‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 25 sur 46 · DE FIN · texte numérisé non relu

DE FIN

Voilk la bonne nouvelle, voilà I'Évangile, qui devra se répandre par toute la terre, et qui est apporté d'abord à Marie seule. Ce nom adorable de JÉSUS auquel tout genou fléchira au ciel, sur la terre et dans les enfers ; qui sera gravé dans tant de cœurs, qui sera le premier et le dernier sur tant de lèvres, que tant de martys écriront de leur sang, qui usera tant de blasphèmes: ce nom si doux et si fort, si secourable et si formidable, est entendu pour la première fois, et ses grandes destinées sont déroulées à Marie. Le Christianisme n'aurait-il d'autre prophétie que celle-là, qu'elle devrait convaincre de sa divinité les esprits les plus difficiles; et peut-être le ferait-il si cette prophétie était l'unique, parce qu'elle frapperait d'avantage par sa singularité. Mais comme elle vient se rapporter à un grand nombre d'autres prophéties antérieures, elle trouve l'esprit habitué à ce genre de preuve, qui produit d'autant moins d'elïet qu'il est plus prodigué : c'est-à-dire plus certain, plus enchaîné, etplusprodigieux: de sorte que, par un juste châtiment du mépris qu'elle en fait, l'aveuglement de l'Incrédulité lui vient de l'abondance et de la suite même des lumières. L'Ange, en effet,

comme l'observe Grotiiis, « dresse ses paroles prophéti- « ques, en soile qu'il les rapporte premièrement à la «. prophétie d'Isaïe et puis aux autres passages despro- « phètes, afin que par un si grand accord et si bien ex- « primé entre les prophéties anciennes et le dire de « l'Ange, parlant de la manifestation de Jésus-Christ, <t nous reconnaissions que le tout a été ainsi dressé et « conduit par le conseil évident de Dieu^. »

Dans ces prophéties, l'Empire futur du Christ est représenté par le trône de David, soit parce qu'il devait être descendant de David, soit parce que le règne de David est pris comme le type et la figure de celui du Messie. Les paroles mêmes de l'Ange et des prophètes le prouvent : car les caractères d'éternité et d'universalité qu'ils donnent unanimement et avec tant de redoublement à ce règne du Christ, débordent le trône proprement dit de David, et le réduisent évidemment à n'être qu'une figure : c'est ce qui ressort de plusieurs passages des prophètes, relevés par Grotius, et de l'interprétation que les rabbins leur ont toujours donnée. Nous signalerons notamment la sublime vision du Fils de r Homme, expliquée à Daniel par le même ange Gabriel qui fait l'annonce de son accomplissement à Marie. Les paroles de l'Annonciation ne font que rappeler à la lettre toutes ces merveilleuses prophéties sur le point de se réaliser, pour montrer, comme du doigt, leur enchaînement et leur aboutissement au Fils de Marie.

A cette annonce, que va répondre, que va faire Marie? Dans l'acablement d'une si grande destinée, qui, de pauvre fille inconnue, l'élève tout à coup à la majesté de

1 Annol. in Evangelium; — voir aussi Calvin, Harm. Év., \^. 15.

208 CHAriTRE VIII.

Mère du Fils du Très-Haut, elle va demeurer sans voix, ou n'ouvrira la bouche que pour cédera cette glorieuse destinée, que pour dire ecce fiat:\-à crainte, la soumission, si ce n'est la joie d'être cette Femme bienheureuse entre toutes les femmes, par qui doivent se réaliser les antiques espérances d'Israël et le salut du monde, vont précipiter son acquiescement? Non. Marie, qui n'a laissé voir jusqu'ici que le trouble de son humilité, va répondre avec calme, répondre à un Ange, répondre à Dieu, et répondre par une question :

« Marie dit a l'Ange : Comment cela se fera-t-il ? « car je ne connais point d'homme. »

Réponse héroïque, dictée par une virginité si inviolable, qu'elle n'admet pas même la pensée que l'honneur de devenir Mère de Dieu, si infini qu'il soit, puisse être payé de son sacrifice; qu'elle est disposée à tout entendre, en fait de moyen prodigieux de devenirmère, plutôt que le seul moyen naturel, dont elle fait une impossibilité; et qu'elle se croit endroit de demander l'explication de ce grand mystère, avant d'y consentir, pour pouvoiry coopérer librement et dignement.

Cette réponse de 3Iarie est aussi d'une foi sublime. Remarquez en effet que, dans tout ce que vient de lui dire l'Ange de la grandeur de son Fils, qui sera le Fils du Très-Haut, de ce Trône de David qu'il doit occuper, et de ce Règne éternel qui lui est promis, rien ne l'étonne. Troublée d'abord par les louanges de l'Ange, elle ne l'est pas du dessein de la manifestation de Dieu, dont la grandeur, si contraire aux apparences, devait soulever au moins son étonnement. Elle y croit simplement; et si elle s'enquiert comment la chose se fera, ce n'est pas par défiance ni curiosité, mais par nécessité et par

L'ANNONCIATION. 20t)

prudence. « Comment cela se fera-t il? <^r/?' je ne connais (( point d'homme. » Elle ne met pas en doute la possibilité du fait; elle ne dit pas : Comment cela se pourra-[-ï\ faire? mais : Comment cela se f'era-t-U? Elle s'informe seulement du mode; et ce mode étant plus incroyable encore, s'il est possible, que le fait, puisque sa profession de virginité en fait un prodige, sa question même est une question de foi autant que de virginité, comme son aquiescement déOnitif, après l'explication, le fera clairement paraître.

Et par là, chose admirable 1 Marie fait briller, dans la plus grande épreuve, les vertus mêmes qui doivent attirer le Fils de Dieu dans son sein : elle détermine sa grandeur par la manière dont elle la reçoit.

La réponse, en etTet, que l'Ange va faire à sa question, en satisfaisant sa pureté , va accroître l'épreuve de sa foi:

« Et l'Ange lui bétondit : L'Esprit-Saint surviendra

« EN vous, ET LA VERTU DU TrÈS-HaUT VOUS COUVRIRA DE

« SON OMBRE. C'est pourquoi le Saint qui ^'AÎTRA de vous

« SERA APPELÉ LE FiLS DE DiEU, )) etC, CtC.

Avec quelle céleste convenance cette explication est donnée par l'Ange et reçue par Marie ! de quel voile divin elle enveloppe déjà la Vierge! et quelle sublime satisfaction elle donne à cette virginité qui s'est fait préférer en elle à la maternité, même divine î Soyez sans crainte, Marie, vous resterez vierge en devenant mère, et même ce qui fera voire maternité consommera votre virginité; FAuteur même de la virginité, Celui à qui vous l'avez vouée dans votre âme, Celui qui est Esprit, Celui dont la vertu créatrice opère immédiatement, Celui qui est Saint surviendra en vous, vous couvrira de son ombre,

210 CHAPITRE Vin.

naîtra de vous, et par cette triple action de la divinité fera de vous son Temple, son Épouse, sa Mère.

Jamais la Majesté de Dieu ne s'est dévoilée^, communiquée à la terre aussi pleinement que dans ce grand mystère de la Maternité divine de Marie dont l'opération va suivre l'annonce. C'est là surtout, c'est en Marie que la divinité du Christ, son Fils, est manifestée et proclamée. Il fut donné autrefois à Moïse de voir Dieu en passant et par derrière, ou dans une flamme de feu du milieu d'un buisson qui n'en était pas consumé. Plus tard, l'Éternel descendit dans le bruit du tonnerre elle feu des éclairs sur le mont Sinaï; et enfin dans une nuée au-dessus du Tabernacle. Mais qu'étaient ces manifestations mystérieuses et redoutables auprès de la divine communication qui va s'opérer en Marie? L'ÉterneL dit l'Écriture, touche le haut des monts et ils fument. Il va bien plus que toucher Marie: il va survenir en elle : il va la couvrir de son

ombre : il va être conçu dans son sein Pour la première

fois, la Trinité des Personnes divines va se manifester dans cette opération : l'Esprit-Saint, personnellement distinct du Très-Haut, et l'un et l'autre du Fils de Dieu, et tous trois de concert. Tous les termes les plus forts sous lesquels il soit possible de représenter la Divinité sont accumulés dans les paroles de l'Ange : cette expression dC Esprit saint n'avait jamais été employée dans une acception aussi personnelle : celle de Très-Haut, qui épuise toute sublimité, revient par deux fois; et celle de Saint pris substantivement, appliqué au Fils de Dieu et deMarie, met le sceau à cette divine pénétration : C'est pourquoi LE Saint gui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu : non pas le fruit saint, l'homme saint, le saint enfant, mais LE SAIXT, indélinimeut. Et, pour que nous n'eu doutions

pas, Marie elle-même va le proclamer bientôt dans ce chaut de sa reconnaissance : Celui quiest le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est SAirs'T.

Quels doivent donc être nos sentiments de vénération pour cette Vierge si prodigieusement consacrée par ces grandes choses que Dieu a faites en elle! Si Dieu dit à Moïse du milieu du buisson ardent : IS' approche point d' ici : ùte les souliers de tes pieds ; car le lieu ou tu es arrêté est une terre sainte, quelle religion de respect ne devons-nous pas professer avec l'Ange pour cette Femme revêtue du Soleil de justiceetde sainteté dont le buisson ardent n'était que la ligure!

Mais le Mystère n'est pas encore consommé. Il y faut Tacquiescement de Marie.

Aussi l'Ange, qui a tout dit, attend une parole, après laquelle seulement il s'en ira. Il attend que Marie se prononce, honorant par cette silencieuse attitude la liberté du consentement de Marie, après l'avoir honorée par son explication. Il attend, et Marie délibère.

C'est là un trait du tableau évangélique qu'on ne saurait trop contempler, et la plus solennelle de toutes les situations divines et humaines. « Il en a été ainsi, dit « saint Thomas, pour montrer que c'est comme un ma- (' riage spirituel que le Fils de Dieu a voulu contracter « avec l'humanité, et à cet effet, par l'Annonciation, le « consentement de la Vierge a été sollicité au lieu et place « de toute la nature humaine ^. »

Comme on disait autrefois pour le mariage d'Isaac :

* Utostendereluressequoddam spirituale matrimonium inter Filium Dei et humanam naluram , et ideo per Annunlialionem exspeclabalur consensus Yirginis loco totius humanœ natiirœ. Tert. p. qussst., XXX, ariic. I.

2i2 CHAPITRE VIII.

Vocenms piiellam^et quccrarmis ejusvoluntatevt^ « appelons « la jeune fille, et demandons-lui son consenlement, » ainsi, pour marier le Verbe divin avec la nature humaine, le Père céleste a voulu avoir le consentement de celle-ci dansla personne de Marie. A cet effet, il a député auprès de la Vierge, son Éliézer, son Ange; et la manière respectueuse avec laquelle ce négociateur a abordé Marie, Ta saluée, l'a louée, lui a étalé les grandeurs du Fils qu'elle concevra, si elle y veut consentir, a écouté ses questions, y a satisfait par ses réponses, et attend enfin son acquiescement, toute cette conduite de l'Ange témoigne manifestement que Dieu a voulu que le Mystère de rincarnation relevât du consentement de Marie, et d'un consentement non d'esclave, non donné par déférence servile, non forcé ou surpris, mais d'un consentement tout à fait libre, et de bon plaisir, comme si elle n'était pas sujette etservante. «OJ)ieuimmortel, s'écrie un pieux docteur, quel merveilleux égard vous avez eu pour Marie d'avoir voulu qu'un si grand ouvrage, conçu par vous avec une sagesse si admirable, l'objet de toutes les complaisances de votre Trinité sainte, et de l'avide attente de tous les mortels, fût soumis à sa délibération ! Oincroyable Majesté de la Vierge dans cette délibération auguste! L'Époux, de toute éternité Fils de Dieu, avait déjà aspiré, avec quelle ardeur! à s'unir la nature humaine : déjti le temps des Noces était arrivé : le consentement de la Vierge doit être requis ; il l'est par une Légation dont le céleste cérémonial atteste l'importance. L'Ambassadeur expose la volonté de son Maître. La Vierge délibère si elle acceptera. Notre race misérable, opprimée sous mille maux, n'a cessé par tant de vœux, par tant de larmes, d'appeler sa Rédemption ! L'affaire est commise h la

Vierge pour qu'elle prononce sur cette grande alternative : ou notre délivrance, ou notre éternelle captivité'.» Saint Augustin et saint Bernard, pour faire ressortir cette situation, supposant l'un et l'autre qu'ils sont au temps de cette célèbre ambassade et à la suite de l'Ange, mais plus intéressés et plus impatients que lui, s'adressent à la Vierge, la prient, la sollicitent, la pressent de donner ce consentement duquel dépendent la gloire de Dieu, la joie des Anges , le salut des hommes, la ruine de l'Enfer, et la divine grandeur de Marie elle-même. (( Vierge sacrée, lui disent-ils, que tardez-vous à répon- « dre? Pourquoi marchandez-vous la vie au monde, « Vitam quid tricas mundo ? L'Ange n'attend que votre « assentiment : Vous l'avez entendu : FEsprit-Saint sur- « viendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous cou- « vrira de son ombre, pour que vous enfantiez sans pré- « judice de votre virginité. L'Ange attend maintenant « votre réponse, et nous aussi une parole de compasce sion, misérablement pressés que nous sommes par la « sentence de notre damnation. Voilà qu'on vous otïre (( le prix de notre rançon. Nous serons délivrés sur (( l'heure si vous consentez. Faits à l'origine parla pa- « rôle éternelle de Dieu, nous nous sommes perdus : un « seul mot de votre bouche peut nous refaire et nous •i rappeler à la vie. C'est ce qu'implore de vous le mal- « heureux Adam avec sa déplorable postérité comme (( lui exilée ; c'est ce qu'Abraham, c'est ce que David, « c'est ce que tout le genre humain, prosterné à vos « pieds,' attendent avec l'Ange : puisqu'il est vrai que de « votre bouche dépendent la consolation des misérables,

• De LOS Rios, de Hiernrdiin Marinna, lib. M.

« la rédemption des captifs et le salut de l'univers. Dites « une parole et recevez le Fils de Dieu : donnez votre « foi et éprouvez la vertu du Très-Haut; voti'e foi qui « ouvre le ciel ou qui le ferme ^ »

« Yoici LA Servante du Seigneur, qu'il me soit fait

« SELON VOTRE TAROLE. ))

« 0 Bienheureuse Vierge, reprend saint Augustin, « quelles actions de grâce, quels accents de louange « pouvons-nous vous adresser en retour de ce grand « Consentement par lequel vous délivrez le monde! Par « quels hommages l'humaine fragilité pourrait-elle ja- « mais assez reconnaître qu'elle doit le Ciel à votre pieux « commerce ^ ! »

Toutes ces expressions, si enflammées qu'elles soient par le cœur de ces grands saints, si inspirées c|u'elles soient par le génie de ces grands hommes, restent audessous de la simple réalité. La seule exposition de celleci les dépasse. Qu'on se représente, en effet, non plus seulement l'attente de l'Ange, mais l'attente du monde, depuis quatre mille ans, et son égarement croissant, plus déterminant encore que celte grande attente : les promesses de Dieu, les vœux des patriarches, les prédictions des prophètes, les soupirs des justes, les gémissements du genre humain : Qu'on se rappelle tous ces grands noms d'Attente des nations, de Dè&iré des collines éternelles, de Prince du siècle futur, de Père de r Éternité, d'Ange de la nouvelle Alliance., de Dominateur, de Justice, de Bédempteur, de Sauveur, sous lesquels le Fils de Dieu est

* Saint Alglsti.n, Serm. 1", in Naiali Doviini, et saint Bernard , Hom. 4, super Missus est.

* Sermon 18, de Sattclis.

L'ANNONCIATION. 2io

incessamment promis et appelé clans tout le cours des saintes Écritures; et ces cris de sainte impatience : Oh! si vous vouliez ouvrir les deux et en descendre! — Envoyez donc, Seigneur, Celui que vous devez envoyer! — deux distillez votre rosée, et que la terre enfante son Sauveur! et toutes ces figures, et tous ces préparatifs, et toute cette suite de la Religion, et toutes ces révolutions des empires, et tout ce mouvement universel calculé et dirigé depuis Forigine du monde, en vue de l'apparition de la Sagesse éternelle parmi les hommes et de son union avec son ouvrage : Qu'on se représente, d'autre part, tous les siècles futurs, devant sortir et dater de ce grand événement, le renouvellement du monde, la destruction de ridolàtrie, la prédication apostolique, la formation de la Chrétienté et son progrès civilisateur sous le règne de l'Évangile et de l'Église depuis ce temps jusqu'à jamais : Ce n'est pas tout : en dehors de ces intérêts du temps, qu'on envisage ceux de l'éternité, la joie des Anges, la ruine des démons, la délivrance des justes, la conversion des pécheurs, le salut des élus, l'honneur de la création, la gloire de Dieu, la consommation de toutes choses dans son unité divine, les destinées du ciel et de la terre, le Plan divin : tout cela vient fondre, pour ainsi parler, sur Marie, sur son humilité, sur sa virginité, sur sa foi; tout cela se trouve arrêté par son Quomodo fiet istud? et déterminé par son Fiat.

Voilà la réalité, non pas amplifiée, mais resserrée dans des termes insuffisants à sa sublimité.

Et, comme il convenait à une telle sublimité, tout cela se dit et se fait avec une simplicité ineffable, a Et Marie « dit : Voici la Servante du Seigneur; qu'il me soit fait « selon votre parole. — Et l'Ange se retira. »

Admirez comme Marie, ilaiis tout ce divin colloque, se place à la hauteur du mystère qui va s'accomplir en elle. L'Ange lui parle trois fois, et trois fois elle répond; et, par chacune de ces réponses, elle s'élève à la foi et à l'intelligence de ce grand Mystère. «L'Ange d'abord la salue et la loue, et elle répond par son trouble, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu, par son humilité, fondement de toutes les opérations divines. — L'Ange lui annonce ensuite sa divine Maternité, et les grandes destinées du Fils qu'elle doit enfanter, et elle n'en est pas éblouie; elle accueille cette annonce plus extraordinaire et plus accablante quelepremierpropos de rAnge,avecun calme de foi qui fait ressortir le premier trouble de son humilité : foi raisonnable et intelligente, comme le témoigne l'explication qu'elle demande dans la mesure convenable au témoignage de sa virginité et au besoin de sa coopération. — L'Ange lui donne cette explication, plus prodigieuse encore que la chose annoncée ; et Marie n'en demande pas davantage : elle a immédiatement tout connu, tout admis; elle donne son acquiescement avec une promptitude d'humilité et de foi égale à la hauteur du Mystère, et dont la seule question qu'elle a faite relève le prix. Si elle n'eût pas fait cette question, nous aurions pu douter de son intelligence du mystère ; si elle en eût fait d'autres, nous aurions pu douter de sa foi. Mais cette foi, en même temps qu'elle est éclairée par l'explication, est d'autant plus profonde par l'acquiescement, en raison même de la hauteur que cette explication donne au 3Iystère.

Et ce mystère s'accomplit aussitôt, et le Verbe se fait chair, par l'accès que le fiât de Marie lui donne dans son sein : ce qui est admirablement exprimé par ce dénoûment de la scène de l'Annonciation : et PAnge

se retira; il se retira pour faire place à Dieu lui-même. Il nous faudrait considérer maintenant la grandeur de Marie portée à son comble par cet événement de sa divine Maternité; mais celte matière ayant été déjà traitée au point de vue dogmatique, dans la première partie de cet ouvrage, nous ne lui consacrerons ici que quelques réflexions particulières dont l'importance, plus que l'étendue, veut un chapitre spécial.

Les deux grands et admirables effets du consentement de Marie furent, d'un côté, la production de Jésus-Curist, Dieu et homme, chef-d'œuvre de la toute puissance divine; et d'un autre côté, cette sublime et incomparable dignité de Mère de Dieu acquise dès lors à Marie. Jusqu'à ce moment elle n'était que Vierge ; par l'Incarnation, elle devient Vierge Mère, et 3Ière de Dieu.

Et qu'elle union, quelle intimité prodigieuse cette Maternité n'établit-elle pas entre Marie et Dieu, puisque c'est l'union de la mère avec son fruit, vivant dans son sein et de son sein, partie d'elle-même ! Le même sang circulait en Marie pour elle et pour Jésus, le même cœur en faisait les pulsations, le même souffle en allumait la flamme; la même chair, enfin, dit saint Augustin, était la chair de Marie et de Jésus : Caro Christi, caro Mariœ.

Et ce qui est vrai de toutes les mères était porté dans Marie à un degré qui laisse encore bien loin cette union déjà si étonnante, soit parce que sa virginale substance ne partageait avec aucune autre cette union avec son Fruit, soit parce que l'opération et la vertu qui le lui avaient fait concevoir étaient aussi divines que ce Fruit lui-même.

Sans doute, celte union n'était pas aussi étroite que celle qui unissait la chair même de Jésus à sa divinité :

ce n'était pas une union hypostatique ou personnelle, sans quoi 3Iarie eût été Dieu comme son Fils, ce qui est absolument inadmissible. Mais de quelle divinité ne devait pas être imprégnée, si j'ose ainsi dire, cette chair de Marie qu'arrosait, que parfumait le sang d'un Dieu !

Ne nous étonnons pas, ne nous alarmons pas de cette relation si étroite entre Marie et Dieu, nous. Catholiques, à qui il est donné de pouvoir nous assimiler par le sacrement de l'Eucharistie cette même chair divine, et de pouvoir dire avec l'Apôlre : Ce nest plus moi qui vis, cest Jésus-Christ qui vit en moi.

En Marie cette union était plus prodigieuse, puisqu'elle était naturelle autant que surnaturelle, et que Marie donnait la vie de la nature à cette chair du Verbe dont elle recevait la vie de la grâce.

Pour préciser cette merveilleuse relation, on peut dire, avec l'Ange de l'École, que Marie avait une consanguinité avec le Christ, en tant qu'homme; une affinité avec le Clirist, en tant que Dieu; et que, par l'opération de cette Maternité bienheureuse, elle confinait à la Divinité. Propria operatione cdligit fines Divinitatis.

Saint Bonaventure ne craint point d'avancer que la qualité de 3Ière de Dieu est le dernier effort de la toutepuissance divine, et par conséquent qu'elle est infinie, puisqu'elle épuise en quelque façon la puissance de Dieu. Et saint Thomas vient appuyer ce sentiment sur la parole même de l'Ange disant à Marie que la vertu du Très- Haut la couvrirait de son ombre, en l'expliquant ainsi : Chaque puissance a sa sphère, qui est le terme et la plus grande étendue de son opération, et la Vertu est le dernier effort d'une puissance. Ainsi l'Ange, disant que ce mystère serait l'ouvrage de la Vertu du Très-Haut, nous

fait entendre que Dieu y travaillerait de toute sa force, et, comme parle la Sainte-Vierge, de tout son bras^

Ce qui fait que nous ne sommes pas suffisamment pénétrés de cette vérité, c'est que, comparant Marie aux mères ordinaires, nous nous représentons cette qualité de Mère de Dieu en elle comme extérieure et accidentelle, et n'étant pas inhérente à sa personne même : tandis qu'en réalité elle a son siège dans son être moral, d'où elle a influé sur sa nature physique. Marie a conçu le Verbe dans son sein; mais cette conception a été l'effet d'une plénitude de grâces et d'une opération du Saint- Esprit qui ont eu lieu dans son âme, et qui ont fait d'elle un tabernacle et un sanctuaire. On peut dire qu'une femme n'est pas plus recommandable en soi pour avoir mis au monde un grand personnage; que cela ne porte en elle aucun accroissement de vertu et de vraie perfection; que c'est un frêle honneur qui passe par sa mort et par celle du fils qu'elle a engendré; mais la dignité de Mère de Dieu en Marie, c'est sa sanctification, c'est la grâce qui l'élève par-dessus tous les Anges, la grâce dans laquelle elle a été prédestinée, créée, conçue à cette glorieuse fin : c'est sa Personne même.

Marie doit être considérée dans sa dignité de Mère de- Dieu comme tous les justes dans la qualité d'enfants de Dieu, puisque c'est cette qualité d'enfant de Dieu qui a été élevée en elle jusqu'à la grâce, jusqu'à la dignité sublime de Mère de Dieu. Or, la qualité d'enfant de Dieu ne résulte pas seulement, pour les justes, de la volonté qu'a Dieu de leur donner son royaume, sans rien mettre en eux; cette dignité que la grâce d'adoption leur donne

^ Saint Tbomas, Opusc, II, c. iii.

est inhérente à leur âme. Par conséquent, la dignité et la grâce de Mère de Dieu est une chose personnelle et permanente en Marie; et l'unissant à Dieu du nœud le plus intime qui se puisse concevoir, elle fait en cette rare créature une divine et éternelle impression.

Lors donc que nous considérons Marie dans l'instant de sa Maternité, où, portant le Verbe dans son sein, elle est avec Dieu dans cette union prodigieuse qui va jusqu'à palpiter d'un même cœur et respirer d'un même soufïle, il ne faut pas croire que cette union se soit relâchée quand elle l'a mis au monde, quand ce Dieu a vécu de sa vie propre, humaine, évangélique, glorieuse. Non : celte union est restée à jamais sur la terre et dans le c.e\ aussi étroite qu'elle l'avait été dans le sein de Marie; elle a été même en se resserrant, par l'accroissement de la grâce et du mérite en Marie, jusqu'au jour de son Assomption, qui l'a consommée et couronnée pour réternilé.

On peut comparer l'état de Marie, en tant que Mère de Dieu, à celui du Sauveur en tant qu'Homme-Dieu. Comme Jésus, source et plénitude de la grâce, et la grâce même incarnée, en a été tellement rempli, selon son humanité, qu'il a toujours agi dans cet ordre sans en jamais sortir; de même Marie a été tellement possédée de la grâce de Mère de Dieu, qu'elle a toujours agi dans cet ordre sans en être jamais sortie; et comme toutes les actions et les affections humaines de Jésus ont été divines, étant d'une valeur égale au Dieu qui les faisait en lui, ainsi toutes celles de la Vierge ont été proportionnées à la grâce de Mère de Dieu, d'où elles prenaient leur origine et qui remplissait son âme.

Celte analogie, toute proportion gardée, est rigou-

reuse. Elle a son principe dans le lien de prédestination qui unit Marie à Jésus pour Taccomplissement du dessein de Dieu. Cet unique dessein, grande affaire de tous les siècles, Negotium s^culorum omnium, comme l'ont appelé les Pères, parce que c'a été la pensée et le désir des siècles qui l'ont précédé et le bonheur de ceux qui le suivent, c'est l'Incarnation, c'est Jésus-Christ. Or, sans parler du Saint-Esprit qui a opéré ce mystère, on peut dire qu'il y a deux personnes qui entrent dans la formation de l'Homme-Dieu. Quoique en rigueur, il n'y ait que la personne du Verbe éternel qui, seule unie avec la nature humaine, forme l'idée et le concept d'un Homme- Dieu : néanmoins, comme le dessein de Dieu était de faire son Fils, non-seulement homme, mais fils de l'homme et enfant de la Vierge, il a voulu faire encore entrer cette sainte personne de Marie dans le décret de l'Incarnation. Et, comme il élevait la nature créée au plus haut point de communication que cette nature puisse avoir avec l'Être incréé, qui est de faire un Homme-Dieu, aussi voulait-il faire en Marie l'union la plus sublime où pût jamais monter une personne créée avec son Dieu, qui était de faire de cette personne créée une Mère de Dieu.

Nous devons donc voir en Marie, Mère de Dieu, un Objet sacré, que tous les siècles contemplent et révèrent comme le centre de bénédiction de la Loi ancienne et de la Loi nouvelle ; comme Celle où tendaient les anciens Patriarches par une fécondité fondée sur le conseil de Dieu; et comme Celle à qui tous les Chrétiens remontent et appartiennent par le privilège dont ils jouissent d'être enfants de Dieu. Et il nous faut reconnaître que, comme les anciens ne sont parvenus en leur manière en JésuS' Christ que par sa très-Sainte Mère qui a seule poxlé ce

fruit béni de leur semence, nous ne pouvons aussi y paryenir, en notre manière, que par une dépendance toute particulière de sa divine Maternité; puisque nous n'avons été faits enfants de Dieu que comme incorporés à l'humanité qu'elle a donnée à son Fils unique.

Telle est la vérité fondamentale qui doit lier d'un lien indissoluble notre culte envers Marie à celui que nous devons à Jésus, et nous dédier de tout notre pouvoir au Fils et à la Mère,

Cette grandeur de Mère de Dieu, le culte d'honneur et de reconnaissance que nous devons à la très-Sainte Vierge pour nous avoir donné Jésus-Christ, le culte d'intercession que nous sommes pressés à lui rendre pour qu'elle continue à nous le donner en nous obtenant ses grâces : toute la doctrine catholique sur la Vierge Marie est une doctrine Évangélique au plus haut point; car elle résulte, non-seulement du fait de sa Maternité divine, qui porte avec lui toutes ces conséquences, mais de la manière dont l'Evangile nous fait connaître ce grand Mystère, des hommages célestes qui ont accompagné son annonciation à Marie, de la liberté de consentement qui en a fait dépendre l'événement de sa volonté, de la sainteté avec laquelle elle y a correspondu, et de la divine opération par laquelle il s'est consommé en elle.

Si les préparatifs de ce divin mystère ont valu à Marie de tels hommages, de telles grâces et de telles bénédictions, de tels pouvoirs; quelle majesté, quelle grandeur, quelle puissance n'a pas dû lui apporter sa consommalion! Si le Ciel saluait déjà Marie Vierge avec tant de respect, quel culte la terre ne doit-elle pas à Marie Mère! Si elle nous a attiré Jésus-Christ par la sainteté qui a précédé sa Maternité, combien ne doit-elle pas être puissante à nous l'obtenir par celle où l'a portée sa Maternité même !

N'aurions-nous donc que celle page de l'Évangile pour nous édifier sur ce que nous devons à Marie, que nous aurions le plus solide fondemenl évangélique du culte que nous lui rendons.

Mais, quelque puissant que soit cet argument, rÊvangile nous dispense de le tirer. Il a voulu, lui-même, être le premier à honorer Marie après sa Maternilé, comme il l'avait honorée avant, par un témoignage manifestement ordonné pour nous frayer nos devoirs cl noire confiance envers elle.

Celle page de l'Évangile est au revers de celle de l'Annonciation, avec laquelle elle a un rapport d'intention admirable pour Marie. Elle est si éclatante, si retentissante, que toutes les acclamations qui se sont élevées depuis, et qui s'élèveront à jamais à l'honneur de Marie, n'en sont que les échos.

Cette page, inédite pour les Protestants, et pour tous ceux qui se choquent des honneurs que nous rendons à la très-Sainle Vierge, la voici : avec quelle respectueuse émotion, avec quelle sainte curiosité ne doivenl-ils pas la lire!

Après ces mots « et l'Ange se relira» qui terminent la scène de l'Annonciation, et sous-enlendenl l'événement de l'Incarnation, on lit :

« Marie, se levant, en ce même temps, s'en fut par « les montagnes, en toute hâte, en une ville de Juda. Et « entrant dans la maison de Zacharie, elle salua Élisa- « beth. Et il arriva que, dès que celle-ci entendit la salu- « talion de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein. Et, « remplie aussitôt de l'Espril-Saint, Elisabeth s'écria « d'une grande voix et dit : Vous êtes bénie entre toutes

226 CHJVPITRE X.

(( les femmes et le fruit de votre ventile est béni. Et d'où « peut me venir cet honneur que la mère de mon Sei- (t gneur daigne venir à moi? Voici, en effet, que dès que « la voix de votre salutation a frappé mon oreiile, un « tressaillement de joie a agité Tenfant dans mon sein. (( Et bienheureuse, vous qui avez cru, parce que les « choses qui vous ont été dites par le Seigneur, s'accom- « pliront.

Et Marie dit :-

« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille « d'allégresse en Dieu mon Sauveur;

« Parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante : et « voilà que, désormais, toutes les générations me redi- « ront bienheureuse;

« Parce que le Tout- Puissant m'a fait de grandes « choses. Lui dont le nom est Saint;

« Et sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui « le craignent;

« 11 a déployé la force de son bras, il a dispersé les « superbes, en la pensée de leur cœur;

« Il a jeté bas de leur trône les puissants, et il a élevé « les petits;

« Il a rempli de biens les affamés, et renvoyé vides les « riches;

« Il a relevé Israël son serviteur, se souvenant de sa (( miséricorde;

« Selon qu'il l'avait prédit à nos pères, à Abraham et « à sa postérité pour toujours. »

Voilà cette page.

Je ne crains pas de le dire : il faut la déchirer, il faut même rejeter l'Évangile tout entier dont elle est insépa-

rable, ou rendre à Marie riionneur qu'elle lui rend, qu'elle nous appelle à lui rendre : honneur si grand que son expression est restée la plus haute de toutes celles qu'a revêtues le culte de la très-Sainte Vierge, et que ce n'est pas par un autre eliant que celui de l'Évangile que nous la célébrons.

Mais ce n'esl là que l'écorce : ouvrons la lettre, péné^ trous le sens de ce glorieux mystère de la Visitation.

Il forme, avec celui de rAnnonciation, comme les deux aspects de la Maternité divine : l'Annonciation nous la fait envisager avant, et k Visitation après l'événement.

L'intention évangélique de ce rapport est manifeste : non-seulement par la continuité qui joint les deux récits, mais par les traits qui les font correspondre. Dans l'Annonciation, l'Ange demande le consentement de Marie : dans la Visitation Elisabeth la loue de l'avoir donné. Dans l'Annonciation, l'Ange annonce à la Vierge qu'elle sera Mère du Fils de Dieu : dans la Visitation, Elisabeth la salue telle. Dans l'Annonciation, les perfections divines semblent anéanties : dans la Visitation, le cantique de Marie les relève et les exalte.

De sorte que, indépendamment de la valeur de ces deux pages, prises isolément, nous avons celle qui résulte de la force réciproque qu'elles se donnent.

Apprécions plus en détail cette valeur; étudions de plus près ces belles concordances.

Ce qui est vraiment admirable dans le récit de la Visitation, ce qui y fait sentir en quelque sorte le souffle de

l'Esprit-Saint, c'est l'unité de mouvement qui y règne, et qui n'en fait qu'un seul trait depuis YExsurgens, « Marie se levant, » d'où il part, jusqu'à la fin du sublime cantique, où il se termine. Il n'est pas possible de s'arrêter dans le cours de ce récit, tant il est d'une seule portée et, comme nous le disions, d'un seul souffle. Souffle qui vieni évidemment de la survenance de l'Esprit-Saint en Marie, de la présence du Verbe dans ses entrailles, et qui nous les y fait voir dans leur première impulsion, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette histoire.

Marie donc se levant va en toute hâte par les montagnes vers la demeure d'Elisabeth.

Remarquons que c'est la seule fois, dans tout le cours de la vie de la Sainte Vierge, que celte précipitation se fait voir en elle. Elle contraste avec la réserve, le calme et la placidité virginale de son caractère. C'est que Marie est emportée par un mouvement divin, par le Verbe qu'elle porte en elle. Ce divin fardeau, loin de la retarder, la soulève, la fait voler, la transporte au-dessus des montagnes. Spectacle sublime que de voir cette jeune fille, à l'insu de toute la terre, portant en elle ce Verbe, ce Christ que toute la terre doit adorer; celte lumière, ce feu, qui doit éclairer, embraser le monde. Comme la toison de Gédéon, seule imbibée de la rosée du ciel dont toute l'aire autour d'elle est encore privée, Marie, dans ce trajet, nous apparaît riclie de tout ce qui doit enrichir l'univers : elle était l'Église, elle était le Monde.

Bientôt elle arrive au but de son voyage, el entrant dans la maison de Zacharie, elle salua Elisabeth.

Salutation puissante ! voix inspirée et inspiratrice ! voix révélatrice du Verbe dont elle est comme lémanalionl

Dès qu'Elisabeth rentendit, l'enfant tressaillit dans son sein, et remplie aussitôt de l' Esprit-Saint , elle s'écria d'une grande voix et dit.

Marie n'a rien révélé à Elisabeth : elle s'est bornée à la saluer; mais sa voix seule a suffi : TEsprit-Saint, dont elle est devenue comme le temple vivant, comme la bouche, au seul son, au seul souffle de sa voix remplit aussitôt Elisabeth et lui apprend tout le mystère. Quelle intelligence, quelle conscience Marie elle-même ne devaitelle donc pas en avoir!

Animée de ce souffle divin de l'Esprit de Dieu, Elisabeth éclata dune grande voix, d'une voix si haute et si forte, qu'elle a résonné dans tous les siècles suivants, et qu'elle se fait entendre encore dans l'Évangile : Et repleta est Spirita sancto Elisabeth, et exclamavit voce magna. Quelle plénitude, et quelle largeur d'expression! quelle puissante et haute idée elle nous donne de la vérité que cette sainte inspiration, que cette grande voix va faire entendre!

Vous ÊTES BÉNIE ENTRE TOUTES LES FEMMES ET LE FRUIT DE VOTRE VENTRE EST BÉNI.

Telle est cette vérité. L'Ange Gabriel en avait déjà promulgué la première partie dans l'Annonciation : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, avait-il dit à Marie; mais cela ne suffisait pas : l'Esprit de Dieu fait entendre de nouveau cet hommage par la bouche d'Elisabeth dans la Visitation, et il le complète par cette addition que l'événement de l'Incarnation y enchaîne : et le fruit de votre ventre est béni : enchaînement glorieux pour Marie, qui justifie l'union que nous professons entre son culte et celui de Jésus-Christ, et qui est si naturel, si bien lié, que, do ces deux salutations de l'Ange et d'Elisabeth,

rÉglise a composé une seule Salutation, dont Tunité ne laisse pas voir de suture, comme si une seule personne en eût été Fauteur. C'est qu'en effet ce n'est qu'une seule personne, la personne de TEsprit-Saint. L'Archange envoyé de Dieu, Elisabeth inspirée de Dieu, l'Église assistée de Dieu, n'ont été que trois instruments différents, qui, sous l'influence d'un même soufïle, devaient rendre un parfait accord de louange : louange admirable que le Ciel entonne, à laquelle la grande voix prophétique d'Elisabeth répond, et que tous les fidèles en chœur reprennent et vont redisant à travers les âges : « Je vous « salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec « vous : vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le « fruit de votre ventre est béniî »

Elisabeth ajoute : Et d'ou peut me venir un tel honneur, QUE LA MÈRE DE MON SEIGNEUR DAIGNE VENIR A MOI !

Quel sentiment accablant de la dignité de Marie nous est exprimé par ces paroles d'Elisabeth! Supérieure à Marie par son âge et par le rang de Zacharie, son mari, Prêtre du Seigneur; honorée dans celui-ci de la visite d'un Ange, et bénie du don miraculeux d'un enfant dans sa vieillesse, d'un Enfant annoncé de loin par les plus grands Prophètes, elle pouvait se considérer comme ennoblie par tous ces privilèges, sinon à l'égal, du moins à un rang voisin de celui de sa jeune parente, épouse d'un charpentier, et dont la visite quelques jours avant lui aurait été toute familière. Mais, telle est la position sublime où la Maternité divine a élevé Marie, qu'en venant aujourd'hui chez Elisabeth, elle paraît lui faire une visite royale dont celle-ci ne peut trop se croire indigne et qui la confond : Unde hoc mihi! « Qu'ai-je, qui suis-je, que je jouisse d'un tel honneur! » Toute privilégiée et

singulièrement honorée que j'ai élé par le choix et la bénédiction de Dieu, la distance entre vous et moi est si immense, que je ne puis nullement me rendre compte de cet acte de condescendance et de bonté. Et voyez le motif et comme il répend bien au sentiment : « Que la fl mère de mon Seigneur vienne à moi! » Mon Seigneur! expression dont David avait déjà appelé le Christ, et qui est la plus sublime dont Dieu se nomme dans les saintes Écritures. Marie est donc la Mère du Seigneut\ et cette dignité lui est si personnelle que c'est sur elle que l'honneur que nous lui devons doit être mesuré. Cet honneur revêt dans la bouche d'Elisabeth une expression qui est le prélude, comme l'a heureusement relevé Grotius, de celle que l'enfant qu'elle porte daûs son sein adressera un jour au Christ : Et tu venis ad me! « Et c'est vous qui « venez à moiM » Délicate analogie, qui fait entendre, sous la simplicilé des Évangiles, une harmonie secrète que l'inspiration seule peut expliquer, et qui, en faisant venir, par des Évangélistes différents, la même expression de sentiment sur les lèvres d'Elisabeth recevant Marie, etdeJean-Baptiste recevant Jésus, montre, non-seulement la filiation morale de Jean-Baptiste et d'Elisabeth, mais celle de Jésus et de 3Iarie associés par ce même sentiment dans leur hommages.

Et maintenant, je le demande, l'Évangile à la main, qui reçoit Marie, qui honore Marie, comme Elisabeth l'a reçue, comme Elisabeth l'a honorée, des Protestants ou des Catholiques? de ceux qui, ne la considérant que comme une simple femme, tout au plus une sainte femme, la distinguent cà peine de tous les autres personnages de

1 Maltli.; iiK U,

l'Évangile; ou de ceux qui l'exaltent au-dessus de tout autre ordre de grâce et de sainteté, font de cette supériorité, non un sujet d'opinion et de sentiment, mais de croyance universelle et de doctrine, fondée sur la même raison qui, dans la personne d'Elisabeth, faisait incliner si profondément devant Marie la triple majesté de l'âge, du sacerdoce et de la sainteté, sur le privilège incommunicable de la Maternité divine? Et d'où peut me venir un tel honneur^ que la Mère de mon Seigneur daigne venir à moi!

Et qu'on ne cherche pas à réduire cette conduite d'Elisabeth aux proportions d'un événement privé qui ne tirerait pas à conséquence. Ce serait d'abord bien mal comprendre le caractère de l'Évangile que de supposer qu'il puisse y avoir dans ses récits rien de privé ou d'inutile. S'il en était ainsi, l'Évangile ne serait pas l'Évangile, la bonne nouvelle, la promulgation de ce que nous devons croire et professer. Tout dans ce saint Livre doit avoir un caractère public d'enseignement; et les plus simples traits y sont des oracles. En second lieu, le rapport que nous avons relevé entre ce qui se passe dans la Visitation et ce qui se passe dans l'Annonciation, entre les paroles de l'Ange et les paroles d'Elisabeth, rattache et suspend en quelque sorte celles-ci au Ciel lui-même, complétant les hommages de l'Ange par ceux d'Elisabeth, à raison du mystère survenu de la Maternité divine, pour nous en faire sentir toute la grandeur. Enfin, s'il était permis de distinguer dans l'Évangile une page de l'autre, comme force, comme valeur d'inspiration et de promulgation, celle de la Visitation aurait un rang exceptionnel d'Oracle. Ce n'est pas simplement Elisabeth, en effet, qui agit et qui parle dans ce mystère, Elisabeth,

la femme juste devant Dieu et sans reproche '; mais Elisabeth mue par le Saint-Esprit dont elle est remplie, et par le Saint-Esprit émanant du Verbe, secrètement présent et agissant dans ce mystère. Et ce n'est pas seulement pour n'être entendue que de Marie, qu'elle éclate en une grande voix, mais pour être entendue et suivie de tout l'univers et de tous les siècles.

Il n'est donc pas possible de méconnaître dans cette scène un des plus grands enseignements de l'Évangile, assignant à la Vierge Marie la position la plus élevée dans l'ordre de la grâce, et justifiant le culte d'honneur, de vénération et de louange que nous lui rendons, comme à la Mère de Notre-Seigneur.

Mais ce n'est pas tout.

Nous rendons en outre à Marie un culte û" Intercession, la considérant, non-seulement comme la plus élevée des créatures dans l'ordre de la grâce, mais comme le canal dispensateur de la grâce elle-même; c'est la doctrine de l'Église, la doctrine des Pères.

Cette doctrine, qui est la grande base de la dévotion envers Marie, offense plus qu'aucune autre l'esprit protestant : et cependant c'est l'Évangile encore, dans le mystère de la Visitation, qui nous en donne la leçon et l'exemple.

Observons d'abord que, le mystère de l'Incarnation étant admis, cette doctrine en découle comme une con-

* Luc, I, 6.

23i CHAPITRE X.

séquence toute naturelle. Quel droit aurait-on de s'étonner que Dieu ait voulu nous dispenser les grâces par Marie, lorsqu'on est obligé de reconnaître que c'est par Marie qu'il lui a plu de donner au monde la Grâce des grâces, Jésus-Christ? N'est-il pas rationnel d'admettre <[ue Dieu dispense l'écoulement comme il a fait jaillir la source? Ne devons-nous pas même croire que, comme le dit Bossuet, « les dons de Dieu sont sans repentance, et que, «par conséquent, ayant une fois voulu que la volonté «de la Sainte Vierge coopérât efficacement à donner «Jésus-Christ aux hommes, ce premier dessein ne se « change plus, et que toujours nous recevons Jésus-Christ « par l'entremise de sa charité^? » La doctrine catholique, à cet égard, est donc admirablement rationnelle et logique.

Mais elle n'estpasmolnsévangélique. Dieu, Jésus-Christ, a encore voulu sur ce point nous frayer la voie et l'éclairer par une grande action, par la première action de sa yie.

Il arriva, dit notre récit, que dès qu'Elisabeth entendit la Salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein.. C'est la tradition non interrompue de l'Église, dès ^n origine, que, dans cet iiislant, saint Jean-Baptiste fut lavé du péché originel, et sanctifié dans les entrailles de sa Mèi*e. Il est certain, en etTet, que ce tressaillement de Jean-Baptiste, concourant avec la salutation de Marie et l'impression du Saint-Esprit dans Elisabeth, nous est indiqué par cela même comme un fait du même ordre, c'est-à-dire surnaturel. Le Saint-Esprit le fait entendre, au reste, dans cette autre parole d'Elisabeth, lorsque, après avoir dit : « D'où peu,t me \enk cet honneur que

1 Quatrième sermon pour la fête de l'Annonciation.

« la Mère de mon Seigneur daigne venir à moi? » elle ajoute : Voici, ex effet, que dès que la voix de votre Sahitation a frappé mon oreille^ l'enfant a ù'essailli de joie dans mon sein.

Remarquez bien l'économie de ee récit. L'Évangéliste commence par présenter comme premier effet de la rencontre de Marie et d'Elisabeth, et faction est, le tressaillement de Jean-Baptiste, suivi ou accompagné de l'inspiration d'Elisabeth. Puis Elisabeth, confirmant cette manière d'envisager l'événement, dit ensuite que c'est à ce tressaillement qu'elle a connu la Mère de son Seigneur, comme on connaît la cause à la production de son etïet. Et puis, enfin, remarquez que c'est un tressaillement de joie, exsultavit gaudio, par conséquent d'intelligence et de sentiment de la présence du Sauveur, par conséquent encore de grâce et de sanctification : ce tressaillement de joie., sympathique à Jésus-Christ, n'ayant pu se faire dans une créature, si elle n'eût été déliée du péché et rendue amie de Dieu,

Et voici que, par une de ces harmonies secrètes que nous avons déjà remarquées dans les Évangiles, une exquise allusion à la vérité de cette interprétation nous arrive par un autre Évangéliste, saint Jean. Ce même enfant, Jean-Baptiste, qui ne fait encore connaître sa joie en Jésus-Christ que par ce tressaillement, devenu homme, va lui-même nous l'expliquer par cette délicieuse parole : « L'ami de l'époux, qui entend sa voix, s'éjouit « d'une grande joie, à cause de cette voix de 1 Époux, et «je suis maintenant dans l'accomplissement de cette «joie S » de cette joie dont son tressaillement, dans le

* Jean, m, 29.

sein d'Elisabeth, à la voix de l'Époux, était ainsi le pressentiment admirable.

Je dis à la voix de l'Époux; car dans cette admirable scène de la Visitation, c'était, comme on l'a si bien dit, le Christ qui parlait par la bouche de Marie, et c'était Jean qui entendait par les oreilles d'Élisabetli : Christus locutus estper os Matris, Joannes audivit per aures Matris. Les deux enfants communiquaient à travers les deux Mères.

Combien d'ailleurs était-il convenable que le premier acte de la vie de Notre-Seigneur dans ce monde, où il ne venait que pour nous racheter, fût le rachat d'un pécheur; et combien convenable encore que ce premier acte de grâce fût opéré en faveur du Précurseur l

La figure de Jean-Baptiste est une des plus merveilleusement belles qui aient paru dans le monde, et justifie admirablement ce grand panégyrique qu'en a fait la Vérité même : a Qu'étes-vous allé voir au désert? Est-ce « un roseau agité par le vent? Qu'êtes -vous allé voir? «Un Prophète? Oui, je vous le déclare, et plus qu'un « Prophète. Car c'est de lui qu'il a été écrit : Voici, j'en- « voie mon Ange devant ta face, et il préparera la voie « devant toi. En vérité, je vous le dis, parmi tous ceux « qui sont nés de femmes, il n'en est pas surgi de plus « grand que Jean-Baptiste ^ » Placé sur la limite des

1 Matfh., XI, 7. — Il ne faut cependant pas se méprendre sur la portée de celle parole. On traduit ordinairement : il ti'tj en a pas eu de plus grand. Le texte porte non SURREXIT, il n'en est pas SORGI ; et il en résulte un sens tout différent. Le mot surrexit emporte toujours avec lui, dans les Livres sainls, une acception prophétique ; d'où suit que c'est dans l'ordre des prophètes que Jésus-Christ dit de Jean- Baptiste qu'il n'en a pas surgi de plus grand ; ce qui s'accorde parfaitement avec ce qui précède : un prophète, et plus qu'un prophète.

temps anciens et des temps nouveaux, Jean-Baptiste appartient à l'un et à l'autre de ces deux âges. Le dernier des Prophètes et le premier des Apôtres, et en un sens le plus grand : le plus grand des Prophètes, parce que les autres ne faisaient que promettre le Sauveur au monde et que lui le montrait; le plus grand des Apôtres, ayant ouvert la porte ^our introduire dans le monde l'Évangile que les autres ont porté au loin. En lui, dans cette austère et suave figure, on trouve un merveilleux concert de ces deux caractères mosaïque et évangélique,la liaison de la Loi et de la Grâce, la fin des ombres et le point du jour de la vérité, le nœud des deux Alliances, et comme l'agrafe de l'Ancien et du Nouveau Testament. Quelle sublime unité dans cette vie qui, éveillée dans le sein maternel à la voix de Marie, la Vierge des vierges, expire à la voix d'Hérodiade, l'impudique courtisane, martyre de son zèle pour cette angélique pureté qu'il avait comme sucée avec Jésus aux mômes mamelles! Quelle humble fidélité à sa mission de précurseur du Verbe ! Comme il le montre au monde, et comme il s'efïace devant Lui! Il ne suit pas Jésus, il ne se confond pas parmi ses apôtres et ses disciples, il le précède, isolé dans la voie qu'il lui ouvre, faisant retentir le désert de sa voix puissante, faisant revoir la majesté prophétique avec un éclat de sainteté si grand qu'on le prend lui-même pour le Messie, et avec une humilité si profonde qu'il se déclare indigne de dénouer les cordons de la chaussure de F Homme-Dieu, qu'il est confondu de le voir venir à lui, disant que c'est

Tandis que, en traduisant, il n'y en a pas eu de plus grand, on donne à l'éloge un caractère absolu de généralilc qui irait à déprimer tous les autres saints, et même la très-Sainte Vierge. Catholiques et protestants sont unanimes dans cette explication.

à ce véritable Époux de croître et à lui de diminuer, et le montrant, par cet effacement, plus peut-être encore que par ses oracles.

Tel devait être Jean-Baptiste.

C'est pourquoi, le premier, il devait recevoir la grâce que le premier il devait annoncer. Jésus va lui-même au devant de son Précurseur, lui apportant cette sainteté, cette grâce et ces vertus par lesquelles il doit en exercer le ministère. Et à peine Jean-Baptiste les a-t-il reçues que, impatient de les employer, il commence déjà son office, il dit déjà par un saint tressaillement d'expérience : Voici V Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde.

C'est là l'objet essentiel et comme le fond du mystère de la Visitation.

. Or, qui est-ce qui a servi d'instrument à ce premier acte de grâce, à cette première application du fruit de la Rédemption? Il aurait pu se faire en silence et à distance. Jérémie n'était pas averti, avant le commencement de sa mission, qu'il avait été consacré dès le sein de sa mère. 3Iais ici Dieu s'est plu à se servir d'un agent extérieur, et à nous le faire connaître : ça été la voix, la parole de sa Mère. AvLssitôt que la voix de la Salutation de Marie retentit aux oreilles d'Élisabetb, l'acte de miséricorde s'opéra. Cette parole de Marie fut comme la sentence du pardon. Le pardon venait du Seigneur, de lui seul, mais la transmission appartenait à Marie. Ce fut Marie qui transmit le pardon, la grâce, l'amour à l'heureux prisonnier.

Nous voyons donc ici la place assignée par les premiers récils de la vie de Notre-Seigneur à sa Bienheureuse Mère dans l'ordre de la grâce. Nous la vovons dis-

pensatrice de la première grâce qu'il accorda après son Incarnation, grâce de Tordre le plus sublime, en faveur du Saint qui lui était en un sens le plus cher, Vami de l'Époux.

Ainsi verrons-nous plus tard Jésus-Christ, aux noces de Cana, accorder la première grâce temporelle à l'intercession de Marie, et avancer même à sa prière l'heure qu'il avait assignée à cet ordre de manifestation. Comment ne pas voir dans cette consonnance, dans ce parallélisme de l'influence de la Sainte Vierge sur la dispensation de la première grâce spirituelle et de la première grâce temporelle accordées par Jésus-Christ, une Loi de la conduite de Jésus-Christ dans la commune dispensation de ses grâces?

Vainement, en effet, chercherait-on encore à ne voir dans ces grandes circonstances que des faits isolés, dépourvus de tout caractère de généralité : autant vaudrait dire que le pardon accordé à l'amour pénitent de la Madeleine est un fait isolé d'où on ne saurait induire la miséricorde de Jésus-Christ pour tout pécheur qui se râpent comme elle : autant vaudrait dire que la guérison accordée à la foi et à la persévérance de la Chananéenne est un fait isolé qui ne témoigne pas de la puissance générale de la prière : autant vaudrait enlever ainsi à tous les actes de Jésus-Christ leur caractère évangélique et législatif. Loin de nous celte erreur voisine de l'impiété! Les actions du divin Maître n'étaient jamais sans but. Elles n'ont été faites, elles n'ont été relatées que pour nous servir de règle. Elles nous donnent des principes, des analogies, et comme des spécimens de sa conduite constante envers les hommes. Un seul de ses actes suffit pour établir une loi, étant lui-

même la Loi vivante. Qu'est-ce donc d'un premier acte comme celui de la sanctification de saint Jean- Baptiste, et d'un acte qui revêt le caractère d'un Mystère!

Tel est le sentiment unanime des docteurs et des maîtres. Nous allons en citer un qui ne saurait être suspect d'exagération, Nicole :

« Saint Jean, dit-il, prévint Jésus-Christ dans l'ordre « du ministère, et Jésus-Christ prévint saint Jean dans « l'ordre de la grâce, qu'il lui conféra dans la visite de « la Vierge à Elisabeth. La première action de Jésus- « Christ a été de former son Précurseur. C'est poui' cela « qu'il le va chercher, et qu'il le prévient dans sa visite, « afin de lui donner lieu de le prévenir et de le chercher « ensuite. Cherchez-nous, Seigneur, afin que nous vous « cherchions ; car si vous ne nous cherchez le premier, « nous ne vous chercherons jamais !

« Jésus-Christ associe la Vierge au dessein qu'il avait « de former un précurseur, en remplissant de grâce « l'âme de saint Jean. Il veut que cela s'exécute par son « ministère. Il lai donne part à la naissance spirituelle « de saint Jean, comme elle avait eu part au mystère « même de l'Incarnation. Et commesaint Jean représen- « tait l'Église et tous les élus, puisqu'il est dit de lui « qu'il a été envoyé de Dieu, afin que tous crussent par (i lui, et qu'on ne peut parvenir au salut que par la voie « de la pénitence qu'il a enseignée aux hommes; Jésusce Christ nous a montré par là que la sainte Vierge coo- « père par sa charité à la naissance spirituelle de tous (1 les élus, comme dit saint Augustin, et que, lorsque « Jésus-Christ les visite par sa grâce, la Vierge les visite « par sa charité, en leur obtenant cette grâce par ses

« intercessions. Ainsi, elle est notre véritable Mère, et « nous la devons toujours regarder aussi unie à Jésus- « Christ dans les opérations de grâce qu'il fait sur nous, « comme elle l'était dans cette visite rendue à Elisabeth « et à saint Jean ^ »

Telle est donc la vraie signification du mystère de la Visitation^ et c'est ainsi de la plus haute source évangélique que s'épanche la doctrine catholique touchant le culte d'honneur et d'intercession envers la Mère de Dieu, et que nous vient, par la bouche de l'Église, cette prière que nous joignons à la Salutation : « Sainte « Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pé- « cheurs. »

Les dernières paroles d'Elisabeth font surabonder en quelque sorte cette doctrine : elles prennent un caractère prophétique, qui est le prélude du Cantique que Marie elle-même va faire entendre : Et bienheureuse êtes-vous, vous gui avez cru, parce que les promesses qui vous ont été faites par le Seigneur s'accompliront.

Quelles sont ces promesses qui regardent l'avenir? Ce n'est pas l'Incarnation ; elle est opérée : ce n'est pas l'honneur en soi d'être Mère de Dieu, puisque Elisabeth salue en Marie cette dignité, comme lui étant déjcà acquise. Qu'est-ce donc? Ce sont les suites et les effets de l'Incarnation, le règne du Christ, le salut du monde, en

• Essais de Morale, t. XIII, p. 298.

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