‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · EFFET, MOI-MÊME''', JE VAIS FAIRE VENIR MON SERVITEUR · texte numérisé non relu

EFFET, MOI-MÊME''', JE VAIS FAIRE VENIR MON SERVITEUR

« Germe*. » — Jérémie avait dit pareillement : « En

1 Habacuc, m, 2.

2 Zacharie, vi, 12, 13.

3 Ecce enim ego. Même début solenne] que nous avons déjà remarqué dans d'autres prophéties.

* Zacharie, m 8.

« ces jours-là et en ce temps-là^, je ferai germer à David « un GERME de justice, et il exercera son jugement et sa (( justice sur la terre^. » — Isaïe avait dit encore : « En (( ce temps-là^ le Germe du Seigneur sera dans la mogni- « ficence et dans la gloire^ le Rejeton de la terre sera « exalté". » — Enfin le même Prophète, aspirant après la réalisation des antiques promesses, s'écrie : « Cieux^ « distillez d'en liaut votre rosée, et que les nues pleu- (t vent le Juste : que la terre s'ouyre et qu'elle germe le « Sauveur ^ »

Avons-nous besoin de dire que tout le monde est d'accord pour voir dans ce Germe sans semence le Messie, c'est-à-dire pour lire ce qui est écrit en caractères si saillants et si concordants? C'est là l'homme, Ecce vir, dont il est dit qu'une femme l'enceiiidra; et c'est ce que confinne ce caractère de Germe qui lui est donné partout, pour signifier qu'il devait naître de la femme seule, de la Vierge, fécondée par la vertu du Très- Haut, de même que l'herbe des champs germe et pousse de la terre arrosée des cieux, sans le travail des hommes.

L'impression répétée et achevée qui résulte de toutes ces prophéties, c'est que toutes les fois qu'il est question de la procréation du Messie dans l'Ancien Testament, il n'est jamais parlé de la participation de l'homme, mais toujours d'une Femme seule, le produisant dans sa virginité, par une opération divine qui fait d'elle le plus glorieux instrument de Dieu, en union avec son ouvrage,

1 II faut remarquer la force de ces répétitions cxprimanl un temps délînilif, fond de la perspective propliéUque.

2 Jérémie, XXXUI, 15.

' Isaïe, IV, 2.

* Isaïe, XLV, 8.

et la présente à radmiralion du ciel et de la terre comme la merveille de sa puissance appliquée au salut du genre humain. Cette impression, disons-nous, est constante.

Il serait donc inutile de relever d'autres prophéties, qui n'ajouteraient rien à cette conviction.

VII. — Je ne puis cependant passer sous silence la prophétie peut-être la plus personnelle et la plus expressive, concernant Marie, d'autant qu'elle n'est pas généralement assez remarquée. C'est celle tirée du magnifique Psaume Eructavit cor meum Verbum bonura^ dico ego opéra mea Régi, où le royal ancêtre de Marie, David, préconise sa fille en des traits qui ne permettent pas d'hésiter à la reconnaître.

David y chante d'ahord le Messie, qu'il appelle le Roi: il célèbre en lui le plus beau des enfants des hommes, ses combats, sa victoire, son règne par la vérité, la douceur et la justice. — Qu'il s'agisse \h du Messie, du Fils de Dieu, Dieu lui-même, cela est écrit en toutes lettres dans ces paroles où il lui dit : « Votre trône, ô mon Dieu, est « un trône éternel : le sceptre de votre royauté est un « sceptre d'équité. — Vous aimez la justice et vous « haïssez l'iniquité : c'est pour cela, ô Dieu, que vot)'e « Dieu a répandu sur vous l'onction de sa joie, et vous « a élevé au-dessus de tous ceux qui doivent participer « à votre gloire. » Sedes tua, Deus, in sœculum sœculi : virga directionis, virga regni tut. Dilexisti justitiam, et odisti iniquitatem; propterea unxic te Deus, Deus tuus oleo lœtitiœ prœ consortibus tuis. Évidemment, c'est là, non un Roi quelconque, puisqu'il lui dit ô Dieu:ce n'est pas non plus le Dieu Souverain, puisqu'il a un Dieu, un Dieu qui l'a oint et l'a élevé au-dessus de tous ceux qui doivent

partager sa deslinée : ce qui désigne manifestement le Oint, le Christ, chef des élus, consorts de sa gloire.

Maintenant, le Prophète continuant, dit: « La Reine « est assise à votre droite, vêtue d'or et ornée avec une « riche variété. »

Quelle est la Reine, quelle est la femme qui est ainsi auprès du Christ la première dans l'honneur de cette glorieuse approximation? C'est celle que David appelle sa fille et à laquelle, s'adressant, il dit : — « Écoutez, « ma fille, et voyez et prêtez l'oreille; oubliez votre « peuple et la maison de votre père. Et le Roi sera épris « de votre beauté ; car il est le Seigneur, votre Dieu, et les (( peuples radoreront. » Paroles qui ne peuvent signifier encore que le Christ, Roi et Dieu que les peuples adorent, et la Vierge incomparable qui l'a attiré par sa beauté, qui est auprès de lui la médiatrice invoquée par les puissances de la terre; la Fille du Roi, dont la gloire est tout intérieure, sous la richesse du culte dont on l'environne; la Reine des Vierges, qui marchent à sa suite et qui, sous son Patronage, se consacrent au divin Époux. C'est là, en effet, ce que dit textuellement le Prophète lorsque, continuant à parler de cette Reine, il ajoute : « Et les filles de ïyr vous offriront des présents, « et tous les puissants de la terre imploreront votre « visage. Toute la gloire de cette Fille du Roi lui vient « du dedans sous les franges d'or et les ornements divers « qui la revêtent. A sa suite, les vierges seront amenées « au Roi, ses compagnes seront offertes et consacrées « dans la joie et l'allégresse, et introduites dans le tem- « pie du Roi. »

Enfin, David achève le portrait de Marie, qui, de sa fille et de fille des Patriarches qu'elle était, est devenue

102 CHAPITRE lY.

la Mère des clirétiens et des saints de la Loi nouvelle, qu'elle élève aux piéro,sfatives de sa principauté par toute la terre, et dont elle est bénie de génération en génération : celle que les peuples préconisent à Ten^i dans la succession des siècles : «A la place de vos pères, « — dit-il, — des fils vous sont nés : vous les établirez « princes par toute la terre. — Ils feront mémoire de « votre nom dans toutes les générations qui se succéde- « ront. C'est pourquoi les peuples vous glorifieront à « jamais et dans la suite des siècles : » paroles qui vont jusqu'à se confondre avec celles du cantique de Marie elle-même, propbétisant que toutes les générations la publieront bienbeureuse.

Quelle éclatante prophétie! quelle large, quelle glorieuse part elle fait à Marie dans le culte des chrétiens ! et qu'il faut être prévenu ou mal instruit pour accuser d'exagération et de nouveauté le culte de la Fille du Roi, que ce Roi, que Dieu lui-même faisait ainsi annoncer tant de siècles avant par ses Prophètes !

Voyons maintenant le second ordre de témoignage que nous avons indiqué après les prophéties : les Figures.

L'Ancien Testament est figuratif du nouveau. Nonseulement les paroles, mais les actes, les événements, le peuple juif et son histoire, toutes ces choses ont été, dit saint Paul, en figure de nous : Hœc autem in figura facta snntnostri'^. Au surplus, cette manière de considérer le

> Corintb.jX, 6.

peuple juif, les Juifs eux-mêmes la partagent avec les Chrétiens, malgré Tabîme qui les sépare. Et, chose admirable! Chrétiens et Juifs sont également d'accord sur toutes les figures en particulier comme regardant le Messie, et ne diffèrent que sur leur application à Jésus- Christ; mais application dont chacun peut-être juge. Qui peut hésiter, par exemple, sur celle-ci :

Tout le monde connaît la grande prophétie de Daniel en explication du songe de Nabuchodonosor et de la statue de divers métaux aux pieds d'argile qui apparut à ce roi. Prophétie qui est l'histoire universelle du genre humain exposée à l'avance par Daniel, comme elle l'a été depuis par Bossuet; où le Prophète fait paraître et passer successivement, sous les traits les plus frappants, les Mèdes et les Perses, les Grecs, Alexandre et ses successeurs, l'Empire romain, puis arrête nos regards sur l'établissement et le développement du Christianisme à jamais. Or, comment toutle monde ancien, sous le règne de /<»r des Romains, fait-il placeau Christianisme, dans cette prodigieuse prophétie?

Le voici : « Une pierre se détacha d'elle-même, sans « la main d'aucun homme, de la montagne, et frappant « la statue dans ses pieds de fer et d'argile, elle les mit « en pièces; — et la pierre qui avait frappé la statue « devint une grande montagne qui remplit toute la (( terre'. » Ce que Daniel lui-même explique ainsi: « Dans le temps de ces royaumes, le Dieu du ciel susci- « tera un royaume qui les réduira en poudre, et qui « subsistera éternellement, selon que vous avez vu que

1 Daniel, ii, 34, 35.

« la pierre, qui avait été détachée de la montagne sans u la main d'aucun homme ^ a tout brisé ^. »

Quelle est cette pierre^ si ce n'est, les Juifs eux-mêmes en conviennent, le Messie, qui n'est lui-même, manifestement, que le Christ, cette jçjierre angulaire du monde nouveau dont lui-même a dit si prophétiquement : Celui

QUI TOMBERA SUR CETTE PIERRE s'Y BRISERA , ET CELUI SUR QUI ELLE TOMBERA EN SERA BRISÉ ^?

Et que signifie dès lors celte Montagne de laquelle, SANS LA MAIN d'aucun HOMME, dcvait sc détacher la pierre, si ce n'est Marie, bénie, élevée entre toutes les femmes, au-dessus des hommes et des anges comme une montagne de grâce et de sainteté, et de laquelle seule, sans le secours de l'homme, s'est détachée la pierre qui a tout brisé, qui a tout fondé, le Christ?

Accord admirablement soutenu entre tant de prophétiques témoignages de la virginale grandeur de Marie! Évidence palpable qui convainc d'aveuglement ceux qu'elle ne frappe pas !

Il est une multitude d'autres figures par lesquelles l'Esprit-Saint s'est complu à profiler, pour ainsi dire, le long des siècles l'ombre de son Épouse, et à la présenter de loin aux hommages de l'univers. Ainsi :

C'est cette Terre vierge du paradis qui produit sans germe la première végétation, et, au milieu, l'Arbre de vie; mais qui, plus merveilleuse, doit germer d'ellemême le rejeton de Jessé, le Verbe de vie, le Créateur lui-même du paradis;

C'est X Arche formée d'un bois incorruptible et poli, enduite au dedans et au dehors d'un bitume significatif de la

» Daniel, 44, 45.

2 Maltli., XXI, 42, 4'i.

PRÉCONISATION PROPHÉTIQUE DE LA VIERGE. lOo

grâce, pour sauver en elle, non-seulement huit personnes mais tous les justes, de ce vasle déluge qui engloutit non les corps mais les fîmes, dans un naufrage non temporel mais éternel; Arche vivante dont Jésus- Christ, nouveau Noé, est tout à la fois Tarchilecle et l'hôte, où il a voulu se renfermer et d'où il a voulu sortir, pour être l'auteur d'un monde nouveau;

C'est la mystérieuse Échelle de Jacob, dont le pied pose sur la terre et dont le haut touche le ciel; sur le sommet de laquelle le Père céleste est appuyé avec complaisance, et par où son Fils éternel est descendu vers nous, afin que par elle nous puissions monter à lui, recevoir ses grâces et lui faire parvenir nos vœux, de même que les Anges de Dieu montaient et descendaient dans le songe du Patriarche ;

C'est le Buisson ardent, où le Seigneur apparut à Moïse dans la flamme d'un feu qui sortait de ce buisson sans le consumer, buisson virginal que n'a point consumé le feu d'un enfantement divin, et d'où se sont élancées ces flammes du céleste amour qui ont embrasé et purifié la terre;

C'est le Tabernacle, où reposait l'Arche d'alliance, et d'où le souverain Pontife rapportait aux peuples les oracles de l'Éternel; revêtu tout entier de lames d'or et de draperies merveilleuses : Mais tabernacle, dit saint Paul, plus auguste et plus parfait, par où le Christ, Pontife des biens futurs, est venu, qui n'a pas été fait de main d'homme, et qui nest pas de notre création ^ ;

C'est la blanche Toison de Gédéon, qui, la première, reçoit seule la rosée du ciel, dont tout le reste de la terre autour d'elle est encore privé; rosée, dont le Prophète

1 Hebr., ix, 11.

disait : deux, distillez le Juste, et dont David chantait : Il descendra comme la rosée sur la toison des troupeovx\ sans retentissement, sans rejaillissement, recueilli et retenu tout entier par la douce consistance de cette toison, dont la souple ténuité n'oppose aucune résistance, et dont la chaste intégrité ne souffre aucune df'perdilion; Enfin, pour terminer en abrégeant, c'est cette Fontaine scellée^, ce Jardin clos^, cette Porte du sanctuaire qui regarde l'Orient, et qui n'a jamais été ouverte; de laquelle le Seigneur dit à son Prophète : « Cette Porte « demeurera fermée ; elle ne sera point ouverte, et nul (i homme n'y passera, parce que le Seigneur Dieu d'Is- « raël est entré par cette Porte, et elle demeurera fermée « au prince*. » Grande et expressive figure de cette virginale et divine Maternité de Marie que toutes les prophéties exaltent cà lenvi!

Dans cette rapide et insuffisante exposition des figures emblématiques de la Vierge Mère du Sauveur, il faut considérer, outre la justesse de chacune d'elles, la force collective qu'elles reçoivent de leur harmonie, soit entre elles, soit avec les éclatantes prophéties que nous avons montrées en premier lieu, et dont elles sont comme les reflets. L'interprétation que nous leur donnons s'appuie d'ailleurs sur l'autorité de tous les grands génies du Christianisme, sur les traditions rabbiniques ellesmêmes, et forme à elle seule, par cet accord de tant d'esprits, sur une matière libre, un glorieux et imposant témoignage en faveur de la Vierge qui en est l'objet.

^ Ps. i^xi, 6.

« Cant., IV, 12.

3 lùid.

♦ Êzech., XI. IV, 2.

Enfin, il est un troisième ordre de témoignage qui, avec les prophéties et les figures, vient encore occuper tous les siècles antérieurs de la venue de cette Femme bénie qui doit les clore, et enfanter les temps nouveaux : c'est le témoignage des femmes de la Bible, des héroïnes du peuple de Dieu.

Il n'est personne qui ne doive être frappé de ce caractère profond entre tant d'autres, qui fait du peuple juif un peuple à part, parmi tous les peuples anciens, comme il l'est à un autre titre parmi tous les peuples modernes : je veux parler de l'action considérable de la femme dans les destinées anciennes de ce peuple, du rôle historique qu'elle n'a cessé d'y avoir depuis l'origine du monde jusqu'au Christianisme, depuis Eve jusqu'à Marie,

Et, chose déjà concluante : si vous recherchez la cause, la source de cette importance historique de la femme chez le peuple hébreu, vous ne la trouverez pas ailleurs que dans cette foi, dans ce sentiment traditionnel et prophétique, qui faisait considérer la maternité comme glorieuse en vue du Messie libérateur et dominateur que ce peuple se flattait de donner au genre humain ; foi, tradition qui a son point de départ dans le rôle si important que la Genèse donne à la première femme, Eve, et dans celui qu'elle réserve dès lors à la femme qui, par sa Semence, doit réparer la faute de cette première mère du genre humain.

Celte croyance commune à tous les peuples, mais nulle part aussi arrêtée que chez le peuple hébreu, con-

iOS CHAPITRE IV.

tracte, à mesure que ce peuple se forme, un caractère historique; et, de générale qu'elle est originairement dans le récit de la Genèse, elle devient nationale dès la fondation de la nation juive par la vocation d'Abraham son premier auteur. Les termes de cette vocation s'expliquent clairement : « Je ferai sortir de toi un grand « peuple, dit le Seigneur à Abraham, et tous les peuples (( de la terre seront bénis dans ta semence... dans Celui « qui sortira de toi... dans Celui qui doit être envoyé, » le Messie, qui est dès lors Fattente énergique d'Israël, et plus vaguement l'attente des nations.

Faut-il s'étonner qu'un peuple dont la fondation et la constante destinée a pour objet de porter, comme son fruit, ce Régénérateur du genre humain, d'être la semence d'un monde nouveau, ait tenu si grand compte de la fécondité, de la maternité, et par conséquent de la femme ?

De là tant de scènes naïves, touchantes ou héroïques dont la femme est le nœud dans l'Ancien Testament : scènes, remarquez-le bien, qui, môme quand elles sont privées, ont une portée générale qui intéresse directement ou indirectement la destinée du peuple de Dieu. Ces préliminaires posés, n'est-il pas naturel de voir, et ne doit-on pas s'attendre à trouver dans les femmes de la Bible, qui ont plus particulièrement perpétué par leur maternité, ou sauvé par leur héroïsme, les destinées d'Israël, des préludes et des ébauches de celle par qui devaient se consommer ces destinées; qui devait être définitivement pour le monde ce que ces illustres femmes (jui l'ont précédée avaient été passagèrement pour "le peuple de Dieu?

N'en doutons point ; toutes les études que nous ferions

PRÉCONISATION PROPHÉTIQUE DE LA VIERGE. i09

sur ce sujet confirmeraient celle belle vérité • Marie ^ été préfigurée dans toutes les saintes femmes do l'Ancien Testament, comme elle a été reproduite dans toutes celles du Nouveau, étant la Femme bénie entre loules les femmes, et en qui toute femme bénie l'a été

Nous regrettons encore de ne pouvoir que rappeler ces saintes héroïnes de Tancienne Loi qui font corlége à Marie, et qui se partagent entre elles les traits de o-ràce de force, de sagesse, de simplicité, de chasteté, de fidélité' de courage, de foi et de sainteté, dont Marie offre là reunion et la concentration suréminente :

C'est Eve, mais Eve sans la chute, Eve victoiieuse, Eve dominatrice, dans toute la grâce de sa première création quand elle sortit des mains de Dieu, et charma le m radis; charmant le ciel, dont elle est la Reine, charmant Dieu lui-même, et l'attirant à prendre notre vie dans son sein , pour nous y donner la sienne ; pour la rendre véritablement /ivc, la Mère des vivants;

C'est Sara, stérile, et par la nature et par l'âoe qui reçoit la vertu de concevoir Isaac en vue de Jésus^Ci'irist et en hgure de Marie, et qui devient, par cet unique ml la mère d une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les sables de la mer;

C'est Rébecca Jeune fille d'une grâee insigne, vierae de toute beauté, qu aucun homme n'a jamais connue^ ornée et préparée pour le Fils d'Abraham, comme Marie pour le iMls de Dieu, et dont l'inépuisable charité abreuve le serviteur qui l'invoque, et jusqu'aux animaux qui le suivent de 1 eau qu'elle puise à la fontaine, image de cette au du Sauveur qui r,j .Hit jusqu a la vie éternelle dont Marie est le miséricordieux abreuvoir;

1 Gènes., xxiv, 10.

no CHAPITRE IV.

C'est la fille de Laban, la bergère Rachel, si aimable, que , pour l'obtenir, Jacob servit deux fois sept ans , et qui, après une stérilité qui semblait devoir être éternelle, donne le jour à Josepb, sauveur de l'Egypte, comme Marie à Jésus, Sauveur du monde;

C'est Débora, la Prophétesse; c'est Jahel, la femme forte, qui met un terme au triomphe de l'ennemi que rien n'arrêtait, jusqu'à ce qu'une Mère se levât en Israël ' : comme le débordement de l'erreur et de la corruption allait engloutissant le genre humain, jusqu'à ce que la Mère des vivants se levât dans le monde ;

C'est Ruth, aïeule de Jésus, douce et humble figure de Marie, qui trouve grâce devant Booz, comme Marie devant Dieu, en se proclamant la sei-vante de son Seigneur '; qui, se mettant à ses pieds, est couverte de son manteau, comme la vertu du Très-Haul couvre Marie de son ombre, et qui glane dans les champs du patriarche les épis laissés à ce dessein, comme Marie glane et relève dans le champ de la divine miséricorde les âmes tombées et laissées en arrière de la moisson;

C'est Anne, mère du prophète Samuel, qui le conçoit dans sa stérilité, comme Marie conçoit Jésus dans sa virginité, qui, comme elle, monte au temple présenter son fils au Seigneur, et entonne un cantique de reconnaissance , cjui est le prélude et comme l'intention de celui de la très-Sainlc Vierge ^;

C'est Judith, la femme intègre et forte, qui abat la tête de l'ennemi d'Israël, sans préjudice de sa chasteté, comme Marie a écrasé celle de l'Ennemi du genre hu-

1 Judic, Y. 7.

2 Rulh, in, 9.

3 Samuel, ii, 1-10.

PRÉCONISATION PROPHÉTIQUE DE LA VIERGE. JH

main, sans préjudice de sa virginité, et qui est bénie entre toutes les femmes, et saluée la gloire de Jérusalem, lajoie cïhraél, ï honneur de sa nation; parce qu'elle a aimé la pureté, et que, pour cela, la maia du Seigneur fa for tifiée ' ;

C'est Estlier, autre libératrice de son peuple, gracieuse et aimable à tous les yeux, qui, par sa pudique beauté, trouve grâce et miséricorde auprès d'Assuérus, au-dessus de toutes les femmes, à la place de Vasthi, comme Marie à la place d'Eve; qui, seule exempte d'une loi qui s'étend à tous les autres ^, est reçue en présence de son Seigneur, par son souverain crédit sauve tous ses frères de la mort, et fait tomber d'une chute ignominieuse leur sacrilège ennemi , dont l'audace était montée jusqu'à usurper les honneurs divins en se faisant adorer;

C'est la mère des Machabées, qui, debout au pied de l'échafaud de ses fils, comme Marie au pied de la croix. Mère admirable, unissant un cœur d'homme à une tendresse de femme ^, supporte le poids d'une douleur vaste comme la mer; et, dans le martyre de leurs saintes morts, les enfante à l'éternelle vie;

Enfin , pour abréger l'énuméralion de ce merveilleux cortège, c'est Elisabeth , mère du Précurseur, remplissant auprès de Marie le même office que Jean-Baptiste auprès de Jésus, qui, la dernière de toutes les saintes femmes de l'ancienne Loi, et la première de la nouvelle, élevant la voix au nom de tout son sexe, a l'honneur de recevoir et de saluer dans le profond sentiment de son indignité la Mère de son Seigneur, la Bénie entre toutes les femmes, la Vierge-Mèi'e que tant de prophéties, tant

1 Ju(Ht!i,xv, 10.

2 Estlier, IV, 11; v. 2.

3 II Mach., vu, 20.

de figures, tant de saintes femmes ont annoncée; et de figurer, elle aussi, une dernière fois, la Maternité divine, par une stérilité miraculeusement féconde cjui, comme celle d'Anne, de Rachel, de Sara, était Tindice et comme l'essai de ce virginal enfantement de Marie , en qui le Tout-Puissant a déployé la force de son bras.

Ainsi, tous les vieux temps ont prophétisé, préfiguré, pressenti Marie en union avec Jésus. Tout un peuple, dans l'antiquité, a eu pour origine et pour fin d'annoncer la Vierge introductrice du Fils de Dieu dans le monde.

Chez les nations païennes elles-mêmes, où, par un contraste fi-appant, la femme, qui avait si peu de part dans la réalité de la vie humaine, en avait une si grande dans les fables mythologiques, n'est-on pas obligé devoir dans ces impudiques fables, dont l'uniformité trahit la leçon, quelque chose de plus que l'immoralité despassions humaines divinisées; etn yretrouve-t-on pas, corrompue seulement par cette immoralité, cette leçon prophétique d'un enfantement divin, où le3Iaître des dieux fait concevoir à de simples mortelles des Apollons, des Bacchus, des Hercules, libérateurs de riiumanité, figures grossières du vrai Libérateur Jésus-Christ, comme celles qui leur donnent le jour sont les figures souillées de 3Iarie.

xVrrière toutes ces impures et grossières images, s'écrie Tertullien, arrière toutes ces impudiques supercheries des mystères d'/i«s, de Cérès, de AJithmf Le rayon de Dieu, Fils de l'éternité, devait se détacher lui-même des célestes hauteurs, comme il avait été prédit. Il est enfin descendu, s'est reposé sur un front virginal; et le Verbe s'est fait chair, et le grand mystère du genre humain s'est accompli : nous adorons un Homme-Dieu, nous révérons une Vierge-Mère.

COXCI^PTION lilMACL'LÉE DK MARIE

Jusqu'ici nous n'avons vu que le dessein, l'annonce et les présages de TOEuvre de Dieu. Par la conception de Marie commence son exécution,

L'OEuvre de llncarnalion commence, en un sens, à la création du monde; puisque Dieu a créé le monde à cette fin. On en suit la trace à la formation de Thomme, à sa chute, à la sentence de répararation qui dès lors est prononcée, à la vocation d'Abraham, aux destinées du peuple de Dieu, à Tégarenient même du genre humain, dont la misère attirait de plus en plus son Sauveur : et cependant il est vrai de dire que ce grand ouvrage ne commence qu à la conception de Marie.

Jusque-là, en effet. Dieu a laissé aller les choses, pour ainsi parler, à leur cours naturel, interrompu seulement par quelques miracles, pour attester et réserver son opération ultérieure. Mais cette opération proprement dite, où commence-t-elle? Cette question équivaut à celle-ci : en quoi consiste-t-elle?

Dieu lui-même a répondu, il a exposé son programme plusieurs siècles à l'avance aux yeux de TUnivers : Je

METTRAI LA GUERRE ENTRE TOI ET LA FE3IME, ENTRE TA SEMENCE ET SA SEMENCE, ET ELLE t'ÉCRASERA LA TÈTE. —

Je ferai moi-même un prodige. Voici : LA VIERGE

CONCEVRA ET ENFANTERA UN FiLS ; — DieU a Créé UHC

nouveauté sur la terre : Une FEMME exceindra un HOMME, etc..

Partout, comme vous le voyez, la Femme, la Vierge, est comprise dans l'Œuvre de rincarnation. Cette Œuvre commence par elle : elle en est le sujet actif.

L'événement confirme l'annonce. L'Incarnation a été suspendue au consentement de Marie, et déterminée par sa correspondance à l'opération de l'Esprit-Saint. Elle a conçu le Verbe par son âme non moins que dans son corps, par sa virginité, par son humilité, par son obéissance, par toutes les grâces et toutes les vertus dont elle avait été comblée à cette glorieuse fin, et qui constituaient son être, sa personne. — Elle est, en un mot, partie active dans cette divine opération. Plus que cela, elle en est la substance. C'est sa chair même qui est devenue la chair du Verbe, c'est sa chair animée, fécondée par les vertus de son âme qui a été le siège vivant de l'opération.

Il est donc vrai que l'Œuvre de l'Incarnation comprend Marie, commence à son âme, à sa personne, et par conséquent à sa Conception.

IL — J'en conclus que cette Conception est Immaculée.

La foi chrétienne étant posée, l'Immaculée Conception de Marie n'est plus qu'une question de bon sens.

Il n'est chrétien qui ne s'y rende, il n'est homme raisonnable qui ne reconnaisse, qui n'admire la belle logique de la doctrine catholique à ce sujet.

Seulement il faut être éclairé sur la question, et ne pas la trancber dans l'ignorance de ces premiers éléments; conduite qui paraîtrait absurde en toute autre matière, et qu'on se passe avec une facilité dérisoire en celle-ci.

Et d'abord qu'entend-on par ï Immaculée Conception?

Nombre de personnes se sont déclarées contre ce

CONCEPTION IMMACULÉE DE MARIE. ilo

dogme, dans Tidée qu'on entendait par là que Marie avait été conçue, comme elle avait conçu elle-même Jésus-Christ : par l'opération de FEsprit-Saint, Elles éprouvaient une répugnance légitime à admettre que Marie ait été l'objet d'une conception divine comme Jésus-Christ; et qu'Anne, sa mère, ait été le siège d'une telle conception comme Marie elle-même. Dès qu'on leur expliquait qu'il n'en était rien, que c'était tout autre chose, ces personnes, confuses de leur erreur, devenaient aussi empressées à croire l'Immaculée Conception de Marie qu'elles l'avaient été à la repousser.

Voici cette explication.

Le premier homme, Adam, était comme l'homme universel, parce qu'il renfermait en soi toute la nature humaine. Par suite, toute cette nature a été infectée de son péché. Un pécheur engendra des pécheurs, et,' par une succession funeste, une race de criminels naquit de cette tige criminelle. « Adam vécut, et il engendra à son « image et à sa ressemblance ^ »

Cette vérité a pour témoin le patient lui-même : je veux dire le monde adamique, tout le genre humain. Il faut rompre avec lui pour rompre avec elle, et encore en rompant avec le genre humain, Proudhon n'a pu s'empêcher de déclarer que « le dogme de la chute n'est pas « seulement l'expression d'un état particulier et transi- « toire de la raison et de la moralité humaine : c'est la « confession spontanée, en style symbolique, de ce fait « aussi étonnant qu'indestructible, sa culpabilité ab ovo, « l'inclination au mal de notre espèce. Malheur à moi, « pécheresse, s'écrie de toutes parts et en toute langue

^ Genèse, v. 3.

llfi CHAPITRE V.

« la conscience du genre humain! Vœnobis, quiapecca- (( vimus^ ! »

Maintenant, ce fait, aussi étonnant qu'indestructible, comment se passe-t-il organiquement? D'où vient, à l'enfant conçu dans le sein de sa mère, la tache dont il est dès lors souillé? Est-ce de son âme? Est-ce de son corps? Ce ne peut être de son âme, puisque cette âme sort immédiatement des mains deDieu, et que par conséquent elle est toute pure; ce n'est pas non plus de son corps, parce qu'il n'est pas capahle de péché, n'étant pas encore animé. Si donc le corps et l'âme, qui sont les deux parties dont cet enfant va être composé par suite de sa conception, sont innocentes, comment le tout qu'elles vont composer ne le sera-t-il pas? Il faut dire que ce n'est ni le corps, ni l'âme séparément qui rendent cet enfant criminel, puisque aucune de ces deux parties n'est coupable. Voici la cause de son malheur : à l'instant même qu'elles s'unissent, elles produisent par leur union un enfant d'Adam; et c'est assez qu'il soit enfant d'Adam pour être enveloppé dans le désordre de son père. L'acte de la conception, de la part d'êtres viciés par le péché originel, en opère ia contagion pour i'enfant qui en est le fruit, absolument comme il en est pour bien des maladies du corps, et même pour des vices du caractère et de l'âme.

C'est une relation de cause à effet; de sorte que, de cela seul que la cause existe : la conception de la part d'êtres viciés; l'effet est produit : la contagion du mal à l'être qui en reçoit une vie empoisonnée. Ce qui faisait

^ Proudhon, Sysicmc des contradiclions économiques.

dire à David, pour exprimer sa misère : « Voici que j'ai « été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans « le péché. »

Cela posé, on peut imaginer, pour la toute-puissance flivine, deux sortes de dérogation à cette loi, deux sortes de conception immaculée : l'une par la suppression de la cause; l'autre par la suppression de l'effet : l'une, en faisant que la conception soit pure dans ses auteurs, et par conséquent dans son fruit; l'autre, en la laissant ce qu'elle est dans ses auteurs, et en retenant seulement son effet pour qu'il n'atteigne pas son fruit.

C'est ce second genre de conception qui est la Conception Immaculée de la très-Sainte Vierge.

Le premier genre de conception est la conception de Jésus-Ciirist, où tout est béni, et le fi'uit et la mère ; conception puiv, sainte, divine dans son opération môme, à la dilfércnce de celle qui a donné le jour à la Sainte Vierge, et qui n'a été immaculée que dans son fruit.

Marie a été ainsi le fruit non contagié d'une génération contagieuse, propagantium et non propayatœ prolis fuit, comme dit saint Anselme. Car, ajoute très-ingénieusement ce savant esprit, si Dieu a donné à la châtaigne cette propriété que, dans une enveloppe épineuse, elle soit à l'abri de toute piqûre, logée, nourrie, formée; n'a-t-il pas pu accorder à ce temple humain, qu'il s'était préparé pour l'habiter corporcUement, que, quoique conçu sous des épines de pécheurs, il fût rendu totalement préservé de leur piqûre? Assurément il l'a pu et voulu; et, le voulant, il l'a fait^

1 Nam si Domiiius castunea' confort, ul liilcr sijinas reiiiola compuncliono icciiikitur, alaUir, et loimetur, non poluU iioc dure liiuiiano quod sibi parabat leniplo, in que corporaliler liabitaiel, ul licet inler

IIÎ. — Ces explications, en faisant comprendre la distinction qui existe entre la conception divine de Jésus- Christ et la conception immaculée de Marie, font voir déjà la relation qui unit ces deux conceptions. Car, pour que la conception de Jésus-Christ fût parfaitement pure* sainte, divine, dans son opération même, il convenait que Marie, siège et instrument de celte opération, n'y apportât aucune souillure, et par conséquent qu'elle n'en eût contracté aucune dans sa propre conception. De sorte qu'on peut dire que la conception immaculée de Marie est comme la conception de Jésus-Christ au premier degré.

Que maintenant on ne nous demande pas comment Dieu a pu faire que la conception de Marie, semblable à toutes les autres conceptions dans ses auteurs, ait été immaculée dans son fruit. On ne pose pas plus de questions que de bornes à la Toute-Puissance. Il suffit qu'il n"y ait pas contradiction dans les termes. Or, il n'y a pas contradiction dans les termes. Je pourrais d'ailleurs vous demander de m'expliquer vous-même la règle, plus mystérieuse encore que l'exception. Expliquez-moi la transmission du péché originel, et je vous expliquerai Texcmption de Marie.

Cette exemption s'est faite par la grâce de Jésus-Christ. Cette même grâce, qui a racheté le genre humain tout entier du péché originel, a bien pu en prémunir Marie. Elle a bien pu lui appliquer comme antidote ce qu'elle nous a administré comme remède.

On peut dire qu'elle l'a dû.

spinas pcccalorum concipereliir , ab ipsis tamen spinariim aculeis, omnimodè exors redderetur? Plane poluil et voluit; quod si roluit et fecit. De Conceptione Beaiœ Mnriœ, liber, cap. iv.

Dieu devait à la gloire de Jésus-Christ de manifester cette efficacité préservatrice de ses mérites. On ne peut admettre que la vertu du sang divin ait une limite. Sans doute, par une économie dont la sagesse a été exposée plusieurs fois, cette vertu a voulu se borner à nous purifier de la souillure que nous apportons en naissant. Dans des personnages illustres, comme Jérémie et Jean-Baptiste, elle est remontée plus haut : elle les a sanctifiés avant leur naissance et dès ce sein même de leur mère où ils avaient été conçus dans le péché. Mais le Mal avait encore comme une forteresse d'où il pouvait protester contre relficacité souveraine du sang de Jésus- Christ; c'est celte conception même, où il s'attaque à la vie humaine par l'acte qui la transmet, et où il imprime son sceau sur notre origine. Il convenait donc que ce dernier retranchement lui fût enlevé dans une. conception immaculée qui témoignât, par un exemple solennel et décisif, de la toute-puissance absolue des mérites de Jésus-Christ, a Son sang, qui a tant de puissance pour « nous délivrer du mal, dit Bossuet, n'en aura-t-il point « pour nous préserver? Et s'il a cette vertu, restera-t-elle « éternellement inutile? N'y aura-t-il pas au moins une « créature où elle paraisse? Et quelle sera cette créature, « si ce n'est Marie? »

Ce sang divin ne se devra-t-il pas encore à lui-même de purifier la conception de Marie, qui a été sa première origine. « C'est en effet de là, dit encore excellemment « Bossuet, que ce beau fleuve commence à se répandre, « ce fleuve de grâces qui coule dans nos veines par les « sacrements, et qui porte l'esprit de vie dans tout le « corps de l'Église. Et de même que les fontaines, se « souvenant toujours de leurs sources, portent leurs

« eaux en rejaillissant jusqu'à leur hauteur, qu'elles « vont chercher au milieu de Tair; ainsi, ne craignons « pas d'assurer que le sang de notre Sauveur fera re- « monter sa vertu jusqu'à la conception de sa Mère, pour « honorer le lieu dont il est sortie »

IV. — La Virginale Maternité de Marie implique d'ailleurs son Immaculée Conception. La même raison qui a fait naîti'e Jésus d'une Mère Vierge, a dû le faire naître d'une Mère Immaculée. Cet argument nous paraît d'une grande force.

Pourquoi, en effet, Dieu a-t-il voulu naître d'une Mère Vierge, si ce n'est parce qu'il a voulu que la sainteté que devait avoir son humanité fût prise de plus haut que sa naissance immédiate; qu'elle se trouvât déjà dans sa Mère comme par reflux, d'où elle s'épancherait ensuite, sous le souffle de l'Esprit-Saint, à cette humanité même. Évidemment la Virginité de Marie n'a été la condition de sa Maternité que pour ce motif. Aussi cette Virginité était-elle retenue en quelque sorte à l'avance par Dieu, à qui Marie l'avait vouée, jusque dans les liens du mariage, comme devant être l'hahitacle du Saint des saints. Marie était dès lors pleine de grâces, bénie entre toutes les femmes, et avec elle était le Seigneur.

Mais, si celte Virginité, cette plénitude de grâce, cette hénédiction étaient la condition antérieure et préparatoire de la 3Iaternité de Marie, qui ne voit que cette antériorité devait remonter jusqu'à sa conception, pour que d'une Vierge sans péché naquît sans péché celui qui venait etïacer les péchés du monde, comme dit excel-

1 Premier Sermon pour la fêle de la Couccplioii.

lemmenl saint Bernard'? Quel molif, en effet, y aurait-il eu de vouloir en Marie cette virginale sainteté avant la conception de Jésus-Christ^ qui ne soit assez fort pour la faire remonter à la conception de Marie ellemême? La sainteté du Fils de Dieu étant ce motif de la sainteté antérieure de Marie, ne pouvait être satisfaite à demi, elle réclamait Marie tout entière, elle devait Toccuper dès son origine, et on peut lui appliquer cette belle parole de Montaigne : « L'heur et la béatitude qui (( reluit en la vertu remplit toutes ses appartenances et « advenues, jusques à la première entrée et extrême « barrière. »

Ce qu'était Marie, quand elle a conçu Jésus-Chi'ist, elle devait donc l'être dès qu'elle a été conçue elle-même. Sa personnalité est identifiée à sa virginité sainte, à sa pureté immaculée : elle en esi revêtue comme du soleil; et le prodige qui lui a fait garder cette virginité et cette pureté dans la conception et l'enfantement de son Fils nous répond de celui qui l'en a investie dès sa conception propre.

La parole de saint Paul vient illuminer cet aj'gument et le consacrer :

« Il convenait, dit-il, que nous eussions un tel Pontife, « saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, et « plus élevé que les ci eux. »

Pour cela, «ce Pontife des biens futurs, Jésus-Christ, est « entré par un tabernacle plus grand et plus excellent « que l'ancien tabernacle, qui n'a point été fait de main « d'homme, et qui nest pas de cette création ^. »

1 Voluit ilaque esse Virginom, de qua Immaculala immaculafus proccderet, omnium maculas purgaUirus. — Super Mhsits f*/,hamilia 1.

2 Hebr., ix, 11.

Parole qui regarde évidemment la très-Sainte Vierge, comme l'a si bien exprimé saint Clément d'Alexandrie ^ et qui vient se relier à la parole du Prophète : Dieu a « eree'îmewoMymM^e sur la terre : une Femme enceindra « un homme. »

Mai'ie, tabernacle par où le Fils de Dieu est entré dans le monde, est donc une Création à part, qui n'a pas été faite de main d'homme, une Nouveauté : Dieu est intervenu d'une manière particulière dans sa formation.

V. — Nous venons nous rattacher ici au Plan divin et à la Prédestination de la très-Sainte Vierge.

Nous avons vu, en elïet, dans le Plan divin, que le Christ est la fin de la création ; qu'il l'a précédée et déterminée dans l'intention divine; et, dans notre étude sur la Prédestination de la très-Sainte Vierge, nous avons reconnu que cette Prédestination, étant nécessairement connexe à celle de Jésus-Christ, se trouvait précéder et dominer avec celle-ci la création tout entière dans les desseins du Créateur. Maintenant nous devons en tirer celle conséquence, que Marie est moins l'effet de la création naturelle que la f.n de cette création, et l'origine d'une création plus excellente, celle de la grâce; moins la fille d'Adam que la 3Ière de Jésus; moins l'ancienne Eve que la nouvelle : et c'est ce que veulent dire saint Paul et le Prophète, lorsqu'ils disent qu'elle n est pas de

^ « 11 a en elîet été formé par le Saint-Esprit et revêtu de la vertu du Très-Haut, —7 disait au deuxième siècle ce grand Docteur, — ce tabernacle à jamais digne de louange, qui est Marie , Mère de Dieu et Vierge, en qui noire Roi, Roi de gloire, s'est fait Pontife, et dont l'entrée virginale a été scellée, intègre, incorruptible, inviolée. » Ep, adv. Samosnt., pp. 5 et 7.

cette création; qu'elle est une nouveauté créée par Dieu sur la terre.

Sans doute, Marie est la fille crAdam; mais elle est la Mère de Jésus. Comme fille d'Adam, elle est sujette au péché originel; comme Mère de Jésus, elle doit en être exempte. Ces deux conditions sont en lutte et tiennent en suspens la destinée de Marie. Quelle des deux l'emportera? Voici la solution :

Marie n'étant pas devenue, de fille d'Adam, Mère de Jésus; mais n'ayant été fille d'Adam que pour être Mère de Jésus, la fin doit commander le moyen : la Maternité divine doit régir la filiation humaine : la souillure de celle-ci doit reculer devant la sainteté de celle-là : Marie doit être Immaculée.

La Mère est, dans son mode, telle qu'est le Fils dans le sien; elle est par grâce ce qu'il est par nature : Talis sua modo Mater qualis est Filins, et comme il est saint et immaculé, elle est sainte et immaculée. La nouvelle Eve doit être de la même condition que le nouvel Adam; carie nouvel Adam a été tiré de la nouvelle Eve, comme la première Eve avait été tirée du premier Adam : ils sont deux dans une seule chair; ils commencent ensemble un monde nouveau.

C'est à cette expresse fin que Marie a été faite par Celui même qui a voulu être fait d'elle, et, par conséquent, il l'a faite comme il a voulu être fait : sans souillure.

Saint Augustin, répondant aux Manichéens, qui rejetaient comme impure la naissance du Fils de Dieu du sein d'une femme, leur adressait, en faisant parler Jésus- Christ, ces belles paroles, qui s'accordent avec celles de saint Paul : « Qui est-ce qui vous offusque donc tant

d24 CHAPITRE V.

« dans ma nativité? Je n'ai pas été conçu dans la concii- « piscence. Moi-môme je me suis fait la Mère de laquelle « je devais naître. Moi-même j'ai préparé et purifié la « voie de mon entrée. Celle-là que vous méprisez, Mani- « cliéens, celle-Là même est ma Mère, mais formée de ma <c propre main. Si j'ai pu êlre souillé quand je la faisais, « j"ai pu en être souillé quand je suis né d'elle, » Si potui inquinari ciini eam fucerem, potui in illa inquinmH cum ex ea nascerer ^.

Cet argument est victorieux pour la sainte humanité de Jésus-Christ; mais il n'est victorieux pour la sainte humanité de Jésus-Christ que parce qu'il l'est pour la saintelé originelle de Marie. S'il y a eu souillure dans la formation de Marie, il y en a eu dans celle de Jésus- Christ. Mais il n'y a pas eu souillure dans la formation de Marie, parce qiïelle na pas été faite de main dlionime'^. Jésus-Christ Vii formée de sa propre main. Il l'a prévenue dès la première entrée de ses voies. Dieu lui-même s'est fait sa Mère.

Elle est dès lors doublement Immaculée : et comme tout ouvrage immédiatement fait par Dieu lui-même; et comme étant sa mère, celle de laquelle il devait êlre fait lui-même dans son humanité, le suprême objet de sa complaisance et de son amour, en qui il a déployé son bras : le nec plus ultra de sa Toute-Puissance.

Non, entendez-le bien, que cette divine puissance ait une borne; mais elle a une règle, qui est la divine Sagesse, selon laquelle, comme il n'y a rien de plus grand que Dieu, il ne saurait convenablement y avoir rien

* s. AuG., De quiii [m Jiœyesiùiis, c. i. « llebr., IX, 11.

de plus grand, dans l'ordre créé, que la Mère de Dieu.

Cette Maternité dont la grandeur est en quelque sorte infinie par l'infinité de son objet, disent Albert le Grand et saint Thomas \ et qui, pour cette raison, est appelée divine, emporte nécessairement toutes les grandeurs moindres que Dieu a dû faire à Marie, et qu'elle proclame elle-même dans le transport de son humilité quand elle dit: « Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses. » Elle emporte, par conséquent, parmi ces grandes choses, sa conception immaculée.

On regarde comme excessif ce privilège d'une conception immaculée en Marie; mais Dieu ne l'a-t-il pas élevée à un honneur infiniment plus grand en la faisant sa Mère? Par son immaculée conception elle n'est élevée qu'au-dessus des hommes pécheurs; mais par sa Maternité elle est élevée au-dessus des Anges! Quel est l'Ange, en effet, qui puisse dire à Dieu : Vous êtes mon Fils? Et comment, élevant Marie infiniment au-dessus de la nature angélique par sa Maternité, ne l'aurait-il pas élevée audessus de la simple nature humaine déchue par sa conception immaculée?

On ne cesse de dire que, pour croire, il faut sacrifier sa raison : c'est bien plutôt pour ne pas croire. C'est la raison, en effet, qui vous dit : Si Dieu l'a pu et l'a voulu, il l'a fait. Or, nier qu'il l'ait pu serait une absurdité autant qu'un blasphème contre sa puissance; dire qu'il ne l'a pas voulu, ce serait faire tort à la bonté et à l'amour d'un tel Fils pour une telle Mère; dire, enfin,

1 Filins infinilat Malris bonilatem; oninis enim arJjor ex fruclu cognoscilur. Albert. xMagn., Mariai, cap. ccxxx. — Be.ila Virû;o ex hoc, qiiod est Maler Dei, habet quamdam irifinilatem ex liono inlinilo quod est Deus. S. ïho.m., 1^ parl.^ quxst. 26, art. (5 , ad. 4.

12l6 chapitre V.

qu'il ne l'a pu ni voulu, lorsqu'il a pu et voulu infiniment plus en la faisant sa Mère, serait bannir de la notion de Dieu toute sagesse et toute raison , comme toute bonté et toute puissance.

Ainsi les vues les plus élevées, comme le raisonnement le plus rigoureux et le sens commun le plus vulgaire, assurent le dogme de l'Immaculée Conception de Marie.

Quelle admirable logique ! quel merveilleux enchaînement ! quel harmonieux concert de raison à tous les degrés nous offre le Catholicisme!

Et encore n'avons-nous pas touché un argument considérable sur celte belle vérité ; c'est celui tiré du but de l'Incarnation.

YI. — L'Incarnation, en elle-même, implique l'Immaculée conception de Marie, comme nous venons de le voir. Mais llucarnation, dans son but, ne l'implique pas moins.

Le but de l'Incarnation est de nous racheter du péché originel. L'Incarnation et le péché originel s'excluent par conséquent. Comment, dès lors, Marie, qui est comprise dans l'œuvre de l'Incarnation comme le siège, rinstrument et la substance même de ce divin mystère, aurait-elle été soumise à l'œuvre du péché originel? Comment celle par qui, non-seulement la malédiction d'Eve a été conjurée, mais toute bénédiction est venue au monde, aurait-elle payé le tribut dont elle apportait la rançon?... Il ne faut que du bon sens pour en décider.

Le dogme de l'Immaculée Conception est taxé de nouveauté. Mais y pense-t-on? C'est le plus ancien de tous

les dogmes révélés au monde : il est plus ancien que FÉglise, plus ancien que FÉvangile; il était avec Jésus- Christ avant qu Abraham fût: c'est par lui que s'ouvrent les saintes Écritures. N'est-ce pas lui, en effet, qui est exprimé dans cet Oracle duSeigneurDieu : Je mettrai des inimitiés entre toi et la Fe??;/^^? Ponam inimicitias. Que peut-on voir de plus formel? Par le péché originel, Eve, et par Eve, Adam et toute sa postérité ont été assujettis au Génie du mal, au Démon. 11 n'y a pas eu guerre, mais empire du Démon sur la race humaine. Et voici que, annonçant, de l'aveu de tous, la Femme dont la semence est le Christ, la Vierge Marie, le divin Oracle dit : Je mettrai, j'établirai, ponom^ des inimitiés, inimicitias, entre le Démon et la Femme. Quelle manière plus énergique d'exprimer que le Démon n'aura pas d'empire sur cette Femme? qu'entre lui et elle il y aura opposition radicale, inimitié de race?

Car l'Oracle ajoute, entt^e sa semence et ta semence, et SEMEN TuuM ET SEMEN iLLius; et ccci est absolumcut décisif. Il résulte, en effet, de cette addition que les inimitiés qui doivent avoir lieu entre le Serpent et la Femme, iiNTER TE ETMULiEREM, sont les mêmes, ixiMiciTiAs, que celles qui auront lieu entre le Serpent et le fruit de la Femme, inter semen tutjm et semen illius; c'est-àdire bien évidemment qu'il en sera de la Femme comme de sa Semence, de Marie comme de son divin Fils, par rapport au Démon; que, par conséquent, elle sera conçue comme elle le concevra : dans Vinimitié du mal; sans péché.

Aussi applique-t-on également à la Femme et à sa Semence la fin de la sentence, elle f écrasera la tête, et tu chercheras à la mordre au talon : ce qui n'est autre chose

i28 CHAPITRE V.

que les inimitiés dont il vient cVêtre parlé; ce qui, par conséquent, regarde autant la Femme que sa Semence : par où nous voyons que le Serpent, dont nous recevons tous la morsure dans notre conception, ne pourra que chercher àFimprimer à ce talon qui doit, non-seulement lui échapper, mais l'écraser: insidiaberis calcuneo ejus .

En un mot, il résulte de l'ensemble de l'Oracle que l'empire du Démon sur le genre humain, dans Adam et Eve, aura sa contre-partie dans l'atTranchissement du genre humain par l'Empire de la Femme et de sa Semence sur le Démon; et que de même qu'Eve a été comme Adam, sa proie, de même Marie, comme Jésus, le terrassera : Ipsa conteret.

Nous ne faisons pas plier le texte saint à notre cause. C'en est là le sens droit; c'en est aussi le sens antique et universel. Toutes les traditions le confirment, comme nous l'avons vu.

Ainsi, dans les traductions hébraïques, la Femme et sa Semence sont réunies dans un seul pronom, sujet de l'action libératrice ILS f écraseront la tête; — dans les traditions égyptiennes, c'est la Femme qui fait la vengeance du Serpent, éteignant et amortissant sa rage et sa fureur; — dans les traditions de l'Inde, c'est Adita , rÈve pure et intacte avant le péché, qui doit reparaître elle-même à la fin des temps pour être la mère du Libérateur, et non Dita, l'Eve déchue et coupable. Il n'y a qu'une voix dans le monde à ce sujet.

Et cette voix est en même temps la voix du bon sens, qui disait au concile d'Éphèse, par la bouche de saint Cyrille :

« Quel est l'homme de bon sens qui peut croire que « le Fils de Dieu se soit choisi, édifié à lui-même un

COxNCEPTION IMMACULEE DE MARIE. 129

« temple vivant, un trône animé, où il devait être reçu « en sa propre personne, et qu'il ait été contraint d'en a céder le droit et le premier usage au Démon, son a mortel ennemi? Cette pensée pourrait-elle entrer dans a un être capable de raison?.., »

Telle est, dans ses raisons propres, et dans ses relations avec tout le divin système du Christianisme, le dogme de V Immaculée Conception de Marie.

Ce dogme vient d'être décrété de nos jours. Mais il a été cru de tout temps ; car l'Église ne fait (|ue définir ce qu'on a toujours cru dans l'Église, et qu'y imprimer un caractère obligatoire qui n'était pas auparavant ; de telle sorte que c'est la croyance elle-même qui fait le décret, et non le décret qui fait la croyance.

Le Pape a eu la pleine initiative de cette définition comme Chef, mais il en a puisé tous les éléments dans le Corps de l'Église. Il a accédé, dans sa sagesse, à l'audent DÉSIR DE TOUT l'Univers CATHOLIQUE, de voir enfin décréter, par un jugement solennel du Saint-Siège, que la Très- Sainte Mère de Dieu a été conçue sans la tache originelle ; et alors qu'un grand nombre d'hommes éminents par le génie, la piété et la doctrine, dans leurs savants et laboj'ieux écrits, ont eu jeté une lumière si éclatante sur ce sujet, et sur ce trèspieux sentiment, qu'on s'étonnait que l'Eglise et le Siège Apostolique n'eussent pas encore décerné à la Très-Sainte Vierge cet honneur que la commune piété des fidèles dé-

sirait si ardemment lui voir attribuer par un solennel jugement^.

Le Vicaire de Jésus-Christ ne s'est pas encore déterminé sur ce vœu universel, aussi pieux dans les multitudes, qu'éclairé par les savants travaux des Docteurs ; il s'est adressé à tous ses vénérables frères Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques de tout V Univers Catholique, pour qu'ils lui fissent connaître, chacun pour sa province, de quelle dévotion le clergé et le peuple fidèle sont animés envers la Conception de la Vierge immaculée, et quel est leur désir de voir le Siège Apostolique porter un décret sur cette matière^.

Et c'est lorsque de tous les points de l'Univers Catholique, de l'Italie, de la France, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Hongrie, de l'Angleterre, de toute l'Europe, et aussi de Constantinople, de la Chaldée, de la Perse, de l'Abyssinie, des Philippines, des Indes orientales, de la Cochinchine, de l'Australie, des États-Unis, de l'Amérique du Sud, de l'Océanie, et enfin des points les plus reculés et les plus opposés du globe terrestre, des réponses Unanimes sont venues confirmer la croyance de toutes les Églises qui sont sous le ciel touchant la Conception Immaculée de la Vierge Marie, et faire instance auprès du Saint-Siège pour obtenir enfin la définition d'un dogme si universellement professé, que le Successeur de saint Pierre, environné de cinquante-trois cardinaux, de quarante -trois archevêques, et de cent évêques, venus de tous les points du monde pour recueillir au nom de leurs troupeaux la joie de cette mémo-

1 Encyclique de Notre Saint-Père le Pape Pie IX du 2 février 1849t

2 Ibid.

rable solennité, s'est levé dans la plénitude de cette Autorité infaillible pour laquelle Jésus-Christ lui-même a prié en particulier'^, et a prononcé et défini « que la doc- « trine qui tient que la Bienheureuse Vierge Marie, dans « le premier instant de sa conception, a été, par une « grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en « vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du Genre « humain, préservée et exempte de toute tache du péché « originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu'elle « doit être crue fermement et inviolablement par tous « les fidèles. »

Ce qu'on ne saurait trop faire remarquer, c'est que Pie IX n'a fait usage de son autorité, en cela, que pour reconnaître la croyance universelle, juger l'opportunité de sa définition, et prononcer que ce qui avait été toujours cru devait être cru, touchant l'Immaculée Conception de Marie. Lui-même le déclare dans ses Lettres Apostoliques. Le Souverain Pontife n'a fait que formuler la foi de l'Univers et de l'Antiquité.

Je dis de l'Univers et de l'Antiquité. Que ce soit la foi de l'Univers, c'est, en effet, ce qu'ont attesté les réponses de toutes les Églises : réponses absolument unanimes, et d'une admirable énergie, en tant que témoignage : même de la part des Pasteurs qui, personnellement, hésitaient sur la question d'opportunité. Que ce soit la foi de l'Antiquité, c'est ce qui résulte de ces mêmes réponses; car non-seulement les Pasteurs ont fait connaître la croyance des générations présentes ; mais, après avoir évoqué les générations éteintes, par la recherche des témoignages et des monuments qu'elles nous

1 Luc, XXII, 5.

ont laissés, ils ont tous constaté, par les renseignements les plus curieux et les plus précis, qu'il n'y avait d'autre origine à cette croyance que celle de la foi chrétienne dans le monde. De sorte que c'est la voix, non-seulement du ciel, mais de tous les temps comme de tous les lieux qui a parlé par la bouclie de Pie IX ; et on peut appliquer à ce grand événement ce qui est dit dans l'Apocalypse : « J'entendis, de tous les points de la Création, des « voix innombrables, partant du ciel, de la terre, de « dessous la terre, de la mer et de tout ce qui existe dans « leurs espaces, et qui toutes, d'une grande voix, dirent : « Elle est pure, elle est Immaculée dès sa Conception, « la Vierge Mère du Sauveur. »

De tous ces témoignages, un vénérable évêque, en transmettant le sien, tirait cette conclusion pleine de sens et de justesse : « Donc il est prouvé, non par de « vaines conjectures, mais par des monuments qu'on ne «peut contester, que le sentiment qui est pour l'Im- « maculée Conception de la Vierge Marie a été commun, « dès les temps les plus anciens, tant au Peuple Chré- « tien qu'aux Pasteurs des Églises. Or, comme il n'y a pas « d'effet sans une cause proportionnelle, il est nécessaire que « cette persuasion universelle dans V Église ait une origine « commune; et comme il s'agit d'un fait qui n'a pu être « connu que par une révélation divine, on conclut në- « cessairement qu'il y a toujours eu partout dans TÉ- « glise une tradition constatant la révélation de ce fait, « soit qu'il nous ail été transmis explicitement, soit que «l'on admette qu'il soit implicitement contenu dans « d'autres vérités de la foi, surtout dans celles qui ap- « parliennent au Mystère de l'Incarnalion et à la Maler- « nité Divine. Quelque parti que l'on choisisse, nous au-

« rons toujours la même conclusion, savoir, que cette « croyance de l'Église, que cette vérité, qui exempte de « la tache du péché originel la Conception de la Vierge « Marie, remonte aux temps les plus reculés, et qu'elle K est contenue dans le dépôt de la foi révélée '. »

On a très-sensément répondu à ceux qui demandaient dans quel livre était écrite la loi Salique, quelle était écrite Es- COEURS DES FRANÇAIS. On peut pareillement répondre à ceux qui nous demanderaient où se trouvait écrit le dogme de l'Immaculée Conception avant sa récente promulgation : Ès-coEURS DES Curétiens. Il est contenu dans cette Lettre de Jésus-C/mst dont parle saint Paul, qui est écrite, non avec de l'E.ncre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, qui sont nos cœurs ^ — 11 est renfermé, comme a dit très-bien l'Évêque de Gand, datis ce fonds de doctrine que le Saint-Esprit communiqua aux Apôtres le jour de la Pentecôte, lorsqu'il leur enseigna toutes choses. — Il est insinué par toute l'Écriture et la tradition, comme l'a encore très-bien dit l'Archevêque de Rouen ; — il a été révélé au sein de l'Église par l'unanime persuasion des fidèles et les travaux des Docteurs, selon l'expression empruntée par \e, Père Péteau à saint Augustin ^ ; — il transpire de toute la doctrine chréiienne, il circule dans tout le Plan divin, il reluit surtout dans le dogme de la Maternité divine, comme nous l'avons vu nous-même. On le trouve en outre exprimé dans le passage de saint Paul que nous avons cité et interprété d'après saint Clément d'Alexandrie, sur ce Tabernacle qui n'est pas de

* Réponse de Mgr I-'erenlino.

2 II Corinth., 111, 2-3.

3 Ve Incarn,, lib. XIV, cap, ii.

cette création^ par lequel il convenait que le Pontife des biens futurs, Jésus-Christ, saint et immaculé, entrât dans le monde. On le voit professé ouvertement par TApôtre saint André, selon les lettres de son martyre, visées par saint Augustin, par saint Grégoire le Grand, le Ménologe des Grecs, et un grand nombre d'autres garants de leur authenticité^. Tous les Pères, c^ui viennent après les Apôtres, saint Irénée, saint Justin, Tertullien, Origène, saint Denis d'Alexandrie, saint Hippolyle de Porto, saint Méthodius, font retentir la primitive Église des accents de la même croyance. On la trouve non moins énergique dans tous les Pères qui viennent ensuite, saint Éphrem, saint Épiphane, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, qui tous disent à Tenvi de Marie, qu elle est immaculée, très-immaculée , entièrement intacte, pour être le siège de toute pureté de la Majesté divine., le prix de la rançon d'Eve, la fontaine de grâce et d'immortalité (saint Éphrem) ; qu'elle est pure, intègre, sans tache, immaculée (saint Ambroise) ; qu'e//e est exempte par grâce de toute tache de péché, et que, brebis immaculée, mère de Vagneau sans tache, elle est plus belle que toute l'armée des Anges (saint Epiphane), etc. ^.

1 Voici les paroles de saint André, confessant la foi devant le proconsul Egée : « Le premier homme a amené la mort par le bois de la K prévarication ; il fallait que , par le bois de la Passion , la mort fût « expulsée du séjour qu'elle avait usurpé. Le premier homme ayant « donc été formé de la terre encore immaculée , il fallait que d'une « Vierçie immaculée naquît l'homme parfait par lequel le Fils de Dieu , u qui d'abord avait créé l'homme , réparerait la vie éternelle que les « hommes avaient perdue en Adam. »

2 Voir le savant résumé de la croyance ehrélienne touchant l'Imma- j culée Conception de Marie, qui termine le précieux recueil publié sur ! ce sujet par S. E, le cardinal Gousset.

La croyance à Tlmmaculée Conception de Marie n'a pas cessé depuis cette origine d'être ès-cœurs des Chrétiens. Et à quel point fallait-il qu'elle y fiît profondément gravée pour n'avoir pu être effacée ni par le schisme, ni par l'hérésie, et pour se retrouver jusque chez les infidèles?

Toute l'Église grecque, en effet, depuis plus de dix siècles séparée du tronc catholique, rend à cette antique foi un témoignage d'autant plus fort qu'il n'a rien que de traditionnel. On peut en voir un monument singulier, entre autres, dans une cloche de Sébastopol exposée au Musée d'Artillerie de Paris, sur laquelle est gravée l'image de la Vierge Immaculée, expression de la foi dont ce religieux métal sonnait les fêtes, et dont son silence parmi nous témoigne l'universalité.

Dans une autre partie du monde, où le schisme et l'hérésie ont fait des ravages plus profonds, parce qu'ils sont venus s'y allier à l'infidélité, en Abyssinie, l'Évêque de Nicopolis, dans sa réponse au Saint-Père, rapporte qu'il a découvert avec une bien grande joie que les schismatiques et les hérétiques de V Ethiopie sont presque unanimes à professer que la Bienheureuse Vierge Marie a été conçue entièrement exempte de foute tache originelle '.

Dans la grande hérésie qui a bouleversé l'Europe, son fougueux auteur, Luther, au plus fort de ses outrages contre les plus saintes croyances de l'Église, a rendu à celle de l'Immaculée Conception cet hommage aussi formel que judicieux : « Il était juste et convenable que la « personne de Marie fût préservée du péché originel, puis-

* Voir le Recueil de S. E. le cardinal Gousset.

« que le Fils de Dieu devait prendre d'elle la chair qui « devait surmonter tous les péchés '. »

Enfin, chose bien faite pour confondre la froideur ou l'opposition des faux chrétiens à l'égard de la promulgation de ce dogme qu'ils ne craignent pas de taxer d'exagération et de nouveauté, nous le retrouvons dans les débris de la foi chrétienne que Mahomet a confondus, pêle-mêle, avec ceux du judaïsme, du sabéisme, du sadducéisme, et ses propres inventions, dans le Coran.

Au chapilre m, verset 37 de ce livre, nous lisons : « Les Anges dirent à Marie : Dieu t'a choisie, il fa ren- « due exempte de toute souillure, il t'a élue parmi toutes « les femmes de l'Univers ^. »

Et dans sa réponse au Saint-Père, le Patriarche de Babylone faisant connaître les traditions de la Chaldée sur le dogme de l'Immaculée Conception de Marie, dit : « Nous avons beaucoup d'autres documents soit parmi « nous, soit chez les infidèles de ces contrés. Nous les (t omettons pour ne pas être long. Nous n'en citerons « qu'un témoignage du docteur musulman Nuai, qui a « dit : Dans tout le genre Jnimain, il ■n''y n pas une créa- « ture qui n'ait été blessée par le démon, à l'exception de « Marie et de son Fils ^. »

ï Liitlior, In Portil. Maj. circa Evang. fesii Concept. Mariœ.

^ Livres sacrés de l'Orienl, Colleclion du Panlhéon liltéraire, par Ditlot.

3 Jtccueil dei lettres et actes des cveqnes sur l'Immaculée Conception de Marie, par le cardinal Goiis?et, p. 109. — Nous lisons encore dans l;i Biofjraphie universelle de Michaud , au mot Marie ; « Hossain-Yaez « enseigne, d'après le Coran, qu'il ne vient point d'enfant au monde « que le diable ne touciie et ne manie jusqu'à le faire crier, et qu'il n'v

CONCEPTION IMMACULÉE DE MARIE. d37

La conservation de celte croyance chrétienne dans la religion musulmane est un témoignage d'autant plus concluant de sa force et de son crédit dans le monde, qu'elle ne s'y trouve en harmonie avec aucune autre croyance de cette religion. Ainsi, le mépris qu'on y professe pour les femmes, et qui va jusqu'à les exclure du Paradis pour y substituer des êtres d'une autre nature, fait ressortir, bien plus encore que dans nos mœurs, ce sentiment si exquis de l'angélique pureté de Marie parmi toutes les femmes de l'univers. Ce qui ne témoigne pas moins de la force propre de ce sentiment, c'est qu'il ne vient pas s'appuyer, comme dans le Christianisme, sur le dogme de la Maternilé divine, et ne peut pas en être considéré comme une pieuse surérogation. Nous lisons, en effet, à chaque page du Coran : « Infidèle est « celui qui dit : Dieu c'est le Messie, Fils de 3Iarie. m « Le Messie, Fils de Marie, n'est qu'un apôtre. » etc. Si donc, malgré ce double analhème conire la divinité de Jésus-Christ et contre la femme, qui aurait dû ne laisser à Marie aucun titre au respect des Musulmans, l'Islamisme a réservé un culte de croyance et d'iionneur à sa pureté immaculée entre toutes les femmes, entre toutes les créatures du genre humain, ceka prouve la force de la croyance générale à ce dogme à l'époque où l'Islamisme s'est formé.

Une seule explication reste à donner, et elle est rendue même plus nécessaire par tout ce que nous venons de dire.

Comment donc des conlroverses ont-elles pu s'élever

Il a eu (lue M;u ie et que son t'ils Jésus (iiii n'u'iil ôlé garanlis el préce serves de cet altouchemenl. Par où Ion voit di'jà l'oiiiiiion de Vhii- ■ maculée Conception. » •

sur cette croyance, au sein même du Catholicisme, dans des temps postérieurs? Comment l'Église ne les a-t-elle pas tranchées dès lors, et a-l-elle relardé jusqu'cà ce jour à promulguer un dogme aussi anciennement et aussi universellement reçu?

Lé Christianisme diffère des religions ou conceptions humaines, en ce qu'il n'a pas été donné au monde, par son divin Auteur, comme un système spéculatif rigoureusement coordonné et exposé dans des formules invariables, ainsi que le ferait un philosophe qui va mourir, et qui ne pourrait revenir s'expliquer après sa mort. Sa doctrine forme, dès sa révélation, un ensemble de religion parfaitement lié dans toutes ses parties, mais en soi, d'une manière interne, dont il a réservé à TEsprit- Saint de donner l'intelligence et de dispenser la manifestation au monde par son Église, dans la succession des temps. Animée de cet esprit, l'Église remplit cette grande mission par un double ministère qu'on ne saurait trop distinguer et associer en elle : le ministère de dépositaire, et le ministère de dispensatrice.

Comme dépositaire, elle ne doit pas pouvoir changer le dépôt, en rien retrancher, y rien ajouter. Mais comme dispensatrice, elle doit pouvoir tirer du dépôt les vérités qui y sont contenues, les éditer, les décréter, les convertir en dogmes obligatoires, selon l'opportunité, dont rapprécialion est le propre de sa mission dispensatrice.

L'Église n'est pas une institution morte et immobile, ou qui n'a qu'une vie mutilée et impuissante comme celle de ces esclaves gardiens des trésors des rois de l'Orient. C'est une économe, une tutrice, une Mère chargée de distribuer à ses enfants, au fur et à mesure que Vàge et les circonstances les en font capables, la substance de son divin Époux.

11 résulte de cette manière d'être et d'agir de l'Église, que les vérités qui composent sa doctrine n'ont pas été connues et crues seulement au fur et à mesure qu'elles ont été formulées et décrétées : elles l'étaient toutes avant et dès le commencement; et on peut dire de chacune d'elles ce que Cicéron dit de la raison : « Elle ne « commence point à être du jour seulement qu'elle est (( écrite, mais du jour qu'elle est née; or, elle est con- « temporaine de l'Intelligence divine : Orla cnttem simul « est cum mente divina '. » Elles n'ont été promulguées le plus souvent que pour affirmer, h. l'occasion des attaques dentelles ont été l'objet, leur antiquité apostolique, raison décisive de leur définition.

Cette définition, par conséquent, peut ne pas avoir lieu, ou être suspendue et l'elardée, pai- des raisons qui tiennent à la mission dispensatrice de l'Église, sans que cela préjuge le moins du monde contre la croyance qui en est l'objet.

C'est ce qui a eu lieu pour celle de l'Immaculée Conception.

Elle était reçue et professée, comme nous l'avons vu, dès les temps Apostoliques, d'une manière implicite, non articulée, mais positive; comme une vérité dont on

* De Legibus, lib. II.

a le sentiment, par le rapport nécessaire qu'elle a avec d'autres vérités dont on a la connaissance plus distincte.

Il en était, à cet égard, du dogme de l'Immaculée Conception par rapport au dogme de la Maternité divine, comme du dogme de la Maternité divine par rapport à celui de la Divinité de Jésus-Clirist. La vérilé de la Maternité divine était assurément crue et professée avant le concile d'Éphèse, qui statua sur la Divinité de Jésus- Christ; mais la définition plus solennelle de la Divinité de Jésus-Clii'ist mit davantage en lumière la Maternité de Marie.

Ella définition de la Maternité divine de Marie mit à son tour plus en lumière son Immaculée Conception.

Cette dernière croyance venant ensuite à être contestée, comme il est dans le sort de toute vérité de l'être, la conleslation la fit encore plus ressortir, en donna l'intelligence, en excita l'amour.

L'Église aurait pu dès lors trancher la discussion par une détinition qui aurait rendu cette croyance obligatoire. Elle ne le lit pas. Elle jugea avec une sagesse exquise devoir suspendre son jugement, laisser à la discussion elle-même de le préparer, et à la foi, à l'amour de ses enfants de le solliciter, de le devancer, de le forcer en quelque sorte par la plénitude de leur piété envers Marie, à une époque où la manifestation et la satisfaction de cette piété auraient une opportunité providentielle.

Qu'où ne voie pas dans cette explication de la conduite de l'Église une justification après coup et de circonstance; car cette explication a été donnée il y a plus de cinq siècles dans les célèbres révélations de sainte

Brigitte, où nous lisons ces paroles prophétiques mises dans la bouche de la Vierge Marie : « Il a plu à Dieu « que quelques-uns de ses amis doutassent pieusement (( de ma Conception, pour que chacun montrât son zèle « à la défendre, jiis(|u'à ce que la vérité éclatât dans « tout son jour au temps préordonné pour sa manitesta- « tion. » Plaçait Deo, guod andci siii piè dubitarent de Conceptione mea; nt quilibet ostenderet zelum sinan. donec Veritas claresceret m tempore pr^ordinato ^.

C'est ce qu'on a vu. Celte temporisation de l'Église n'avait aucun inconvénient et devait avoii- de touchants avantages. Elle n'avait aucun inconvénient; parce que, bien que la vérité de la Conception Immaculée de Marie se lie, comme nous l'avons vu, à toute la dogmatique chrétienne, elle n'est pas une de ces vérités de fondement auxquelles on ne peut toucher sans ébranler Tédifice : c'est plutôt une vérité de couronnement dont on pouvait suspendre la pose ; et puis, ceux qui la mettaient en doute le faisaient pieusement^ comme disait sainte Brigitte, ne lardaient pas à revenir souvent d'eux-mêmes à sa profession formelle, et, dans tous les cas, protestaient de leur soumission sans réserve à l'autorité de l'Église, croyant à l'avance tout ce qu'elle déciderait. L'ajournement de cette décision n'avait donc aucun inconvénient. Elle avait en outi-e de louchants avantages : celui de laisser, comme il convenait, la piété, le cœur des fidèles se porter de son propre mouvement à la profession d'une croyance si éminemment liliale envers Marie, en prévenii' la décision plutôt que la suivre, et la faire plus que la recevoir. C'est ce qui a eu lieu.

' S. BiRciTT^ Revel., lib. VI, cap. lv.

Au fur et à mesure que cette piété s'est prononcée, l'Église l'a satisfaite, lui laissant toujours le mérite de son développement et de son expansion : d'abord par la permission de fêter annuellement l'Immaculée Conception de Marie, fête qui remonte au moins au sixième siècle dans l'Église d'Orient; que nous trouvons mentionnée dans un calendrier gravé sur marbre de l'Église de Naples au neuvième siècle; que Mabillon nous dit être célébrée au dixième siècle par les églises d'Espagne; que saint Anselme introduisit à la même époque en Angleterre ; que Jean de Bayeux, archevêque de Rouen, établit en 1070 en Normandie; et qui était ainsi déjà généralement usitée depuis plus de quatre siècles en Orient, et depuis un, deux et trois siècles en Occident, lorsque saint Bernard, dans un scrupule qu'il avoue, scrupulosius fateoi\ improuva l'Église de Lyon d'avoir pris les devants sur la décision de l'Église, en établissant, elle aussi, cette fête. Saint Bernard terminait toutefois sa lettre par ces paroles si fidèles et si prudentes : « Que ce que j'ai dit soit sans préjudice d'un sentiment « plus sage que le mien. Surtout je réserve tout ceci, et « universellement toutes choses de cette sorte, à l'auto- « rite et à l'examen de l'Église romaine : si mon senti- « ment diffère du sien, je suis prêt à le réformer ' . »

La manifestation de l'Immaculée Conception de Marie ne pouvait être soumise à une plus forte épreuve; et on ne peut pas dire qu'elle ait eu lieu sans critique, lorsqu'on voit une âme aussi dévouée à la Sainte Verge que

1 Qiiœ autcm dixi, absque praBjudicio sane dicta sint sanius sapientis. Romanœ prœsertiin Ecclesiae auclorilati atque examini totuni hoc, sicut et cœtera quœ ejusmodi sunt, universa reservo : ipsius , si quid aliter sapio, paratus judioio cniendare. Epist, ad canonic, Ltigd.

celle (le saint Bernard, la passer en quelque sorte au creuset de son scrupule.

Elle ne s'y arrêta pas. Nous voyons sa célébration prendre de siècle en siècle plus d'extension et de consistance. De permise elle devient favorisée, puis enfin prescrite dans plusieurs Églises. Dès 1310, les statuts synodaux de l'Église de Cambray l'ordonnaient sous peine d'excommunication ; le synode diocésain de Boissons la prescrivait en 1344, suivant l'usage anciennement reçu par cette Église, secundum morem antiquitus observatum ; dans le même temps, l'Église d'Avignon, très-anciennement aussi en possession de cette fête, voyait toute la cour romaine prendre part à sa solennité; et, s'autorisant de V ancienne et louable coutume suivant laquelle elle était célébrée par V Eglise romaine et les autres Eglises, le concile de Bâle, en 1439, en ordonnait la célébration.

Les plus célèbres universités, celles de Paris, d'Oxford, de Cambridge, lumières du monde, l'honoraient dès lors d'un culte public; et le chancelier Gerson, avec l'élévation et la justesse de vues qui lui étaient propres, aplanissait le chemin à cette doctrine en faisant remarquer : que certaines autorités graves, comme celles de saint Augustin, de saint Anselme et de saint Thomas, qui faisaient toute la chaleur du débat, parce qu'elles paraissaient s'être prononcées pour et contre, et que chacun les tirait à son sens, se conciliaient parfaitement, par cette simple explication que, lorsque ces Docteurs parlaient de l'exemption du péché originel sans privilège spécial et selon les causes générales, leur sentiment était que la Sainte Vierge était soumise à la loi de ce péché comme tout autre, ne faisantpar là que poser la différence qu'il faut toujours voir entre Jésus-Chri.';t et Marie :

parce que Jésus-Christ n'a jamais eu besoin de privilège et n'a pas eu à être exempté du péché originel comme Marie. Ce qui s'accorde parfaitement avec les autres passages où ces illustres Docteurs professent que la Vierge Marie a été exemptée du péché originel par un privilège tout spécial; s'exprimant à ce sujet en des termes et, comme saint Anselme, par des traités in extenso, et par

'établissement de fêtes en l'honneur de ce glorieux privilège qui ne permettent pas de douter de la véracité et de la fei-veur de leur sentiment. Quant au dissentiment de sainl Bernard, Gerson, rappelant la fin de la lettre aux chanoines de Lyon, où ce grand Saint déclare s'en remeltre à ce que l'Église voudrait ordonner, observait que la vérilé s'était fait jour depuis ce temps par la célébration de l'Immaculée Conception de Marie dans presque toute l'Église romaine et ailleurs, c'est-à-dire dans l'Église grecque \

Dans une circonstance des plus solennelles, au célèbre concile de Constance, dont il fut l'àme, Gerson honorait encore l'Immaculée Conception de Marie par une profession de foi qui peut être considérée comme étant celle du Concile lui-même au sein duquel il la fit entendre. (( Le discours en serait long, disait-il, si nous voulions « explorer toute la matière. Nous la remettons cà la fête « de cette Conception Bienheureuse, laissant seulement « paraître ici ce religieux et pur enseignement, dont c on ne saurait trop pieusement et trop fréquemment « occuper la cliaire ^ »

Cette croyance, consacrée ainsi par la solennité d'un

* JoA\. Gers. Senn. de Concept. B. ilar . Virg.

^ Serm. de Nntiv. Glor. Vinj. Mar. in coiisilio Conslantieiui.

CONCEPTION IMMACDLÉE DE MARIE. 14o

concile œcuménique, devait se développer encore, et, 150 ans après, venir s'inscrire dans les décrets du concile de Trente. Ce concile, comme on le sait, ne définit pas formellement ce dogme; mais il en approche singulièrement. Après avoir, dans un décret sur le péché originel, traité tout ce qui s'y rapporte, il déclare quil n'est pas dans so?i intention d'y comprendre la Bienheureuse et immaculée Mère de Dieu ^ ; expressions d'une délicatesse exquise, qui laissent bien voir la pensée du concile : qui vont jusqu'à la qualification, mais non encore jusqu'à la définition.

Nous avons déjà la clef de cette réserve : elle nous a été donnée par sainte Brigitte. L'Esprit-Saint a voulu que ce ne fût pas la contrainte, mais l'amour qui posât la couronne sur le front de Marie; que ce fussent ses enfants eux-mêmes, les fidèles, qui préparassent le décret de son Immaculée Conception; qu'une sainte émulation leur fût permise à ce sujet jusqu'à les laisser agiter la question pendant des siècles, avec la seule ardeur de la vérité, la mûrissant, la résolvant de plus en plus, et ne voyant cette liberté leur être retirée que dans la mesure du progrès de la solution, et lorsque, ne pouvant plus profiter, elle n'aurait plus été qu'un scandale. C'a été comme un concile permanent et public tenu par les fidèles eux-mêmes sous la présidence de l'Église, qui n'est intervenue que pour régler la discussion, en marquer les phases, en consacrer et sanctionner les résultais, avec une sagesse, une longanimité, une tolérance, une opportunité admirables. Conduite bien plus glorieuse pour la

1 Déclarât hœc sancla synodus non esse suw intentionis comprelicndere in hoc decreto , ubi de peccato originali agitur, beatam immaculatam Dei genitricem.

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