‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 26 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

'2i2 CHAPITRE X.

tant qu'imputables à Marie, et devant lui valoir ce culte de louange et d'intercession qu'Elisabeth est la première à lui décerner. Le motif qu'elle en donne est formel : Bienheureuse vous qui avez cru. Ainsi, ce qui fait que Marie est Mère de Dieu, ce qui a opéré rincarnation du Verbe, et par suite, le salut du genre humain: c'est que Marie a cru; c'est la foi de Marie. Ce n'est pas seulement d'avoir reçu le Verbe dans son sein, et de l'avoir allaité de ses mamelles, comme la louait cette femme de l'Évangile dont Jésus-Christ rectifia le propos ; niais, comme Jésus-Christ le fit entendre dans cette circonstance, d'avoir reçu la parole de Dieu et de s'y élre conformée. «Elle est nommée Bienheureuse, dit Calvin « lui-même, d'autant qu'en recevant par foi la Béné- « diction qui lui était offerte, elle a ouvert le cuemix « A Dieu pour accomplir son œuvrc\ » C'est par cet acte essentiellement méritoire que Marie a conçu le Verbe, et qu'elle a droit à la reconnaissance du genre humain. Ce que Jésus-Christ disait aux malades qui obtenaient de lui leur guérison : fides tua te salvum fecii^ doit être appliqué en grand à la guérison du Monde par la foi de Marie. C'est votre foi, ô Marie, qui nous a tous sauvés, fides tua nos salvos fecit. Comment, après cela, ne vous dirions-nous pas, avec Elisabeth, Bienheureuse... Bienheureuse, Vous qui avez cru !

C'est ce que nous fait entendre le Saint-Esprit par la prophétie d'Elisabeth.

C'est ce qu'il va faire ressortir d'une manière plus sublime par la bouche de Marie elle-même.

Mais avant d'entrer dans ce nouveau sujet de conlem-

• Calvin, Comm.sur l'harm. évang., p. 21.

plation, rendons, s'il est possible, l'impression générale de la situation tracée par l'Évangile.

Quel admirable spectacle que celui de ces deux femmes, et, en ces deux femmes, que celui de ces deux enfants, dans celte visite d'ailleurs si simple, de Marie à Elisabeth ! Dieu a voulu que ce fût un enfant qui manifestât Dieu Enfant au monde, et une femme qui reconnût aussi et manifestât la première au monde la Mère de Dieu. Un enfant et une femme ! Ce qu'il y a de plus faible et de plus humble, mais aussi de plus conforme à l'état dans lequel Lui-même a voulu paraître, pour mieux faire éclater à la fois sa condescendance et sa grandeur. Et quelle merveille nous découvre la rencontre de ces deux enfants dans le sein de ces deux mères ! L'un dans le sein d'une mère ancienne et stérile : c'est l'image de la Loi ancienne, qui ne produisait pas la grâce, mais qui la promettait et l'attendait; l'autre, dans le sein d'une mère jeune et vierge, mais féconde : c'est l'image de la Loi nouvelle, féconde en sainteté, et pleine de loute l'abondance des grâces. Les deux mères de ces deux enfants se joignent de près dans ce mystère, et la plus jeune vient trouver la plus ancienne, parce que la vérité survient à la figure, le don vient accomplir la promesse, et les richesses du second Adam se répandent sur toutes les misères du premier. Et comme leur conduite est à la hauteur de leur situation ! quels sentiments ! quel langage ! quelle humilité ! quelle majesté ! pas un mot qui soit donné à la nature, à la vanité, à la curiosité : tout y est grand, tout y est saint, tout y est divin, tout y est, dès le début, dans le caractère et dans la proportion du Christianisme. Loin d'être touchées du moindre sentiment de complaisance dans les grandes faveurs qui

leur ont été faites, elles ne se les disent même pas, elles n'en reçoivent la connaissance que de TEsprit-Saint, et elles ne parlent que pour disputer entre elles à qui s'humiliera davantage: l'une se reconnaît indigne d'être visitée par la Mère de Dieu; l'autre, quelque élevée qu'elle soit au-dessus d'Elisabeth par celte dignité, ne veut avoir d'autre avantage sur elle que celui d'être la plus humble. Non que la vérité perde rien à cette humilité : Marie, en effet, reçoit les hommages d'Elisabeth ; elle les déploie même, elle les proclame plus grandement dans son cantique; mais elle les reçoit et les exalte pour en glorifier Dieu, pour s'en humilier d'autant plus, et elle en devient par cela même d'autant plus digne. C'est ce qu'il nous faut maintenant admirer.

Le Magnificat est de force à renverser un athée. Le témoignage qu'il rend à Marie va jusqu'à prouver, à lui seul, la divinité du Christianisme, l'existence même de Dieu. Comment des Chrétiens y sont-ils insensibles?

Qu'on secoue un moment celte torpeur que produit en nous l'habitude des prodiges : qu'on se représente pour la première fois une jeune fille, de la plus pauvre condition, chez le plus méprisé des peuples, devenue l'objet sacré des hommages et de la confiance de l'univers depuis dix-huit siècles, à travers les plus grandes révolutions et parmi les plus profondes diversités que puisse offrir l'espèce humaine.

Qu'on se dise que cette humble fille ne s'est signalée par aucune action d'éclat, que rien n'a été plus simple, plus ordinaire, plus effacé que sa vie ; et que ses historiens mêmes et ses panégyristes, respectant religieusement cette humilité de son caractère, n'ont jamais cherché à le faire ressortir par aucune invenlion, par aucun artifice, par aucun ornement qui ait pu séduire les imaginations et allumer l'enthousiasme.

Voilà un fait; un fait grand comme le monde qu'il remplit, et dont à chaque pas on heurte le témoignage.

Expliquez-le autrement que par la Divinité du Fils de Marie, que par l'action d'une Providence qui a voulu signaler en celte humble créature la puissance de son bras : je voas en défie !

Mais ce n'est là que le premier degré du prodige.

Cette pauvre fille, au plus profond de son obscurité, alors que sa destinée, aujourd'hui même naturellement inexplicable, était enfouie dans l'inconnu : un jour, dans les montagnes de la Judée, seule, avec une de ses compagnes, saluée par celle-ci comme l'ont saluée depuis, comme la salueront à jamais les siècles, accueille cette hommage avec toute la conscience de sa vérité ; et, éclatant elle-même en un saint transport, prévient, prédit, proclame toute sa grandeur future dans un Cantique qui est le plus sublime qui ait jamais été cbanlé à la Divinité, et qui est si explicite, si prophétique, si à la dimension de rÉ\énement, que, si on le composait aujourd'hui, il ne lui serait pas plus applicable; que dis-je ? qu'il le dépasse de toute l'étendue des siècles futurs, dont chacun pourra y trouver place, et dont tous ne feront que le remplir.

Tel est le Mognificat.

Ce n'est pas là un prodige difficile à constater: chacun fa sous la main. Ouvrez l'Évangile, et lisez au premier chapitre de saint Luc. La critique la plus savante a éprouvé saint Luc, et elle a déclaré que les temps anciens ne nous ont laissé que peu d'ouvrages dont l'authenticité soit aussi bien constatée que celle de ses écrits\

Et quant à sa véracité, je m'en rapporte à l'impression de sa lecture. Le mensonge, d'ailleurs, de sa part, n'eût pas été moins prophétique que la vérité. Et puis, le mensonge, pour qui ? Ce n'eût pu être que pour Marie. Mais remarquez d'abord que Marie, confiée par Jésus à saint Jean, avec qui elle demeura dans les rap-

1 Voyez Laf.dner's, CrediiiUiij of ihc Gospel' s hhtonj^ part. 2.

ports de mère et de fils tout le reste de sa vie, aui-ait bien plutôt trouvé dans cet Évangéliste cette disposition à la louer, si onpeut.la supposer dans de si saints, personnages; et en second lieu, que saint Luc, comme les autres écrivains sacrés, renverse toute supposition de cette nature par la fidélité avec laquelle il rapporte maintes autres circonstances de TÉvangile où le caractèi-e de Marie se trouve elTacé ; tellement qu'on nous les oppose. Par exemple, lorsqu'il dit que la Sainte Vierge 7^6 comprit point cette réponse que lui fit Jésus-Christ lorsqu'elle Teut trouvé dans le temple et quïile lui représenta l'inquiétude avec laquelle elle l'avait clierché : « Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois appliqué « à ce qui regarde mon Père ? » Une telle réponse n'a rien, ce semble, d'obscur ni de difficile ; et si elle cache quelque chose qui passe notre intelligence, il ne paraît pas digne de la lumière de la Sainte Vierge qu'elle l'ignorât. Le même Évangéliste, néanmoins, qui rapporte le Magnificat, nous assure qu'elle ne comprit pas cette réponse, et il se contente de nous le dire, sans prendre aucune précaution pour la Sainte Vierge ou pour nous, et sans se mettre en peine de nos réflexions qu'il pourrait arrêter par une des siennes. Quoi de plus capable, juand on l'entend bien, de montrer qu'il était un histoiien fidèle, puisqu'il écrivait ce qui était vrai, sans ■lie vraisemblable; et qu'il suivait une autre lumière lue la nôtre, puisqu'il écrivait comme aucun de nous l'eût écrite Il est donc historiquement et moralement vrai que le

* Nous reviendrons en son lieu sur ce fait de la vie de la Sainte ^ierge : il n'a rien fini doive nous cnjliarrasjcr.

2iS CHAPITRE XI.

Magnificat est sorti des lèvres de la très-Sainte Vierge dans sa Visitation à Elisabeth ; et pour tout chrétien, nos réflexions à ce sujet étaient même superflues^-

Or, c'est là, disons-nous, un prodige prophétique qui, seul, suiTirait pour prouver, à tout esprit attentif, la divinité du Chistianisme, l'action surnaturelle d'une Providence dans le monde.

Comment donc ne suffirait-il pas pour justifier son objet direct, le culte de la très-Sainte-Vierge?

Une étude plus particulière de ce sublime Cantique va nous en faire sentir, à ce point de vue, toute la puissance.

Il faut d'abord remarquer comme il jaillit de la situation où il se fait entendre : la force qu'il en reçoit et celle qu'il lui donne.

Le Magnificat n'est que l'épanouissement et comme l'explosion de la même Inspiration qui a emporté Marie à travers les montagnes de sa demeure à celle d'Elisabeth, qui a fait tressaillir Jean-Bapliste dans le sein maternel, qui a fait s'écrier Elisabeth d'une grande voix : Vous êtes bénie enti'e toutes les femmes ! et qui de la grande âme de Marie, qui en est le foyer, s'élance dans toute sa plénitude.

1 C'est pourquoi nous ne ferons que mentionner ici cette autre observation, que le témoignage de saint Luc est fortitié de celui de saint Paul, dont il fut le disciple fidèle. Soit en effet, suivant le sentiment de Tertullien et de saint Âllianase, que l'tvangile de saint Luc soit l'Évangile même de saint Paul, dicté par lui à saint Luc, et qu'il appelle mon Évangile dans son Épître aux Romains; soit que, selon saint Irénée, saint Luc ait mis par écrit ce que saint Paul prêchait, ou, selon saint Grégoire de Nazianze, ait écrit, aidé du secours de saint Paul, q li ne cite l'Évangile que conformément au texte de saint Luc, il est certain que c'est d'accord avec le grand Apôlre que saint Luc a écrit son Évangile et nous a rapporté le Hlagnijicat.

Le mouvement s'en retrouve tout entier dans le premier mot du récit de la Visitation, qui le relie à celui de l'Incarnation : Exsurgens Maria. Aussi pourrait-on, sans qu'il y paraisse, supprimer la scène même de la Visitation, et lire : Fxsurgens Maria ait : Magnificat anima mea Dominum^.

Ce chant est donc le chant de la Maternité divine dans sa première etTusion : l'épithalame du Saint-Esprit, l'hymne du Verbe à son entrée dans Marie, la louant par sa bouche, qui ne faisait que chanter au dehors cet hymne admirable qu'il composait lui-même en son cœur.

Les traits intermédiaires qui composent la Visitation ne font que marquer le trajet et le progrès de l'inspiration, et que lui servir de prélude : aussi les retrouvet-on agrandis dans le cantique de Marie.

Ainsi, saint Jean tressaille de joie dans le sein d'Elisabeth : Exultavit gaudio infans in utero; et Marie tressaille de joie en Dieu son Sauveur : Exultavit Spiritus mens in Deo salutari meo. Elisabeth appelle Marie Bienheureme; et Marie proclame que toutes les générations l'appelleront Bienheureuse. Elisabeth prophétise à Marie que les choses qui lui ont été dites s'accompliront ; et Marie, publiant ces grandies choses, déroule cà nos yeux la prophétie d'Elisabeth et les merveilles du Christianisme à travers les âges.

C'est avec l'intelligence de ces préludes et de ces accompagnements qu'il faut entendre le divin Cantique :

• N'est-cp pas dans le sentiment de ce rapport que TÉglise se lève, elle aussi, d'un mouvement unanime, toutes les fois qu'elle redit le ilagnijicat?

250 CHIP LIEE XI.

« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tres- « saille en Dieu, mon Sauveur ; parce qu'il a regardé « la bassesse de sa servante : et voilà que désormais « toutes les générations m'appelleront à cause de cela «Bienheureuse; parce que le Tout-Puissant m'a fait de « grandes choses. »

Arrêtons-nous et divisons notre admiration.

Jamais Tinspiralion n'a jailli avec plus de plénitude et de puissance que dans ce merveilleux Cantique auquel nos oreilles ne peuvent s'habituer, depuis dix-huit siècles qu'il retentit dans le monde, et dont nos bouches fidèles remplissent de plus en plus la prédiction. Tout le souffle prophétique qui respire dans les immortels psaumes de son royal ancêtre semble être passé dans l'àme de Marie, agrandi et réglé par la possession de son objet. Et ce qui fait ressortir la majesté et la puissance de ce chant divin, c'est l'humilité et la faiblesse de celle qui le profère. Que le cantique d'une Judith, d'une Débora ait ce caractère , on le conçoit, d'après la hardiesse qu'elles ont fait paraître dans leurs actions; mais Marie, l'humble Marie ; Marie, la servante du Seigneur, qui n'a d'autre sentiment que celui de sa bassesse^ où a-t-elle pris tous ces transports, tous ces accents de gloire, de grandeur, de puissance, qui s'accumulent sur ses lèvres, qui louent le Tout-Puissant comme il ne l'a jamais été par aucune créature, et qui, l'enveloppant elle-même dans leur éclat,. la font paraître à ses propres yeux l'objet de la vénération de l'univers, et le plus glorieux témoin de cette grandeur de Dieu qu'elle exalte ! Où a-t-elle pris ces accents? Elle les a pris dans ce sentiment môme de sa bassesse propre, joint à celui de la grandeur qu'elle a reçue de Dieu. Ces deux senti-

LE MAGNIFICAT. 2ol

ments inspirés à Marie par la Vérité même, personnellement vivante dans son sein , étaient comme deux abîmes qui s'appelaient réciproquement : la vue de sa bassesse lui donnait le sentiment distinct de la grandeur qu'elle devait à Dieu, et la vac de celle-ci accroissait le sentiment de sa bassesse. Cette divine grandeur retentissait en quelque sorte dans l'abîme de son bumilité comme dans un merveilleux instrument de musique dont la capacité sonore et barmonicuse était admirablement propre à faire résonner le nom du Seigneur. Elle pouvait s'avouer d'autant plus heureuse, d'autant plus grande , d'autant plus justement célébrée entre toutes les créatures, que la profonde humilité de son âme la rendait plus propre à témoigner que Dieu seul lui avait fait ces grandeurs et à lui en renvoyer la gloire.

Voilà, autant qu'il est possible à notre faiblesse d'interpréter ce chant divin, quel est son rapport avec le cœur de Marie. On ne saurait y voir un chant de louange à Dieu, n'impliquant aucun honneur pour la Vierge Marie. Marie loue Dieu en elle, et elle se loue en Dieu : deux louanges qui se pénètrent et ne peuvent se séparer. Ce sont les grandes choses que Dieu lui a faites qui sont le sujet de son cantique, qui témoignent la grandeur, la puissance, la miséricorde du Très-Haut.

Or ces grandes choses sont en Marie : sont Marie ellemême dans sa divine Maternité. Ne pas honorer Marie, c'est dès lors ne pas honorer Dieu dans son plus grand sujet créé de louange. Aussi Marie se loue-t-clle ellemême : elle accepte les hommages profonds d'Elisabeth; elle se livre à des transports de triomphe ; clîe appelle tous les siècles futurs à la célébrer. Mais elle se loue

comme la servante du Seigneur ; elle tressaille de joie en Dieu son Sauveur; elle nous invite à la célébrer, parce qu'il a regardé sa bassesse. L'honorer à d'autres titres serait sans doute un sacrilège abus; mais ne pas l'honorer ainsi serait un refus impie.

Et la mesure de cet honneur que nous lui devons étant celle des grandeurs qui la motivent (ex noc Bcatam me dicent), il faut la chercher dans les expressions de son cantique.

Or ces expressions épuisent toute mesure. Marie ne se contient pas : elle exalte le Seigneur, elle tressaille en Dieu son Sauveur, elle publie que le Tout-Puissant lui a fait de grandes choses : Fecit mihi magna qui Potens est ; c'est-à-dire que c'est Dieu en tant que Tout- Puissant qui lui a fait des choses si grandes, que tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elles sont grandes infiniment : Maijna ; expression qui, raprochée de Potens, ne donne pour mesure à ces grandes choses, dit saint Thomas, que la Toute-Puissance même du Dieu qui les lui a faites : Mensuraillius sulaest Omnipotentia facientis. C'est ce que Marie elle-même va proclamer par cet autre trait d'une admirable énergie : Fecit potentiam inbrachio suo; c'est-à-dire que Dieu a fait en elle une ceuvre si grande, qu'il a déployé toute sa force, tout son bras. Selon le langage des Livres saints, voulant exprimer les divers degrés d'efficacité divine, on dit que Dieu a mis le doigt, pour signifier une grande opération; qu'il a mis sa main, pour signifier une plus grande ; qu'il a déployé son bras, pour exprimer la plus grande opération de sa puissance, comme est la Maternité divine de Marie, la virginale Conception du Fils de Dieu dans son sein. C'est ce que l'Ange avait annoncé à Marie en ces autres

LE MAGNIFICAT. 2o3

termes dont nous avons pesé la valeur : La Vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre.

Voilà ce que Dieu a fait en Marie; voilà ce que nous devons honorer en elle, dans la même proportion ; voilà ce qui lui faisait dire à elle-même : Ex hoc Deatam me dicent omnes generationes.

Dieu n'a pas voulu nous laisser déduire celte obligation que nous avons d'iionorer cette Merveille de sa grâce dans toute l'é tendue de sa grandeur. Il appelle luimême, par la bouche de Marie, toutes les générations à lui rendre cet honneur, en lui faisant prophétiser qu'elles le lui rendront. Le Magnificat est un gage éclatant en faveur de la dévotion universelle des peuples envers Marie. Il la consacre par un prodige de prophétie, et fait de cette dévotion elle-même un prodige d'accomplissement. Et quel prodige!

Quel oracle a jamais été plus formel ? quel accomplissement plus manifeste ? Inconnue de la terre entière, Marie proclame que toutes les générations humaines la béniront. Et ce n'est pas en termes douteux et équivoques, qui puissent se prêter à un double sens, à la manière des faux oracles, qu'elle fait cette prédiction : c'est à pleine bouche: DÉsorx.MAis toutes les générations m'appellehont bienheureuse. Et cet oi-acle si clair s'éclaire encore de la circonstance où il est proféré. Elisabeth vient de se confondre en hommage devant Marie : D\ài me vient cet honneur, a-t-clle dit, que la Mère de mon Seigneur daigne venir à moi l... et bienheureuse êtes-vous^ vous qui avez cru^ parce que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s'accompliront. Et Marie dit : Désormais, toutes les généra- "tions m'appelleront bienueureuse. C'est-à-dire, bien li. \ .ï

évidemment, que c'est avec le sentiment d'Elisabeth que tous les peuples la béatifieront, et que ce même culte que, la première, Elisabeth vient de lui rendre, deviendra désormais le culte de l'univers. — J'appelle ici tous les esprits sincères et qui n'ont pas peur de la vérité, et je leur demande: Qu'y a-t-il de plus formel que cet oracle? et, quand il a été prononcé, qu'y avait-il naturellement de plus impossible à soupçonner que son accomplissement ?

Et, maintenant, qu'y a-t-il de plus manifeste, de plus prodigieux que cet accomplissement ? Il y a bien des siècles déjà qu'un saint évoque le proposait à l'admiration de son peuple : « Considérez, je vous prie, lui disait- « il, toutes les régions que le soleil éclaire, et voyez, i « qu'il n'y a presque aucune nation, aucun peuple qui ne « croie au Christ, et que partout où le Christ est confessé « et adoré, la vénérable Marie, Mère de jDieu, est pro- « clamée bienueureuse. Par tout l'univers, en toute lance gue, dis-je, la Vierge Marie est béatifiée; autant il y a « d'hommes, autant elle a de témoins : ce qu'elle seule « a prédit, tous l'accomplissent \ »

Et comme cet accomplissement a grandi avec les générations! comme il a été rendu plus prodigieux par les événements qui les ont agitées ! Nestorius essaye de soustraire à la foi des peuples la Maternité divine de Marie; et il ne réussit qu'à la faire proclamer et béatifier aux acclamations enthousiastes de l'Orieût. Photias rompt avec la Chaire apostolique ; il porte atteinte au dogme du Saint-Esprit, si étroitement lié à celui de la Bienheureuse Vierge qui en est le temple et l'épouse ;. et

* Saint lUlefonse, au sfiplième.siècle.

LE MAGNIFICAT. 2j5

il ne peut faire que les immenses réglons qu'il a entraînées dans son schisme n'aient gardé pour Marie le culte le .plus populaire et le plus solennel. Mahomet fonde un fanatisme nouveau sur la haine du Christianisme; iLblasphème la divinité du Fils de Marie ; il outrage la dignité de la femme; et sa brutale main est forcée d'inscrire dans son Coran celle délicate expression de la foi des infidèles eux-mêmes : « Les Anges dirent à Marie : « Dieu t'a choisie, il t'a rendue exempte de toute souil- « lure, il l'a élue entre toutes les femmes de l'univers^ » Luther enfin arrache la moitié de l'Europe à la foi catholique; il voue au mépris, à la haine et à la destruction le culte des Saints, le culte sensible de Dieu lui-même, et yaici que de celte même main qui vient de brûler la sentence de sa condamnation, il écrit cet étonnant commentaire de la prophétie de Marie, qui en est peut-être le plus prodigieux accomplissement :

« La Vierge Marie a voulu dire que son culte dure- « rait de génération en génération, tellement qu'il n'y « aurait jamais aucun temps qui ne retentît de ses «louanges. C'est ce qu'elle exprime quand elle dit : « Toici que, désormais, toutes les générations. C'est-à- « dire.: Dès ce moment commence ce cours de louanges « qui doit s'étendre à toutes les générations et à la pos- « térité.

« Quant à^ces termes : Beatam me dicent, il est bon « d'observer qu'ils ont dans le texte grec un sens plus « large que appeler Bienheureuse, ils signifient faire « Bienheureux ou Béatifier; de leîle sorte que ce n'est « pas SEULEMiiNT de la langue et en paroles que cet hon-

1 Qiap. III, verset 37.

2o6 CHAPITRE XI.

u neiir doit être rendu, ou par des génuflexions, par des « inclinations de tête, par des érections de statues et d'ici mages, par des édifications de temples, toutes choses « que font même les impies; mais de toutes les forces de « noire être, en vérité, et du fond de rame. Ce culte re- « monte à l'instant où le cœur de Marie, comme nous (I Favons dit plus haut, par la considération de sa basce sesse et de la divine grâce, a commencé en lui-même « cette joie et ce transport.

c( Devant Dieu et du fond du cœur, de pensée ou de « bouche, disons-lui donc : 0 Bienheureuse Vierge ! La « béatifier, c'est ainsi proprement la vénérer et l'hono- « rer en vérité \ »

Nous laissons aux protestants et aux censeurs du culte de Marie le soin de méditer cet oracle que la force seule de la \énié catholique fait sortir de la bouche de son plus violent agresseur. Il nous semble revoir dans ce zèle de Luther, trouvant insuffisant tout le culte sensible

' Virgo 5Iaria non aliutl voltiit per sua praeccaia ex generatione in generationem durata, quam non fore, in quo non praediceiilur laudes ejus, tempus. Atque lioe ip>um indicat, dum ait : Ecce ex hoc nunc omnes generaliones. Id esl, jnm nunc exordium sumit, perraansurum ad omnes usqiie generaliones atque posleros. — Verbi {/.ajcapioùai lalior esl sisniûcalio , quani ut per beatam dicent recle observari possil; signilicat auteui beatuin facere, aut beatificare, ut NON SOLA lingua, aut \erbis id (iat, aut genrillexione, capHis inclinatio;ie , galeri delectione, simulacrorum et imagiiium exstruclione, templorum aediûcalione, Id quod ET impii faciunt, verum ex lotis viribus, vereque, et ex animo. Id u>u venit, ulii cor, ut antea dicluni est, per humilitatis ejus et divinae graliae adspeclum, gaudiuni et voluplalem sibi ceperit. Erga Deum ac ex imo peclori', sic vel cogilet vel dicat : 0 Felicem banc Virginem! Hoc beatificare, propria est veneratio honosque verus, ul audilum est. — ( Martim Lutheri Super Divx Yirgiuis Marix canticiun commentarii, Oper., toni. V, p. 85. Witebergae, 1554.)

d3 la dévotion calliolique à hi Sainte Vierge : les génullexions. les prostrations, le culte des statues et des images, la consécration des temples à l'honneur de Marie, que même les impies, dit-il, ne peuvent lui refuser, et voulant animer tout ce culte du sentiment le plus vivant et le plus profond de vénération, d'honneur et de louange ; il nous semble, dis-je, revoir dans ce zèle véhément de Luther, le prodige de ce devin des Ammonites, de Balaam, forcé par l'Esprit de Dieu de bénir Israël qu'il était venu maudire, « parce que, dit-il, je ne peux pas changer « la parole du Seigneur pour dire plus ou moins qu'il ne « m'a dit \ »

Ainsi la parole que le Seigneur a fait entendre par la ] touche de 3Iarie : « Toutes les générations m'appelleront Bienheureuse, » ne peut être changée ; et il faut croire que le même Esprit divin qui a inspire cette prophétie inspire son accomplissement, et anime, de génération en génération, la dévotion universelle des peuples envers Marie.

Quelle preuve de la vérité de notre foi !

La Bienheureuse Vierge, après avoir exhalé sa reconnaissance, publié ses grandeurs, et prophétisé sa gloire, dans la première partie de son cantique, trace à grands traits, dans une seconde partie, la grande révolution opérée par le Christianisme dans le monde.

« Il a déployé la puissance de son bras; il a dispersé « les superbes en la pensée de leur cœur; il a jeté bas de « leur trône les puissants et il a exalté les humbles. Il a « rempli de biens les affamés et il a renvoyé les riches « vides. »

1 Nomb., xxiv, 7 3.

2o8 CHAPITRE' XI.

Marie voit, dans ce que Dieu a fait en elle, ce qu'il fera dans le monde. Elle est le premier et le plus merveilleux témoignage de cette révolution qui doit abattre les faisceaux romains devant la Croix , et confondre la superbe humaine par la folie de l'Évangile. Tout le reste s'exécutera suivant le même plan. Elle le voit si bien que, pour elle,, l'événement est déjà consommé, et qu'elle chante la chute et la confusion des grandeurs et des gloires de la terre, alors qu'elles sont encore dans toute leur puissance et dans tout leur éclat. Dieu les abattra si aisément, que c'est déjà fait : Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles. Et c'est déjà fait en réalité par Tévé- Tiement de l'Incarnation, qui commence en Marie et par Marie ce grand renversement. Quelques années se seront à peine écoulées que le grand Apôtre s'écriera : « Où. « sont les sages ? où sont les docteurs ? où sont les pro- « fonds penseurs de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu « de folie la sagesse de ce monde ? Il a choisi ce qui est « réputé fou dans le monde pour confondre les sages, et « les faibles pour confondre les puissants ; il a choisi, « dis-je, ce qui paraît ignoble et méprisable, et ce qui « n'est pas, pour renverser ce qui est, afin qu'aucune « chair ne se glorifie en sa présence \ » C'est là évidemment le même motif qui se trouve dans lecantique de la Sainte Vierge; mais, dans sa bouche, il est anticipé par la vueprophélique des événements, dans ce miroir de la Vérité qui est son Fils, où elle voit toutes les destinées- de l'univers dans sa propre destinée.

Enfin Marie termine par un sublime résumé de tout le plan de la Religion, d'un bout à l'autre de son histoire :

1 Corînlh., i, 20-29.

LE MAGNIFICAT. 2r,9

« Il a relevé Israël son serviteur, se souvenant de sa a miséricorde. Ainsi qu'il l'avait annoncé à nos pères, (s. h Abraham et à sa postérité, pour toujours. »

Marie voit encore en elle l'accomplissement d'un dessein qui, d'un côté, remonte à Abraham et aux premiers auteurs de la race humaine, et qui, de l'autre, s'étend à toutes les générations futures jusqu'tà la fin des temps, in sœcula. Placée entre les deux âges de l'humanité, elle les domine de toute sa hauteur prophétique : elle touche pour ainsi dire aux deux extrémités du temps, et elle les rapproche, elle les concentre dans le grand et glorieux Mystère qui en marque la plénitude et dont elle est le nœud.

Tel est le Magnificat. Marie nous y apparaît dans toute la conscience de ses grandeurs, sans préjudice de son humilité, qui consiste, non à les taire, mais à les publier, comme témoignage de la puissance et de la miséricorde de Dieu en elle. Elle y reçoit à l'avance tous les hommages que nous lui rendons; elle les suscite, elle les consacre. Quelque chose que nous fassions, que nous disions à sa louange, nous ne ferons que balbutier auprès de ce qu'elle en a dit elle-même ; ou plutôt auprès de ce qu'en a dit par sa bouche l'Esprit- Saint, dont elle était remplie, le Verbe, dont elle était la voix.

Et toutefois, l'Évangile nous fait paraître Marie sous un aspect plus grand encore. Le Magnificat nous la découvre bien digne de notre culte, sans doute; mais, après ce chant sublime, elle s'élève plus haut encore dans notre admiration, et c'est par le silence qu'elle a gardé tout le reste de sa vie. 0 merveilleux silence de

celle bouche qui savait si bien parler! ô humililé! ô patience! ô résignation! ô foi! ô fidélité! ô discrétion qui, à travers une vie si éprouvée, si cachée, si etïacée, avez contenu tant de clioses dans ce cœur qui savait si bien les sentir et les exprimer! Si Marie ne s'était pas trahie en quelque sorte iinr\e Magnificat, nous croirions qu'elle n'avait ni l'intelligence ni le sentiment de ses grandeurs, et nous ne verrions dans le silence et l'obscure simplicité de sa vie que le témoignage de son infériorité. Mais quel jour cette révélation n'apporte-t-elle pas dans cette obscurité ! quelle valeur ces accents ne donnent-ils pas à ce silence! Ils- en font une hymne plus sublime encore que le Magnificat; parce que si, par celui-ci, Marie raconte ses grandeurs, dans l'humble et volontaire obscurité de sa vie elle nous fait voir ses grandeurs mômes.

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