‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · II · texte numérisé non relu

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îrès-Sainle Vierge, plus convenable à son caractère miséricordieux el maternel, et à la piélé filiale qui inspire son culte, que ne Teùt été une décision prise dès l'origine de la question.

Telle a été la conduite de l'Église depuis cette origine jusqu'au concile de Trente; telle elle a été depuis le concile de Trente jusqu'à nos jours.

Celte dilTérence si imperceptible en apparence, entre la déclaration de ce concile et la définition de l'Immaculée Conception, a fourni encore trois cents ans de progrès à la manifestation de cette croyance.

Nous n'entrerons pas dans le détail de lous les actes successifs de cette manifestation; nous mentionnerons seulement la défense faite par Paul V en 1616 d'attaquer l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge dans les prédications, lectures et autres actes publics; — l'extension de cette défense aux écrits et aux entretiens pi-ivés, par Grégoire XV; — la condamnation prononcée par Urbain VIII contre la soixante-troisième proposition de Baïus contraire à cette croyance ; — l'institution par Innocent XIII, pour l'Église universelle, de l'Octave de l'Immaculée Conception, qui jusque-là n'avait eu lieu que dans quelques royaumes ; — Yobligation décrétée par Clément XI de célébrer aussi dans toute l'Église cette fêle qui jusque-là n'avait été prescrite que dans quelques diocèses ; — l'érection de cette fête au rang des plus solennelles, par Benoit XIV; — l'approbation donnée à la consécration de la France, des Espagnes, de l'Amérique du Sud, des États-Unis à Marie Immaculée, par les souverains ou évêques de ces régions du monde catboliquc.

Satisfaisant ainsi successivement la croyance à Tlm-

maculée Conception, et en décrétant les témoignages au furet à mesure qu'ils étaient acquis, TÉglise avait épuisé toute réserve, toute temporisation. L'Univei's entier la pressait de faire le dernier pas. Ce fruit si longtemps porté, formé, mûri dans la conscience catholique, était à son terme. Le temps préordonné pour une définition si longtemps désirée avait atteint sa plénitude. Rien n'est touchant comme les instances faites au Saint-Siège par la Catholicité à ce sujet : — « Dans les jours mauvais où « nous vivons, écrivaitrévèque d'Acérenza, la divine Pro- « vidence a permis que le Peuple Chrétien, ayant les « Pasteurs à sa tête, s'adressât lui-même à la Chaire su- « prême de Pierre, en suppliant le Souverain Pontife de « définir enfin cette question, de rendre la vérité plus 8 manifeste encore par un oracle infaillible, d'annoncer « au monde catholique la Conception Immaculée de la « Mère de Dieu, qui est aussi notre Mère par adoption, « et de nous procurer ainsi une joie ineffable. » — « Oh! « si le Saint-Siège fait ce pas en avant, s'écrie l'èvèque « du Cap-Vert, comme tous les peuples accourront pour « baiser la main du premier Père et Pasteur qui leur « accordera cette faveur, objet de leurs désirs! Comme « cet Événement sera gravé dans leur cœur en carac- « tères inetfaçables, hors des atteintes de la main du « temps! » Ne nous engageons .pas dans de plus longues citations de ces touchantes instances : elles forment un volume; et, chose remarquable! ce qu'il y a de plus fort en faveur de l'opportunité de la définition se lire des trois ou quatre oppositions qu'elle a rencontrées. Elles se fondent, en effet, sur quoi? Sur ce que u l'Imma- « culée Conception est admise sans contestation aucune « par tous les Catholiques, et que la fin principale de cette

« définition existait déjà, puisque la dévotion envers « Marie conçue sans péclié était telle dans toutes les « parties du monde, qu'elle ne paraissait pas avoir besoin « de nouveaux accroissements'. » C'est-à-dire que le temps de la définition n'était pas venu, parce qu'il était plus que venu.

11 était au contraire admirablement déterminé par la situation du monde, de l'Église et de son Chef suprême. Toute la terre en convulsion ne pouvait plus sentir le joug d'aucune autorité. Le sol manquait à tous les trônes, et n'était plus que le champ d'expérience des plus antisociales, des plus subversives erreurs. La société politique ne tenait plus qu'à quelques restes de principes chrétiens auxquels elle cherchait à se reprendre, et que les barbares qui la menaçaient avaient juré d'exterminer dans leur foyer, Rome ; de frapper dans leur représensentant, le Pape. Ils touchaient à leur fin sacrilège : leur poignard avait déjà fait rejaillir sur Pie IX le sang de son généreux Ministre, et le Vicaire de Jésus-Christ, contraint à leur laisser la Ville éternelle comme une proie, n'avait plus, dans l'étroit exil de Gaëte, que cette dernière majesté du mallieur qui semble le consommer en le consacrant, et dont les grandeurs de la terre ont tant de peine à se relever.

C'était là, pour le successeur de Pierre, le temps préordonné d'entreprendre le plus grand acte d'autorité qui ait été fait dans le monde : celui de décréter, seul, la foi de l'univers à l'Immaculée Conception de Marie, et de donner enfin cette définition à laquelle ont aspiré tant de siècles antérieurs, et que tous les siècles futurs hono-

1 Tels sont les termes d'une opposition et le sens des autres.

CONCEPTION IMMACULÉE DE MARIE. i49

reront de leur pieuse obéissance. Pie IX a senti que le moment de sa plus profonde détresse devait être celui de sa plus haute puissance : Cum infirmor, tune potens sum. Tandis que tout s^émeul autour de lui, que son sacré Collège est dispersé, que les armées sont en mouvement, que les machines de guerre se diessent, que le canon tonne, que ses États s'éci'oulent, il se recueille dans cette toutepuissance qui de Jésus-Christ lui a été transmise par ses prédécesseurs, et de ce Siège spirituel qui doit voir à jamais toutes les fureurs de FEnfer expirer à ses pieds, il écrit à toutes les Églises de Tunivers cette fameuse Encyclique datée de Gaëte le deuxième jour de février de Vannée 1849, où, « se confiant surtout dans cette espérance « que la Bienheureuse Vierge Marie, qui a été élevée .« jjar la grandeur de sesmérites au-dessus de tous les chœurs « des Anges jusqu'au trône de Dieu ', qui a brisé sous le « pied de sa vertu la tête de l'Antique Serpent, et qui, « placée entre le Christ et FÉglise, a toujours arraché le « Peuple Chrétien aux plus grandes calamités, daignera « dissiper les effroyables tempêtes dont FÉglise est as- « saillie de toutes parts, » il interroge une dernière fois la croyance universelle à FImmaculée Conception de Marie, le désir des peuples et de leurs Pasteurs de voir le Siège Apostolique porter un décret sur cette matière, et prescrit des prières publiques, pour obtenir que le Père Miséricordieux des lumières daigne Fèclairer de la clarté supérieure de son divin Esprit, et Finspirer du Souffle d'en haut, pour c{ue, dans une affaire d'une si grande importance. Il puisse prendre la résolution qui doit le plus contribuer tant à la gloire de Dieu qu'à la louange

• s. GregOl". Pap., De Exposil, in Libros liegum.

loO CHAPITRE V.

de la bienheureuse Vierge Marie, et au profit de l'Église militante.

C'est de cette situation qu'est sorti le décret de l'Immaculée Conception, publié le 8 décembre 1854, mais conçu le 2 février 1849 : date d'angoisse trop oubliée dans la guerre qu'on n'a pas craint de faire à cette Vierge Immaculée qui, bien au-dessus des bras de chair, a arraché le Peuple Chrétien aux plus grandes calamités.

Cette guerre, dont l'impuissance rend sans doute aujourd'hui à ceux qui l'ont faite le souvenir importun, aura été, parmi les acclamations des peuples qui l'ont étouffée, un témoignage de plus de l'importance de cette grande définition.

Si l'Immaculée Conception de Marie n'avait été qu'une vaine surérogation, elle n'aurait rencontré que le sourire des mécréants; on ne lui aurait pas fait les honneurs d'une compendieuse discussion dans des publications qui, comme elles affectent de le dire aujourd'hui, ne s'occupent pas de ces sortes de choses.

Si donc elles s'en sont tant occupées et préoccupées, c'est cjue ce dogme, c'est que le décret qui l'a défini ont une plus grande portée.

Cette portée la voici :

L'Immaculée Conception implique deux choses qui sont les fondements du Christianisme : 1" la croyance au péché originel par l'exemption unique qui en a eu lieu en Marie; 2° la croyance à la divinité de Jésus-Christ Sauveur du monde, qui a valu à sa très-Sainte Mère ce glorieux privilège. Professer l'Immaculée Conception de Marie, c'e*t donc professer tout le Christianisme; la décréter, c'est le raviver dans le monde.

C'est en outre professer, raviver le Catholicisme. Le

CONCEPTION IMMACULÉE DE MARIE. loi

décret du 8 décembre 1854, rendu jjar l inspiration de l'Esprit-Saint, par V Autorité de Notre-Seigneur Jésus- Chî'ist, des Bienheureux Apôtres Pierre et Fend, et de Pie IX \ organe infaillible de cette divine Autorité, est le plus grand acte de Catholicisme qui ait peut être jamais été fait depuis dix-huit siècles, soit dans son mode, soit dans son objet, soit enlin dans l'unanimité des vœux qui Font sollicité et de l'obéissance qu'il a rencontrée dans l'Église.

Et on ne saurait trop admirer l'opportunité de ce grand Événement, réservé, depuis tant de siècles, dans les trésors de la Divine Providence, à nos temps refroidis, 2:)0ur la gloire et V ornement de la Vierge Mère de Dieu., pour l Exaltation de la foi catholique, et l'accroissement de la Religion chrétienne^ .

1 Lettres apostoliques touchant la définition.

2 Ibid.

lo2 CHAPITRE VI.

Nous avons parcouru trois degrés de la destinée de la Irès-Sainte Vierge : — sa Prédestination ; — sa Préconisation prophétique; sa Conception Immaculée.

Il faut considérer maintenant sa Nativité.

L'Évangile ne fait connaître rien de particulier touchant la Nativité et l'enfance de la très-Sainte Vierge : il se contente de dire qu'elle s'appelait Marie, qu'elle était femme de Joseph, et que c'est d'elle que Jésus-Christ est né. Jacob autem genuit Joseph virum Mariœ, de qua natus est Jésus gui vocatui^ Christ us^.

Il y a même ceci d'extraordinaire, dans le silence de l'Évangile à ce sujet, que les deux généalogies qui y sont données de Jésus-Christ procèdent, soit en remontant, soit en descendant, par Joseph, père putatif de Jésus- Christ, et évitent de mentionner la parenté propre de la Sainte Vierge. Ainsi, nous savons, par l'Évangile, quels étaient les auteurs et les ancêtres de Joseph, et nous ne savons pas, directement du moins, quels étaient ceux de la Sainte Vierge. Ce qui est d'autant moins naturel, dans des généalogies de Jésus-Christ, que Jésus-Christ n'a reçu le sang de ses aïeux que par Marie.

D'un autre côté, autant l'Évangile met dans l'ombre la filiation de Marie, autant il met en lumière sa Maler-

1 3Iattli., 1, IG.

nité. Franchissant tout ce qui a rapport à sa naissance et à son éducation, aussitôt qu'il nous dit qu'elle est, il nous dit qu'elle est 3Ière. C'est le même moment qui produit la Mère et le Fils à notre attention, et nous n'entendons pas le nom de Marie sans entendre aussitôt celui de Jésus : Maria de qnô natv.s est Jésus.

Tout cela n'est pas sans raison, et parle à qui sait l'entendre.

Cela signifie, ce que nous avons déjà reconnu par aperçu rationnel, dans le chapitre précédent, que Marie est moins la fille d'Adam que la Mère de Jésus; qu'elle ne tire pas sa noblesse de ses parents, mais que, tout au contraire, ses parents sont ennoblis par elle, et non-seulement ses parents immédiats, mais la maison de David, la tribu de Juda, le peuple juif, le genre humain, la création tout entière : ennoblissement qu'elle tire elle-même de Jésus-Christ.

Conformément à ce que nous avons dit, que Maj-ie est prédestinée pour être Mère de Dieu, et non-seulement prédestinée, mais créée à cette unicjue fin par ce Dieu lui-même qui a voulu être fait d'elle, il est vrai de dire, non d'une manière générale, mais d'une façon toute particulière, qu'elle est la Fille de ce Jésus dont elle est la Mère; la Fille du Dieu et la Mère de l'homme; la Fille et la Mère de l'Homme-Dieu : et qu'ainsi, comme l'a dit heureusement un Père^ sa généalogie commence par la Divinité et finit par V Humanité de son Fils.

Dès lors l'Évangile ne pouvait pas nous parler plus convenablement de Marie qu'en ne tenant aucun compte de sa filiation naturelle et en ne parlant que de sa Maternité divine, en nous laissant ignorer quel était son père, pour faire ressortir seulement quel était son fils : Marie^

io4 CHAPITRE VI.

de qui est né Jésus, qui est appelé Christ^, Marie de Jésus, comme l'appelaient les Apôtres-.

Si tout le Christianisme consiste dans cette vérité, écrite au sublime début de TÉvangile de saint Jean, que le Vérité « a donné le pouvoir de devenir enfants de (( Dieu à tous ceux qui l'ont reçu, qui ne sont point nés « du snng, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté « de r homme, mais de Dieu même; et que pour cela le (( Verbe a été fait chair et a habité parmi nous, » combien est née de Dieu cette Vierge, qui, la première, la seule d'une manière si ineffable, a reçu en personne le Vci'be lui-même, et par qui nous l'avons tous reçu; en qui et par qui ce Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous!

Elle n'a pas eu à renaître, comme nous, par une action de la grâce, postérieure à sa naissance naturelle. Cette grâce a prévenu en elle la nature; elle s'en est emparée; elle Ta pénétrée, façonnée, élevée dès l'instant de sa Conception jusqu'à faire d'elle sa FiUe, en vue de la rendre propre à être la Mère de Jésus.

Elle la faisait dès lors avec toutes les qualités physiques et morales qu'elle devait, comme Mère, communiquer plus tard à l'humanité de son Fils.

C'est là un aperçu aussi solide que touchant et glorieux pour la très-Sainte Vierge. Éprouvons-le par quelques réflexions :

Il est dans la nature que les fils tiennent de leur mère, fdii rnotrizcmt, comme dit le proverbe latin; mais combien plus d'une Mère Vierge! Le sang, le lait dont la très-Sainîe Vierge a formé et nourri Jésus, ont dû pro-

1 MaUIi., I, IG.

2 D'après une lellre de saint Ignace, maiijr, leur disciple.

NATIVITÉ DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE. loo

(luire en lui ce que nous leur voyons produire naturellement dans les enfants par rapport à leur mère : la ressemblance, la transmission du tempérament, de la complexion, des mœurs, du caractère, de la physionomie, mais à un degré incomparablement plus parfait que dans les filiations ordinaires; parce que Marie seule y a eu part, et que, dans le calme profond et virginal de sa nature immaculée, aucun trouble, aucun souffle impur du dehors n'est venu détourner et altérer cette sainte transmission.

Saint Paul dit du Fils de Dieu : « Il s'est anéanti soi- « même, prenant la forme de serviteur, fait à la ressem- « blance des hommes, et, par tout ce qui a paru de lui « au dehors, il a passé pour un homme, » ethabilu inventvs ut homo^. Et le même saint Paul fait observer ailleurs que le Fils de Dieu a été fait tel, d'une femme, factum ex muliere : non pas né, mais fait : expression énergique, qui montre que le Fils de Dieu n'a pas emprunté le sein de Marie pour paraître seulement Fils de l'homme, mais que c'est d'elle-même qu'il a voulu être fait, d'elle qu'il a voulu tirer cette ressemblance, cette physionomie d'homme. D'où l'on peut conclure qu'il avait la physionomie de Marie, hubitu inventus ut Maria, comme chacun de nous est fait à la ressemblance de sa mère, et bien plus encore, par les raisons que nous avons touchées ci-dessus.

En un mot Jésus-Christ est aussi parfaitement homme (|u'il est parfaitement Dieu : c'est une vérité incontestable. La nature humaine a donc dû produire en lui ses plus purs effets; d'autant plus pui's qu'elle a été pei'foc-

1 Philip., Il, 7.

lo6 CHAPITRE VI.

tionnée par la grâce dans toule sa plénitude en Marie. Or, l'effet de. la nature humaine étant que les enfants soient l'image de leurs parents, Jésus-Christ ne devait pas moins être l'image de Marie comme homme, qu'il n'était l'image du Père céleste comme Dieu. C'est l'enseignement de saint Thomas d'Aquin : Filins non minus Matris guam Patins imago est.

Au physique comme au moral, Jésus, fait de Marie, devait en être /««««zV/e^MenHe portrait; on devait pouvoir lui appliquer le vers du poëte :

Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.

Et c'est sans doute ce oui faisait dire aux peuples de la Judée en le voyant : « ]S'est-ce pas là le fils de Marie^l »

Mais il n'en était ainsi que parce que Marie était ellemême préalablement le portrait de Jésus; que parce que, comme nous l'avons dit, elle avait reçu elle-même, la première, de son Dieu, ces qualités, ces mœurs, ces traits, pour les lui transmelire; que parce qu'elle avait été faite de lui en tant que Dieu, comme il avait voulu être fait d'elle en tant qu'homme.

Le Verbe Créateur, par qui tout a été fait, s'est ainsi préparé lui-même son humanité dans sa Mère. Il a voulu, dit saint Bernard, qu'elle fût Vierge, pour que d'elle sans tache il fût produit sans tache; il a voulu, qu'elle fût humble, pour que doux et humble de cœur il naquit d'elle. Voluit itaqne esse Virginem, de qua immaculata immaculatns procederet : voluit et humilem, de qua mitis et hiimilis corde prodiret. Ainsi de toutes les autres

1 Mailh., xui , 55.

qualités, de tous les autres traits que devait avoir son humanité, et dont il avait mis comme la provision an Marie.

Comme un artiste commence d'abord par faire en petit modèle la figure qu'il se propose d'exécuter en grand, ainsi Dieu « fait déjà paraître, en la Nativité de « Marie, dit Bossuet, un Jésus-Christ ébauché, si je puis « parler de la sorte, un Jésus-Christ commencé, par « une expression vive et naturelle de ses perfections « infinies^ »

Rappelant cette magnifique pensée de TertuUien que quand Jéhovah modelait le premier homme, il ne s'affectionnait si sérieusement à cette formation que parce que, « dans cette houe qu'il façonnait, il avait en vue le « Christ qui se devait faire homme : » Qvodcumque limiis exprimebatia\ Christus cogitabatur homo futiirus, Bossuet fait encore cette réflexion qu'il prie ses auditeurs de peser attentivement : « S'il est ainsi que, dès l'origine du « monde, Dieu en créant le premier Adam, pensât à « tracer en lui le second; si c'est en vue du Sauveur « Jésus qu'il forme notre premier père avec tant de « soin; parce que son Fils en devait sortir, après une si (t longue suite de siècles et de générations interposées; « aujourd'hui que je vois naître l'heureuse Marie qui le « doit porter dans ses entrailles, n'ai-je pas plus raison « de conclure, que Dieu, en créant ce divin enfant, avait (( sa pensée en Jésus-Christ, et qu'il ne travaillait que « pour lui? Christus cogitabatur'^. »

ïsaïe, rappelant au peuple juit son élection dans la

1 Premier Sermon sur la Nalivilé de la Sainte Vierge.

2 Ibiil.

158 CHAPITRE YI.

personne d'Abraham, disait : « Regardez le bloc d'où « vous avez été taillés, et la carrière de laquelle vous « êtes extraits\ » Or, ce bloc, c'estd'abord le genre humain créé par Dieu en vue de la divine figure de Jésus- Christ qu'il doit en extraire. Mais, entre cette première et cette dernière opération. Dieu lui en fait subir plusieurs autres qui le rapprochent successivement de sa glorieuse fin. Il le dégrossit, pour ainsi parler, il en dégage d'abord le peuple Juif, puis la tribu de Juda, puis la maison de David; et chacune de ces ébauches étant en vue de Jésus-Christ naît pour ainsi dire de ce type divin, en même temps qu'il le réalise. Mais, jusque-là, il n'y a eu rien que de colleclif dans l'œuvre de Dieu : ça été un peuple, une tribu, une famille. Entre ce dernier état de l'Œuvre et sa fin, n'y aura-t-il aucun intermédiaire individuel, qui soit comme la mise à point de ce grand ouvrage; qui en naisse pour le réaliser immédiatement, et en qui le grand Ouvrier n'ait plus qu'à mettre la dernière main; que dis-je? qu'à se mettre Lui-même?

C'est là la glorieuse destinée de Marie. C'est là ce qui la distingue de tous ses ancêtres, de tout le genre humain, de toute la création, pour la mettre avec le Fils de Dieu dans un rapport unique, incomparable et ineffable, en ce qu'il est individuel, immédiat, virginal, maternel, divin; le plus avancé de tous les rapports de l'humanité avec Dieu, après celui de l'union hypostatique de l'humanité avec la divinité du Verbe.

Et de même, dit un saint Docteur, qu'à cause de celte union personnelle à sa divinité, l'humanité de Jésus- Christ a dû resplendir de toutes les perfections de la na-

* Isaïe, Li, 1.

NATIVITÉ DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE. jo9

ture et de la grâce à leur plus haut point crexcellence : de même convenait-il, qu'après sa propre humanité, Dieu ornât de ces perfections la personne de sa Mère, comme étant avec lui dans le rapport le plus voisin qui se puisse concevoir, puisqu'on peut dire, en quelque sorte, que la maternité de Mai'ie est à Thumanité de Jésus-Christ, ce que celte humanilé est à la divinité qui se Test unie.

C'est pourquoi, dit le même Docteur, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'a dû rien se rencontrer en Marie qui fût inconvenant, défectueux, choquant : tout a dû être fait au tour de la divine Sagesse, admirablement exempt de toute supertluilé, ouvré en perfection, et avec une délicatesse exquise. Et c'est ce que dit excellemment l'Évangile lorsqu'il appelle Marie Pleine de r/râce, parole qui, dans sa brièveté, épuise tout panégyrique, surtout lorsqu'on considère que ce n'est pas de la bouche d'un mortel, mais des lèvres d'un Ange, ambassadeur de la Cour céleste, qu'elle sort, comme expression de' son admiration et de son hommage : Ave, Maria, gratia plena.

Pour faire comprendre toute la réunion de grâces et de beautés spirituelles que renferme cette expression, et qui devaient se trouver en Marie, Gerson a recours à l'allégorie de Pandore, sous laquelle l'antiquité païenne avait peint la perfection de la première femme d'où est venu tout le mal, ne se doutant pas qu'elle peignait bien mieux la seconde d'oh est venu tout le bien, Marie, la vraie Pan-dore, que les Personnes divines ont douée à l'envi de tous les dons, de toutes les grâces, gmtia plena^.

1 La signiOcaliou de Pandore équivaut à celle de pleine de ijràcc.

Pour faire ressortir la richesse de celte céleste dotalion, Gerson anime donc toutes les grâces, toutes les vertus, et les fait venir à l'envi combler de leurs présents celle Vierge prédestinée, Fille du Père, Mère du Fils, Épouse du Saint-Esprit. La Pureté en personne s'avance pour étendre de ses mains la matière qui doit former son corps; la Providence pour l'organiser, la Grâce pour l'animer. Puis chaque partie est revendiquée par chaque vertu. La Charité forme son cœur; la Prudence s'applique à disposer son cerveau; la Pudeur arrondit son front; r Affabilité verse la suavité sur ses lèvres; la Décence fait de ses joues son siège de prédilection ; la Modestie et la Virginité épanchent sur tout son corps la grâce et le charme : enfin, toutes les Vertus concourent si heureusement à composer cette Vierge insigne, qu'elles-mêmes, étonnées de leur ouvrage, peuvent à peine le reconnaître dans cette perfection produite par un concert si unanime, que ce que toutes ont fait dépasse infiniment chacune d'elles.

Cette allégorie ne fait que traduire la beauté de la très-Sainte Vierge en langage humain. La tradition orientale et locale en a gardé l'impression, et des témoignages Apostoliques nous l'ont transmise. IN'ous ne rapporterons pas ici ces témoignages, pour être fidèles à la loi que nous nous sommes faite de ne pas sortir de l'Évangile. Cela d'ailleurs serait superflu; l'Évangile dit tout ce qu'il faut savoir, à qui sait le lire sur les genoux de l'Église. Quel qu'ail été l'extérieur de la très-Sainte Vierge, une chose ne saurait être douteuse, c'est que l'âme qui informait son corps, devait lui communiquer les grâces de sainteté dont l'Évangile nous dit qu'elle était remplie, et réaliser au plus haut degré cette parole

de rEcclésiastique : Gratia super gratiam mulier sancta et pudorata. Ses paroles, sa démarche, ses gestes, ses mouvements, ses traits, montés, pour ainsi parler, au ton de son âme, comme les cordes d'une lyre touchée par TEsprit-Saint, devaient rendre les mélodieux accords de ses vertus, de sa modestie, de sa virginité, de son humilité, de sa douceur, de sa patience, de sa discrétion, de sa foi, de sa charité, de sa dignité, enfin de son union incomparable avec Dieu, la plus intime après celle de THomme-Dieu. Toute sa personne devait révéler la vérité de cette parole de l'Ange : « Le Seigneur « est avec vous. » Dominus tecum. « Parole qu'on peut (i entendre, dit Nicole, non-seulement de l'Incarnation « qui allait s'accomplir, mais de l'habitation de Dieu « dans la Vierge, comme dans son temple et sur son « trône; car il y habitait d'une manière très-particu- « Hère, remplissant tout son entendement et toute sa « volonté, étant le principe de toutes ses pensées, de « tous les mouvements de son cœur et de toutes ses « actions, et ne souffrant pas qu'il s'y mêlât la moindre « tache qui pût en ternir la pureté. De sorte que ces 'i termes, Dominus tecum, le Seigneur est avec vous, « peuvent être regardés comme la source de cette plé- « nilude de grâce que l'Ange lui avait attribuée ^ »

De là ce type si distinct qui nous est resté de la très- Sainte Vierge, d'après l'Évangile, .qui ressort du silence même et du recueillement de celte figure virginale au milieu du bruit et de l'agitation de toutes ces scènes divines qui ébranlaient le ciel et la terre, et qui la laissaient si calme, ayant le rôle le plus grand auprès de

• Instruclion sur la Salutalion mujéliqnc.

son Fils et le plus réservé, le moins étonné, le plus naturel dans le surnaturel, le plus initié aux mystères d'en haut, dont elle gardait le secret dans son cœur avec une foi qui ne s'émouvait de rien, et une fidélité qui ne se démentait jamais. Type unique de la Vierge que les grands maîtres de Tart ont tenté à Tenvi, sans jamais pouvoir en épuiser la Grâce et la Majesté profondes, et que saiiit Ambroise esquissait ainsi : « Rien de haut « dans le regard, rien d'inconsidéré dans les paroles, « de heurté dans le geste, d'abandonné dans la dé- « marche, de précipité dans la voix, mais tout l'aspect « de son corps était comme le simulacre de son àme et (( la figure de sa sainteté. Aussi, nulle meilleure escorte « ne pouvait la faire respecter qu'elle-même, que son « port, son air si vénérable qu'en marchant elle sem- « blait moins s'appuyer sur la terre que la quitter de sa « vertu \.. »

Telle est l'impression que réveille encore et que réveillera toujours le nom si doux, si pur, si saintement gracieux de J/or^'e .• le plus répandu et le moins commun de tous les noms: qui se prête et ne se donne jamais à celles qui le portent, tant il est resté propre à la Vierge qui l'a sanctifié, et à laquelle il remonte toujours, pur de ses applications, comme le rayon remonte à son étoile.

Et telle est la signification de ce nom inefi"able de

' Niliil torvum in oculis, nihil in verbis procax, non geslus fraclior, non incessus soliilior, non vox petulantior ; ut ipsa corporis spccies simulacliruni fuerit mentis, figura probilatis... Nullo meliove custode, sui, quain seipsa, quœ, incessu alTatuque venerabilis , non lam vesligiiim pedis toileret, qiiam gradum virtutis attolliret... S, Ambrosius, lib. II, De Virginibus.

NATIVITÉ DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE. Kiii

Marie : Etoile; Étoile de la mer, Éloile du matin, image délicate de la venue de Marie dans le monde. C'est cette Étoile dont, quinze siècles avant, Balaam prédisait le lever, lorsque, prophétisant la domination universelle du Messie, il disait : « Je le verrai, mais non point « maintenant; je le regarderai, mais non de près : une (( Étoile se lèvera de Jacob, un Sceptre se dressera d' Is- « rael; il frappera les princes de Moab, et il régnera sur « tous les fils de Setli. » Prophétie que les anciens Hébreux entendaient unanimement du Messie; qui, au rapport de Josèphe, faisait la préoccupation universelle de sa nation à l'époque de la venue de Jésus-(^hrist, et qui, selon le même historien et le Talmud, favorisa le succès passager du faux messie Barkochébas, par la signification de ce nom, qui signifie Fils de l'Étoile.

L'Étoile, dont le vrai Fils régne depuis dix-huit cents ans sur tous les fils de Seth^^ Marie, en se levant sur l'horizon de ce monde, a été comme l'aube du matin de la Vérité, comme le point du jour de la Foi, qui a épandu dans le monde Jésus-Christ^ lumière étenwlle^ comme le chante l'Eglise, qu.e lumen sternum mundo EFFUDiT Jesum Christum^ EUc a été comme l'Aurore du Soleil de Justice, écartant les ombres de la Loi, et teignant le ciel des premiers feux de la Grâce, ainsi que l'Église la salue encore : Quœ prog7rditur quasi Aurora consurgens. Image heureuse, qui, bien mieux que par toutes les fades applications qu'en ont faites les poètes, trouve en Marie toute sa vérité, toute sa pureté. De même, en etïet, que, bientôt après qu'on a aperçu l'Au-

1 C'esl-à-dire sur la race Iiumaine, Seth étant le fils d'Adam. * Pri'fnrrs de la Sainte Vierere.

j64 CHAPITRE VI.

rore, on voit naître comme de son sein le corps du Soleil, ainsi Marie ne paraît dans l'Évangile que dans un rapport prochain avec Jésus, Lumière du monde ^ qui naît d'elle : Maria de qua natus est Jésus. Semblable encore, par sa virginité, à Tidée que donne l'Aurore qui ne perd rien ni de sa pureté ni de son intégrité pour enfanter le Roi des astres, et pour être la mère du Jour. Mais surtout ce symbolisme de l'Aurore convient à Marie, comme expression de la vérité qui domine dans cette étude, que Marie est la fille de la Grâce dont elle enfante l'Auteur, comme cette première clarté du matin qu'on appelle l'Aurore est produite par le Soleil avant qu'il paraisse, produit lui-même du milieu, du sein de l'Aurore.

DE LA CONDITION ET DE L'ÉDUCATION DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE. DE SON MARIAGE ET DE SA PERPÉTUELLE VIRGINITÉ.

Nous avons réuni, dans cette étude, plusieurs mystères de la vie de la Sainte Vierge qui constituent ce qu'on pourrait appeler son état; et qui, parce rapport commun, nous ont paru devoir être présentés ensemble. Nous nous proposons moins d'en épuiser le sens que de le préciser.

Considérons, en premier lieu, l'obscurité de la condition où était tombée la famille de Marie, et d'où cette humble fille a ennobli tout le genre humain.

D'après la double généalogie qui nous est donnée de Jésus-Christ, dans l'Évangile, et qui, par Joseph, nous fait connaître les ancêtres de Marie, nous voyons qu'elle était fdlc de David, et de ce Salomon dont la splendeur royale avait ébloui la reine de Saba, sous le règne duquel l'argent, effacé par l'or, n'avait plus de prix, et dont il est dit qu'î7 surpassa tous les rois du monde en richesses et en sagesse, et que toute la terre désirait voir son visage ' .

C'est de cette souche royale, si longtemps glorieuse, que devaient sortir, sur le tard, Marie et Jésus, la lige et la Qeur dont le prophète Isaïe nous a dit : « Il sortira

1 III Reg., X.

« une Tige de la souche de Jessé, et une fleur s'élèvera « de sa racine : ce rejeton de Jessé sera exposé comme « un étendard devant tous les peuples; les nations de- « vront lui olîrir leurs prières, et son sépulcre sera glo- « rieux. '. »

Or, — et c'est là le mystère que nous avons à signaler, — la Providence, qui avait élevé David, de la condition de berger, fils de Jessé, au trône d'Israël, et qui avait porté si haut la gloire de son fils Salomon, devait laisser retomber son arrière-postérité dans cette obscurité de sa première condition où nous la retrouvons en Marie, non-seulement à cause du choix que le Fils de Dieu devait faire de la pauvreté et de l'humilité qu'il venait préconiser et enseigner sur la terre, mais pour faire éclater divinement la toute-puissance qui, de cette obscurité, de cette bassesse, devait produire ce glorieux Rejeton que toutes les nations sont venues adorer^ et à qui elles offrent aujourd'hui leui^s prières.

C'est «ce que le même prophète avait encore annoncé en ces termes prodigieux : « Il montera comme \mQ frêle « plante, et comme une languissante tige d'une terre « desséchée... Il paraîtra sans gloire parmi les hommes, « et sans éclat parmi les enfants des hommes. Celui-là, « néanmoins, arrosera beaucoup de nations, et les rois « se tiendront devant lui dans le silence : parce que « ceux auxquels il n'avait pas été annoncé le verront, « et ceux qui n'avaient point entendu parler de lui l'ont (( contemplé ^ »

C'est pourquoi , comme la terre desséchée , comme

1 Isaïe, XI, 1-10.

* Isaïo, LU, 2; lui, 14, 15.

la racine morte, d'où devait monter frêle et languissant ce Rejeton de Jessé, inconnu d'abord, pais contemplé des nations les plus lointaines, la llUe des rois, Marie, était tombée dans l'obscurité de la plus pauvre condition, réduite aux offices les plus vulgaires, les plus humbles, les plus bas; et, dans celte condition même, déjà si flétrie, elle avait fait vœu encore, ce semble, de stérilité, en faisant celui de virginité.

C'était là, c'était dans celle bassesse de sa servante, que le Seigneur devait déployer la force de son bras, que le Tout-Puissant devait faire de grandes choses, déposant les puissants de leur trône, et élevant les petits, remplissant de biens les dépourvus, et renvoyant les riches vides, se ressouvenant enfin de su miséricorde, et relevant Israël son serviteur ^.

Luther a écrit sur ce mystère des réflexions admirables, dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu'un extrait :

«Conformément, dit-il, à l'opinion générale, et « même à ce qui est de foi, que d'une souche, d'une (I racine aride et poudreuse devait pousser et s'élever la « Tige et la Fleur de Jessé, on n'aurait pu croire que, « contre toute apparence, la divine Vierge Marie serait « appelée à être la Mère d'un tel Fils; car, selon moi, « elle n'a pas été appelée de ce nom de souche et de « racine pour cela seul que, surnalurellement, elle est <c devenue mère sans atteinte à la fleur de sa virginité, « de même qu'il n'est pas dans la nature que d'un tronc « mort un jet puisse pousser; mais aussi parce que la « souche royale et la lignée de David, autrefois féconde

1 Cantique de la liès-Sainle Vierge,

« et florissante, au comble de la gloire, de la puissance, « de la richesse, du bonheur, et dans les jours de Sa- « lomon la plus illustre qui ait paru aux regards des « hommes, avait vu sur la fin, lorsqu'on approchait de « la venue du Christ, son honneur et ses pouvoirs passer « aux souverains pontifes, et sa royale postérité, réduite « à la plus infime pauvreté, gisant méprisée, ainsi « qu'un tronc coupé et desséché, tellement que nul « espoir ne pouvait rester que de cette souche sortirait « jamais un rejeton destiné aux plus prodigieux hon- « neurs. Voici cependant qu'au plus fort de cet abandon « et de ce mépris, et dans le plus extrême anéantisse- « ment où elle pût parvenir, le Christ est produit de « cette humble souche; il naît d'une frêle et chétive « servante; la Tige et la Fleur se font jour en une « pauvre créature que les filles des Princes des prêtres, « Anne et Caïphe, n'eussent pas jugée digne de leur « rendre les soins les phis vils. Ainsi les œuvres et les « vues de Dieu s'acheminent par les abîmes, et les « œuvres et vues de l'homme par les hauteurs.» Sic Dei opéra et respectus inambulant in abyssis, hominum tum opéra, tum respectus in sola altitudine^ .

Tel est le mystère de la condition de la très-Sainte Vierge.

Dans cette abjecte condition, Marie avait une âme plus que royale, une âme angélique. Jamais princesse,

1 Commentarii super Magnificat, Lutlieri operiiiu lomus V, p. 77. Wileb, 1554.

jamais fille née dans les palais des plus puissants monarques n'a reçu une éducation si haute et n'en a porté de plus dignes fruits. Marie, en effet, comme nous l'avons montré déjà, avait pour institutrice la Grâce, et pour précepteur le Verbe : le Verbe, qui élevait lui-même sa Mère, et la formait à celte divine destination.

La Grâce est une éducation infuse qui ne détruit pas la nature, maisVélève et l'enrichit. Qui n'a vu de ces élèves de la Grâce, offrant, dans les conditions les plus vulgaires de la société, toute la fleur de sentiment, toute la noblesse de caractère, toute la distinclion de conduite et même de manières qu'on trouve à peine dans les rangs les plus élevés? Quelle devait donc être Marie, Pleine de Grâce dès sa conception; formée par l'heureux concert de toutes les Vertus bien mieux qu'elle ne l'eût été par les Muses ; enrichie de tous les dons du Saint-Esprit pour être son Temple; douée de toutes les inspirations de la Sagesse éternelle pour être son Siège: éclairée enfin de tous les rayons d'en haut par le Père des lumières pour être sa Fille et la Mère de son Fils? « Ainsi, dit l'Ange (( de l'École, la jeune Marie grandissait de grâce plus « que de corps, et autant de moments s'ajoutaient à sa « vie, autant de grâces lui venaient en accroissement.» Crescebat enim puella cjratia magis qnam substantia. Totidem momenta^ totidem erant gratiarum crementa.

L'Évangile nous laisse ignorer dans quelles circonstances se fît cette céleste éducation de Marie; mais une respectable et très-ancienne tradition orientale, qui a laissé sa trace dans le Coran ^, qui a donné lieu à une

1 On lit dans le Coran, cli. xix, v. IG : «Parle clans le Coran de « Marie, comme elle se relira de sa famille et alla du côté de l'est du « Temple, et se couvrit d'un voile qui la déroba à leurs regards. » H. 10

170 CHAPITRE YII.

fêle remonlanl au moins, chez les Grecs, au douzième siècle \ et que l'Église romaine célèbre le 21 novembre, nous apprend que la Sainte Vierge fut présentée au TEMPLE pour y être élevée dans la retraite et y vivre dans la piété , conformément à ce qui se voyait quelquefois chez les Juifs '.

C'est au sortir de cette sainte retraite, dans la Heur de cette chaste vie, si obscure aux yeux des hommes^ mais radieuse comme le soleil ^ aux yeux de Dieu , que Marie s'unit en mariage avec un humble artisan, Joseph. Et c'est là le troisième mystère que nous avons à présenter.

« Dans la ville de Galilée, appelée Nazareth, nous dit « rÉvangile, était une Vierge épouse d'un homme juste « de la maison de David, nommé Joseph, et Marie était « le nom de la Vierge. »

L'Évangile dit encore , qu'ainsi mariée à Joseph , et habitant avec lui, 3Iarie, répondant à l'Ange qui lui annonçait sa Maternité, dit : « Comment se fera ceci, car je ne connais point d'homme ^? »

Il résulte de ces pai'oles que, dans son mariage avec

1 L'empereur Emmanuel Comnèrio en parle dans une lellre rapportée par Balsamon.

^ On l'entrevoit dans ce qui est rapporté au deuxième livre des Machabées, eh. m, que, quand Héliodore voulut enlever par violence les trésors du Temple, les Vierges enfermées couraient lers le (jrand prêtre Ozias.

* Elccia ut sol. Cant., vi, 9.

* Luc, I, 3 4.

Joseph, la Vierge avait fait vœu de virginité. Il n'est pas possible de les interpréter autrement. Calvin s'est chargé de le prouver en voulant éviter cette interprétation. Celle à laquelle il a recours, en ctïet, qui est la meilleure qu'il ait pu trouver, est tellement inadmissible, qu'elle ramène à la véritable. Voici son interprétation : « Quand « Marie entend dire par l'Ange que le Fils de Dieu (( naîtra, soudain elle imagine bien que ce sera quelque « chef-d'ieuvre : et voilà pourquoi elle exclut la compagnie « d'homme; et étant tout étonnée, elle s'écrie, disant : « Comment se fera ceci^ ? » Cette interprétation serait plausible si Calvin n'omettait pas les seules paroles de la Sainte Vierge qui sont le sujet de la question et qui la tranchent. Après avoir dit : Comment se fera ceci? Marie ajoute: CAR je ne connais point d'homme. Marie, loin (Ïexclu7'e, dans sa pensée, la compagnie d'un homme, croyait donc que c'était par la connaissance d'un homme que devait être conçu le Fils de Dieu, puisque la seule difficulté qu'elle oppose à cette conception porte sur ce quelle ne connaît point cV homme. Ainsi, l'interprétation de Calvin ne peut se soutenir, et ne témoigne que son aveugle antipathie contre une des plus saintes vérités de l'Évangile : l'honneur rendu à la Virginité par Marie, et par Dieu dans Marie. Pouvant connaître un homme, puisqu'elle était mariée, Marie avait fait vœu de virginité dans le mariage même : vœu si cher à son cœur, qu'il l'emporte sur l'honneur même de devenir Mère de Dieu ; vœu si cher au cœur de Dieu, qu'il l'attire à devenir le Fils de Marie.

' Commentaires de Jean Calvin sur les harmonies des trois Évangélistes. Genève, 15G3.

Maintenant, un mariage avec un tel vœu est-il un vrai mariage? el pourquoi, à quelle fin a-t-il eu lieu?

C'est là le mystère que nous devons pénétrer.

L'union de la très-Sainte Vierge avec saint Joseph a été incontestablement un vrai et parfait mariage. Dans le passage de FÉvangile que nous avons cité, on peut douter entre le sens d'epousée'ou de fiancée^ le mot des- PONSATA pouvant avoir ces deux sens ; mais lorsqu'il est dit que Joseph, ignorant d'abord que ce que portait Marie était du Saint-Esprit, résolut de la renvoyer secrètement^ pour ne pas la diffamer, on voit qu'il y avait entre Marie et Joseph une cohabitation qui ne se prête pas à l'idée de simples fiançailles; et enfin ces paroles de l'Ange : « Joseph, fils de David, ne crains point de recevoir Marie ton épouse, » font voir que, dans tous les cas, le mariage ne tarda pas à se contracter. En fait, cela ne saurait être douteux.

Mais, en droit, le vœu de virginité auquel les saints époux furent, comme nous le verrons, constamment fidèles, n'était-il pas virtuellement incompatible avec la perfection de leur mariage ?

Nullement.

Sans aucun doute, le mariage implique le don corporel des époux l'un à l'autre, le pouvoir de le réclamer, le devoir de l'acquitter, en vue d'avoir et d'élever des enfants. C'est là le propre du mariage, ce qui en fait le caractère et l'honneur. Par conséquent, toute condition qui irait contre, même sainte, même réciproque, lui porterait alteinle, lui ferait injure.

Mais on peut très-bien ne pas user de son droit, sans en être moins maître. On peut avoir le domaine du mariage, sans l'exercer. Il en est à cet égard des droits et

du domaine du mariage comme de tous les autres. Le mariage existe alors complètement en puissance, indépendamment de sa mise en acte. Cette mise eh acte est un fait qui a lieu ou qui n'a pas lieu sans que le mariage proprement dit en soit affecté ; sans quoi le mariage n'existerait qu'à proportion de son usage, et combien de raisons physiques et morales vieiment suspendre et entraver cet usage qui détruiraient alors le mariage, s'il en dépendait!

Le mariage, donc, subsistant, son usage peut dépendre entre les époux de telle ou telle raison. Or, parmi toutes ces raisons, quelle plus souveraine et plus parfaite que celle-ci: s'il plaît à Dieu! Peut-on même, moralement parlant, faire un acte quelconque dans la vie, qui ne doive être subordonné à cette sainte et raisonnable condition? Loin d'en être affaibli, cet acte n'en est que plus validé, que plus consacré. Marie el Joseph ont donc pu et dû soumettre l'exercice de leur mariage à la volonté souveraine de Dieu. Le mariage en lui-même subsistait parfaitement, nonobstant cette condition ; parce que cette condition étant d'un autre ordre, d'un ordre de religion, n'avait pas de force conventionnelle qui invalidât le contrat. Cela est si ATai que si, en violation de la volonté de Dieu clairement manifestée, ils eussent usé du mariage, ils eussent péché contre l'obéissance à Dieu, contre la religion; mais nullement contre la justice et contre le droit du mariage.

Cela posé, il reste évident que, dans une connaissance commune de la volonté de Dieu qui le leur demandait, et dans une confiance réciproque qu'ils y seraient fidèles, Marie et Joseph ont pu tout à la fois contracter un parfait mariage, el faire vœu de virginité; se promettre

qu'ils seraient tout entiers l'un à Tautre, et promettre à Dieu qu'ils n'en useraient pas.

Ainsi se trouvent conciliés la vérité de ce saint mariage et le vœu de virginité des deux époux.

Maintenant, quelles ont été les raisons d'un tel mariage ?

Elles sont multiples. Si Marie fût devenue Mère de Jésus en dehors du mariage, dans la condition de fille, alors le plus auguste de tous les mystères chrétiens, le mystère de la pureté par excellence, eût été exposé à la profanation. La réputation de la Vierge des vierges et du Saint des saints eût été la dérision des impies et le scandale des faihles. Le sentiment qui avait déjà fait concevoir à Joseph le dessein de renvoyer secrètement HJarie , pour ne pas la diffamer , eût été un sentiment public, moins cette délicate discrétion. Et la sainteté du fond n'aurait pu, en elle-même, justifier les apparences, parce que les apparences eussent été mauvaises et que Dieu ne fait rien de mauvais. La honte de ces apparences, n'aurait pas pu être rangée parmi les hontes dont il a plu au Fils de Dieu de se couvrir comme victime des péchés du genre humain, parce qu'elle ne serait pas venue des faux jugements des hommes, comme celles de la pauvreté, de la persécution, de la condamnalion et du supplice, mais d'un juste sentiment d'honnêteté et de vertu qui se serait élevé contre les enseignements du Sauveur. Aussi, autant Jésus-Christ a embrassé les fausses hontes, autant il a été jaloux et soigneux de ne pas laisser approcher de lui les véritables, de maintenir sa réputation de sainteté, jusqu'à jeter au monde ce divin défi que le monde ne relèvera jamais : Oui de vous me convaincra dépêché?

MARIAGE DE LA SAINTE VIERGE. 17o

Sans cloute, Dieu aurait bien pu faire évanouir la honte de la naissance de Jésus, en dehors du mariage, en révélant au monde, d'une manière éclatante, le mystère de l'Incarnation, comme il l'a fait pour dissiper les soupçons de Joseph; mais alors le dessein capital de Dieu, de ne dévoiler ce mystère qu'avec réserve, pour en faire l'objet de la foi et de la fidélité des chrétiens, eût été renversé. L'accomplissement de ce dessein est donc une seconde raison du mariage de la Sainte Vierge. Calvin, qui, par une contradiction singulière, n'admet pas le vœu de virginité, et admet la virginité et la virginité perpétuelle de Marie dans le mariage, expose très-bien cette seconde raison : « Quant à ce que Dieu a choisi en cette (( affaire une Vierge, ayant promesse de mariage avec « un homme, il l'a fait pour cette cause que le mariage « servît de couverture devant les yeux du monde, afin que « celui qu''on tenait communément pour fils de Joseph, fut « avec le temps reconnu des fdèles pour Fils de Dieu. Vray « est que Christ naissant au monde n'a point été si fort « dénué de los et honneur que la gloire de sa Divinité « n'ait été dès le commencement descouverte parle Père « céleste aux Pasteurs et aux Mages; tant y a toutes fois « que nous voyons comme Dieu a tenu son fils caché et « quasi inconnu, jusques à ce que le temps de la mani- « festation d'icclui fust venu : car alors il lui a comme « dressé un écliafaud, afin qu'il fust en veue à chacun'. » Nous verrons plus tard , avec l'aide encore de Calvin, la grande , l'incomparable importance que cette môme " raison donne à la Sainte Virege dans le plan chrétien,

1 Commentaires de Jean Calvin sur les harmonies des trois ÉvaugélisteSf p. 13.

importance décisive pour le culte que nous lui rendons, et que les protestants ne peuvent méconnaître sans méconnaître tout le Christianisme. Bornons-nous, en ce moment , à n'y voir que la raison du mariage de la très-Sainte Vierge , qui a été de couvrir à la fois et son honneur et le dessein de Dieu, d'empêcher qu'on ne vît en elle, ou la plus indigne des créatures, selon les apparences, ou la plus glorieuse, en réalité; une fille perdue ou la Mère de Dieu, avant qu'il plût à Dieu de manifester au monde ce grand mystère.

A ces raisons principales du mariage de la Sainte Vierge viennent se joindre d'autres raisons secondaires, mais non moins vraies, telles que celles de donner un protecteur, un aide et un ami à Marie, et un tuteur, un père, un contemplateur à Jésus, dans la personne de saint Joseph, dont nous étudierons plus tard la vénérable et belle figure; de placer le Fils de Dieu, comme il a voulu et comme il a dû l'être, dans toute la situation de Fils de l'homme, ayant un père et une mère, vivant longtemps avec eux, partageant leurs travaux et leur étant soumis, otïrant enfin dans cette humble condition de sa vie, le modèle et la sanctification de la famille, de l'époux et de l'épouse, du père et de la mère, de l'enfant qui en est le nœud : la Sainte Famille, dont nous aurons à contempler le suave tableau.

Nous bornant ici à considérer la formation, et non encore ï intérieur de ce céleste ménage, admirons le sublime contraste de la divine grandeur de la chose et de la simplicité de sa représentation. Marie, sous la couverture de son mariage avec saint Joseph est l'Epouse de Dieu lui-même, pour être la mère de son Fils. Comme un Roi. dit irès-hcureusement Dargentan, envoie son

ambassadeur dans un autre royaume pour épouser une Princesse en son nom : il lèpouse en effet, et la Princesse qui s'était promise au Roi se donne à son ambassadeur qui représente sa personne. Mais si elle contracte un vrai mariage avec lui, c'est pourtant en sorte cpi'elle ne sera possédée que par le Pioi lui-même. Cet époux de cérémonie et de commission reçoit celle qu'il épouse avec un grand respect, et la conserve avec une fidélité inviolable, comme le propre bien de son maître, où il ne prétend rien que l'honneur de la remettre avec la même intégrité qull Fa reçue, entre les mains du Roi son époux. Il en est ainsi à peu près du mariage de saint Joseph. Quand la sainte Vierge contracte avec lui, elle met en sa possession son très-chaste corps qu elle avait consacré à Dieu par son vœu de virginité; mais elle sait bien que ce n'est pas pour lui, elle ne l'épouse que comme l'ambassadeur du souverain Monarque, auquel elle s'était promise dès son enfance. C'est, il est vrai, saint Joseph qui l'épouse, et qui sera extérieurement son mari ; mais, dans la vérité, elle ne sera jamais possédée que parle Saint-Esprit qui sera éternellement son divin Époux. C'est de lui seul qu'elle concevra son Fils unique; c'est par lui qu'elle deviendra Mère du Fils de Dieu; c'est par sa vertu qu'elle nous produira le Sauveur du monde \

0 heureux Mariage, dont la pudeur a été le lien, et dont la grâce de l'Esprit-Saint a été le voile, couvrant et ombrageant l'un et l'autre époux; dont la fin a été la tutelle du Christ et Ihonneur de 3Iarie, dont les vertus ont été le traizain et les grâces spirituelles le mobilier ;

1 Dargentan, Grandeurs de la Sainte Vierge, t. 1, p. 252.

dont ]e nœud a été l'amour chaste dont brûlent les Anges dans les cieux, et dont sont embrasées en Dieu les Personnes divines ! « C'est dii cœur et non de la chair, dit «suavement saint Thomas, que se joignent ces saints « époux; ainsi se fait la conjonction des astres, non par « le corps, mais par la lumière ; ainsi les palmiers ma- (( rient non leur racine, mais leur tête, non leurs tiges « mais leurs rameaux.» Innupti sunt conjuges corde non carne. Sic conjungiintur astra et planetœ non corpore, sed lumine ; sicnubent palmœ non radiée, sed vertice.

Avons-nous besoin de dire maintenant qu'un tel mariage est resté lidèle à son institution, et que, Vierge quand elle est devenue l'épouse de Joseph, plus Vierge encore quand elle est devenue la Mère de Jésus, Marie est restée toujours la Vierge des vierges?

Nous ne devons pas dédaigner les préoccupations que les grossières attaques de l'impiété et de l'hérésie auraient pu laisser dans quelques esprits à ce sujet. On repousse sans doute ces attaques par un vif instinct moral qui fait dire : Je l'ignore, mais je r affirme. Mais ce n'est pas assez de pouvoir affirmer la Virginité perpétuelle de la Mère de Dieu : il faut aussi ne pas l'ignorer, et convaincre d'ignorance autant que d'impiété ceux qui la discutent.

Mettons à nu leurs objections. Elles ont une apparence qui ne peut tromper que ceux qui veulent l'être.

Elles sont tirées de ces passages de l'Évangile selon saint Matthi#u :

— (t Et la naissance du Christ arriva ainsi : Marie, sa Mère, étant llancée (ou mariée) h Joseph, il se trouva « que, ava7U qu'ils eussent été ensemble, un fruit fut formé « dans son sein '.

— «Joseph fit ce que l'Ange du Seigneur lui avait « commandé , et reçut son épouse. Et il ne la conmit «point jusqu'à ce quelle eut enfanté son Fils premier- «( ne'^. »

— «Les Juifs disaient : N'est-ce pas le fils du char- «pentier?.Sa mère ne s'appclle-t-elle pas 3Iarie, et ses (.(frères Jacques et Joseph, et Simon et Judas? et ses « soeurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ^ ? «

Maintenant on voit l'argument : Il est dit de Marie et de Joseph : avant qii'ils eussent été ensemble : Ils ont donc été ensemble. — Il est dit encore : Et il ne la connut point jusqu'à ce quelle eût enfanté : Il la connut donc après qu'elle eut enfanté. — Jésus est appelé Premierné : Il a donc eu des frères puînés. — Enfin TÉvangile mentionne formellement ses fi-ères et ses sœurs : Il est donc indubitable que Marie à donné le jour à d'autres enfants.

Voilà robjeclion dans toute sa crudité.

Disons tout d'abord (jue tout cela n'a pu faire que la Virginité perpétuelle de la très-sainte Vierge fût en question, ni même que le plus léger nuage pût en ternir l'éclat, non-seulement aux yeux des catholiques pieux, mais des indifférents, des hérétiques, des incrédules même, pour peu ([n'ils aient craint de passer pour igno-

' Mallli., 1, 18.

— IMiL, I, 25.

3 Maltl)., xiii, 00, 50.

raïUs. Ce n'est pas, en un mot, une matière de foi ou de i-espect, mais de grammaire et de lecture.

Sur la fin du quatrième siècle, un certain Helvidius leva l'étendard d'une hérésie à ce sujet : il fut réfuté par «aint Jérôme, si bien que les plus fougueux hérétiques qui, depuis, se sont déclarés contre le culte de la Vierge Marie, auraient eu honte de relever cette attaque par TROP IGNORANTE, coiume dit Calvin.

Pour peu, en etïet, qu'on ait ouvert les saintes Écritures, et même les auteurs païens, on sait que toutes ces locutions, par lesquelles on exprime l'antériorité d'une chose par rapport à une autre, ne signifient pas, dans le génie éminemment simple des langues anciennes, que cette dernière chose ait eu lieu après, mais simplement qu'elle n'avait pas eu lieu avant. Ainsi ces mots : « Il se « trouva qu avant qu'ils eussent été ensemble, un fruit fut « formé, » ainsi que ceux-ci : « et il ne la connut point « jusqu à ce qu'elle eût enfanté, n sont une manière ancienne de dire que Joseph et Marie ne s'étaient pas connus avant l'enfantement ; sans que cela veuille dire le moins du monde qu'ils se connurent après. C'est le sentiment de tous les interprètes. Je n'en citerai que deux, mais dont la science ne sera pas suspecte de prévention : Grotius et Calvin.

« La négation que Joseph eût connu Marie avant l'en- « fantement n'emporte nullement l'affirmation pour le « temps qui est venu après , dit Grotius : une multitude « d'exemples viennent démontrer que c'était là, chez « les Juifs, une manière notoire et usuelle de s'expri- « mer, d'après les interprétations que leurs plus savants « Docteurs ont données à des passages analogues, tels

«que ceux de la Genèse, xlix, 10, et xxviii, 5; du K Psaume cm, 2 ; de Samuel, I, xv, 35 ; de Job, xxvii 3 ; « d'Isaïe, XXII, 14; de Samuel, II, vi, 23. La propre in- « tenlion de l'écrivain Évangélisle, ajoute Grotius, avec « un sens parfait, nous fait une loi de nous arrêter à ce « temps de renfantemenl dont il parle, n'étant question « dans son esprit d'autre chose que de bien faire con- « naître que Joseph y avait été étranger. Ce à quoi n'a- « vait aucun trait la mention de ce qui apparlcnail à un « temps postérieur.»

Quant à la qualification <\q premier-né donnée à Jésus l'interprétation est la même. « L'expression ^^ré-m^er, dit « encore Grotius, veut dire qu'aucun n'a précédé, mais « non que quelque autre a suivi, ainsi que les grammai- « riens en ont fait la remarque sur ce vers de Virgile :

Hic niihi responsmii pritmis tîedil ille pelenli,

« et sur cet autre de V Enéide, I :

Trojœ qui primus ab oris.

« Servius sur Froldensius dit aussi : priynus post quem « nullus; et dans le droit civil proximus s'entend aussi « de celui qui est seul. Et la chose même d'ailleurs « dit, conireHelvidius, que tel est le sens de l'expres- « sion. Elle a en vue, en effet, la dignité et les préroga- « tives qui, de tout temps, et même avant la loi de (( Moïse, étaient attribuées aux enfants mâles, qu'ils fus- « sent uniques ou qu'ils eussent des puînés; et aujour- « d'hui même on ne s'exprime pas autrement, comme « on le voit dans toutes les lois qui traitent des succes- « sions féodales \ »

1 GroVuxi, Awiot. in Malih. Oper. Tlicol., t. II vol I p 15

Calvin ne répudie pas moins énergiquement la succession d'Helvidius. « Sous couleur de ce passage : Et Une « la connut point jusque ce quelle eût enfanté, Helvidius, « dit-il, a, de son temps, ému de grands troubles en « l'Église, parce que, par iceluy, il voulait maintenir que « Marie n'avait été vierge, sinon jusqu'à l'enfantement, « et que, depuis, elle avait eu d'autres enfants de « son mari. Saint Jérôme a fort et ferme soutenu la (c Virginité perpétuelle de Marie, et en a écrit ample i< ment. Or, il nous suffit de dire que cela ne vient point « au propos de iÉvangéliste, et que c'est une folie de « vouloir recueillir de ce passage ce qui en a été après t( la naissance du Christ\ Il est nommé pi^emier-né, mais (I non pour autre raison, sinon afin que nous sachions (( qiiil est né d'une mère Vierge, et qui jamais n'avait « eu enfant. Il est dit que Joseph ne l'avait point connue « jusqu'à ce qu'elle enfantât : cela se doit aussi res- « treindre au même temps. Touchant ce qui a été dit « depuis l'enfantement, l'Évangéliste n'en dit mot. On « sait bien que selon Vusage commun de l'Écriture, ces ma- « nières de parler se doivent ainsi entendre. Certes, « c'est un point duquel jamais homme n'esmouvra dis- « pute, si ce n'est quelque opiniâtre et raillard^. »

Reste maintenant la mention des frères de Jésus, dans l'Évangile. Eh bien, cet argument tombe encore dès lors

1 Ce n'est pas seulement une folie, c'est aussi un crioie de lèseintention : car, comme l'a dit Grotius, la propre intention de l'Évangile nous fait une loi de ne pas étendre ses paroles à ce ;i quoi il n'a nullement pensé; et l'on peut appliquer ici celte sentence juridique d'interprétation : Imqucm est perimi pacto id de quo cogitatum non est,

2 Calvin, Comm. sur l'harm. évang,, p. 41.

qu'on sait que, selon la manière de parler , non-seulelement des Juifs, mais aussi des Grecs et des Romains, comme l'observe encore Grotius, le mot frère veut aussi bien dire cousin : Quem Jesu fratrem, id est consobri- NUM, loquendi génère etiam Grœcis et Romanis noto\ C'est à quoi se range encore avec empressement Calvin : « Nous avons déjà dit, en un autre lieu, dit-il, que, selon « la coutume des Hébreux, on appelle Frères tous pa- « rents. Et pourtant HeJvidius s'est montré par trop « ignorant de dire que 3Iarie a eu plusieurs fils, parce « qu'il est en quelques endroits fait mention des frères « du Christ-. »

Il s'est montré d'autant plus ignorant, que le texte même de l'Évangile fournit la démonstration que les frères de Jésus-Christ n'étaient que ses cousins. Cette dé»onstration est des plus simples :

1° Dans la mention qui est faite par saint Matthieu des frères de Jésus, leurs noms sont donnés par différents groupes, dont l'un est Jacques et Joseph, piatthieu, XIII, 55.)

2° Il est fait mention ailleurs de ceux-ci, Jacques et Joseph, comme fils d'une autre xMarie que la Sainte Vierge, de 3Iarie de Cléophas. (Marc, XV, 40.)

3" Enfin cette Marie est appelée encore ailleurs sœur de la Mère de Jésus. (Jean, XIX, 25.)

Donc les frères de Jésus, Jacques et Joseph, étant les nis de la sœur de sa Mère, étaient ses cousins, sous la désignation de frères.

Cette démonstration ne serait contestable que s'il pou-

* Grotius, Amoi. in Matt/i., p. 1,5.

Calvin, Coimn. sur l'harm. évan(j.,\). 285.

vait y avoir quelque doute sur ridentité de Marie, sœur de la Sainte Vierge, et de Marie, mère de Jacques et Joseph; mais ce doute n'est pas possible : tous les commentateurs, en eiïet, sont d'accord pour reconnaître qu'il n'est fait mention que de trois 3Iarie dans les Évangiles : la 3Ière de Jésus, Marie Madeleine, et Vautre Marie comme l'appelle saint Matthieu, que saint Jean nous dit être la sœur de la Mère de Jésus, et saint Marc la mère de Jacques et de Joseph, ainsi frères-cousins de Jésus \

Cette démonstration sans réplique se recommande de la simplicité du récit évangélique, qui ne nous en donne les éléments que çà et là comme au hasard, et de la savante apprécialion de Siiarez etdeGrotius, qui en tirent la conclusion que nous venons d'émettre ^

Ainsi s'évanouit, au jour de la science non moins qu'à celui de la foi, le nuage qu'on a tenté d'élever sur la perpétuelle Virginité de la Mère de Dieu.

Une grande parole sortie de la bouche de Jésus mourant aurait dû, seule, prévenir toute injurieuse 'méprise à ce sujet; la parole qu'il adressa à sa Mère et à saint Jean : Femme, voilà votive Fils! Fils, voilà votre Mère! car elle témoigne d'une manière solennelle que Marie n'avait d'autre Fils que Jésus, puisque, pour ne pas la laissej- veuve d'enfants, après (ju'il aura quitté la tei-re, il lui donne un llls qui la prit chez lui, dit l'Évangile, et, dans ce fils, tous les chrétiens, seuls véritables frèues de Jésus.

* Negari cnim videtur )ion passe, dit GroUus, quin eadem qux infra Mntihxo et similiter Marco dicitur Maria mater Jacob i et Joseph Jo/ianni dirntur M.KRW soror Matris DeMiM.

2 Suarez, Qnœst. xvviii, D/sp. v, acci. m. — Grotius, Annot. in Mnttli., p. 14 5.

Que le nom de Mère de Jésus, seul nom dont l'Évangile ne cesse d'appeler la très-Sainte Vierge, vienne aussi témoigner qu'elle n'a jamais démérité de cette glorieuse Maternité en la partageant à d'autres; que ce nom lui reste à jamais, avec celui de Marie, comme équivalant l'un et l'autre à celui de Vierge, la Vierge Marie, la Vierge Mère de Jésm!

Admirons, même au delà de tout ce que nous pourrions concevoir, une Virginité si entière, si inviolable, qu'elle résiste dans le cœur de Marie à l'honneur de devenir Mère de Dieu, et qu'elle se fait respecter, si j'ose ainsi parler, par Dieu lui-même : Comment cela se fera-t-il; car je ne connais point d'homme?

Contemplons enfin tout l'accroissement que cette Virginité, déjcà si sublime, a dû acquérir, en recevant du Ciel, en enfantant au monde la Fleur même de toute virginité, Celui qui germe les vierges, Dieu, de qui Philon a dit si Ijien : Bans le commerce de l liorame, les vierges deviennent femmes; dans le commerce de rame avec Dieu, la femme redevient vierge^. Qu'est-ce donc de la Vierge Épouse de Dieu, Mère de Dieu !

La très-Sainte Vierge a levé la première dans le monde l'étendard de la Virginité ; la première elle a semé dans l'Église les lis de celte angélique vertu. Reine des Anges, elle en a peuplé la terre et repeuplé le ciel. Je dis des Anges; car, comme les esprits angéliques sont les vierges du ciel, les vierges sacrées sont les anges de la terre.

C'est ce que nous apprend l'Évangile en mille endroits : c'est ce que le monde ignorait avant l'Évangile. Qui donc

1 Apud homines quœ sobolis quœrendœ causa fit congressio, eas quae virgines fuerant, mulieres facit : at Ueus , iibi cimi anima sociare se cœpit, eam qure mulier eiat rursus virginem facit.

Tavait appris, qui donc l'avait inspiré à Marie jusqu'à faire d'elle, sous l'ancienne Loi, la Vierge des vierges de la Loi nouvelle? « 0 Vierge prudente! ô Vierge fidèle! « s'écrie saint Bernard, qui vous a appris que la virginité « plaisait à Dieu? Quelle loi, quelle morale, quel texte (( de VÂncien Testament vous a prescrit ou simplement <( conseillé et exhorté à ne pas vivre charnellement dans « la chair, et à mener, sur terre, la vie des Anges? Où « aviez-vous lu, Bienheureuse Vierge, ce que dit le biôn- « aimé Disciple, que les vierges chantent dans le ciel un (( ccmtique nouveau, que personne autre ne peut chanter; « qu'elles suivent l'Agneau partout où il va ^ ? Où aviez-vous « lu cet éloge donné par votre divin Fils à ceux qui se «font vierges pour le royaume du ciel^? Où aviez-vous « entendu cette parole de lApôtre : Celui qui s'unit en « mariage fait bien; celui qui ne le fait pas fait mieux^? et « tant d'autres paroles par lesquelles il montre la sainte « Virginité comme le sommet de la perfection chrétienne? « Aucun précepte, aucun conseil, aucun exemple de cette « sorte ne vous avait été donné : si ce n'est que l'Onction « divine vous instruisait de toutes choses, et que la Pa- « rôle de Dieu, vivante et efficace, se faisant votre Maître « avant de se faire votre Fils, a illuminé votre esprit « avant de revêtir votre chair. Vous vous dévouez au « Christ pour lui être Vierge : et vous vous désignez par « là, sans le savoir, pour lui être Mère. Vous choisissez « un état méprisable en Israël, et, pour plaire à Celui à « qui vous vous consacrez, vous encourez la malédiction

1 Apocal. XIV, 4.

2 Matlh., XIX, 12,

8 Coiinlh., VII, 38.

<:( portée contre les stériles : et voici que cette malédic- « tion est changée pour vous en bénédiction, et que la « stérilité humaine est récompensée par la fécondité di- « vine '. »

* Super Missus est, homilia m.

188 CHAPITRE Vlll.

L ANNOXCUTION.

Nous voici parvenus au faîte des mystères de la vie de la Sainte Vierge, au grand mystère de sa Maternité. Tout ce qui a précédé tendait à cette fin, tout ce qui a suivi en sort comme de sa plénitude. C'est là le centre des conseils éternels touchant cette destinée incomparable. Et ce qui, d'un mot, en fait mesurer toute la grandeur, c'est que ce même mystère de la Maternité de Marie est le souverain mystère de la Réparation du genre humain et de l'union de Dieu avec son ouvrage, le couronnement de la création, l'Œuvre des oeuvres du Tout-Puissant, le centre autour duquel se meuvent les destinées du ciel et de la terre.

L'Annonciation et l'Incarnation sont un même mystère dont l'Église ne fait qu'une seule célébration. « Nous ne « pouvons reconnaître la bénédiction que Jésus-Christ « nous a apportée, dit Cahin lui-même, que nous ne re- « connaissions en même temps combien Dieu a honoré « et enrichi Marie, d'avoir voulu qu'elle fût 3Ière de son « Fils unique \ »

Et non-seulement d'avoir voulu qu'elle fût ^Mère de son fils unique, mais, gloire prodigieuse pour elle, de ne l'avoir voulu qu autant qu elle le voudrait, qu'elle y consentirait pleinement, librement; de le lui avoir proposé;

1 Commentaire de Jean Calvin sur les harmonies des tmis Evmujélistes, p. 20.

d'avoir permis qifelle le disculùt ; d'avoir fait dépendre, en un mot, ce capital dessein de son fiat.

C'est lace qui caractérise le mystère de V Annonciation. Ce qui ne le caractérise pas moins, c'est que Marie nous y apparaît comme digne, par les gi-âces qui lui ont été préalablement départies, et par les mérites qui en ont été le fruit, de cette élévation et de cette gloire insignes.

Un si grand et si adorable mystère ne pouvait être accompli, ne pouvait être raconté qu'avec la seule pompe qui convienne à ce qui csl, par soi, essentiellement grand : une ineffable simplicité.

A ce ton de simplicité divine, qui porte la conviction et l'émotion dans l'àme avant qu'elle ait cherché à s'en défendre, reconnaissez, révérez, adorez la vérité chrétienne dans sa première révélation, et, pour ainsi dire, à son aurore.

« Au sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu « dans la ville de Galilée appelée Nazareth,

« A une vierge mariée à un homme de la maison de « David nommé Joseph ; et Marie était le nom de la « vierge;

p Et l'Ange, étant entré où elle était, lui dit : Je vous « salue, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous : vous « êtes bénie entre les femmes.

« Elle, l'ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et « elle pensait en elle-même quelle pouvait être cette sa- (( lutation,

« Et l'Ange lui dit: Ne craignez point, 3Iarie : vous « avez trouvé grâce près de Dieu.

« Voilà que vous concevrez dans votre sein, et vous « enfanterez un Fils, et vous lui donnerez le nom de « Jésus.

iJ.

inO CHAPITRE VIII.

(c 11 sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut, et a le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son «père; et il régnera éternellement sur la maison de (! Jacob.

« El son règne n aura point de fin.

« Marie dit à l'Ange : Comment cela se fera-t-il ; car je (( ne connais point d'homme?

« Et l'Ange lui répondit : L'Esprit-Saint surviendra « en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son « ombre. C'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera « appelé le Fils de Dieu.

« Et voilà qu'Elisabeth, votre parente, a conçu, elle «aussi, un fils dans sa vieillesse; et ce mois est le « sixième de la grossesse de celle qu'on appelait stérile.

(( Car rien n'est impossible à Dieu.

« Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur : qu'il « me soit fait selon votre parole.

« Et l'Ange se retira. •>

Quelle scène! quel dialogue! quel dénoûmenl! Un tel récit respire la vérité qu'il expose. C'est l'événement lui-même qui se raconte dans son style. L'homme n'y est pour rien: pas un mot donné à la légende, à l'amplification : c'est l'Ange même, et c'est Marie traitant du mystère de l'Incarnation, consommant les destinées de l'univers, avec une sobriété de conduite et de discours qui ne laisse place à aucun autre sentiment qu'à relui de la grandeur du mystère qui s'accomplit et qui se suffit à lui-même.

Chacun de ces mots si simples et si mesurés recouvre des vérités sublimes, des grandeurs immenses.

Appliquons-nous à les pénétrer :

«Au SIXIÈME MOIS.» Ce sixième mois de la grossesse d'Elisabeth, époque déterminée pour rincarnation du Verbe dans le sein de Marie, et qui tombe le vingt-cinquième jour de mars, marque cette Plénitude des temps^ si célébrée dans les saintes Écritures, échéance de toutes les promesses de Dieu, de tous les vœux des Patriarches, de toutes les prédictions des Prophètes, de tous les soupirs des justes de Fancienne Loi; et point de départ des temps nouveaux, des grands mois de la Loi de grâce: solennelle intersection des deux Testaments, des deux Ages du monde, ancien et moderne, que le paganisme, sur la foi des traditions antiques, saluait dans les termes les plus abondants et les plus pompeux de sa poésie^ et qui est devenue la grande loi chronologique de Thistoire. Et comme l'événement qui détermine cette grande époque, rincarnation du Verbe, joint en lui l'homme et Dieu, ce n'est pas seulement les siècles anciens et les siècles modernes qui viennent s'y rapporter : c'est le temps et l'éternité; de sorte qu'autour de cet instant divin toute durée se concentre et se déroule. Tel est le sens et la valeur de ces simples mots : « Au sixième «mois.»

Le rapport particulier de la grossesse d'Elisabeth avec l'instant de la venue du Fils de Dieu dans le sein de Marie avait été signalé par la dernière de toutes les prophéties, distante encore de quatre cents ans de l'évé-

* — Ultima Cuma?i veiiit jam carminis :e(as;

— Magmis ab infegro sxclorum nascilur ordo.

— Incipient MAGNi procedere MENSES,

— Talia smcla suis dixerunf, currite, fusis.

— Adspice, venturo lœtenlur ut omnia sxclo.

Virgile , — Pollio.

192 CHAPITRE VIIÎ.

nemeiit. «Je vais vous envoyer mon ange qui préparera « 7na voie devant ma face,» dit Dieu par son prophète Malachie, « et aussitôt, le Dominateur que vous cher- « chez, TAnge de l'Alliance si désiré de vous, viendra « dans son temple : le voici qui vient^ » Et en effet, à la distance de six mois, le fruit de la grossesse d'Elisabeth, Jean-Baptiste, a précédé le Dominateur attendu, criant dans le désert : Berniez droite la voie du Seigneur : et AUSSITÔT, ce Dominateur si désiré est venu en Marie comme dans son temple. — Les mathématiques n'ont rien de plus exact que le rapport de nos propliéties avec Tévéncment.

«L'Ange Gabkiel fut envoyé de Dieu, etc., etc.» Voici enfin le ciel qui s'ouvre et qui envoie l'un de ses plus grands 3Iessagers pour porter à la terre la première parole de l'Évangile, le premier éclair de la Loi de grâce et de vérité. Tout n'a été que promesse et prélude jusque-là : l'exécution commence. Il faut remarquer la convenance du choix de cet Ange envoyé de Dieu, à ce grand dessein. C'est l'Ange Gabriel. W n'est pas nouveau dans ce ministère. Outre que c'est lui qui, six mois avant, avait été envoyé à Zacharie pour lui annoncer la grossesse miraculeuse d'Elisabeth et la naissance du Précurseur, une intervention plus ancienne, un rapport plus merveilleux nous le recommandent.

Parmi les prophéties, celles de Daniel ont un caractère saisissant de précision historique et chronologique. C'est la succession des royaumes : ce sont les révolutions des empires ; c'est la venue, la mort, et le règne éternel

1 Malaeliie, m. l.

L'ANNONCIATION. iQZ

du Christ, centre de tout ce grand mouvement, présentés en traits si vifs et si conformes à l'événement, qu'ils pourraient tenir lieu de l'histoire, et que Polybe et Bossuet n'ont pu en quelque sorte que les retracer.

La vision du Fils de Marie est surtout étonnante :

« Je considérais ces choses dans une vision de nuit, « dit le Prophète, et je vis, comme le fils de l'Homme qui «venait avec les nuées du ciel, qui s'avança jusqu'à «l'Ancien des jours. Ils le présentèrent devant lui. Et « il lui donna la puissance, l'honneur et le royaume, et (c tous les peuples et toutes les tribus; disant que toutes «les langues le serviront, que sa puissance est une (( puissance éternelle qui ne lui sera point ôtée, et que « son royaume ne sera jamais détruit.»

Sur quoi Daniel ajoute : « Mon esprit fut saisi d'éton- « nement; moi Daniel, je fus épouvanté par ces visions... «Je m'approchai d'un de ceux qui étaient assistants, et «je lui demandai la vérité de toutes ces choses; et il « m'interpréta ce qui se passait et me l'enseigna ^ »

Cet Esprit assistant devant l'Ancien des jours auquel Daniel s'adressa pour avoir l'explication de cette vision du Fils de l'homme^ ne nous est pas nommé en cet endroit; mais il va l'être tlans les chapitres suivants.

(iLorsque j'avais cette vision (la vision des royaumes), «reprend le Prophète, et que j'en cherchais l'intelli- « gence, j'entendis la voix d'Ulaï qui cria, et qui dit : « Gabriel, fais-lui entendre cette vision. En même temps (( Gabriel vint, et se tint au lieu où j'étais; et lorsqu'il « fut venu à moi, je tombai le visage contre terre tout « tremblant de crainte, et il me dit: Comprends bien

1 Daniel, vu. 13-1 G.

lf)4 CHAPITRE VIII.

(( ceci, parce que celte vision s'accomplira à la fin des « temps. »

Enfin, dans le chapitre suivant : « Je n'avais pas en- « core achevé les paroles de ma prière, dit Daniel, lors- (( que Gabriel, que j'avais vu au commencement dans la «vision, vola tout d'un coup à moi, et me toucha au « temps du sacrifice du soir, disant : Dès le commence- « ment de ta prière, j'ai reçu l'ordre de venir et je suis « venu pour te découvrir toutes choses; sois donc alten- « tif à ce que je vais te dire.» Et Gabriel déroule alors à Daniel la célèbre prophétie des soixante-dix semaines, depuis ce temps jusqu'au Christ dont il annonce la venue, la mort, l'alliance et le jugement contre les Juifs exécuté par le bras de Titus.

C'est ce même Gabriel, ce même Ange de la prophétie qui est envoyé comme l'Ange de l'accomplissement. Il vient traiter de la venue de ce Fils de V Homme dont il avait expliqué cinq cents ans avant, à Daniel , la glorieuse vision; et, par cette continuité d'office, il nous fait voir la continuité de l'œuvre de Dieu à travers les âges, et de quel conseil antérieur et profond sort le message qu'il vient remplir.

Il est donc envoyé de Dieu, ayant en sa main la plus grande mission qui sera jamais émanée du ciel à la terre, de Dieu aux hommes. Suivons-le, et considérons comment il va, non à Rome la triomphante, ni à Athènes la savante, ni à Babylone la superbe, ni même à Jérusalem la sainte. Il va en un coin de la Galilée, à une bourgade inconnue appelée Nazareth : Nazareth dont il était dit proverbialement : que peut-il sortir de bon de Nazareth^?

» Joan., I, 4C.

L'ANNONCIATION. 19b

Mais dans ce Nazareth, il y a une pauvre maison, une petite chambre, qui renferme le trésor du ciel et de la terre, le secret amour du Père éternel; dans ce petit lieu, il y a une Vierge qui a plus de lumière et de grandeur qu'il n'y en a à Rome, ni à Athènes, ni entre les hommes, ni entre les Anges; une Vierge d'où la Lumière éternelle doit se répandre sur le monde^. C'est à cette Vierge, nommée Marie, que l'Ange Gabriel est envoyé de Dieu , c'est dans cet humble réduit que va se traiter, à l'insu du monde entier, le mystère qui doit en renouveler la face.

Qui n'admirera dans cette conduite de Dieu le parfait renversement de la vanité de l'homme, et le digne début de ce Christianisme par lequel il a confondu la sagesse des sages et la prudence des prudents ! Qui n'admirera le jeu de cette Toute-Puissance qui signale sa force, en faisant ce qu'il y a de plus grand de ce qu'il y a de moindre et de plus humble-! — Qui faisait cas de Marie alors dans le monde? A quels mépris son obscurité ne la dérobait-elle pas? Qui aurait prisé ce trésor de grandeur morale, de virginité, d'humilité, de candeur, de simplicité? Inconnue de la terre entière, elle était d'autant plus digne des regards du ciel; nul homme ne l'eiit comprise : un Ange seul pouvait l'aborder.

« Et étant entré ou elle était, il lui dit : Je vous

« SALUE, PLEINE DE GRACE, LE SeIGNEUR EST AVEC VOUS : « vous ÊTES bénie ENTRE LES FEMMES. »

Quelle attitude et quel langage de la part d'un Ange à l'égard d'une mortelle! Quelques joui-s avant, le même

* Préface pour les fêles de la Sainte Vierge.

* Cantique de la Sainte Vierge.

Ange, dépêché auprès du grand prêtre Zacharie, s'était annoncé à lui en des termes d'autorité et de commandement, qui font singulièrement ressortir la différence des situations et des personnages. «Je suis Gabriel, lui «avait-il dit, qui me tiens devant Dieu, et j'ai été en- « voyé pour te parler et t'annoncer ces choses, et voilà « que tu seras muet, parce que tu n'as point cru à mes (' paroles, jusqu'au jour où elles s'accompliront.» Voilà bien le langage d'un ambassadeur de Dieu auprès de l'homme, même revêtu de la dignité de Grand Prêtre!

La même supériorité, la même impression se fait sentir dans le rapport plus ancien du même Ange avec le prophète Daniel. «Gabriel vint, dit le Prophète, et se « tint au lieu où j'étais, et lorsqu'il fut venu à moi, je «tombai le visage contre terre, tout tremblant de « crainte, et il me dit : Comprends bien ceci, etc.»

Et voici que ce même Esprit céleste envoyé, non plus à un Prophète, non plus à un Grand Prêtre, mais à une simple fille que rien ne recommande encore au respect des hommes, l'aborde avec cette Salutation qui est restée la formule des hommages de l'univers envers elle : «Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec « vous : vous êtes bénie entre les femmes.»

Ce n'est pas la Vierge qui se prosterne, comme le fit Daniel, c'est l'Ange qui s'incline, et qui ne parle que pour l'honorer. On ne sait qui est l'Ange, de Marie ou de Gabi'iel. C'est qu'en effet, si l'Ange est vierge, la Vierge est ange. Mais la Vierge n'est pas seulement ange dans un corps, elle est reine des Anges, étant prédestinée Mère de Dieu. C'est pourquoi Gabriel ne lui parle pas comme à une sujette, ni même comme à une égale, mais comme à une Reine. 11 l'aborde comme un Ambas-

sadenr auprès d'une Puissance, dans laquelle il voit encore la Puissance qui Ta envoyé.

C'est, en elîet, ce que veulent dire les paroles d'hommage dont il accompagne sa salutation, et qui sont les titres qui la motivent, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous^ vous êtes bénie entre les femmes, paroles qui épuisent tout panégyrique, surtout dans la bouche d'un Ange, et d'un Ange envoyé de Dieu.

Pesons-en toute la valeur.

Pleinb de GRACE. LaGrAce, écoulement de la nature divine, qui rend la créature qui en est douée participante de la Divinité, la porte à la perfection même de Dieu, et permet de dire de ceux en qui elle règne qu'ils sont des Dieux, pour parler le langage unanime des saintes Écritures, de Jésus-Christ et de son Église; la Grâce, qui fait les Saints, qui a fait les Anges, était en Marie avec une abondance telle qu'elle n'avait d'autre expression! que celle de plénitude. Ce que les autres ont avec mesure, elle l'avait sans mesure : c'était un Océan de grâce, contenant à lui seul ce qui est distribué entre tous les Anges et les Saints.

La raison de cette plénitude de grâce en Marie en fera sentir davantage encore l'immensité. Cette raison, c'est qu'elle était appelée à produire celui qui est le Chef de la grâce, Jésus-Christ, et à le produire de sa substance. Car Jésus-Christ n'est pas moins Fils de Marie que du Père céleste, ni d'une autre façon , si ce n'est que c'est naturellement qu'il est engendré du Père, et surnaturellement engendré de Marie : mais des deux parts engendré, c'est-à-dire tiré de la substance. C'est ce qu'exprime admirablement cette parole mise par le Saint-Esprit dans la bouche d'Elisabeth saluant Marie,

selon que nous le verrons plus loin : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de votre ventre est béni. Comme le fruit est produit de la substance de l'arbre, Jésus est le fruit de Marie , et il est béni de la bénédiction dont elle a été comblée pour l'enfanter.

Or, par elle-même, et de son propre fonds, Marie n'avait pas, comme le Père céleste, de quoi produire un Dieu. Il a fallu suppléer par la grâce, ce qui lui manquait par la nature. Et c'est pour cela, c'est par conséquent dans la mesure convenable à cette divine fécondité, cju'elle a été remplie de grâce, par ce Dieu luimême qui a voulu être produit de son sein.

Qu'on juge maintenant de la sève par le fruit, et de la plénitude par l'écoulement!

Il ne faut pas s'imaginer toutefois que c'ait été là le terme et le comble de la grâce dans la Sainte Vierge ; et que, pleine de grâce avant d'être Mère de Dieu, elle n'en ait pas reçu davantage en recevant ce Dieu lui-même, en l'enfantant, en recueillant seule, dans son cœur, pendant trente ans, les impressions de la Sagesse éternelle, en partageant les travaux, les douleurs, la passion de l'Homme-Dieu , en étant enfin consommée dans la fidélité, dans la patience et dans l'amour pendant tout le temps qu'elle lui a survécu sur la terre, jusqu'au grand jour où elle a été portée par les Anges dans son sein : non, elle n'a cessé, comme nous le verrons à la fin, de recevoir de nouvelles grâces, de croître en perfection et en sainteté ; et cependant d'être incessamment pleine de grâce. Comment cela? Il n'y a qu'une sorte de plénitude dans les vases corporels, et un vase plein ne saurait plus rien recevoir; mais une âme pleine de grâces peut recevoir toujours de nouvelles plénitudes, parce qu'elle

reçoit de nouvelles capacités. La grâce de Dieu agrandit l'âme en la remplissant, et la remplit en l'agrandissant; et chaque chrétien fait ou peut faire, à cet égard, l'expérience de cette merveilleuse opération de la grâce dont Marie a offert la perfection.

Au moment où l'Ange la salua pleine de grâce, elle avait sans doute la plénitude qu'elle pouvait avoir, n'étant pas encore Mère de Dieu, et qu'elle devait avoir pour le devenir. Cette plénitude confond déjà la pensée, car elle dépasse la sainteté de tous les Saints et de tous les Anges, de toute la distance que mettait entre elle et eux sa prédestination unique de Mère de Dieu sur le point de s'accomplir.

Une vérité très-importante ne doit pas être oubliée à ce sujet; car elle intéresse, avec la gloire de Marie, toute la doctrine chrétienne; elle fait voir la solidarité qui existe entre elle et nous, et nous donne le secret de l'aversion de l'hérésie pour son culte :

Quelque grande que fût la grâce en Marie, elle ne la dispensait pas de tout effort personnel. Marie était, comme nous, soumise à l'épreuve, elle grandit en grâce de la même manière que nous, et, comme nous, elle mérita cet accroissement.

Marie n'était pas, comme les ceuvres inanimées du Créateur, belle et glorieuse par quelque loi de sa nature; car elle finit, mais ne commença pas par avoir toute la perfection à laquelle elle était appelée. Elle obtint une première grâce, puis une autre, et elle mérita celleci par le bon usage qu'elle fit de la première ; elle marcha comme les Saints, de grâce en grâce, de mérite en mérite, jusqu'à mériter un jour la grâce d'être élevée à la dignité de Mère de Dieu; et c'est ce mérite, non moins

que celte grâce, qui est l'objet du culte que nous lui rendons : Regina cœli lœlare^ quia quem meruisti portare^ etc., etc.

Sans doute, nous ne voulons pas établir une équa- ^ lion , ni même la moindre proportion essentielle entre \ les mérites de Marie, quelque grands qu'ils soient, et la dignité de Mère de Dieu, en ce sens que ces mérites lui oient constitué un droit à cette dignité; non, et il en est à cet égard de Marie comme de chacun de nous. Il n'y a aucune comparaison possible entre la nature de l'homme et les récompenses de Dieu, puisqu'elles ne sont autres que Dieu lui-même. Dieu nous permet seulement de mériter ce qui n'est jamais de sa part qu'une grâce. Il nous promet le ciel pour nos bonnes œuvres en cette vie ; et, à la faveur de cette promesse par laquelle il se lie envers nous, nous pouvons nous regarder comme tout à fait dignes du ciel, quoique le ciel soit un bien infini et que nous soyons des créatures finies.

Cette proportion que Dieu veut bien mettre entre nos mérites et ses récompenses, étant admise, il est vrai de dire que Marie a été digne de porter Dieu; que sa sainteté a été tellement souveraine et transcendante qu'elle a attiré le Fils de Dieu sur la terre, qu'elle lui a mérité de le concevoir dans son sein.

Pour peu que l'on connaisse la doctrine protestante, on doit s'expliquer maintenant son antipathie contre le culte que nous rendons à la Sainte Vierge : c'est la même antipathie qu'elle professe contre le culte que nous rendons aux Saints, contre le dogme du purgatoire, contre la prière pour les morts, en un mot contre la doctrine du mérite, du libre arbitre, de la moralité surnaturelle des actions humaines.

Dans son beau commentaire sur le Mognifîcot, où il loue cependant si hautement la très-Sainte Vierge, Luther rompt tout à coup avec ce qu'il vient de dire par la plus contradictoire et la plus singulière réflexion; mais la plus conforme à sa doctrine générale. « Le mé- « rite, dit-il, ou la valeur du bois de la croix ne fut pas « autre que d'avoir été apte h être tel, et d'avoir été (c tourné par Dieu à cet office. Ams/ la dignité qu'a eue la (( Vierge, de devenir Mère de Dieu, n'était pos autre (|ue « d'avoir été assortie et appropriée à cette destination '. »

Tout le Protestantisme est dans cette réflexion. Cette raison qu'il donne de n'honorer aucun mérite dans la Sainte Vierge est tout un système, qui ne regarde pas seulement celte Vierge sainte, mais qui s'étend à chacun de nous. C'est nier que l'homme soit un agent moral, libre, responsable, méritant; c'est faire l'application de ce que dit ailleurs le même Luther, d'une manière générale: « De même que la scient contribue en rien « au mouvement qui la fait agir, de même ma volonté ne « coopère nullement à ma direction morale et spirituelle. « Dans les choses qui concernent le salut, l'iiomme est « comme une statue, comme un tronc de bois, comme une « pierre'. »

Telle est la raison de l'impiété protestante à l'égard de la Sainte Vierge. Il n'est pas un être, je ne dis pas chrétien, mais moral et sensé, qui la partage, dès qu'il s'en

' Ligni vcl meritum vel preliosilas alia non fuU , ijrœler quam quod apla esset cruci, et in hune usina definila a Deo. Sic et Virginis dignilas, ad id ut Mater Dei fieret, alia non erat , nisi quod idonea et prœdefinila Tuerai ad hoc Ipsum.

2 Voir Exposé de la doctrine proiestautc, cliap. iv, livre II de noire Ptotcslaniisine dam ses rapports avec le Socialisme.

est rendu compte. Si l'homme est créé à l'image de Dieu, s'il est plus qu'un tronc de bois, s'il est capable de mérite, si ses mérites en religion sont en raison de sa fidélité aux. grâces qu'il a reçues, Marie est pleine de mérites comme elle est pleine de grâces ; plénitude immense et incommensurable, vraiment digne de nos admirations et de nos hommages, puisqu'elle est dans la proportion qui convenait à la dignité presque infinie de Mère de Dieu\

C'est ce que signifie la Salutation angélique : « Je vous salue, pleine de grâce, » salutation qu'après l'Ange l'homme aurait bien mauvaise grâce à refuser.

Qu'elle soit donc saluée comme vraiment pleine de grâce Celle qui est gracieuse à tous : à Dieu, aux Anges et aux hommes : aux hommes, par sa Maternité ; aux Anges, par sa Virginité ; à Dieu, par son humilité.

L'Ange ajoute : Le Seigneur est avec vous, et il salue ainsi le Dieu lui-même qui l'a envoyé, qui l'avait prévenu auprès de Marie, et qui était déjà avec elle avant d'être en elle, « Dieu en effet, dit saint Bernard, qui est également tout entier partout, par la simplicité de sa substance, est cependant différemment dans les créatures raisonnables qu'avec les autres, et différemment encore dans les bons que dans les méchants, et différemment enfin avec la très-Sainte Vierge. Il est assurément avec les créatures irraisonnables, mais cependant sans pouvoir être possédé par elles. Toutes les créatures raisonnables peuvent, à la vérité, le posséder par la con-

* La doctrine générale du serf arbitre étant admise , Luther était encore dans le faux en déniant tout mérite à la très-Sainte Vierge; car le serf arbitre est , selon lui, l'elTel du péché originel, et il professe que Marie n'en a pas été atteinte.

naissance, mais les bons seuls le possèdent en outre par l'amour. En eux seuls il est de telle sorte qu'il soit avec eux par l'accord même de la volonté. Car, assujettissant toutes leurs volontés à la justice, par cette conformité de leur volonté à la sienne, ils se le joignent d'une manière toute spéciale. Mais, quelque uni qu'il soit ainsi à tous les Saints, plus spécialement l'est-il avec Marie ; car son union avec elle ira jusqu'à joindre à Lui, nonseulement la volonté, mais la chair même de cette Vierge sainte; à faire, ou plutôt à devenir un seul Christ de sa substance et de la sienne. C'est pourquoi l'Ange dit; Je vous salue, pleine de grâce^ le Seigneur est avec vous; non-seulement le Seigneur Fils de Dieu que vous allez revêtir de votre chair; mais le Seigneur Esprit saint, de qui vous le concevez; et le Seigneur Père céleste, qui engendre ce fruit de votre conception. Le Père, dis-je, est avec vous, faisant de son Fils le vôtre : le Fils est avec vous, constituant le merveilleux Sacrement de son amour dans le secret de votre sein : le Saint-Esprit est avec vous, sanctifiant, avec le Père et le Fils, ce sein virginal : Le Seigneur est avec vous M >■> — Bientôt, selon la prophétie, vous enfanterez le Fils de Dieu, et il aura alors le nom de Dieu avec nous, nobisgum Deus : Dieu avec le genre humain. Dieu avec le monde. Mais, glorieuse prérogative! il est, en cette façon, avec vous seule, la première, avant de l'être avec nous tous : seule vous avez le Seigneur de l'univers, Dominus tecum !

Vous êtes bénie entre toutes les femmes. Quel dernier éloge, et qu'il convient bien à Marie ! qu'il est bien justement placé dans la bouche de l'Ange ! La malédic-

* .Su; or Missus est, Homilia m.

tion s'est attachée à toute femme, parce que de la femme est venu lout le mal. Mais la bénédiction est le partage de Marie, pour que de Marie vienne toute réparation. Cette bénédiction a donc pour mesure toute l'immensité de la malédiction originelle dont la femme a porté en tout temps et en tout lieu le joug pesant. Réunissez toutes les femmes qui ont été et qui seront dans le monde ; choisissez les plus éminentes, les plus saintes, les plus dignes de fixer Tatlention et la bénédiction de Dieu : une seule, dans ce concours universel, aura le don de toucher le grand Roi, et c'est l'humble Marie, nouvelle Esther, libératrice de son peuple, de laquelle on peut dire comme de la première : « Et le Roi « l'aima plus que toutes les autres femmes, et elle trouva « grâce et faveur devant lui au-dessus de toutes les (( femmes, et il lui mit sur la tête le diadème royal et elle (( fut Reine à la place de Vasthi^ »

Ainsi Marie est mise à la place d'Eve pour être la Reine et la Mère du genre humain; et c'est pourquoi il convenait que l'installation, pour ainsi parler, de Marie, fût la contre-partie de la déposition d'Eve. Un Ange de lumière devait annoncer le Verbe à Marie, comme un Ange de ténèbres avait annoncé la fausse science à Eve. Des deux parts, une proposition de l'Ange à la femme : des deux parts, un colloque, un consentement, un fruit reçu et transmis au genre humain. Mais Femme bénie, Fruit béni en Marie : Benedicta ta in muUeribus et benedictus fructus uentris tuiJesu. 0 merveilles des secrets de Dieu! 0 convenances de notre foi!

Avançons dans le commentaire de cette grande scène.

1 Esllier, II, 17.

l'annonciation. 205

<( Elle, l'ayant entendu, fut troublée de ses i>aroles, « et elle pensait en elle-même quelle pouvait être « cette salutation. »

Marie, comme le fait remarquer Grolius, avec la généralité des commentateurs, n'est pas troublée de la vue de l'Ange, mais de ses paroles, ne comprenant pas ce que pouvait être cette célébrité que l'Ange lui décerne et qui l'élève, elle, pauvre fille, au-dessus de toutes les femmes du genre Iiumain^ N'avez-vous jamais vu quelque àme d'un mérite qui s'ignore, exposée soudain à un concert d'éloges auquel elle ne s'attend pas, et qu'elle est la seule à ne pas comprendre? Quelle surprise, quelle décontenance, quel trouble cbarmant cet assaut ne fait-il pas éprouver à sa modestie! Figurez -vous maintenant Marie, qui se croit la dernière des créatures, saluée tout à coup comme pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes, par un Ange. Quel trouble! quel renversement dans tout son être! Les injures troublent le commun des bommes, parce qu'ils se cacbent leurs défauts, qu'ils ne les regardent que le moins qu'ils peuvent, qu'ils sont pleins de leurs prétendus mérites et qu'ils s'en entretiennent souvent; mais Marie, toujours occupée devant Dieu de son néant, ne pouvait être troublée que par des éloges. iSon humilité était une bumilité si simple, qu'elle n'avait pas eu l'orgueil à combattre; et c'est pourquoi cette idée de grandeur que les paroles de l'Ange présentaient à son esprit lui paraît si extraordinaire et si surprenante. Ah! si cetépithalame avait été apporté à la fille d'Hérode, elle n'aurait pas longtemps pensé, en elle-même, ce que

* Prœcipiie obsUipuil non intelligens qure illa esset supra omne gelus muliebre celebritas quam ipsi Angélus ominabatur. Grotius. n. 12

pouvait être cette salutation; incontinent elle en eût accepté Thonneur, et elle s'en serait enivrée.

« Et l'Ange lui dit : Ne craignez point, Marie, vous

« AVEZ TROUVÉ GRACE PRES DE DiEU. — VOILA QUE VOUS (( CONCEVREZ ET ENFANTEREZ UN FiLS ET VOUS LUI DONNEREZ « LE NOM DE JESUS. — Il SERA GRAND, ET SERA APPELÉ LE

« Fils dd Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le « TRONE DE David son père, et il régnera éternellement « sur la maison de Jacob. — Et son règne n'aura point

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