son silence, son obscurité, c'est sa Virginité même.
C'est surtout sa Maternité, de se taire ainsi et d'être effacée; puisque elle l'est par son Fils. C'est continuer à le mettre au jour. Saint Thomas dit, quelque part, que le grand Précurseur saint Jean-Baptiste et que la très- Sainte Vierge n'ont point fait de miracles, afin que les attentions des peuples ne fussent point partagées à plusieurs, et qu'ils n'eussent tous des yeux et des oreilles que pour Jésus-Christ : Ut omnes Christo intenderent. Comme ce mot est vrai de la très-Sainte Vierge ! et qu'elle devait se plaire dans ce silence et dans cette ombre qui faisaient ressortir la divine figure de son Fils ! La gloire de ce Fils n'était-elle pas d'ailleurs celle de la Mère? Marie se tait, mais Jésus parle; Marie s'efface, mais Jésus paraît; et par tout ce que dit et fait Jésus, la Mère de Jésus reçoit plus d'honneur et de bonheur que par tout ce qu'elle pourrait dire et faire elle-même. Tout ce qui démontrait au monde ce qu'il était, démontrait ce qu'elle était; chaque œuvre qui le manisfestait Fils de Dieu la manifestait incontestablement Mère de Dieu. Chaque flot nouveau de celte mer montante de divinité, qui devait purifier l'univers, la soulevait et l'élevait comme une arche de sainteté sur ce miséricordieux déluge. Aussi, entendez cette voix qui sort de la foule à la vue des merveilles de Jésus-Christ : <i Bienheureux le « sein qui t'a porté! bienheureuses les mamelles que tu « as sucées! » Voix glorieuse pour Marie, et que Jésus ne réprime, nous le verrons, que par une raison plus glorieuse encore. Dans l'union incomparable où elle était avec ce divin Fils, et par la nature et par la grâce, et
par sa Virginité et par sa Maternité, ne faisant avec lui qu'un seul cœur que le même glaive de douleur doit traverser, qu'avait-elle donc à faire, api'ès avoir produit et élevé son Fils comme homme, que de Vodmirer en silence comme Dieu, et de conserver dans son cœur toutes ces choses? Quelle est Vierge! qu'elle est Mère! qu'elle est la digne Mère de Jésus dans cette silencieuse obscurité où nous la cache, où nous la montre d'autant mieux l'Évangile!
Le paganisme lui-même aurait senti la beauté morale de ce dénùmentde la Mère parée de son seul Fils, et dépouillée de toute autre distinction pour être mieux signalée par celle-là ; il nous en offre môme une ombre.
La fille du grand Scipion et la mère des Gracques, Cornélie, femme héroïque, digne de celte double illustration, admirable surtout comme mère, recevait un jour la visite d'une dame campanicnne très-riche et encore plus fastueuse. Celle-ci se complut à étaler à ses yeux ses diamants, ses perles, ses bijoux les plus précieux, puis la pria instamment de lui montrer aussi les siens. Cornélie ne répondit pas à cette jalouse incitation et parut le céder en richesse à son interlocutrice. Elle détourna la conversation sur une autre matière, pour attendre le retour de ses fils qui étaient au forum. Ceux-ci revenus et entrant dans l'appartement de leur mère : « Voilà, dit-elle à la dame campanienne, en les lui montrant de la main, voilà mes bijoux et mes ornements. »
Voilcà, dirons-nous aussi en montrant Jésus dans les bras de Marie, voilà ses grandeurs et ses gloires : et l'Evangile, en ne nous la recommandant par aucun autre titre que celui de Mère de Jésus, ne fait que la consacrer davantage.
L'opinion des Romains, mue de ce sentiment à l'égard de Cornélie, lui avait élevé, de son vivant, une statue avec cette unique inscription : Mater Gracchorum. — Et nous lisons aussi dans l'histoire du Christianisme primitif que les Grecs, si dévoués au culte de la Sainte Vierge, ne mettaient jamais aucune couronne, ni d'or ni de perles, ni de pierres précieuses, sur ses images, mais ils écrivaient sur Je front en lettres d'or cette seule parole : esoTd/.oç, Mère de Dieu.
Mais cette première considération ne répond pas à toute la difTiculté. Elle laisse en dehors la partie la plus obscure du mystère, à savoir, la conduite de Jésus- Christ à l'égard de la Sainte Vierge. Que la conduite de la Sainte Vierge à l'égard de Jésus-Christ ait été de s'effacer pour ne recevoir de gloire que de lui seul ; que celle des Évangélistes mêmes, peintres naïfs et fidèles de ce qu'ils avaient sous les yeux, soit de nous la représenter telle qu'elle était, on le comprend après les explications qui précèdent; mais comment expliquer que ce Fils, ce Jésus, prive en quelque sorte de lui-même cette Mère qui se prive de tout pour lui, alors surtout qu'il se donne et se prodigue à tout ce qui l'entoure? Quelle est la raison de cette unique exception de défaveur apparente pour Marie?
C'est cela qu'il faut expliquer.
Nous entrons ici dans la région du surnaturel ; mais, cette région nous étant ouverte par la foi, la raison s'y
retrouve, s'y déploie, s'y enrichit d'un monde nouveau.
Avant même d'y être introduite par la foi, elle en approche par le raisonnement.
En effet :
De toutes les explications qu'il faut d'abord écarter, s'il y en a une que la raison repousse par delà toute autre, c'est celle qui voudrait voir dans Vindignité de la Sainte Vierge la cause de celte défaveur apparente dont elle est l'objet ; car, une fois entré dans la voie de cette explication, il faudrait aller logiquement jusqu'à dire que la Sainte Vierge était non-seulement plus indigne que les Apôtres, que les disciples, mais que la Chananéenne, que la Samaritaine, que la pécheresse publique, que la femme adultère, que le larron, qui tous ont été gratifiés par Jésus-Christ de faveurs et d'égards qu'il n'a pas témoignés pour elle. Et une fois arrivé au bout de celte monstruosité, on n'aurait rien expliqué, on serait même encore plus engagé dans la difficulté ; car, la miséricorde de Jésus étant en raison de la misère humaine, comme toute sa conduite et toutes ses paroles nous le font voir, cette plus grande indignité de Marie aurait dû lui attirer une plus grande miséricorde de la part de Jésus-Christ.
Il faut donc abandonner celle raison d'indignité.
Avant d'en chercher une autre, la raison veut que la vérité du /'a/^soit d'abord bien établie.
Or, le fait évangélique est, d'une part, que la Sainte Vierge est la plus sainte des créatures ; et, d'autre part, qu'elle a été la moins favorisée du lémoignage et des allenlions de Jésus -Christ.
Cette seconde partie du fait n'est pas contestée, puisque c'est celle qu'on oppose.
Nous n'avons donc à établir que la première, l'éminente sainteté de Marie.
Or, qu'avons-nous à faire à cet égard, si ce n'est de lire ce qui est écrit dans l'Évangile, que Marie est pleine de grâce et qu'elle est bénie entre toutes les femmes : témoignage d'autant plus souverain, d'autant plus décisif, qu'il est apporté du ciel par un Ange, qu'il est inspiré par le Saint-Esprit, et que rien d'ailleurs dans l'Évangile ne le dément, que toute la conduite de la très-Sainte Vierge le justifie.
Une induction puissante, irréfragable, parce qu'elle résulte de le conduite générale de Jésus-Christ dans l'Évangile, vient en outre le confirmer. Elle est tirée de ce que le rang de sainteté des instruments qui ont servi à la manifestation évangélique du Fils de Dieu dans le monde est toujours en raison de la grandeur de leur ministère. C'est un fait dont l'explication se laisse voir dans cette vérité, que Dieu ne donne jamais un état, dans l'ordre de sa religion, sans en donner la grâce, et que, plus cet état est grand, plus est grande la grâce de cet état, plus est élevé le mérite qu'elle engendre, quand on ne dégénère pas.
C'est par cette raison que nous assignons aux Apôtres leur place dans la hiérarchie céleste selon celle qu'ils ont occupée dans leur rapport avec le Sauveur sur la terre. Nous ne comparons pas leurs actions avec celles des autres saints, pour leur accorder, d'après elles, un mérite relatif; mais, leur sainteté étant d'ailleurs établie, nous augurons de leur mérite par les dons qu'ils ont reçus, et de ces dons par le ministère qu'ils ont rempli. Ainsi l'apôtre saint Jean, auquel il n'a pas été donné de mourir pour Jésus-Christ, est néanmoins mis au-dessus
de tous les martyrs. Parmi les Apôtres mêmes, saint Pierre, qui a renié Jésus-Christ, est néanmoins mis audessus de saint Jean, qui a été fidèle. Pourquoi? Parce que Notre-Seigneur, par le seul fait du choix des douze pour être ses compagnons, et, parmi eux, de saint Pierre pour les conduire, par la haute investiture et les insignes pouvoirs qu'il leur donna, leur a assigné une position proportionnelle à leur charge et supérieure à toute autre classe de saints.
L'Évangile nous fait même assister à l'opération de Dieu façonnant en quelque sorte ses instruments et leur donnant une valeur relative à leur ministère. Ainsi, à regard de saint Pierre : « Simon ! Simon ! voici que Sa- « tan a demandé de vous crihler tous ; max&j'ai prié pour « toi en particulier, afin que ta foi ne défaille point : lors « donc que tu auras été converti, aie soin d'affermir tes « frères \ » Ainsi de Saul;, terrassé sur le chemin de Damas, et tourné de vase d'iniquité cri « vase d'élection, « pour porter le nom de Jésus-Christ devant les Gentils « et devant les rois. » Ainsi de Jean-Baptiste présanctifié dès le sein de sa mère pour son grand ministère de Précurseur.
Celte règle établie, il en résulte que Marie, ayant eu avec Jésus-Christ le rapport incomparablement le plus élevé et le plus immédiat, ayant été choisie pour le manifester avant tout autre dans le monde, pour le ?nettre au monde, a dû être d'une sainteté qui dépasse tout idéal de comparaison ; et quand nous lisons dans l'Évangile qu'elle est pleine de grâce ; bénie enti^e toutes les femmes ; que le Saint-Esprit est survenu en elle ; que la
1 Luc, XXII, 31.
majesté du Très-Haut Va couverte de son ombre; que le Seigneur est avec elle ; qu'il lui a fait de grandes choses, etc. : toutes ces expressions, si vastes qu'elles soient, sont trop étroites pour contenir l'idée de tout ce qui a dû être versé de grâce et de sainteté dans Celle qui a conçu, porté, enfanté l'Auteur de la grâce, le Saint des Saints.
Il est donc vrai, sans nul doute, et par les déclarations si solennelles de l'Évangile, et par l'induction analogique tirée de l'incomparable grandeur de son ministère, que la Mère de Dieu est la plus digne, la plus pure, la plus sainte de toutes les créatures.
Il n'est pas moins vrai, nous l'avons vu, qu'elle a été la moins favorisée du témoignage et des égards de Jésus- Christ.
Ce sont deux faits aussi considérables et aussi certains l'un que l'autre. Ce serait vainement qu'on chercherait à faire prédominer celui-ci, plutôt que celui-là : ils coexistent, ils sont même conjoints, comme la face et le revers d'une médaille.
11 faut nécessairement qu'il y ait une loi qui les relie.
On entrevoit même qu'ils doivent se pénétrer et être la raison l'un de l'autre : c'est-à-dire que la très-Sainte Vierge a été effacée et oubliée en raison de sa sainteté ; et que sa sainteté est en raison de ce qu'elle a été effacée et oubliée.
Le suprême effort de la raison est d'aller jusqu'à pressentir ce rapport sans le comprendre. C'est à la foi maintenant à le lui expliquer. Cela doit être ; mais comment cela est-il?
Le voici ; cette solution est aussi simple qu'admirable : elle éclaire tout le côté moral du Christianisme, comme
le rapport de Marie avec le Plan divin en a éckiré tout le côté dogmatique.
Appliquons-nous d'abord à-la première vérité, que la très-Sainte Vierge a été efïacée et oubliée en raison de sa sainteté.
Le Fils de Dieu s'est fait homme pour venir sauver et guérir les hommes. C'est là son unique mission ; aussi s'appelle-t-il d'un nom qui la caractérise : Jésm^ qui veut dire Sauveur : il est le Sauveur. C'est là son titre. Lui-même Ta publié : « Le Fils de l'homme est venu « sauver ce qui était perdu '. » — « Je ne suis pas venu « appeler les justes, mais les pécheurs^. » — « Je n'ai « été envoyé qu'aux brebis perdues^.» Tout rÉvangile est plein de cette miséricordieuse proclamation; et par combien de figures et de paraboles le Sauveur s'attachet-il à nous persuader cette consolante vérité? et avec quelle force? La grande et douce image sous laquelle il s'est peint, d'un Pasteur laissant quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert pour courir après la centième qui s'est égarée, et de la joie plus grande qu'il ressent d'avoir retrouvé cette unique brebis que de la conservation de toutes les autres*, fait vivement ressortir cet exclusif caractère de la mission du Fils de Dieu. Il ne lui suffit pas de dire qu'il court après la brebis perdue ; il faut qu'il dise qu'il en laisse pour elle quatre-vingt-dix-neuf dans le désert. Il n'a pas assez exprimé sa joie de l'avoir retrouvée, s'il n'ajoute que cette joie est plus grande.
1 Math., XVIII, 11.
î Ibid., IX,. 13.
3 Ibid., XV. 24.
* Ibid., xvni, 12. — Lac, XV, 6.
CtAudet lytAGis, que celle que lui donne la conservation de lout le reste du troupeau.
Cette opposition, dans la conduite du Sauveur, entre les pécheurs et les justes, est exprimée plus vivement encore dans la célèbre parabole de l'enfant prodigue : «Un homme avait deux fils...)) Tun prodigue, l'autre fidèle. On sait la conduite du père de famille à l'égard du prodigue revenu de son égarement : « Apportez vite « sa première robe, et l'en revêtez : mettez à son doigt « l'anneau, à ses pieds des chaussures, allez chercher « le veau gras et tuez-le : livrons-nous aux joies du fes- « tin ; car mon fils que voici était mort, et il est ressus- « cité ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils se mirent « à table \ »
Ils se mirent à table ! et le fils aîné, le bon fils, n'y était pas. Oublié dans les champs qu'il avait arrosés tout le jour de ses fidèles sueurs, il en revenait, lorsqu'il entendit de loin le concert et la danse, symphoniam et chorum. Demandant à un des serviteurs ce que c'était : C'est votre frère qui est de retour, lui dit-on, et votre père a fait tuer le veau gras, parce qu'il a retrouvé son fils. Il fut indigné, dit l'Évangile, et ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier. Il lui répondit : « Quoi ! il y « a tant d'années que je vous sers, je n'ai jamais trans- « gressé vos ordres, vous ne m'avez jamais donné un « chevreau pour me réjouir avec mes amis ; et dès que « votre fils, qui a mangé tout son bien avec des courti- « sanes, est venu, vous avez tué pour lui le veau gras ! » N'aurait-il pas pu ajouter : Et vous ne m'avez pas même convié au festin ! vous m'avez oublié dans mon travail^ dans ma fidélité ! !
1 Luc, XV, n-32.
Que répondit le père : réponse admirable ! « Mon fils, « vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est a moi est à « vous; mais il fallait bien faire un festin et se réjouir, « parce que votre frère que voici était mort, et il est res- « suscité ; il était perdu, et il est retrouvé. »
Et le Sauveur, tirant la vérité de ces paraboles, disait : « Je vous le dis, il y aura de même plus de joie dans le « ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour « quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de « pénitence. »
Et ce que disait le Sauveur, il le faisait. Toujours environné de pécheurs et de publicains, il s'asseyait à leurs festins ; et les Pharisiens s'en scandalisant, il répondait : « Ce ne sont pas les sains qui ont besoin de médecin, « mais les malades : je ne suis pas venu pour les justes, « mais pour les pécheurs ', » parce que, quoiqu'ils soient les plus estimables et les plus dignes de mon amitié, ma mission ne les a pas pour objet. Comme Sauveur, je dois chercher ceux qui sont perdus ; comme médecin, ceux qui sont malades; comme rédempteur, ceux qui sont captifs : c'est pourquoi Jésus n'aime que leur compagnie, parce qu'il n'est au monde que pour eux seuls. De là son choix et ses préférences dans l'Évangile. Il prépose à la conduite de tout son troupeau un Pierre, qui a été infidèle ; il met à la tête des Évangélistes un Matthieu, qui a été publicain ; il fait le premier de ses prédicateurs un Paul, qui a été le premier des persécuteurs; il honore d'une conversation privée sur ses plus hauts mystères la Samaritaine; il préconise la Pécheresse et l'admet aux plus intimes communications; il fait d'un malfaiteur public le premier des prédestinés.
• Mare, ii, 17. — Luc, v, 31.
Qu'ai-je à dire maintenant pour expliquer l'obscurité et Toubli où il laisse, où il refoule, où il plonge la très- Sainte Vierge, et quel est celui de mes lecteurs qui n'en a pas déjà compris le mystère, à cette simple exposition de la mission et de la conduite évangélique du Sauveur ?
C'est l'innocence, c'est la pureté immaculée de la très- Sainte Vierge qui lui valent cette défaveur. La froideur apparente de son Fils pour elle est le plus haut témoignage qu'il pût rendre à sa sainteté. Le scandale dès lors fait place à l'édification, et le mépris se tourne en gloire. Il ne fait pas attention à la Sainte Vierge, comme un médecin qui vient guérir des malades ne fait pas attention à ceux qui sont en santé ; comme ceux de la maison sont oubliés quand on y reçoit des hôtes, et en deviennent même les serviteurs.
Aussi Marie, qui avait au plus haut degré l'intelligence et le sens de cette conduite de Jésus-Christ, ne s'en plaint jamais dans l'Évangile : elle sait qu'elle est la fille aînée, qui doit être oubliée, qui doit s'oublier elle-même pour ses frères les pêcheurs, jusqu'à devenir leur Mère. Cet oubli est son plus glorieux privilège. Elle s'y associe avec joie comme à l'objet même de sa divine Maternité, n'ayant été Mère de Dieu que pour devenir Mère des hommes.
Si elle eût réclamé, Jésus-Christ lui eût répondu ce qu'il répond par la bouche du père de famille au fils aîné qui s'indignait d'être oublié pour le prodigue : « Vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est à moi « est à vous ; » mais il faut bien faire un festin de miséricorde et se réjouir, parce que vos- frères de la race humaine étaient morts, et je suis venu les ressusciter; ils étaient perdus, et je suis venu les racheter.
D'après cette dispensalion, la sainteté de la Sainte Vierge devait donc lui attirer les délaissements de son divin Fils, pour qu'il témoignât par ces délaissements, non-seulement de l'universalité de sa mission de Sauveur, sans acception de personne, mais même de sa plus grande sympathie pour les pécheurs, de sa plus grande joie de leur retour, conformément aux paraboles.
Conclure toutefois de là que les pécheurs pénitents l'emportent en réalité sur les justes fidèles, et la Madeleine sur la Vierge Marie, serait une grave erreur. 11 n'est pas permis de douter que l'innocence ne soit toujours privilégiée. Et pour ne pas parler maintenant de toutes ses autres prérogatives, c'est assez dire à sa gloire que Jésus-Christ l'a choisie pour lui-même et pour sa Mère. Que si donc il caresse plus tendrement les pécheurs récemment convertis, qui sont sa nouvelle conquête, croyons qu'il aime toujours avec plus d'ardeur les justes qui sont ses anciens amis. Et pour nous élever avec Bossuet à des principes plus hauts, empruntons-lui cette belle distinction, qu'autres sont les sentiments de Jésus, selon sa nature divine et en qualité de Fils de Dieu, autres sont les sentiments du môme Jésus, selon sa dispensalion en la chair et en qualité de Sauveur des hommes.
« Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, étant la sainteté « essentielle, quoiqu'il se plaise à voir à ses pieds un « pécheur qui retourne à la bonne voie, il aime toutefois « d'un amour plus fort l'innocence qui ne s'est jamais « démentie : comme elle s'approche de plus près de sa ft sainteté infinie, et qu'elle l'imite plus parfaitement, il « l'honore d'une familiarité plus étroite; et quelque « grâce qu'aient à ses yeux les larmes d'un pénitent,
« elles ne peuvent égaler les chastes agréments d'une « sainteté toujours fidèle. Tels sont les sentimenls de a Jésus selon sa nature divine. Mais il en a pris d'au- « très pour Tamour de nous quand il s'est fait notre « Sauveur... Ce Sauveur miséricordieux étant venu cher- « cher les coupables, ne vit que pour eux, parce que « pour eux seul il a été envoyé... Les Anges, qui ont « toujours été justes, peuvent s'approcher de lui comme « Fils de Dieu : ô innocence, voilà ta prérogative; mais « en qualité de Sauveur, il donne la préférence aux « hommes pécheurs. De la même manière qu'un méde- « cin, comme homme, aime mieux converser avec les a sains, et. néanmoins, comme médecin, aime mieux « soulager les malades : ainsi ce médecin cliaritable, « certainement comme Fils de Dieu il préfère les inno- « cents; mais en qualité de Sauveur, il recherchera « plutôt les criminels; voilà donc tout le mystère éclairci « par une doctrine sainte et évangélique^. »
De là nous pouvons tirer une dernière conclusion bien propre à concilierles divers sentiments que nous inspire la lecture de l'Évangile touchant la très-Sainte Vierge : c'est que Jésus-Christ avait deux conduites, deux procédés à son égard : l'un comme Fils de Dieu, et l'autre comme Sauveur; l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur. Comme Fils de Dieu, il la comblait de grâces à l'intérieur et voyait en elle le plus digne objet de ses complaisances; comme Sauveur, il la délaissait à l'extérieur et lui préférait des brebis perdues. Lors donc que nous nous sentons étonnés et éprouvés à la vue de ces mystérieux délaissements, deux réflexions doivent rasseoir
* Bossuet. Premier sermon sur la Nativité de la Sainte Vierge.
notre foi et satisfaire pleinement notre intelligence :
La première, c'est cjue ce délaissement de la très- Sainte Vierge est un magnifique témoignage de son incomparable sainteté. Préservée de toute tache comme les Anges, dont elle était la Reine, elle avait reçu à l'avance, et d'une manière insigne, le bénéfice de la Rédemption, et n'avait pas à y prendre part comme les hommes. Le même mouvement qui avait porté le Fils de Dieu à quitter le ciel pour la terre lui faisait délaisser Marie pour les pécheurs, parce que, par son innocence immaculée, Marie était en quelque sorte du ciel.
La seconde réflexion, c'est que dans cet abandon, dans cet oubli où Jésus -Christ plongeait la Sainte Vierge comme Sauveur, il la comblait de grâces comme Fils de Dieu; il la bénissait entre toutes les créatures; il relevait aux plus célestes communications.
Ainsi se trouve expliquée, sous son premier rapport, ralliancc de la haute sainteté avec la profonde obscurité (le Marie.
Quand le soleil se lève sur l'horizon, il transligure tous les corps cjui sont dans la nature, jusqu'aux plus lointains et aux plus bas. Une seule chose est effacée par lui à mesure qu'il illumine tout le reste, et ce sont les corps célestes les plus voisins de sa splendeur, la lune et les étoiles attachées au même fii-mament.
Ainsi l'effacement de Marie était en raison de son approximation, pour ainsi parler, de Jésus-Christ; en raison de sa sainteté.
Il faut voir maintenant comment sa sainteté était en raison de son obscurité.
Ici nous pénétrons au cœur du mystère
Comme la profondeur des fondements d'un édifice doit être en proportion de la charge d'élévation qu'il doit avoir, ainsi la mesure de l'humilité pour chacun, dit saint Augustin, doit être celle de sa grandeur même :
1 Dans les trois premières éditions de cet ouvrage, nous présentions ici un aperçu qui nous avait été suggéré par le cardinal Maury, et qui nous a élé signalé comme contestable, sinon comme erroné. — Nous disions que les humiliations et les abaissements dont la très-Sainte Vierge esl l'objet dans l'Évangile ont été l'eflet d'un dessein de précaution et de préservation contre le vertige de l'orgueil auquel l'exposaient ses éblouissantes prérogatives. — Aujourd'hui, nous reconnaissons que cette doctrine sonne faux, en ne tenant pas compte de cette plénitude de grâce qui constituait Marie au-dessus du danger de l'orgueil par une humilité si profonde que la tentation ne devait pouvoir en approcher.
La supposition, même iiypolhélique, que la Mère du Sauveur, que la nouvelle Eve ait pu devenir la proie de l'Ennemi dont elle venait écraser la tête est inadmissible, parce qu'elle est rationnellement incompatible avec cette destinée elle-même. De sorte qu'on peut dire que le danger même portait avec lui sa préservation, c'est-à-dire qu'il n'existait pas.
On peut et on doit dire, sans doute, que Marie était exposée, et même soumise par la nature au péché originel, et qu'elle a dû en être préservée. Mais a|irès cette grâce, après toute celle dont elle a été comblée depuis, et dans laquelle on doit croire qu'elle a été confirmée, on ne saurait dire qu'elle ait élé en péril de tomber, sans faire injure à celle même grâce autant qu'à la sainteté qui en a été le fruit, et sans blesser la sagesse de celte règle d'appréciation, qui est comme \e critérium de la Doctrine en celte matière : Quand il n'agit de la très-Sainte Vierge, pour rencontrer la vérité, il faut aller au plus parfait.
Maintenant, ces humiliations, qui ne peuvent être considérées comme une précaution, peuvent l'être comme une épreuve, destinée non à former, mais à exercer, à développer et à manifester la sainteté de Marie.
C'est ce que nous allons exposer.
Mensura humilitatis cuique ex mensura ipsim magnitudinis data est.
D'après cette règle, Marie étant la plus élevée des créatures , il devait lui être donné d'en être la plus humble.
Une loi particulière faisait de cette humilité la condition spéciale de son élévation : c'est que celle-ci avait pour but de réparer la chute de l'orgueil.
Quand on embrasse le plan général de la Religion; quand on rapproche la destinée de Marie de celle de l'Ange apostat qu'elle devait terrasser, de celle d'Eve qu'elle devait relever; quand on considère qu'elle était portée d'un état infiniment plus bas à un rang infiniment plus haut que celui de ces grandes victimes de l'orgueil; qu'elle était élevée de la condition de pauvre fille obscure de la Judée îx. la céleste dignité de Reine des Anges, à l'incommensurable hauteur de Mère de Dieu : quand on se la représente précédée des Patriarches, des Prophètes et des Justes de l'ancienne Loi qui l'avaient préconisée avec son Fils ; suivie de toutes les générations futures jusqu'à nos jours et par delà, qui devaient la publier Bienheureuse; menant enchaînés et vaincus, par sa virginale Maternité, l'Ennemi du genre humain, l'Enfer et ses puissances frémissantes; chantant ellemême dans un merveilleux cantique leur défaite et son triomphe, et allant ainsi, sur les pas de son Fils, Mère, Épouse, Fille chérie du Très-Haut, recevoir, sur le trône le plus voisin de celui de Dieu dans le ciel, la couronne qui lui était prédestinée de toute éternité, on se perd à mesurer l'abîme d'humilité que réclamait cet abîme de gloire.
Or, pour avoir lieu d'être ainsi la plus humble, Marie
devait être la plus humiliée; et, pour être à ce point humiliée, il fallait qu'elle le fût dans ce ciui faisait son élévation, dans sa dignité de Mère de Dieu; car on ne peut être humilié qu'en ce en quoi on est grand. Cette ohservation est importante et décisive.
Si la Sainte Vierge n'eût fait que partager les humiliations de son Fils, elle n'eût pas eu d'humiliation qui lui fût propre, et son humilité n'eût pas été mise à l'épreuve. Les humiliations d'une simple créature, en eflet, ne peuvent être les mêmes cjue celles d'un Dieu. Fille obscure de parents obscurs, épouse d'un pauvre artisan, en quoi y avait-il humiliation pour elle à être mère d'un ouvrier, d'un crucifié même, ce crucifié d'ailleurs étant Dieu? Pour ce Dieu, il y avait un abaissement infini à avoir Marie pour mère, eût-elle été reine : pour Marie, il n'y en avait aucun à l'avoir pour Fils, même crucifié. Sa communauté avec son Fils ne lui apportait donc aucune humiliation, tandis qu'elle lui apportait des grandeurs.
Pour qu'elle fût humiliée d'une humiliation réelle et propre , il fallait donc qu'elle le fût dans ces grandeurs mêmes de Mère de Dieu, et qu'elle le fût de la main de son Fils. Outre que toute autre humiliation n'eût pas eu de prise sur l'infériorité de sa naturelle condition, sa divine Maternité l'en eût consolée , elle se fut même glorifiée et réjouie de cette communauté de fortune avec le Fils de Dieu. Mais voir cette communauté se rompre au moment de la manifestation personnelle de la divinité de ce Fils; se voir méconnue et désavouée en quelque sorte après trente ans de vie intime, et alors que tous, même les étrangei-s et les plus vils pécheurs, sont conviés aux embrassements qui lui sont refusés; n'avoir de
EXPLICATION DE L OBSCURITÉ DE MARIE. 3o
sa divine Maternité que Topprobre et non la gloire, que le Calvaire et non le Thabor, et êlre délaissée, oubliée, ensevelie dans l'obscurité la plus muette et la plus profonde à mesure que monte sur l'iiorizon la gloire de ce Fils de ses entrailles : voibà sans doute la plus sensible, et par conséquent la plus salutaire épreuve de Thumilité, de la foi, de la sainteté de 3Iarie; et c'est la clef de la conduite de Jésus à son égard.
Cette vérité nous apparaît comme en raccourci dans un fait particulier de TÉvangile : c'est la conduite du Sauveur à l'égard de la Chananéenne. La sévérité, la dureté même avec laquelle ce Jésus, si bon, rebute cette malheureuse étrangère, c{ui lui demandait la guérison de sa fdle, n'étaient qu'apparentes : au fond, ei dans le même temps, il était ému de compassion pour elle; il était touché de sa confiance, de sa persévérance; il voulait seulement l'éprouver. Et plus il l'éprouvait, plus grandissait, avec le mérite de cette femme, l'admiration de Jésus, qui se fait jour à la fin par cette consolante parole : 0 femme, votre foi est yrande! à cause de cela, ce que vous souhaitez va s'accomplir.
Ainsi, les oublis et les délaissements si intentionnclment réservés à la très-Sainte Vierge, à partir de la manifestation évangélique du Sauveur, n'étaient qu'une épreuve , couvrant pour elle , comme pour la Chananéenne, un dessein d'amour. Seulement, ici, l'épreuve esta la dimension de la grandeur du sujet : au lieu d'être d'un moment, elle est de toute la vie et ne se termine qu'à l'Assomption; au lieu d'être imposée à une étrangère, elle l'est à une mère, à la Mère même de Jésus, à la Mère de Dieu, à la plus élevée des créatures; mais qui. pour cela même, devait être la plus humiliée, cl être
humiliée dans celle dignilé même de Mère de Dieu qui faisait sa grandeur, el qui , consacrée par son humilité, devait faire à jamais sa gloire.
La destinée de la très-Sainte Vierge, en cela, était d'ailleurs commandée par celle de son divin Fils, qui avait commencé par descendre avant de monter, et qui, à ses disciples qui se scandalisaient de ses humiliations, disait : 0 cœurs pesants et tardifs à croire ! ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses et qu'il entrât ainsi dans sa gloire? C'est là le dessein général du Christianisme , dont Marie, ayant été le premier instrument, devait être le plus parfait exemplaire. Celle qui devait enfanter l'Humble de cœur, dit saint Ambroise, devait elle-même, la première, professer l'humilité. Hundlem corde paritura, humilitatem debebat ipsa pi^œferre.
Si le sort de Jésus eût été gloire, pompe, éclat sur la terre, l'obscurité où il aurait plongé sa sainte Mère eût été un désaveu. Mais le sort qu'il a choisi étant humiliation, abaissement, mépris, il ne pouvait pas l'avouer, la distinguer plus hautement qu'en la tenant dans l'obscurité la plus profonde.
Cette obscurité, qui aurait à jamais confondu toute autre femme, distingue éminemment la très-Sainte Vierge, par opposition à sa dignité de Mère de Dieu qui devait lui valoir tous les honneurs, si elle n'eût dû lui valoir encore plus toutes les humiliations. Ce Dieu étant anéanti, la dignité de sa Mère consistait à l'être, même à ne consulter que les sentiments humains. Qu'est-ce donc lorsqu'on observe que c'est cet anéantissement même de Dieu qui avait valu à Marie l'honneur de devenir sa Mère ! Comment aurait-elle pu tirer
avantage de celte éminente dignité, quand elle se représentait que robsciire naissance de Jésus-Christ en elait la cause? Aussi, bien loin que la vue de ses propres grandeurs diminuât son humililé, elle ne servait m'\
accroilre : plus elle voit de grandeurs pour elle dans s^ 3Ialernite, plus elle y voit d'abaissement pour Dieu et dans cette vue, elle es, plulo, atterrée qu'exaltée par'une dignité qu, coûte en quelque sorte à son Fils toute sa majesté et toute sa gloire.
Tels étaient les .senlimenls de l.a Irés-Sainle Vier.-e tels doivent élre par conséquent les noires à son égard. '
Il est enlln une remarque des plus iinporianles tirée Zlr "'""' ""' ""^'"^ J"^""'»« "-"-- ves-
Marie net , ?'""' '" '"''• ""^ ""^^"''"^ "^
Jél rh P^^^'^"l^'>>^'"' ™nforme à l'obscurilé de
Jesus-Chris,; mais était nécessaire i cette obscurité était cette obscurité même. Je m'explique •
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»a ligion et de son Eglise, depuis l'origine des temps ja^pui nos jours, lout n'est pas lumière et loul n'est pas obscurité, mais un jeu changeant de lumière et .1 obscurité dans les rapports de Dieu avec les Hommes pour que ceux-ci aienl toujours de quoi élre éclairés ou' aveugles selon leurs disposilious bonnes on mauvaise et ipie la liberté de l'àme humaine, qui en fait la grandeur, soit loujours ménagée et exercée dans sa plus
D'après ce dessein, le Christ, dans l„u, le cours de
1 Evangile, caclieaulaii, sa diviuilé qu'il h, „,„„,,,; Via
cache même, ce semble, plus qu'il ne la montre, puisqu'il l'anéantit par sa naissance dans une crèche et par sa mort sur une croix, pour ne la faire éclater que lorsque du fond de cet anéantissement il devait tirer à soi tout l'univers, par un prodige qu'il a su encore tempérer, pour que , si grand qu'il soit, il y ail encore moyen, pour certains esprits, de s'aveugler jusqu'à le méconnaître.
Ce qui est évident, c'est l'intention, et, si j'ose ainsi dire, la préoccupation constante qu'a Jésus-Christ, dans tout le cours de sa vie évangélique, de se dérober à l'éclat que ses œuvres lui attirent. Partout nous le voyons, après qu'il a fait un miracle, recommander à ceux qui en ont été l'objet de ne le pas divulguer. Il contient et modère, comme sous des nuages, les rayons de sa Divinité, qu'il fait paraître et disparaître tour à tour, pour en réserver la communication à la foi qui le pénètre et à la fidélité qui le suit, en même temps qu'il en fait une énigme désespérante pour l'orgueil et la fausse sagesse qui le discutent.
Or, de tous les nuages dont se couvrait Jésus-Christ aux yeux des Juifs, et qui faisaient ombre à sa divinité, le mieux disposé à ce dessein était Marie. C'est ce que nous voyons dans ce passage de l'Évangile : « Plusieurs « l'entendant s'étonnaient de sa doctrine, et disaient : « D'où lui viennent toutes ces choses? Quelle est cette « doctrine qui lui a été donnée? D'où vient que tant de « merveilles se font par ses mains? N'est-ce pas ce charce pentier fils de Marie?... Et ils se scandalisaient de « lui ^ »
Marc, V, 2-3.
Après ravoir éclipsé pendant trente ans de vie domeslique, Marie projetait encore sur la vie publique de Jésus robscurité de sa maternité, par un dessein, et, si j'ose ainsi dire, par un concert manifeste dont elle était l'instrument et la complice.
Par conséquent, Jésus ne pouvait pas glorifier cette maternité sans aller contre ce dessein. Il devait la laisser, la plonger dans l'obscurité dont il voulait se couvrir luimême en elle.
Aussi, remarquez bien que ce qui glorifie surtout cette maternité, ce qui lui vaut tout le culte que nous lui rendons : la divine conception du fils de Dieu dans le sein de Marie, le mystère de r Incarnation, était complètement ignoré de tous les contemporains de Jésus-Cbrist : c'était un secret entre Jésus et Marie : secret qui ne devait être révélé que plus tard par Marie aux Évangélistes, qui nous le racontent dans l'ordre des événements, il est Yrai, mais non dans l'ordre de la connaissance qu'ils en ont eue : ce qui donne à Marie, nous le verrons, une importance considérable, autant par l'humble et profonde discrétion qui lui a fait garder dans son cœur ce grand et glorieux mystère, que par le témoignage qu'elle en a rendu à la terre, dans le temps voulu par Dieu.
Comprenez maintenant l'une des plus belles raisons de l'obscurité de Marie dans l'Évangile, qui est de servir à l'obscurité de Jésus-Christ, et de pouvoir faire dire de lui : «N'est-ce pas Là le fils du charpentier? Sa mère ne s'appelle-t-elle pasMarie^?...»
Aux générations futures seules, à nous, il était ré-
* Marcj xni.
serve de savoir de plus en plus ouvertement, par dixhuit siècles de bienfaits et de miracles, que le fils du charpentier était le Fils du Très-Haut, et que celle qui s'appelait Marie était l'Épouse du Saint-Esprit, la Mèi'e de Dieu .
Rappelant maintenant le principal aperçu qui a fait l'obj^et de ce paragraphe, savoir que cette grandeur de Mère de Dieu devait avoir un fondement d'humilité et cette humilité une épreuve d'abaissement et d'humiliation coirespondante, toutes les humiliations, tous les effacements, tous les délaissements qui ravalent Marie dans l'Évangile, la relèvent et l'exaltent justement dans l'Église et dans le Ciel. Marie n'est pas digne de tous les honneurs, quoiqueWe ait été humiliée, mais parce qué\\Q a été humiliée, ex hoc beatam me dicent omnes gêner ationes; et de même que nous adorons, avec saint Paul, non-seulement Jésus-Christ, mais Jésus-Christ crucifié, elhunc crucifixum : de même nous n'honorons pas seulement Marie, mais Marie dans l'humilité.
Qu'on ne perde pas de vue surtout cette considération déjcà présentée, qui est comme le trait de lumière venant frapper le point culminant de l'objection et la transfigurer eu preuve, que, pour que Marie fût humiliée réellement et efficacement, il fallait qu'elle le fût dans ce qui faisait sa grandeur, comme Mère; par conséquent par celui de qui venait cette grandeur, Jésus, et dans les circonstances les plus propres à faire ressortir cette humiliation : aux noces de Cana, devant la foule, dans les joies et le triomphe de la résurrection. Pour être conformée à l'image de son Fils, il fallait qu'elle fût humiliée comme lui; et pour être humiliée comme lui, il fal-
lait qu'elle le fût autrement que lui, d'une manière assortie à la grandeur qui lui était propre.
La suprême humiliation du Fils de Dieu ne fut pas d'être méconnu par les hommes; ce fut lorsque, dans le plus fort de son anéantissement, il s'écria : Mon Père, pourquoi jnavez-vous abandonné ? — La suprême humiliation de la Mère de Dieu devait être autre, mais analogue; c'est-à-dire qu'elle devait être délaissée par son Fils, comme le Fils était délaissé par son Père; mais délaissée comme lui sur la terre, pour être élevée à la plus glorieuse société avec lui dans le ciel.
Voilà encore une fois le mystère expliqué, voilà la difficulté résolue.
Mais, une dernière explication, plus riche encore, plus philosophique, et nous faisant pénétrer plus intimement au cœur du mystère chrétien de l'obscurité de Marie, va faire surabonder en nous l'intelligence de cette grande vérité.
Cette explication est très-simple, comme tout ce qui est très-vrai ; elle consiste en ceci : que la suprême grandeur de Marie n'est pas seulement en raison de son abaissement, n'est pas seulement adéquate à son abaissement, mais est son abaissement même. Sa grandeur est d'être Mère de Dieu; mais ce n'est pas là sa suprême grandeur. Sa suprême grandeur est, qu'étant Mère de Dieu, elle acquiesce à être la plus abaissée des créatures; car dans cet abaissement elle devient, de Mère de Dieu, la digne Mère de Dieu.
Appliquons-nous à celte impoitante considération; je n'en connais pas où la raison et la foi, la philosophie et la religion soient dans une plus belle harmonie.
Le génie de radulalion a fait concevoir à un païen, voulant passer toutes les bornes de Téloge dans le panégyrique d'un empereur, la plus philosophique de toutes les vérités morales, et Ta fait toucher, sans qu'il le sût, aux rivages du Chi'istianisme.
«A celui, — dit Pline le Jeune, dans son Panégyrique « de Trojan, — à celui qui est parvenu au faile de l'élé- « valion, il reste un seul moyen de s'élever encore, c'est (( de s'abaisser lui-même, sans rien craindre pour sa « véritable grandeur; car, de tous les risques que court (( la fortune des grands, celui qu'ils ont le moins à re- « douter, c'est de s'avilir en s'abaissant. » Cv.i nihil ad angendwn fastigiuin superest, hic uno modo crcscere potest^ si se ipse siibmittat, securus magnitudinis svœ. Ncque enim ab ullo pericuio fortiina principum longius abest, quum ab humilitntc ^.
Cette belle vérité en contient plusieurs dont il faut nous rendi-e compte.
Dans la pensée de Pline, elle veut dire que c'est se montrer au-dessus de la grandeur que d'en être maître au point de pouvoir la déposer et la reprendre sans crainte de la perdre; que c'est aussi témoigner qu'on porte cette grandeur en soi, dans une valeur personnelle qui brille de sa propre lumière, et qui est à l'épreuve de l'obscurité. Une meilleure pensée respire encore dans cette parole : c'est que, de toutes les grandeurs, la bonté étant la plus éminente, puisqu'elle est celle qui déborde
' Pam'fjijr. Traj., lxxi.
EXPLICATION DE L'OBSCURITÉ DE jIARTE. 43
en quelque sorte et qui se répand, et le propre de la bonté étant de descendre, c'est faire acte de grandeur au plus haut point que de descendre ainsi. Enfin, nous n'osons dire, quoique le mot s'y trouve, qu'il y ait une pensée ^'humilité dans cette parole de Pline ; cette divine vertu était trop inconnue aux anciens; mais il y a du moins une pensée de modestie, vertu humaine qui, en se refusant la supériorité à laquelle on a droit, en provoque la concession de la part des autres. Voilà tout ce que contient cette helle parole de Pline.
Mais elle se prête admirablement à une vraie pensée d'humilité, et elle en reçoit une plénitude, et, si je peux ainsi parler, une rondeur complète.
L'humililé, dont nous avons déjà essayé de tracer la physiologie dans la première partie de cet ouvrage, est une vertu si riche, qu'elle peut se passer de la grandeur, et que la véritable grandeur ne peut s'en passer; qu'elle lui emprunte son plus beau relief.
« L'humilité dans l'honneur, dit un philosophe chré- « tien, est l'honneur de l'honneur lui-même et de la « dignité, et toute dignité est indigne de ce nom si eile « dédaigne ce qui est humble. » — HumiUtas in honore, honor est ipsius honoris et dirjnitatis : et omnis dignifas eo ipso dignitatis nomine indigna est, si humilia dedignelur. — «Car, ajoute-t il, rhumilité sans honneur suffit elle- « même pour l'honneur, et l'honneur sans l'humilité « s'achemine à la confusion. » — Humililas autem sine honore ipsa su f fie il ad honorem, honor vero sine humilitate se perducit ad confusionem^.
La raison de cette belle et essentielle vérité, c'est que
• Balduinus in Catena Tilnianni Godefridi.
la vertu est la plus haute de toutes les grandeurs, et riiumilité la plus haute de toutes les vertus. De sorte que, se soustraire par l'humilité à quelque grandeur que ce soit, c'est atteindre à une grandeur plus éminente, qui est celle de la plus éminente vertu. De là celte parole de saint Ambroise : <( Où se trouve la plus profonde « humilité, se trouve la plus haute dignité ; parce que, «. là où de vous même vous vous portez en bas, cette « vertu vous porte en haut K »
Chose admirable et vraiment divine, qu'il était bien juste de réserver aux humbles qui s'y soumettent, et de refuser aux superbes qui la méprisent! L'humilité, cette vertu qu'on renvoie aux petits, est la vertu des grands; et doublement la vertu des grands : d'abord, parce qu'il n'y a que ce qui est grand qui puisse s'humilier; ensuite, parce qu'il n'y a que ce qui s'humilie qui soit vraiment grand.
Qu'on ne s'y méprenne pas, tout le monde n'a pas le droit d'être humble, tout le monde ne peut pas descendre, mais seulement et relativement ce qui est grand, ce qui est élevé; et, comme dit Pline, pour s'élever par là davantage. Hoc uno modo crescere potcst, si se ipse submittot.
Et monté sur le faîle, il aspire à descendre.
Aussi n'y a-t-il qu'un seul être qui puisse être parfaitement humble et qui l'ait été, et c'est TÉtre Suprême, c'est LE SEUL Grand, c'est Dieu.
Et nous ne pouvons être humbles que par sa grâce, qui
' Ubi profunda humililas, ibi excelsa dignitas...; ubi ex leipso dejeclio magna, ibi ex virlute dignificatio niaxima.
nous élève assez pour que nous puissions descendre en nous-mêmes sous l'impression de sa grandeur, et la revêtir, en nous dépouillant de notre misère.
Dieu lui-même a aspire à descendre; il est descendu, et par là il est monté : il a en quelque sorte acquis une nouvelle grandeur qu'il n'avait pas. Cette proposition a lieu de paraître étrange; Bossuet va nous l'expliquer :
« C'est une vérité assez surprenante, et néanmoins « très-indubitable, dit Bossuet, que dans les moyens in- « finis que Dieu a d'établir sa gloire, le plus efficace de « tous se trouve joint nécessairement avec la bassesse. « 11 peut renverser toute la nature, il peut faire voir sa « puissance aux hommes par mille nouveaux miracles; « mais, par un secret merveilleux, il ne peut jamais « porter sa grandeur plus haut que loi'squ'il s'abaisse et « s'humilie. Voici une nouveauté bien étrange : je ne « sais si tout le monde entend ma pensée; mais la « preuve de ce que j'avance paraît bien évidemment en (( ceci, que Dieu, dans toute l'étendue de sa puissance « qui n'a point de bornes, ne pouvait rien faire de plus « relevé que de donner au monde un Dieu-homme, un « Dieu incurné. <i Bo)7ime,()jms tman^, c'est là. Seigneur, « votre grand ouvrage ; o et par conséquent c'est sa plus '■< grande gloire, parce que Dieu ne se glorifie que dans « ses œuvres. — Disons donc avec le prophète : Dieu a « fait une nouveauté. Quelle nouveauté a-t-il faite? Il a (( voulu porter sa grandeur en son plus haut point; pour « cela, il s'est rabaissé : il a voulu nous montrer sa « gloire dans sa plus grande lumière : Vidimus gloriam « ejus; et pour cela, il s'est revêtu de notre faiblesse :
1 Habac, m, 2.
« HabifMvit in nohis et vidimus gloriam ejiis^. Jamais il ne « s'est vu plus de gloire, parce qu'il ne s'est jamais vu (( plus de bassesse. »
La pensée de Bossuet, dans ce morceau, est un peu à côté de celle que nous avons émise; mais, dans ce qui suit, elle nous apporte plus directement le secours de son autorité.
« Ne croyez pas, mes Frères, que je vous prêche au- « jourd'hui cette nouveauté pour lepaître seulement vos « esprits par une méditation vainc et curieuse : loin de « cette chaire de tels sentiments. Ce que je prétends par « tout ce discours, c'est de vous faire aimer l'humilité « sainte, cette vertu fondamentale du Christianisme : je « prétends, dis-je, vous la faire aimer, en vous montrant « l'amour que Dieu a pour elle. Il ne peut pas trouver « l'humilité en lui-même; car sa souveraine grandeur « ne lui permet pas de s'abaisser, demeurant en sa pro- « pre nature : il faut qu'il agisse toujours en Dieu, et « par conséquent qu'il soit toujours grand. Mais ce qu'il « ne peut pas trouver en lui-même, il le cherche dans (( une nature étrangère. Cette nature infiniment abon- « dante ne refuse point d'aller à l'emprunt : pourquoi? « Pour s'enrichir par l'humilité. C'est ce que le Fils de « Dieu vient chercher au monde; c'est pour cette raison (( qu'il se fait homme, afin que son Père voie en sa per- « sonne un Dieu soumis et obéissant^. »
Dieu a toute grandeur puisqu'il est infini. Mais cette grandeur, par son infinité même, ne lui permet pas de descendre dans la lice de l'humilité, de la patience, de
* Joan., 1, 14.
2 Troisième sermon pour la fèle de rAnnoneiation.
EXPLICATION DE L'OBSCURITÉ DE MARIE. -il
la résignation, de Tobéissance, de rexpiation, de la vertu, en un mot, aux prises avec les épreuves et les adversités; parce que sa nature, absolument grande, impassible, indépendante, souveraine et heureuse, le lient, si j'ose ainsi dire, hors de combat. En ce sens la créature tire de son infirmité même une forme de grandeur qui n'est pas en Dieu, quoique Dieu lui-même l'inspire, la grandeur du mérite et de la vertu; et l'on conçoit, par suite, Fillusion des stoïciens qui mettaient le sage au-dessus de Jupiter, et qui opposaient Caton aux dieux.
Dans les rapports d'amour et de condescendance qu'il a plu à Dieu d'avoir avec nous, il lui manquait donc, à nos yeux, une grandeur : et c'est la nôtre, celle de la vertu. Il était puissant, sage, bon, saint; mais il ne s'était pas fait voir vertueux. Il était Dieu; il n'était pas le Juste.
C'est cette grandeur qu'il a voulu acquérir, pour partager avec nous le prix infini qu'il lui donnait en se Tap propriant. A cet effet, il est descendu, il s'est fait homme, pour pouvoir obéir, souffrir, mériter, vaincre comm.e nous, et, remontant au ciel, y triompher à jamais de cette gloire nouvelle de la vertu et du sacrifice, que sa nature de Dieu ne comportait pas, et que tous les chœurs célestes lui décernent à l'envi par ces accents unanimes : « L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir puis- « sance, divinité, sagesse, force, honneur, gloire, béné- « diction à jamais^ »
Par là a été fondée la grandeur chrétienne, do laquelle saint Paul a si bien dit en la montrant dans son divin
1 Apocal., V, 11.
fondateur, Jésus-Christ : « Pourquoi est-il monté, sinon « parce qu'il était auparavant descendu. Celui qui est « descendu est le même qui est monté au-dessus de tous « les cieux pour emplir toutes choses^ »
C'est cette grandeur que la très-Sainte Vierge a acquise, elle aussi, en descendant, et qu'elle a acquise, par conséquent, plus qu'aucune autre créature, parce que, plus haute étant son élévation, plus profond a été son abaissement; et plus profond a été son abaissement, plus éminente a été sa grandeur, en devenant la grandeur de Ihumililé, delà foi, de la patience, de la constance, du sacrifice et de l'amour; de la sainteté, en un mot, dans la plus grande épreuve qui fût jamais.
Voilà ce que renferme, quand on sait le pénétrer, ce mystère de l'effacement et de l'obscurité de Marie dans l'Évangile.
Ceux pour qui cet état de la Sainte Vierge ne présente rien à l'admiration, et qui ne savent où se prendre à ce silence, à cette obscurité, à cette simplicité uniforme et commune de la vie de la très-Sainte Vierge, n'oublient qu'un point : c'est de tenir compte del'éminente dignité de Mère de Dieu dans cette simplicité de vie. Si Marie n'était qu'une femme ordinaire, il n'y aurait rien que d'ordinaire dans cet étal obscur et méconnu. Mais étant pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes, Mère de Dieu, on ne saurait rien concevoir de plus extraordinaire et de plus merveilleux que cette obscurité, que cet oubli où elle consent à èlre plongée. Ce qui l'abaisse dès lors l'élève, même au-dessus de sa grandeur; ce qui l'obscurcit devient sa plus belle auréole.
' A(]. Eplip.s IV, 9.
L'Évangile, ayant à raconler la scène du lavement des pieds, Fa fait précéder de celte rénexion suidime : <i Jésus, « sachant que son Père lui avait mis en main toutes, choses, « et que, sorti de Dieu, il allait retourner à Dieu, se leva « de table, ôta ses vêtements, se ceignit d'un linge; « puis ayant versé de Teau dans un bassin, il se prit « à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer, etc. » Sciens quiaomnia dédit ei Pater in manus, et quia n Deo et ad Deum vadit : surgit a cœna, etc.
(( C'est-à-dire, observe Grolius justement ravi d'admiration à ce passage, que, loin de s'oublier dans cet humble otTice, le Fils de Dieu s'y est abaissé datis la pleine conscience de sa dignité; et combien dès lors cet acte bas devient-il sublime, celui qui l'a fait étant tel et si grand que. Maître de l'univers, descendu de Dieu jusque-là, il va remonter à Dieu, et partager son trône et son empireM »
Après ce divin exemple, et bien au-dessus de tout autre, celui de la très Sainte Vierge s'offre à noire admiration, comme sa plus parfaite image.
Sachant, elle aussi, — le cantique de sa reconnaissance en fait foi, — que Dieu avait fait en elle de grandes choses et que tous les siècles futurs devaient Yuppeler bienheureuse, ayant la pleine conscience de sa dignité d'Épouse du Saint-Esprit, de Mère de Dieu, elle se laisse mettre et se met elle-même plus profondément au-dessous de toutes les créatures. Élevée de la poussière audessus de toutes les Vertus des cieux par sa Maternité divine, puis replongée de celle hauteur céleste dans le plus profond oubli par ses humiliations, elle ne s'exalte
* Grolius, y1»H0f. in Joav. Oper. Thenl., fom H, vol. l,p. 541.
ni ne s'abat un seul instant dans de si étourdissantes vicissitudes : elle se dit ser-vante, quand le ciel et la terre l'appellent Mère de Dieu; et elle agit en Mère, quand son divin Fils l'appelle femme. La simplicité, l'uniformité, l'impassibilité extérieure de cette figure incomparable entre toutes celles qui apparaissent dans FÉvangile, n'en font-elles pas une figure vraiment sublime quand on considère que c'est celle qui devait le plus s'émouvoir, en qui la nature et la grâce devaient livrer le plus d'assauts; qui devait éprouver les plus grandes joies, les plus grandes craintes, les plus grandes déceptions, les plus grandes douleurs, les plus grandes consolations qui aient été jamais ressenties par une âme humaine! Quel cœur que celui qui conservait toutes ces choses, et qui en contenait toutes les agitations, comme un Océan contiendrait ses flols sans les laisser jamais déborder! Quelle humilité! quelle foi! quel amour! quelle soumission! quelle modestie! quelle fidélité! quelle simplicité! quelle discrétion! quelle union merveilleuse avec Dieu! quelles grâces et quelles vertus que celles qui étaient aux prises avec les orages d'une telle destinée, et qui y faisaient un calme si profond, une paix si grande, une sérénité si haute qu'elles échappent à notre attention et à notre intérêt, et que nous passons sans les regarder!
Luther, qui avait l'âme grande, car les plus grands maux, pas plus que les plus grands biens, ne sortent jamais d'un naturel médiocre, Luther, malgré ses préjugés, ne peut retenir l'accent de son enthousiasme à la vue de ce spectacle .
« N'estimez-vous pas, dit-il éloquemment, que ce « soit-là un cœur merveilleux que celui de Marie, Pu- « tctsne hoc mirificum esse cor? Elle se sait MÈRE DE
(i DIEU, exaltée au-dessus de tous les hommes, et suce perexallée au-dessus de toutes les femmes, et pour- « tant elle se maintient toujours dans cette simplicité, « cette ingénuité, cette candeur, cette résignation de ne « pas admettre qu'une plus infime servante puisse ôtre « mise au-dessous d'elle... Oh! que sont loin de ce Cœur « nos cœurs misérables, qui s'enflent ou se désenflent « au gré de la fortune, superbes ou vils selon qu'elle « tourne... Tandis que le ccjeur de Marie, inébranlable, M ne perd jamais rien de son égalité, laissant Dieu opé- « rer en elle à son gré, sans en ressentir autre chose « qu'une haute et forte consolation de joie et de confiance « en lui!... Plongée dans un gouffre de calamité et d'a- « merlume, n'ayant en partage que le malheur et l'af- « fliction, elle ne quête aucune consolation; elle se sa- « ture de cette seule confiance que Dieu est bon, alors « même qu'il ne le fait pas sentir; elle persévère, uni- « forme dans la vicissitude, aimant et louant également « la bonté de Dieu, qu'elle la ressente ou qu'elle ne la « ressente pas; ne s'appuyant pas sur les biens quand « ils viennent, et n'étant pas ébranlée quand ils se reti- « rent; se montrant en cela la véritable-épouse du Christ, « qui ne s'attache pas à ses dons, mais à lui-môme, qui (' ne le trouve pas plus aimable quand les choses lui suc- « cèdent, ni moins gracieux quand elles lui sont con- « traires... 0 simplicité! ô pureté de ce cœui'! ô Vierge « admirable! que cette humilité couvre de grandes « choses! 0 simplex ac purum cori 6 admirabilem Virgi- « neml quam ingcntia sub hnmili dclitcscunt^ ! !/ »
1 Luiheri sriper Magnificat comment.^ p. 7 9, recto.
Tel est le caractère général de la Irès-Sainte Vierge : tel il ressort de l'obscurité même qui l'enveloppe.
Entrons maintenant dans l'élude des mystères et des événements successifs qui composent cette grande destinée.
PRÉDESTINATION DE LA SAINTE VIERGE. b3
Saint Augustin et Gerson ont posé deux règles d'interprétation extrêmement judicieuses pour les mystères de la Sainte Vierge dont il n'est pas explicitement parlé dans l'Évangile, et qui cependant s'y trouvent contenus, tels que ceux de sa prédestination, de sa conception, de sa nativité et de son assomption.
La règle posée par saint Augustin est celle-ci : « Là « où la sainte Écriture ne nous donne aucun éclaircis- (( sèment touchant la Sainte Vierge, il faut rechercher « ce qui est conforme à la raison, et que la raison nous « tienne lieu d'autorité, puisque l'autorité elle-même ne « peut se passer de raison \ »
La seconde règle, posée par Gerson, est plus spéciale. « Nous tirons, dit-il, un principe de foi des paroles de « saint Matthieu : savoir, que Jésus-Christ est né de « Marie, et qu'elle est par conséquent Mère de Dieu, « puisque Jésus-Christ est Dieu. De ce premier principe, « continue-t-il, nous en tirons un second : savoir, qu'il « fallait que la pureté de cette admirable créature fût « si grande, qu'il ne pût pas s'en rencontrer une plus (( excellente après celle de Dieu. Or, c'est de ce double « principe, comme d'une semence féconde et inépui-
1 L'bi Scriplura divina niliil de Virgine commémorai, inquirendum est qiiid conveniat ralioni, rial(iue ipsa ratio auclorilas, sine qua ncque est neqiie valet aucloiitas. Serin, de Assnmpi. Virg.
« sable, que l'esprit contemplatif pourra tirer les plus « sublimes louanges que la raison soutenue par la foi « lui suggérera à la gloire de Marie, et qui puissent par- « faitement expliquer ce seul mot qu'elle a mis dans son « cantique : Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes
« choses, MAGNA ^. »
Ces règles sont d'un grand sens et d'une belle lumière. Il n'est personne qui ne doive y souscrire. Elles ne supposent rien dans l'Évangile qui n'y soit; car il est bien certain que, d'une manière ou d'une autre, la très- Sainte Vierge a été prédestinée, qu'elle a élé conçue, qu'elle est née, etc. Maintenant, quelles ont été sa prédestination, sa conception, sa naissance? L'Évangile ne nous permet pas encore d'ignorer qu'elles ont été telles qu'il convenait à la Mère de Dieu, à celle qu'il appelle Pleine de grâce, — Bénie entre toutes les femmes^ — en qui le Tout-Puissant a fait de grandes choses, — que toutes les générations appelleront Bienheureuse, etc., etc. Ce sont là des données évangéliques que, non-seulement nous pouvons, mais que nous devons développer, par le plus noble exercice de notre intelligence en commerce avec la foi, et d'où nous arrivons, par le chemin le plus rationnel et le plus lumineux, à la science cei'taine de ces mystères implicitement contenus dans l'Évangile.
Commençons cette exploration évangélique des mystères de la Sainte Vierge, par le mystère de sa prédestination. La seconde partie de notre travail va s'enchaîner ici à la première, au Plan divin.
* Ex hoc autem diiplici principio, velufi copîosissimo et amplissimo laadum seminario, hubet devoti contemplanlis animus, u"hde facililer assurgat ad laudes quanlaslibet Mariœ. Serm. de Nativit, Virg.Marix.
A la manière dont TÉvangile commence à parler de la très-Sainte Vierge, il semble qu'il n'y ait rien de moins préparé et de plus fortuit que sa destinée : «L'Ange Gabriel fut envoyé de Dieu à une vierge '. »
Une VIERGE : quelle vierge? Qu'avait-elle été jusquelà? Pourquoi celte vierge plutôt que toute autre femme? Comment est-elle l'objet de ce choix insigne? L'Ange, il est vrai, va la saluer pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes; mais c'est là, peut-on dire, la condition immédiate du ministère qu'elle va remplir : ce n'est pas la raison antérieure, le dessein primordial de sa destinée. Cette destinée commence-t-elle seulement à ce moment, sans préméditation, sans prédilection de la part de Dieu à l'égard de Marie? jN"est-elle séparée des autres femmes que par l'événement de sa maternité? En un mot, devient-cWc Mère de Dieu, ou bien est-elle de fondation, si je peux ainsi dire, Mère de Dieu?
« La Vierge ne s'est pas rencontrée aventureusement « et par hasard; mais elle a été choisie et connue de « tout temps par le Très-Haut, qui se l'est préparée pour « être un jour sa Mère. » Virgo non leviter fortuito inventa, sed a sœcuio electa ab Altissimo, pnecognita^ et sibi prœparafa ^.
Telle est la croyance chrétienne professée sous le nom de Prédestination de la très-Sainte Vierge.
Nous devions remonter jusque-là pour prendre l'histoire de la Sainte Vierge à son plus haut point, et à son vrai commencement.
L'Évangile et la raison s'accordent parfaitement avec cette doctrine.
ï Luc, I.
* s. Bernard, de Nnliv. Virg.
L'Évangile lui-même, en elTet, qui enveloppe Marie d'une obscurité immédiate, nous ouvre un jour sur les siècles antérieurs, et nous y fait voir cette Vierge appelée dès lors à enfanter le Fils de Dieu : « Tout ceci s'est « fait, dit l'Ange à Joseph, alin que fût accompli ce que « le Seigneur avait annoncé par le Prophète, disant : (( Voici que la Vierge concevra et elle enfantera un Fils à « qui on donnera le nom d'Emmanuel^ qui signifie Dieu « avec nous ' , »
Or, cette prophétie, nous le verrons dans le chapitre suivant, n'est qu'un anneau de la chaîne des prophéties qui rattache le berceau du Sauveur au berceau du monde, et qui y fait remonter par conséquent la vocation de sa Mère.
Cette vocation de Marie doit remonter plus haut encore : elle doit précéder la création du monde.
Dieu a annoncé dès l'origine du monde l'Incarnation du Verbe dans le sein de Marie, devant s'opérer au milieu des temps, comme étant l'Œuvre de ses œuvres. « Seigneur, dit le Prophète, c'est là votre CEuvre, vous « le ferez paraître au milieu des ans \ )j
L'Incarnation, nous l'avons vu, est en etïct l'Œuvre de Dieu, dont tous les autres ouvrages ne sont que le prélude et le cortège. Le ciel et la terre, les plantes, les animaux, l'homme : voilà la marche ascendante de la création, voilà les œuvres de Dieu, se tenant successivement, s'élevant de plus en plus du néant à la vie, et se rapprochant de leur Auteur et de leur Principe qui peut seul en être la fin. Mais ce n'est pas là l'Œlvre de Dieu;
» Matth., I, 22-33.
- Domine Opus tuum in medio annoruni nolum fades. — Habacuc, m, 2.
j'entends ce que Dieu pouvait faire de plus grand, de plus consommé, de plus en rapport avec Lui-même. Dans riiomme, toute la création sensible vient se terminer et se nouer à la création intellecluelle. Mais celle-ci n'y est qu'à son premier degré, et quel espace infinila sépare encore de sa fin qui est la suprême Intelligence! Cet espace infini est la place préparée et réservée pour l'OEuvre de Dieu : THoMME-DiEu : l'Homme-Dieu, qui remplit si exactement cette place, que, comme il est fait pour elle, elle est manifestement faite pour lui, comme pour TŒi^uvre des œuvres de Dieu, celui qu'il a dû se proposer en créant les autres; non-seulement parce qu'il est le plus excellent de ses ouvrages, mais parce qu'il les achève et les consomme tous en unité avec leur Principe et leur Auteur.
J'en conclus que le dessein de cet OEavre remonte avant l'origine du monde, comme étant le capital dessein en vue duquel le monde a été créé.
Et ce dessein de l'Incarnation comprenant nécessairement la très-Sainte Vierge, en qui et par qui il devait s'opérer, la recommande à notre contemplation au même titre que le dessein général du monde.
La fin de ce dessein étant au-dessus et au delà de ce monde, nous ne pouvons pas naturellement la voir : il y faut la foi. Mais si nous n'en voyons pas la fin, nous en voyons la marche.
En effet, chaque objet qui nous apparaît dans la nature, la fleur, Tabeille, l'oiseau, les grands ou gracieux spectacles de la terre, des mers et des cieux, et, le plus grand de tous, le spectateur, l'hom^me; toute la création dans son ensemble, comme dans ses moindres détails, porte l'empreinte d'un dessein merveilleux, et révèle une Providence qui ravit le naturaliste et qui confond
l'athée : une Providence, c'est-à-dire une sagesse souveraine qui a tout préordonné, qui soutient tout, qui pourvoit à tout, qui conduit tout par un ensemble de fins particulières à une fin suprême que nous devons afîlrmer sur la foi de tout ce que nous voyons; parce qu'il ne se peut pas que cet ensemble merveilleux de fins particulières soit lui-même sans une fin.
De cette Providence universelle qui s'étend à tout ce qui existe, allons à la considération d'une Providence plus haute et plus spéciale, que nous proclamons tous les jours, et dont notre époque ressent et atteste plus particulièrement l'action ; celle qui se propose l'homme, l'humanité et ses destinées historiques; qui conduit les événements moraux de ce monde, élève ou précipite les sociétés, et tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires. Cette Providence n'est qu'une partie de la Providence universelle ' ; mais c'en est la partie principale, autant que l'homme, qui en est l'objet, est le principal ouvrage de la création. Elle a, de plus, ce caractère qui la distingue éminemment de la Providence qui se voit dans la nature, qu'un élément étranger vient s'y combiner avec l'action divine qui agit seule dans celle-ci, et c'est la liberté humaine.
Enfin, il est une Providence, ou, si vous voulez, une partie de la Providence universelle plus spéciale encore et plus haute, et c'est celle qui se propose la fin suprême et dernière de la création : les destinées surnaturelles du monde, son union éternellement glorieuse avec son Auteur. Cette Providence difi'ère de la Providence pro-
* L'éTéiiemeat d'une bataille et le saut d'une puce, dit Montaigne, s'inclinent, sans inégalité d'efforts, sous la main toute-puissante de Dieu.
prement dite, en ce qu'elle n'agit pas directement par des voies naturelles, ni même simplement morales, mais par une action de Dieu plus éminente et plus intime qu'on appelle la Grâce, et en ce qu'elle termine et consomme l'œuvre de Dieu.
Elle a un nom qui la distingue des deux autres ; elle s'appelle Prédestination.
Sous ce nom de Pi-édestination, que bien des oreilles repoussent comme théologique, il faut donc voir la Providence appliquée à sa dernière fin; cette même Providence qui, dans l'ordre purement naturel, nourrit les petits oiseaux et vêt la fleur des champs ; qui, dans l'ordre moral, mène les choses humaines à travers les agitations que leur imprime notre liberté ; et qui, dans l'ordre religieux, ne fait qu'accomplir finalement, par sa grâce, son capital dessein, pour lequel elle a fait et elle meut tout le reste : la sanctification de son nom, et notre avènement à son Royaume.
Ce mot de Prédestination diffère de celui de destination, en ce qu'il emporte avec lui une idée supérieure d'antériorité. C'est là un sens profond sur lequel il ne faut pas se méprendre. Il ne veut pas dire que, quoi que nous fassions, notre destin étant déjà arrêté par un décret antérieur, il s'accomplira quand même. Car il n'y a rien d'antérieur ou de postérieur pour Dieu. Tout ce qui doit arriver dans le cours particulier de notre vie, comme dans le cours général des siècles, arrive pour lui dans un même instant, qui est toujours. Pour nous, il y a succession, parce que nous passons; pour lui, il n'y en a pas, parce qu'il demeure; et que, immense et éternel, il est à la fois et en même temps sur tous les points de l'espace et de la durée. Si donc Dieu nous prédestine à la vie
éternelle, c'est sans doute par son bon plaisir, mais non sans notre fidélité ; c'est par conséquent en vue de ce que nous ferons, qui est pour lui ce que nous faisons.
Pourquoi donc ce mot de prédestination, au lieu de celui de destination? C'est que pour nous, qui sommes dans le temps, l'acte éternel de Dieu doit paraître antérieur; de telle sorte que pour nous donner l'idée d'un acte éternel, il faut nous le représenter comme un acte antérieur.
C'est en outre et plus réellement que, par cette préposition d'antériorité, avant., on entend une priorité non de temps., mais ûi'ordre : une préexcellence de l'objet, en considération de laquelle Dieu s'y complaît plus que dans une autre. C'est un choix; d'où le mot élu comme synonyme de prédestiné. Dieu voit tout à la fois ; mais non du même œil : chaque chose selon sa valeur par rapport à lui; et c'est cette différence de vue qui fait en Dieu l'élection des uns et la réprobation des autres à divers degrés. De là ces locutions énergiques des Livres saints : Dieu détourne sa face, ou montre sa face, pour exprimer l'inimitié de Dieu ou sa complaisance; et, comme il est la Vie, nous ne sommes vivants qu'à proportion qu'il nous illumine de sa face ' .
Par cette illumination, les élus sont vivants en Dieu qui les conçoit dans son éternité tels qu'ils sont dans le temps; et c'est là la Prédestination, a Le sein qui opère « cet engendrement, dit saint Grégoire, est le conseil « éternel de Dieu en qui nous sommes conçus par la préce destination, avant le temps, pour que, créés, nous « soyons produits dans le temps *. »
Les élus préexistent ainsi en Dieu, avant, ou plutôt
1 Ps. cxviii, i:]5 ; etc.
2 Quid ergo uleruin Dei nisi fjus consilium ilebemus acoipere, in
PRÉDESTINATION DE LA SAINTE VIERGE. fil
au-dessus et en dehors du temps, à proportion que, par sa grâce et leur fidélité, ils participent de son êUe, ils vivent de sa vie, et sont par là l'objet de sa complaisance et de son amour. Le temps ne fait alors que les éprouver et les justifier, pour la gloire de l'éternité et du conseil de Dieu qui les y appelle : comme un magnifique objet d'art, destiné à la gloire d'un monai-que, est conçu et exécuté par le génie d'un grand artiste dans le mystère de l'atelier, puis est exposé quelque temps au jugement du vulgaire, avant de se rendre pour toujours à sa glorieuse destination.
L'Œuvre par excellence que Dieu a ainsi conçu avant le temps pour être produit dans le temps, et pour l'accompagnement duquel il a fait tout cet univers comme le théâtre de sa production et de sa venue, est Jésus- Christ, l'Homme-Dieu, né de Marie (ii prédestiné Fils de Dieu '. // était avant qu sibraham fàt^ il naissait en quelque sorte de toute éternité dans le temps, par la prédestination, qui est l'anticipation, en Dieu, de ce qui doit arriver dans le cours des âges. Aussi Dieu le faisait- il entrevoir aux patriarches dès l'origine du monde, et aux anges avant la création, de cette vue dont il le voyait et le contemplait pleinement lui-même comme existant déjà : c'était là, dès lors, son Œuvre qu'il devait faire PARAÎTRE au milieu des ans.
En lui, dit l'Apôtre, 7ious sommes prédestinés pareillement avant la constitution du monde pour être conformés à son image^. En lui nous préexistons, par conséquent,
quo ante snccula per pruedeslinalionem concepli sumus, ut, creali, per saecula producainur. Moral., I. XIV, cap. xxii.
^ Ad Rom., I, 4.
* Ibid., VIII, 29; Ad Ephes., i, 4.
comme l'apparlenance et les membres de ce divin Chef, et notre génération, noire issue est, comme la sienne, dès Téternité.
C'est de cette prédestination, de cette génération que préexiste, que sort au plus haut degré la très-Sainte Vierge 3Iarie, comme la plus parfaite image de son Fils, et la plus prédestinée de toutes les créatures, à une incommensurable distance de tous les élus. Sur elle, immédiatement après -Jésus, et bien avant tous ses frères, Dieu a arrêté le regard éternel de sa complaisance : ce tout-puissant regard, qui crée tout ce qu il regarde, comme le soleil fait saillir les corps qu'il revêt et qu'il colore de sa lumière.
Mais c'est d'une prédestination bien autre encore que préexiste la très-Sainte Vierge ; d'une prédestination spéciale, unique entre toutes, non-seulement par le degré, mais par le genre.
Si elle est, en effet, la première créature prédestinée, comme la plus parfaite image de son Fils, à un autre titre elle est la seule prédestinée : et c'est comme sa Mère.
Et admirez dès l'abord le caractère unique de cette prédestination et combien il sépare Marie de tous les élus de la terre et du ciel, des hommes et des anges, sans aucune exception, et lui fait une destinée hors de pair avec toutes les créatures!
On peut absolument concevoir Jésus-Christ sans les élus : on ne peut le concevoir sans Marie ; puisqu'il est son Fils, et qu'il ne serait pas sans elle. Le Dieu sans elle ne serait pas homme, et par la même raison l'homme ne serait pas Dieu. C'est en elle et par elle que le Christ est par conséquent prédestiné Fils de Dieu.
Car, encore une fois, il est prédestiné Fils de Dieu, comme homme, et non-seulement comme homme, mais comme Fils de Vhomme, ce qu'il n'est que par sa J/ère, que par Marie.
La prédestination de Jésus à la filiation de Dieu implique donc la prédestination de Marie à la Maternité divine. Ces deux prédestinations sont nécessairement connexes et corrélatives; elles s'entrelacent dans un même décret.
Ai-je besoin maintenant de faire ressortir quelle gloire, quelle auréole fait rayonner autour de Marie celte commune prédestination avec son Fils?
J'en laisse au lecteur la contemplation, et je m'attache seulement à lui en dévoiler la magnificence.
J'ajoute à cet effet que si, d'après cette corrélation, Jésus devait être conçu de Marie, Marie devait être conçue pour Jésus; et conçue telle, que ni la sainteté du Fils ni la majesté du Père n'eussent à soufl'rir d'une Maternité qui devait être leur tabernacle ; que, loin par conséquent d'être prise dans la masse des pécheurs, elle devait être formée à une plus noble fin que le genre humain ne l'avait été, même dans l'état d'innocence.
Ce qui fait dire justement à saint Bernard que « Celui '< qui a fait les hommes, voulant, pour se faire homme « lui-même, naître de l'homme, a dû se choisir, plus que « cela, se construire à lui-même une Mère telle qu'il savait « devoir lui convenir et lui plaire ^ »
C'est ce que fait entendre celle parole des divins Proverbes : « La Sagesse s'est hàti pour elle-même une de-
' Proinde factor liominum, ut liomo fieret, nascilurus de homine, lalem sibi de omnibus debuit elignre, irno condere Malrem, qualem et Be decere sciebat, et sibi noverat placiluram. Homil., i, in Missus est.
«meure,» Sapientia œdiflcavit sibi domum. La Irès- Sainte Vierge, que nous honorons comme le reposoir de la Sagesse, Sedes sAPiENTiiE, n'est donc pas seulement la plus digne des demeures de la terre, choisie entre toutes les filles d'Eve, et purifiée, appropriée à cette divine destination ; mais elle est fondée et édifiée tout exprès, ad hoc, pour être le Temple du Très-Haut,
A cette vérité vient s'enchaîner une autre vérité non moins solide et non moins glorieuse pour la très-Sainte Vierge : c'est que le Fils de Dieu, ne s'élant prédestiné Marie que pour devenir en elle le Premier né des prédestinés, Marie est la première prédestinée, non-seulement comme sa Mère, mais comme la Mère de tous les prédestinés ; comme la cause instrumentale de tous les biens apportés à la création par l'Incarnation du Verbe. Sa prédestination embrasse toutes les prédestinations, elle les a pour lin ; et, les moyens devant être en rapport avec la fin, elle en contient dès lors tous les dons, tous les biens, toutes les grâces.
Quelle idée aussi rigoureuse que magnifique cela ne nous donne-t-il pas de la dotation de Marie, et de la richesse de sa prédestination !
Voici à ce sujet la belle parole d'un saint Docteur :
« Entre toutes les œuvres de l'éternel Artiste, après « celle par laquelle il a uni votre Fils à notre nature, vous « avez été un ouvrage tout spécial, ô bienheureuse Vierge « Marie! vous qu'il a faite à cette fin expresse, qui ad « HOC te fecit, que ce qui avait été déformé de sa première « perfection, par vous fût réformé. Ce suprême Ouvrier « avait constitué en premier lieu la nature Angélique,
« qui en partie s'était abattue ; la nature humaine, qui « s'était corrompue ; et la création inférieure, que ce « péché de Tliomme avait déshonorée ; mais Dieu vous a « faite Très-Sainte à toutes ces fins, ô Vierge Marie! que, « par votre Fruit trois fois béni, la nature Angélique « fût réparée, la nature humaine relevée, et la nature « inférieure affranchie de la malédiction \ »
A ces glorieuses fins, la Vierge Marie a dû être comblée de toutes les perfections qui devaient être rendues par elle à la création tout entière, depuis la base jusqu'au faîte : par elle, dis-je, par sa coopération active et volontaire, qui la rend en un sens le principe de toutes ces perfections; car j'entends de la plus haute antiquité venir k nous cette parole du grand saint Irénée, contre les hérétiques contempteurs de la Mère de Dieu : « Pourquoi le mystère de rincarnation ne s'accomplit- « il pas sans le consentement de Mane? — C'est assu- « rément parce que Dieu a voulu qu'elle fût le principe « de tous les biens. » Quid esl, quod sine :)nsensu Mariœ non perficitur mysterium Incarnationis? Quia nempe vult illam Deus omnium bonorum esse principium ^
Pour être, donc, le principe coopérant de tous les biens, de tous les dons, de toutes les grâces, de toutes les perfections qui devaient être rendues aux ouvrages de Dieu ravagés par le péché des intelligences, elle devait en être comblée ; comblée jusqu'à sanctifier la création, régénérer la nature humaine, réparer les brèches faites aux chœurs des Anges, donner de son sang et de son souffle h un Dieu.
1 Idiota, in Contcmpl. de B. Vinjiue, cap. ii. ' Aâversusi Valciitinuin, lib. III, ca]). xxxii.
66 CHAPITRE m.
Quelle merveille n'est donc pas la très-Sainte Vierge Marie ! el quel sens profond ont ces paroles de l'Ange s'inclinant devant elle . « Je vous salue, ô pleine de « grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre « toutes les femmes ! »
Ce que nous supposions au commencement de celte étude, pour engager la question que nous y traitons, que ces prérogatives saluées par l'Ange, dans la Vierge Marie, n'étaient que les conditions immédiates et accidentelles du ministère qu'elle allait remplir, est inadmissible. D'une part, en effet, des perfections si éminentes, des puissances de coopération si considérables que celles qui élèvent Marie, au-dessus des hommes et des Ang'es, au ministère de Mère de Dieu, demandent, comme fonds et comme racine, une âme autant à part de toutes les autres âmes que ces puissances et ces perfections le sont de toutes les puissances et de toutes les perfections créées ; d'autre part, rien n'arrivant dans le temps qui n'ait été prédestiné et préordonné dans l'éternelle prescience et opération de Dieu, c'est h. cette éternelle prescience et opération de Dieu qu'il faut faire remonter la formation de cette âme de la très-Sainte Vierge, en vue du ministère qu'elle devait remplir, et conjointement avec rhumanilé du Fils de Dieu dont elle devait être l'auguste Mère,
Marie a été jetée dans un moule à part, unique comme sa destination ; le moule de cette destination même de Mère de Dieu sur la terre ; devant être ellemême, par celte divine Maternité, la forme de l'humanité du Verbe.
Aussi est-il permis, est-il même nécessaire en quelque sorte de dire que, comme tout ouvrage parfait, elle est
tellement faite pour sa destination, que c'est là sa raison d'être, sa cause finale ; qu'elle ne serait pas si elle n'était pas Mère de Dieu^ ; qu'elle est ainsi de fondation et de création Mère de Dieu. Sa divine Maternité n'est pas un événement et une qualité ; c'est sa constitution et son être même. Elle est Mère de Dieu, comme sont les hommes, les Anges, les Chérubins, les Séraphins. Elle fait à elle seule une hiérarchie, un ordre à part, et qui surpasse tous les autres.
Sans doute, elle appartient a notre nature humaine, elle est notre Sœur : Dieu nous garde de le méconnaître ou de l'oublier; mais elle appartient à notre nature comme celte nature appartient au limon de la terre dont Dieu forma le premier Adam : autant élevée par l'opération de Dieu au-dessus de la chair et du sang de l'homme, que l'homme innocent l'était au-dessus de ce limon d'où Dieu le tira; pour être elle-même la terre vierge et sainte dont Dieu devait former le corps sacré de son divin Fils.
Ce n'est pas, qu'on le remarque bien, ce n'est pas la foi immédiate qui nous dicte ces considérations; c'est le raisonnement le plus solide et le plus rigoureux, c'est l'induction la plus logique qui les tire comme conséquences des seules prémisses de la foi au dogme de la Maternité divine de Marie, foi sans laquelle on n'est pas chrétien.
La plus haute et la dernière de ces conséquences, c'est que, selon que nous l'avons vu dans nos études sur le Plan divin, le moins noble devant toujours être rapporté
' Ipsam fabricavit Filius Dei in cœlis, ut esset Mater ejiis in terris. — Sess. 3G, du concile de Dâle. — Ad hoc solnw, dit saint Bernard.
au plus excellent, et, pour cette raison, le monde devant être rapporté aux élus, les élus au Christ, et le Christ à Dieu; la très-Sainte Vierge après le Christ, Marie après Jésus, se trouve être la cause finale de tout ce qui existe. En créant, en coordonnant et en mouvant toutes choses en vue du Christ, son OEuvre par excellence, d'où il lire sa suprême gloire ad extra, Dieu a compris la Vierge Marie dans cette môme vue par la relation nécessaire que sa Maternité lui donne avec son Fils, et par toutes les perfections qui font d'elle, après Lui, le plus excellent des ouvrages de Dieu, celui qui le glorifie davantage.
Ce sentiment n'est pas nouveau ni hasardé. Il est antique comme le monde. C'était une opinion traditionnelle des anciens Hébreux, nous dit un savant qui s'est attaché à l'étude des institutions judaïques, que le Messie et la Vierge de laquelle il devait naitre, ont été l'unique cause finale de l'univers \ Ils appuyaient ce sentiment sur un passage de Jérémie (c. xxxiii, v. 20) qu'ils rendaient ainsi : Nisi pactum meum esset, diem oc noctem, loges terrœ ac cœli non posuissem. Si ce n'eût été en vue de l'union personnelle que je me proposais de contracter avec mon ouvrage, je ne l'eusse pas tiré du néant, je n'eusse pas fait la nuit et le jour, et posé les lois du ciel et de la terre.
Dieu avec nous, Emmanuel, est donc la lin de notre existence et de tout cet univers qui n'en est que le théâtre : Emmanuel , et par conséquent la Vierge qui devait nous l'enfanter; JÉSUS, et par conséquent MARIE.
' Galalinus, De Arca)ii.'i,V\h. VII, cap. ii.
Qu'on imagine un but plus digne de hi grandeur et de la bonté de Dieu, plus déterminant de la créalion, que de s'unir personnellement à son ouvrage, que de le déifier et de l'élever à sa félicité infinie; et, si on ne le peut, qu'on reconnaisse, par la raison autant que par la foi, que Jésus et Marie en qui et par qui cette merveilleuse union s'opère, sont la raison de la créalion, en sont les premiers nés dans Tintention divine, comme la fin glorieuse à laquelle tout le reste devait venir se subordonner et se rapporter.
Comme un peintre, ayant à faire un magnifique tableau, en conçoit d'abord les principaux personnages; puis dispose tout le reste de son œuvre, les lumières et les ombres, les plans et les arrière -plans, les fonds et les perspectives, les figures immédiates ou reculées, les paysages, les ciels, les mers, et jusqu'aux détails les plus oubliés et les plus perdus, dans l'unique vue de faire valoir, d'orner et d'accompagner ses béros : ainsi Dieu a conçu, voulu, fait tout ce qui existe en vue de Jésus et de Marie, par un seul acte de sa complaisance qui exclut en lui la succession et le travail, mais non l'ordre, et cette sagesse qui atteint son but avec puissance et qui dispose tout avec douceur.
Tout ce qu'il a fait a eu pour but de glorifier le Verbe, par qui il a tout fait, et celte Vierge, par qui il a fait et introduit ce Verbe lui-môme parmi ses ouvrages, pour qu'il en fût l'auleur et le consommateur, le principe et la fin. Ce que saint Paul dit du C.brist, que tout a élé fait pour lui, propter quem omnia, peut s'appliquer, après le Cbrist, disent Albei't le Grand et saint Bernard, à la Vierge Marie, qui, seule, a élé faite d'abord pour le Cbrist, et pour laquelle a été fait ensuite tout le reste :
Propter hanc totus mundns factus est ^. Sans doute, dans l'exécution, le Chrisl et Marie sont pour le salut du monde; mais, dans Vintention^ le salut du monde est pour la plus grande gloire du Christ et de Marie, qui sont eux-mêmes, avec tous les élus de la terre et du ciel, pour la plus grande gloire de Dieu. L'ordre de la nature a été créé et institué pour Tordre de la grâce, qui l'a été luimême pour l'ordre de la gloire. Tout pour nous; nous pour le Christ; le Christ pour Dieu. Le Christ rédempteur est ainsi le premier-né dans l'intention divine, et, par rapport au Christ, Marie, qui doit l'enfanter. Pour le Christ et Marie, tous les chœurs des Anges dans le ciel; Adam et toute la race humaine sur la terre. La chute permise pour donner lieu à la rédemption : et toutes les vicissitudes historiques de l'humanité pour l'épreuve et le salut des élus, postérité du Christ et de Marie. Entln, comme champ du combat, comme théâtre et décoration de cette grande scène, l'Univers et toutes les créatures de la terre, des mers et des cieux, instruments solidaires de l'action, déshonorés ou sanctifiés par elle, et finalement consacrés, par la grâce du Fils de Marie, à la gloire du Père qui les a créés pour cette tin. Tout a eu ainsi pour fin de glorifier Dieu dans l'Œuvre de ses œuvres, le Christ et Marie, l'Homme-Dieu et la Vierge-Mère; de les préparer, de les annoncer, de les justifier, de les gloi'ifier; tout, jusqu'à la noire malice de Satan et à sa ténébreuse puissance, permises comme pour faire ombre à ce grand tableau , et faire ressortir la miséricordieuse splendeur de ces deux grandes figures
* Saint Bernard, Serm. \,\n Salve,
de JÉSUS et de MARIE, qui écrasent la tête de TEnnemi, et nous affranchissent de sa tyrannie.
Ceux qui ne comprennent pas ces choses voient tout au rebours. Ils mettent sans doute l'univers avant l'homme, et le corps de l'homme avant son esprit. S'ils comprenaient bien une fois que, parla pensée, par l'àme, l'homme, tout faible qu'il est, est plus noble que l'univers, ils seraient en voie de comprendre que dans cette âme humaine, image de Dieu, ce qu'il y a de plus excellent, c'est la sainteté, qui est cette effigie de Dieu en nous , la grâce de Dieu qui l'opère , et sa gloire qui la couronne; et ils reconnaîtraient que JÉSUS, auteur de cette grâce et conquérant de cette gloire, et MARIE, pleine de grâce et de sainteté , et couronnée de gloire entre toutes les créatures, sont, avant toutes choses, dans l'intention divine, comme la cause finale et l'exemplaire de toute la création.
Dans les fêtes de la très-Sainte Vierge, TÉglise lui fait application de ces belles paroles de la Sagesse au livre des Prove^^bes :
« Le Seigneur m'a engendrée au commencement de « ses voies; avant qu'il créât aucune chose, j'étais dès « lors. — J'étais préordonnée dès l'éternité, et dès les « temps les plus reculés, avant que la terre fût fondée. « — Les abîmes n'étaient pas encore, et déjà j'étais « conçue. Les fontaines n'avaient pas encore jailli, la « pesante masse des montagnes n'étaitpas encore assise; « avant les premières collines môme, il m'enfantait; « avant qu'il eût encore créé le globe et atîermi le monde « sur ses pôles. — Lorsqu'il préparait les cieux, j'étais « présente; quand, posant une loi fixe aux abîmes, d'un « tour il circonscrivait leurs gouffres; lorsqu'il conden-
a sait l'air au-dessus de la terre, et qu'il dispensait dans « leur équilibre les eaux; quand il environnait la mer « de son bord , mettait un frein à ses flots, el balançait « les fondements de la terre; j'étais avec lui réglant « toutes choses, et, chaque jour dans les délices, je me « jouais incessamment devant lui, me jouant dans l'orbe « du monde; et mes délices sont d'être avec les enfants (( des hommes '. »
Ces magnifiques paroles n'ont pas un rapport direct à la très-Sainte Vierge, mais elles n'en sont que plus glorieuses pour elle, et n'en sont pas moins justes dans l'application que l'Église lui en fait.
C'est la Sagesse de Dieu qui en est le sujet. Mais cette sagesse, qu'est-elle dans son origine, que « le Verbe de « Dieu au plus haut des cieux. » Fois sapkntiœ Verbwn Dei in excelsis, comme la définit l'Ecclésiastique ^, le Verbe incréé dont saint Jean dit au début de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe « était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au « commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites '( par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans « lui? I) El du Verbe incréé, ces paroles ne s'étendentelles pas au Verbe incarné, à Jésus-Christ, qui est le même Verbe dont saint Jean, continuant à parler, dit : « Et le Verbe a été fait chair? >) Et ne comprennentelles pas dès lors la Vierge 3Iarie, en qui et par qui le Verbe s'est fait chair, et qui est ainsi le siège vivant de ce Verbe incarné, de cette sagesse qui a été engendrée de Dieu avant toutes choses?
1 Proverbes, viii, 22 à 31,
2 Eccli., I, 5.
Ainsi, les destinées de Marie se lient à celles de son divin Fils; et comme il était prédestiné à être Fils de Dieu, elle était prédestinée à être Mère de Dieu.
Nous lisons dans l'Évangile qu'aux noces de Cana, où était Jésus, la Mère de Jésus y était aussi : Et erat Mater Jesu ibi. Partout et toujours il est également vrai de dire que là où est Jésus, là est au.ssi Marie. Et comme il était avant toutes choses dans la conception du Créateur, la Mère de Jésus y était aussi, et erat Mater Jesu ibi.
La généalogie céleste et la généalogie terrestre du Fils de Dieu se nouant dans Tunité de sa personne, Marie est élevée de celle-ci à celle-là, par la même grâce qui abaisse son Fils de celle-là à celle-ci. Et de même que, de ce Verbe qui au commencement était en Dieu., il est vrai de dire que : et le Verbe s est fait chair; de même de Marie, en qui il s'est fait chair, il est vrai de dire : au commencement elle était en Lieu.
Telle est la Genèse de la très-Sainte Vierge.
Bien que nous ayons établi, par le raisonnement, en la déduisant des premiers principes de la foi chrétienne, la vérité de la prédestination de la très-Sainte Vierge, nombre d'esprits la considéreront encore comme mystique; c'est-à-dire, selon le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mot, pieusement chimérique.
L'inclination de l'esprit vers les choses sensibles a tellement appesanti l'intelligence, que ce n'est plus seulement ia foi qui lui est inaccessible, mais la logique, le raisonnement, pour peu qu'il quitte terre, quelque rigoureuses et enchaînées qu'en soient les déductions.
Il faut aujourd'hui des faits. 11 faut même des faits immédiats et qu'on n'ait pas besoin de déduire. Car la prédestination de la très-Sainte Vierge est un fait : seulement il est déduit du fait de l'Incarnation du Verbe, du nœud qui lie la destinée de la Vierge-Mère à celle de son divin Fils, et de la prééminence que cette divine association lui fait contracter au-dessus de toutes les destinées de la création.
Que faut-il de plus que la prééminence de la destination pour conclure la prédestination?
Eh bien! vous allez être dispensé de tirer cette simple conclusion. L'Ouvrier ne vous laissera pas augurer de son opération par son ouvrage : il va vous y faire assister; et vous allez voir, sous ses ordres, les siècles
trarailler à ce merveilleux ouvrage pour les siècles, et le temps pour rélernité.
«Marie,» pour revenir à l'expression de saint Bernard et la compléter, « élue de toute éternité, connue et « préparée par le Très-Haut, préservée par les Anges, a « été préfigurée par les Patriarches, et préconisée par les « Prophètes. » Elle n'est pas seulement l'œuvre de l'éternel conseil, Opus œferni consilii, elle est encore l'affaire des siècles, Negoiium sœculoi^mn^ .
Les prophéties, cette grande preuve, si palpable et si colossale, de la vérité du Christianisme, prouvent Fincomparable grandeur de la Vierge, et justifient le culte que nous lui rendons, de la même force dont elles prouvent la divinité de Jésus-Christ et justifient toute notre foi. Elles unissent et entrelacent si étroitement les destinées de la Mère et celles du Fils, qu'elles obligent à les accepter ou à les rejeter ensemble, et que c'est retirer leur témoignage au Fils que de le retirer à la Mère.
Mais, avant de déployer ce grand argument des prophéties, qu'on nous permette une réflexion générale sur sa valeur tirée de son admirable convenance avec la Religion.
La Religion est une prophétie, la prophétie d'une autre vie et des destinées que nous y aurons. Il était déjà parfaitement convenable que des prophéties accomplies dans le temps nous fussent données en gage de cette grande prophétie qui ne doit s'accomplir que dans l'éternité.
Les prophéties ont, en outre, avec les miracles, une
1 Saint Bernard.
7fi CHAPITRE IV.
autre relation de convenance qu'il faut aussi remarquer.
Comme nous l'avons déjà exposé dans le précédent chapitre, la Religion, qui régit nos destinées pour l'autre vie, est une action suréminente de la même Providence qui conduit les choses humaines dans celle-ci, et aussi de celle qui pourvoit à l'ordre inférieur et universel de la création. Dans cet ordre inférieur et universel, elle s'appelle la Nature; dans l'ordre humain, la Providence; dans l'ordre divin, la Religion. Mais sous ces noms de Nature, de Providence et de Religion, il faut voir, dans des conditions différentes, l'action de plus en plus éminente et finale du même Dieu.
D'après cela, quelles preuves plus pertinentes, plus philosophiquement convenables l'Auteur de la Religion pouvait-il donner au monde de la divinité de son action dans cet ordre religieux, que les miracles et les prophéties, par lesquels il manifeste sa souveraineté dans les deux autres ordres de la Nature et de la Providence? Apparaissant Maître de la nature par les miracles, Maître des événements humains par les prophéties, quels gages plus formels pouvait-il nous donner de la foi qu'il réclame comme Maître de nos destinées religieuses?
Les prophéties, surtout, ont une valeur absolue qui confondra à jamais l'incrédulité de tous les temps. Elles l'emportent sur les miracles en ce qu'elles sont ellesmêmes un miracle, mais continuel et même croissant. La résurrection de Lazare est un grand miracle, sans doute; mais il n'a eu qu'un petit nombre de témoins immédiats; tandis que l'accomplissement de cette prophétie : Quand je se?'ai élevé en croix, j'attirerai tout à wio/, et de celle-ci : Pécheurs de poissons^ soyez désoinnais
j)êchei(rs d hommes : allez, enseifjnez toutes les nations; soyez mes témoins en Jérusalem, clans toute la Judée, en Somarie, et jusqu'aux extrémités de la terre, et jusqu'à la fin du monde; raccomplissement de ces prophéties, dis-je, est un miracle de l'ordre providentiel, non moins grand en soi que la résurrection de Lazare, efqui, de plus, a pour témoins tout l'univers et tous les siècles; et, chose admirable! les plus reculés plus encore que les plus proches, lesquels, pour cette raison, ont eu besoin de miracles.
Les prophéties, donc, sur lesquelles nous allons asseoir la grandeurdela très-Sainte Vierge, sont le plus puissant, le plus large, le plus souverain des arguments qu'on puisse concevoir. On peut, par un prodige d'aveuglement, avoir le malheur d'y être insensible; mais c'est une insensibilité sans parole comme sans i'aison,avec laquelle on ne discute pas.
Elles s'oflrenl ù notre étude sous trois aspects : \° les Prophéties proprement dites; 2° les Figui-es; 3'' les Femmes de la Bible dans leur rapport prophétique avec la très-Sainte Vierge.
I. — La Bible, ce livre reconnu par la science moderne le plus antique, le plus prodigieusement vrai de tous les livres, en même temps que le plus conservé et le mieux garanti par l'aveugle jalousie de ses gardiens; ce livre, dicté par le ciel à la terre, et dont le nom, la nible, ou LE LivuE, exclut toute comparaison et commande tout respect, ouvre la scène du genre humain
tombé, daus le premier couple d'où il est sorti, par une grande prophélie :
« Le Seigneur Dieu dit à la Femme : a Pourquoi avez- (( vous fait cela? » Elle répondit : « Le serpentm'a trom- « pée; et j'ai mangé du fruit. »
« Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Je toserai
« DES INIMITIÉS ENTRE TOI ET LA FeMME, ENTRE TA SEMENCE « ET SA SEMENCE. CeLLE-CI t'ÉCRASERA LA TÊTE, ET TU TE «ï REPLIERAS CONTRE SON TALON ^ »
Voilà l'Oracle des oracles : voilà tout le Nouveau Testament dans l'Ancien : voilà toute l'histoire du monde dans un verset.
Admirons-y, avant tout, avec Bossuet, «ce trait mer- « veilleux de miséricorde , que la promesse de notre « salut se trouve aussi ancienne que la sentence de « notre mort, et qu'un même jour ait été témoin de la « chute de notre nature et du rétablissement de notre t( espérance ^. » Et voyons dans cette simultanéité l'exécution de ce Plan divin, par nous exposé, où la chute n'est permise que pour donner lieu à une réparation plus glorieuse encore que le premier état, par la Femme, qui est Marie, dans sa Semence, qui est Jésus.
Jésus et Marie nous apparaissent ainsi, sur le seuil du Paradis terrestre, parmi les ombres du péché et de la mort, comme le point du jour de la grâce et de la vie.
Marie peut dire, comme Jésus : « En tête du Livre il « est question de moi, » In capite Libri scriptum est de me '.
C'est incontestablement de Marie, en effet, qu'il est
1 Genèse, m, 15.
' Sermon pour la fête du Rosaire.
' Hebr. . x, T.
question dans cet antique verset. 11 n'y a pas moyen d'en douter.
Cette Semence, qui doit écraser la tête de Fauteur de notre chute, pour prendre la version la plus large \ c'est le Messie : ce Messie que nous allons voir appeler, dans les prophéties subséquentes, de ce même nom de Seynence, et dont le propre est tellement d'être semence, germe, c'est-à-dire Fils, que c'est le nom qui le caractérise, d'après le sentiment commun des anciens Hébreux, qui, dans la paraphrase de Jonathan-ben-Uzzel, s'expliquant sur l'oracle que nous étudions, disent : « A la vérité, il y aura un remède pour eux (Adam et « Eve), mais pas pour toi (le Tentateur) ; car ils t'écra- « seront au talon, à la fin des jours, aux jours du Roi- « Messie *. »
Or, la semence dont il est ici question étant le Messie, le Christ, il est évident que la Femme de qui est cette semence est Marie. C'est ce que saint Paul, si versé dans les traditions hébraïques, fait entendre, lorsqu'il dit : « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé « son Fils fait de la Femme ^. >>
Enfin ces expressions : la Femme et sa semence, par elles-mêmes ne signifient rien, si elles ne signifient une Femme et son fruit produit sans la participation de
' 11 y a doule sur la question de savoir si le pronom qui sert de sujet au verbe écrasera se rapporte à la femme ou sa semence , si c'est ipia ou ipse. Nous adoptons ce dernier sens.
* Traduction polyglotte des paraphrases chaldnïqnes, par'WaUon. — Dissertations sur le Messie, par Jacqutlot, p. 79. — Première lettre d'un rabbin converti, p. 57; — et lu noie sur les paraphrases clialdaïques qui se trouve dans nos premières Études, au chapitre des Prophéties,
' Galat. , IV, 4.
l'homme, une maternité virginale qui n'est autre encore que celle de Marie.
Toutes ces justifications, déjà si pleines, trouveront de surabondantes confirmations dans les autres prophéties.
Elles nous autorisent, quant à présent, à conclure la grandeur de la prédestination de Marie, la Femme entre toutes les femmes, en nous la montrant, non pas réduite au rôle passif de mère quelconque d'un enfant divin que la nature aurait formé aveuglément dans ses flancs, mais coopératrice prédestinée de la grâce qui a fécondé sa Virginité, pour être coopératrice de cette même grâce qui nous rend la vie; ayant à la réparation la même part qu'Eve a eue à la ruine; étant cette Eve elle-même, la Femme^ mais non séduite par les suggestions de Satan, en inimitié déclarée contre lui, et, au lieu d'en recevoir le fruit de mort, le foulant aux pieds par le fruit de vie.
Remarquez à ce sujet, dans le texte, l'importance qui est donnée ta la Femme par la solidarité de combat et de triomphe qui l'unit à sa Semence : solidarité que les paraphrases chaldaïques traduisent par ce seul pronom qui réunit les deux versions du ipsa et du ipse conteret : ILS t'écraseront la tête.
Cet oracle biblique, déposé sur le berceau du genre humain, fut emporté par lai dans ses migrations et ses dispersions sur la terre, mais divisé et altéré comme lui, de manière à ne nous offrir plus, hors du peuple hébreu , que des lambeaux de vérité cousus de fables.
Or, dans ces lambeaux, ce qui est le plus conservé, c'est ce rôle considérable donné à la Femme qui doit mettre au jour le Libérateur.
Nous avons établi surabondamment cette vérité dans le chapitre de nos Études intitulé : Traditions sur Vattente
du Libérateur, auquel nous nous permettons de renvoyer ceux qui nous lisent.
Nous rappellerons seulement ce passage frappant de VIsis et Osiris de Plutarque, où, après avoir dit du serpent Typhon qu'ayant mis^ par son envie et sa malignité, tout en combustion^ il remplit de maux et de misères le ciel et la terre, il ajoute : Et puis en fut puni, et la Femme et sœur d' Osiris en fait la vengeance, esteignant et amortissant sa rage et sa fureur... Puis revenant, dans le même traité, sur cette tradition, il nous donne la dernière version du ipse conteret , où ce n'est pas la Femme elle-même qui surmonte Typhon, mais son descendant : ISon celui de la première génération , dit-il , que les Egyptiens appellent V ancien Orus, mais l'Orus déterminé, définy et par f aie t, qui ne tua point du tout entièrement Typhon, mais lui osta la force et la puissance de pouvoir plus rien faire... Typhon, en elïet, fust bien surmonté.^ mais non pas tué pour ce que la dame de la terre ne voulut pas permettre que sa puissance fust du tout anéantie, mais seulement la lascha et la diuiinua, voulant que ce combat demeurast ^ De là ces innombrables l'eprésentations dTsis avec son enfant Orus, que nous exhumons tous les jours de la terre des Pharaons , comme de prophétiques hiéroglyphes de la grandeur de Marie.
Nous rappellerons encoi-e la tradition non moins frappante, recueillie dans le Pi^ométhée enchaîné d'Eschyle, où la môme Isis des Égyptiens devient VIo des Grecs, et apprend de Prométhée qu'elle doit donner le jour au Libérateur de l'homme enchaîné : Qui donc, dit-elle, pourra te délivrer? — Ce doit être un de tes descendants. —
• De liis cl Osiris, eh. XMV, xxv, XLiv.
Que dis-tu? ton libérateur serait un de mes enfants? — Oui, à la troisième génération, après dix autres générations... Prométhée lui explique ensuite comment elle deviendra mère : Jupiter posera sur ton front sa main caressante, son toucher suffira. Et de toi un fils naîtra, dont le nom rappellera l'origine^ Epaphus (qui veut dire touché légèrement).
Peut-on ne pas reconnaître, sous des voiles aussi transparents, LA Femme de la Prophétie biblique et sa virginale Semence libératrice de l'humanité? d'autant que, dans la tradition grecque comme dans la tradition égyptienne, ce descendant de la chaste Vierge, comme l'appelle Eschyle, doit affranchir l'homme en terrassant son ennemi, en le faisant tomber., dit Eschyle, d'une chute ignominieuse ^...
Ajoutons enfin ce que nous trouvons dans Tcxcellent ouvrage sur les traditions du genre humcdn ou sur la révélation primitive de Dieu chez les Païims., que le savant professeur Lùken vient de donner à l'Allemagne : « Les « traditions païennes représentent leur Eve, leur femme « primitive, sous deux, faces parfaitement distinctes. « D'abord, elle est pure, elles la nomment At/iVa aux « Indes; puis elle est souillée, elle a donné le jour h une « race maudite de géants, et elles ne l'appellent plus (< qvLe Dita. Ces traditions disent que la femme primitive « brisera la tète du Serpent, sera la Mère du Libérateur, « et apparaîtra elle-même à la lin des temps. Or, quand « elles parlent d'elle sous ce point de vue, toujours elles (( nomment l'Eve pure et intacte : c'est ÏAdita qui est la « Mère du Messie et jamais Uita, l'Eve déchue et cou-
^ Voir nos premières Éludes.
« pable. Cette tradition est frappante dans toutes les « traditions indiennes, persanes et cliinoises... »
C'est ainsi que, de tous les points de l'humanité, des échos de la Parole première se font entendre, et confirment la grande voix du Seigneur Dieu.
IL — Avançons dans le saint Livre. Ne nous arrêtons aux mémorables prophéties faites à Abraham, à Isnac et à Jacob, que pour faire remarquer, relativement aux deux premières de ces prophéties : Benedicentur in semine tuo omnes gentes^ : « Toutes les nations seront bénies en ta SEMENCE ; )) que cette semence, que saint Paul dit ne pouvoir s'entendre que d'un seul, qui est le Christ ^ est évidemment la Semence de cette Femme que nous avons déjà reconnue, de Marie; de 3Larie qui le déclare du reste elle-même dans ces paroles de son cantique : Sicu{ locutus est ad Abraham \ et, relativement à la prophétie de Jacob : Xon avferetur sceptnim de Juda^ donec veniat SciiiLO ipsius, et ipse erit exspeciatio gentium : « Le sceptre « ne sera point ôté h Juda jusqu'à ce que vienne l'Envoyé « de Dieu, lequel sera l'attente des nations, » remarquons encore que, par ces mots Schilo ipsius, un ancien et célèbre rabbin veut qu'on entende : Le Fils de la Femme \
Allons droit maintenant à la prophétie célèbre entre' toutes par sa clarté, clarté qui illumine toutes les autres prophéties antérieures et postérieures, et qui va se confondre avec l'accomplissement lui-même, dont elle semble être le récit.
' Genèse, xxvi, 4, et xxviii, 14.
* Galat., m, G.
* Canisius, de Maria Deipara Virgiue, lib. II, cap, .,
« Demandez au Seigneur votre Dieu, dit Isaïe, qu'il « opère pour vous un prodige ou du fond de la terre, ou « du plus haut du ciel. — Je ne le demanderai pas el « ne tenterai point le Seigneur, dit Achaz. — Et Isaïe (' dit :
(( Écoulez, Maison de David, ne vous suffît-il pas de « lasser la patience des hommes, sans lasser encore celle « de mon Dieu? C'est pourquoi Dieu lui-même vous don- « nera un prodige : Voici : LA VIERGE concevra et « ELLE ENFANTERA UN FiLs qui sera appelé du nom d'Em- « manuel \ »
« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une « grande lumière, et le jour s'est levé pour ceux qui ha- « bitaient dans la l'égion de l'ombre de la mort. Car