NAISSANCE DE JÉSUS. — ADORATION DES BERGERS ET DES MAGES
L'Évangile, parfaitement d'accord avec le Plan divin, se propose principalement, à travers tous ses récits, dont la naïveté, ce semble indélibérée, couvre un dessein profond, de bien nous persuader, nous imprimer dans l'esprit que Jésus-Christ est réellement Dieu et homme tout ensemble.
S'il nous faisait voir trop séparément les témoignages de sa divinité, nous serions portés à croire que son humanité n'esl que fantastique. S'il nous faisait voir aussi trop séparément les témoignages de son humanité, nous croirions que sa divinité n'est que métaphorique. C'est pourquoi Jésus-Christ, dans toutes ses actions, et les Évangélistes, dans leurs récits, tie-nnent toujours dans une sorte de pondération ces deux témoignages : montrant toujours l'homme au plus fort du caractère de sa divinité, et le Dieu dans les anéantissements qui prouvent le plus qu'il est homme. Par exemple, Jésus ressuscite Lazare : voilà le maître de la vie et de la mort, voilà le Dieu; mais, avant de le ressusciter, il est dit : £t Jésus pleura : voilà l'homme. Par exemple encore, Jésus luimême expire dans le plus ignominieux supplice, jouet de ses bourreaux : voilà le mortel, voilà l'homme ; mais, à ce dernier soupir, le soleil s'éclipse, la terre tremble] les morts ressuscitent : voilà le Dieu. Suivez ainsi tout l'Evangile, remarquez-y surtout le soin qu'a constam-
262 OHAPITRE XII.
ment Jésus-Christ de tempérer l'éclat de ses merveilles en s'y dérobant par la discrétion ou par la retraite, et de mêler toujours ses abaissements à ses triomphes, comme dans cette entrée à Jérusalem, où il reçoit les adorations de la Judée, sur cette humble monture qui faisait dire à Bossuet : « Aa lieu qu'un esclave criait aux triomphateurs romains : Souviens-toi que tu es homme, je suis tenté de rappeler à mon Sauveur qu'il est Dieu : » suivez, dis-je, ainsi tout l'Évangile, et vous serez frappé de tenir dans cet aperçu comme la clef de son économie.
D'après cela, il convenait que le Fils de Dieu, avant de se révéler de plus en plus comme tel par les trois dernières années de sa vie et par la transformation universelle qui suivit son Ascension, assît largement et profondément dans nos âmes la conviction de son humanité par trente ans dévie commune el domestique sur la terre, soit pour exciter notre confiance, soit pour corriger notre orgueil. Il importait surtout, pour nous paraître non-scnlcmcnt homme, mais fils de l'homme, qu'il se fît voir, approcher, toucher, manier en quelque sorte comme enfant, el par conséquent sur le sein de sa mère, non sans donner alors des témoignages de divinité dont la grandeur bulançût les abaissements si profonds de son humanité naissante.
De là tous les mystères évangéliques de la naissance et de Tenfance de Jésus-Christ; de là cette glorieuse part que devait y avoir sa très-Sainte Mère.
Et comme rÉvangile ne nous a si soigneusement exposé ces mystères que pour que nous les eussions toujours présents à l'esprit, dans le but de nous en faire porter et cultiver les fruits, il en ressort la justification
<lu culte de Marie Mère de Jésus, qui nous les représente, et qui est ainsi éminemment évcmgélique.
Nous l'avons déjà dit, rien n'est gratuit dans TÉvangile : tout y a une grande portée d'enseignement. Or, le J'ils de Dieu pouvait assurément se passer de Marie : le miracle de sa conception et de sa naissance virginales, les prodiges célestes qui amenèrent à ses pieds les Bergers et les Mages, prouvent surabondamment que dès lors il était maître de la nature. Il pouvait encore nous laisser ignorer ce premier âge de son existence ; et c'était même naturel. Si donc il a voulu dépendre des soins de Marie, lui devoir ces soins si familiers, si intimes, si sacrés d'une mère; s'il a voulu être montré à nous dans cet état, et y recevoir les premières adorations du ciel et de la terre, ce n'a pu être sans honorer Marie et sans vouloir que nous l'honorions. « C'a été, comme le « dit très -bien le cardinal de Bérulle, une des gran- « deurs et des bénédictions de la Sainte Mère de Dieu, « que son Fils se soit voulu manifester en un âge <( et en un état qu'il était obligé de la manifester avec « lui. »
C'est ce qui ressort surtout du mystère de sa naissance, de celui de l'adoration des Bergers, et de celui de l'adoration des Mages.
Nous allons les étudier successivement.
« En ces jours, dit le sacre récit, parut un édit de « César Auguste, prescrivant le recensement de toute la
264 CHAPITRE XIT.
« terre. Ce premier recensement fut fait par Quirinus, (( préfet de Syrie. Et comme tous allaient faire leur dé- « claration, chacun dans sa ville, Joseph partit de Naza- « reth, en Galilée, pour aller en Judée, dans la ville do « David, qui s'appelle Béthléhem, étant de la maison et « de la famille de David, pour y faire sa déclaration avec « Marie, son épouse, alors enceinte ^ »
Admirons dès l'abord cette merveilleuse conduite de la Providence, qui, d'un côté, fait prédire plus de deux cents ans à l'avance, par son Prophète Michée, que le Sauveur naîtrait à Betldéhein;e{, de l'autre, fait servir la politique de César Auguste à amener et à constater l'accomplissement de cette prophétie. Marie et Joseph habitant la Galilée ne seraient pas venus en Judée et à Béthléhem sans cet édit. Mais César même les y conduit par ce recensement, qui, obligeant chaque famille juive, quel que fût le lieu de sa résidence, à remonter à celui de son origine, amène ainsi Joseph à Belhléhem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David^ pour s'y faire enregistrer avec Marie son épouse. D'où il résulte aussi que Marie est de la môme maison et de la même famille, autre constatation des prophéties qui annoncent toutes le Messie comme devant être Fils de David.
Le divin Enfant lui-même, venu à la vie sur ces entrefaites, dut pareillement être enregistré sur les tables de César, qui ne se doutait pas que, dans ce recensement de l Univers, il inscrivait celui qui devait en être à jamais le Dieu, dans la personne de ce merveilleux Enfant, dont la muse de Virgile, sans le savoir aussi, pressait ainsi de ses vœux la virginale naissance :
1 Luc, u, 1-5. ,
NAISSANCE DE JÉSUS. 26o
Tu modo nascenti puero, que feriea primum Desinet, ac loto siirget gens aiirea mundo, Casta fave Lucina
Ainsi, mystérieuse suite des desseins de Dieu à travers les révolutions humaines! L'univers est conquis par la puissance romaine, pour passer sous la loi de Jésus-Christ, qui vient au monde au moment précis où cette universelle conquête est consommée; et César Auguste, qui en est le triomphateur apparent, inscrit de sa main le nom du Seigneur Jésus sur les Tables auxquelles en appelleront bientôt saint Justin et Tertullien, comme au témoignage public de cette divine naissance : « Vous pouvez « vous en assurer, dit le premier au monde païen, par « les Tables de recensement faites du temps de Qui- « rinus\ » « Vous pouvez connaître sa race, dit le « second, par le recensement d'Auguste, témoignage « fidèle de la divine naissance, gardé dans vos Ar- « chives*. »
Un autre sujet d'admiration s'offre à nous dans cet événement, et vient justifier ce que nous avons dit précédemment de cette économie évangélique, qui mêle l'éclat et l'obscurité dans la vie de Jésus-Christ, et, sans priver sa divinité de témoignages, en retarde la complète manifestation.
Le roi du ciel et de la terre ne devait pas venir au monde sans y donner des marques de son entrée, sans y être reconnu et adoré par les prémices des Juifs et des Gentils qu'il était venu sauver. Telle a été la raison de sa manifestation aux Pasteurs par les Anges, et aux
1 Apolorjéiique de saint Justin.
* Apolorjétique de Tertullien.
2W CHAPITRE- XIT.
Mages par l'étoile miraculeuse. Mais celte double manifeslation n'aurait pu se faire à Nazareth, patrie de Jésus- Christ, sans que Tobscurité dans laquelle il voulait rentrer en fût importunée. La mémoire de ces merveilles se serait conservée parmi les siens , et le bruit en aurait été préjudiciable à son ministère. Mais rien de cela n'arrive, par la conduite admirable de Dieu dans la naissance de son Fils. Il amène Marie et Joseph, par Tordre de César, à Bethléhem, où ils étaient peu ou point connus. Il ne permet pas qu'ils trouvent de place dans une hôtellerie, où ils auraient été eui évidence. Mais, réduits à se retirer dans une étable abandonnée, ils y trouvent la solitude et le silence nécessaires pour conserver le secret de Dieu. Les Pasteurs y tinrent adorer Jésus- Christ; mais ils ne connurent ni Joseph ni Marie, ou ce qu'ils purent en dire ne trouva pas de crédit et s'efïaça de la mémoire des liommes; et, quant aux Mages, si Hérode sut qu'ils étaient venus à Bethléhem, il ne sut pas ce qu'ils y avaient trouvé, et leur retour par une autre voie, inspiré par Dieu lui-même, assura à Jésus-Christ l'obscurité dont il devait encore s'envelopper pendant tant d'années.
Et tout cela arrive par un concours naturel de circonstances dont la Providence couvre et coijipose l'accomplissement de ses desseins.
Suivons-en le fil :
« Pendant qu'ils étaient en ce lieu,- il arriva^ que le « temps auquel elle devait accoucher ftit révolu, et elle « enfanta son Fils premier-né, et l'ayant emmaillotté, « elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait <( point de place pour eux dans l'hôtBllerie. »
Quelle admirable simplicité de récit! Ce n'est pas là
un mythe ni une légende : c'est un fait yrai, naïf, historique; on le croit, on le voit.
Que Ton rapproche cette naissance des magnifiques promesses des Prophètes concernant ce Jésus dont l'Ange disait naguère à Marie : « Que Dieu lui donnerait le « Trône de David son père, qu'il régnerait éternellement « sur la maison de Jacob, et que son Règne n'aurait « point de fin ; « et que l'on se demande si un inventeur aurait pu être aussi maladroit que de desservir ainsi la cause qu'il aurait embrassée en faisant naître son héros d'une manière aussi méprisable et aussi contraire à ses destins.
Sans doute le môme narrateur va nous montrer les Anges célébrant cette vile naissance du haut du ciel. Mais le même intérêt, le même calcul qui aurait fait inventer cette seconde circonstance, aurait évidemment dû faire supprimer la première, et la sincérité qui a fait rapporter celle-ci noas répond ainsi de la vérité de celle-là : la crèche nous répond du Ciel; les animaux nous répondent des Anges.
L'Évangile nous dit que l'accouchement de la Sainte Vierge arriva au terme ordinaire de la nature; et il nous dit ensuite simplement qu'elle enfanta. Si nous n'avions que ce récit, nous devrions croire que cet enfantement fut naturel comme son terme. Mais l'Évangile nous a déjà édifiés tout autrement sur ce point; et, selon sa sobriété ordinaire, il n'avait pas à y revenir. Il nous a fait connaître, en effet, que Marie avait conçu le Verbe sans préjudice de sa Virginité; et par cela môme, il nous a dit qu'elle l'enfanterait de même. Il eût été contradictoire d'admettre qu'elle eût dû perdre dans l'enfantementcettc Virginité qu'elle avait en quelque sorte stipulée dans sa
conception. L'enfantement et la conception ont d'ailleurs un rapport étroit qui fait de celui-là le prix douloureux de celle-ci, et dont par conséquent Marie était affranchie. Enfin, dans le récit de TAnnonciation, il n'est pas dit seulement que Marie concevra, mais qu'elle concevra et enfantera un Fils, conformément à la prophétie : Une Vierge concevra et enfantera; et c'est l'Évangile même qui lui fait l'application de cette prophétie\
Disons donc avec l'Église, exprimant la foi universelle des Chrétiens : Virgo prius ac posferius; et, dans ce prodige de l'enfantement virginal de 3Iarie, honorons la suite de ses grandeurs.
L'Évangile dit qu'elle enfanta son fils premier-né. Nous avons déjà péremptoirement confondu l'objection qui tire de cette dénomination de premier-né la conséquence que Marie aurait donné le jour à d'autres enfants que Jésus. Mais autant celte expression résiste à cette conséquence dans le sens charnel, autant elle s'y prête dans le sens spirituel. « Dieu, en effet, nous dit saint «Paul, nous a prédestinés pour être conformes à « l'image de son Fils, pour qu'il soit premier-né entre « plusieurs frères ^ et c'est pour cela qu'il a participé à « notre chair et à notre sang, devant êlre semblable à « ses frères pour en être le miséricordieux Pontife de- « vant Dieu. » Par là Marie a réellement enfanté un Fils PREMIER-NÉ, premier-né de tous les Chrétiens dont elle est ainsi véritablement la Mère. Il y a plus : comme en participant à notre nature le Fils de Dieu s'est approprié en elle toute la création dont l'homme est le sommaire,
1 Matth., I, 23.
2 Rom., VIII, 29.
il est devenu par son incarnation, dit encore saint Paul, le premier-né de toute créature, primogenitus omnis créature ^ : expression dont la sublimité n'ôte rien à l'exactitude, et qui reflète ainsi sur la Vierge Marie l'éclat le plus universel. Toutes les créatures, animées et inanimées, célestes et terrestres, régénérées, pacifiées, consacrées par le Fils premier-né de Marie, saluent en elle la Mère et la Dame de l'univers. Et tout cela sous ces simples expressions: Elle enfanta son Fils premier-né ! Ne nous élonnonspns que de si simples paroles recèlent un sens aussi profond, lorsque ce petit Enfant qu'elles nous montrent recèle Dieu.
Marie, dit l'Évangile, Voyant enveloppé de langes, le coucha.., 0 anéantissement du Fils! ô grandeur de la Mère ! La parole succombe sous le poids de ce mystère, que la simplicité de son exposition ne rend que plus sublime à nos yeux. Comme le Fils de Dieu a voulu bien véritablement être le Fils de l'Iiomme! comme il l'est dans cet état d'un petit enfant emmaillotté et couché par sa mère! et comme la manière tout ordinaire dont cela nous est dit convient à la Toute-Puissance et au suprême Amour qui l'ont rendu facile !
Et combien aussi la simplicité avec laquelle Marie concourt à ce mystère l'élève à sa hauteur, lorsqu'on se rappelle surtout que, dans l'Annonciation et la Visitatation, elle en a reçu et manifesté si grandement l'intelligence! «Elle couvait de ses yeux, dit suavement saint « Amédée, elle retournait de ses mains le Verbe de vie; «elle réchauffait de son haleine celui (jui réchauffe et « qui inspire tout; elle portait celui (lui porte l'Univers;
1 Colosi., I, 15.
270 CHAPITRE XÎT.
« elle aîlailait un Fils qui versait liii-m?me le lait dans « s€s mamelles et qui repaît toutes les créatures de ses « dons. A son cou pendait la Sagesse éternelle du Père ; « sur ses épaules s'appuyait Celui qui meut tous les êtres c( de sa vertu; dans ses bras, sur son sein reposait Celui « qui est le repos éternel des âmes saintes ^ » Ces antithèses n'ont rien que d'exact. Elles sont la vérité même de notre foi, qui nous offre, dans Tlncarnation du Verbe, Dieu fait homme, pour que l'homme soit fait Dieu ; antithèse qui est la thèse même du Christianisme.
Les grandeurs de Marie dans ce mystère se composent ainsi des abaissements de Jésus. Ce qu'elle en reçoit est dans la proportion de ce qu'elle y apporte. Tout ce qu'elle donne au Fils de l'homme lui est rendu par le Fils de Dieu. Elle le revêt de langes, et lui la revêt de grâce et de lumière : elle de sa Maternité, et lui de sa Divinité; et vestis illum et vestiris ab illo.
Elle le coucha dans une crèche parce cpiil ny avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. C'est le hasard et la nécessité, ce semble, qui réduisent Marie à donner le jour à Jésus dans une étable et à le coucher dans une crèche. Mais, en réalité, c'est le choix, le choix, de l'Amour éternel, de la Sagesse infinie, dé la Toute-Puissance. Celui qui a pose sa tente dans le Soleil, comme dit le Roi-Prophète, pouvait assurément se faire faire une place dans l'hôtellerie d une petite bourgade; il pouvait naître dans le palais d'Hérode ou de César et se faire adorer par le Sénat au Capitole; car toute la Terre est à Lui. Mais qu'aurait-il fait en cela de plus et de mieux que ces puissances du monde qu'il venait abattre? Quel soulagement aurait-il apporté à l'humanité pauvre et
1 Homilia quarta, De pariu Tirginis.
NAISSANCE TfE JÉSUS. 271
misérable qu'il voulait affranchir et consoler? Il était digne de Celui qui n'a rien à recevoir et qui venait tout apporter, de choisir ce qu'il y a de plus pauvre pour renrichir, ce quMl y a de plus humble pour l'élever, ce qui n'est pas pour en faire ce qui est: et de manifester par là sa richesse et sa puissance, autant que sa miséricorde et son amour. Il était digne de Téternelle Sagesse de démasquer les faux biens en les répudiant, et de manifester les hiens véritables en les épousant. Il était diane du Réparateur de la nature humaine précipitée dans l'orgueil et dans la concupissence, de la redresser, en mettant le contre-poids et le charaie de sa Divinité du côté delà pauvreté et de la souffrance : oui, il était digne du Dieu Bon, Tout-Puissant, infiniment Sage, de naître dans une étable et de mourir sur une croix. Ah ! si cette vile étable et si cette affreuse croix étaient restées ce qu'elles furent lorsqu'il en a épousé l'ignominie, je me tairais. Mais alors que je vois toute la terre enchantée quitter bientôt toutes ses idoles d'orgueil et de volupté pour venir les adorer : alors que je les vois transformées, retable en cathédrale, comme Notre-Dame de Chartres et de Paris; la croix en signe de gloire et en instrument de consolation : alors que je les vois devenues une source dB douceur et de force, une école de sagesse et de sainteté, un foyer de lumière et de civilisation dont vingt siècles d'expérience et de progrès n'ont fait que tenter la plénitude; alors enfin que celle accablante merveille est doublée à mes yeux par colle de sa prédiction, et, si j'ose ainsi dire de sa gageure : alors, opprimé sous tant de preuves de la Toute-Puissance, de rinfinie Sages-se et de la Suprême Bonté, je succombe et je crois.
Nous n'avons pu contenir ces réflexions, tant elles jaillissent du texte de l'Evangile. Ce texte cependant les recouvre d'une telle simplicité qu'on se demande, l'inspiration à part , si l'Écrivain sacré en a eu conscience, et que, pour ne pas en douter, il faut se rappeler que, disciple fidèle dé saint Paul, saint Luc avait appris de lui la sublime sagesse des anéantissements du Verbe, et que lui-même, en nous rappoilant dans la suite de son Évangile les divins oracles du Sauveur, nous a fait entendre celui-ci qui sort de la crèche : «Les renards ont « leur tanière, et les oiseaux du ciel ont leur nid, mais « le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête '. »
Saint Théodote d'Ancyre, parlant en présence du grand concile d'Éphèse assemblé dans la belle basilique que cette ville, jadis si païenne, avait élevée à la Mère de Dieu, disait à ce sujet, avec celte éloquence grecque dont les tours ingénieux et abondants avaient trouvé dans le Christianisme un digne objet de leur inspiration :
« Le Seigneur, n'ayant pas à se loger, est posé dans (' une crèche : et cette indigence de son berceau devient « un signe merveilleux de prophétie. Il est posé en effet « dans une crèche comme pour indiquer qu'il venait être «la pâture de ceux même qui sont comme des animaux «privés de la raison; car le Verbe de Dieu, dans cet « état, a atliré à Lui et les riches et les pauvres, et les « éloquents génies, et ceux à qui la parole n'arrive pas. « Cette crèche est devenue la mère de la Table sainte. <i II est posé dans celle-là pour être mangé sur celle-ci, « comme la nourriture des fidèles. Et de même que la
1 Luc, IX, 58.
« crèche a désigné celte Table vénérée, la Vierge a germé « ces chœurs de vierges, la vile étable de Bethléhem a « érigé ces superbes basiliques; et les langes qui liaient « l'Enfant Dieu ont délié les péchés du monde. Tous les « insignes de sa misère sont devenus les merveilles que « vous admirez, et cède misère même a enfanlô tous ces « trésors... Comment dès lors se choquer d'une courte « abjection qui a doté pour jamais l'univers de tant de «richesses? Pourquoi mettre en avant cette pauvreté « sans tenir compte de tous les gains qu'elle a valu au (( monde! Pourquoi appeler indigne de Dieu un assujiù- « tissement qui nous a déliés de l'infernale tyranide? « Non, n'appelez pas indigne de Dieu une pauvrelé par « qui l'Esprit de mensonge, riche de tant d'erreurs, a élé « appauvri : cessez de rougir d'une croix qui a abattu «les idoles : ne méprisez plus des clous qui ont à ja- « mais fixé la piété du monde à Tunique et sainte reli- « gion du Christ', o
En admirant cette splendide éloquence qui, sortie elle-même de la simplicité de FÉvangile, est un témoignage de plus de sa divinité, on se dira peut-être que l'humble Marie à Bethléhem était loin d'en pressentir les accents, elle qui, venant de mellre au monde le Sauveur, ne fait paraître aucun ravissement ni aucune extase, et ne dit rien que rÉvangélisle ait jugé digne de nous rapporter.
Le Magnificat répond à celle fausse vue. Toute l'éloquence chrétienne n'a pu que commenter ce chant de Marie, qui a gardé sur les plus beaux discours la supériorité d'être proféré avant l'événement et d'en être
• Labbe, Concil., (. III, p. loi.
274 CHAPITRE XIU
réclalanle prophélie. Après cela, que Marie se taise aux pieds de Jésus naissant, elle n'en est que plus éloquente : et malheur à qui ne le comprendrait pas! Elle se tait, parce qu'elle est tellement à la hauteur du mystère, que sa sublimité ne la transporte plus ; et parce qu'elle y prend une telle part, qu'elle y est comme identifiée : elle se tait, parce qu'elle adore, parce qu'elle aime, parce qu'elle écoute ce merveilleux silence de la Parole éternelle qui se fait entendre à son cœur. Ah! si l'autre Marie avait choisi la meilleure part, en se tenant silencieuse aux pieds de Jésus et en écoutant sa parole, comment Marie, Mère de Jésus, aurait-elle parlé, quand Jésus se lait au dehors et parle au dedans, doublement digne d'êlre écouté, et dans son silence, et dans sa parole? Enfin Marie n'avait plus à parler dès lors qu'elle avait enfanté la Parole : ou plutôt elle parlait comme elle parle toujours celle Parole, ce Verbe qu'elle a mis au monde.
Voilà le sens du silence de Marie aux pieds de lEnfant Dieu, et il n'y a qu'un récit éminemment vrai et divin qui ait pu le respecter, et nous laisser le soin de le comprendre.
Donnons maintenant noire attention au mystère de l'adoralion des Bergers.
« Or, il y avait, aux environs, des bergers qui pas- « saienl La nuit dans les champs, veillant tour à tour à « la garde de Leurs troupeaux. Et voici que l'Ange du « Seigneur se présenta à eux, la clarté de Dieu les enve- « loppa, et ils furent saisis d'une grattiie craiu,Le. Et
« l'Ange leur dit : Ne craignez point, je viens vous (( apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le « sujet d'une grande joie: C'est qu'aujourd'hui, dans la « ville de David, vous est né le Sauveur, qui est le (( Christ, le Seigneur ; et voilà la marque à laquelle vous <( le reconnaîtrez : Vous trouverez un enfant enveloppé « de langes et couché dans une crèclie. »
Jusqu^44)résent tout ce qui s'est passé dans la naissance du Sauveur nous a fait voir en lui l'homme et le fils de l'homme. Un voyage de Marie et de Joseph, de Nazareth à Bethlôhem, pour obéir à un édit de recensement; le temps de l'enfantement de Marie arrivant à son terme dans cette bourgade; l'encombrement de l'hôtellerie ne leur permettant d"y trouver aucune place ; la nécessité réduisanlJésus à n'avoir d'autre réceptacle qu'une étable et d'aytre berceau qu'une crèche : assurément voilà bien l'homme dans ce qu'il a de plus dénué, c'est-à'-dire de plus homme : Marie surtout donnant le jour à cet enfant, l'enveloppant de langes, et le couchant, témoigne bien par tous ces soins que celui qui les réclame est l'un de nous.
Toutefois, cet enfant n'est pas seulement homme : il est Dieu; et autant Dieu qu'il est homme. Or, dans une si grande misère, qui est-ce qui témoignera de sa Divinité? Uû hommage que les Césars,, dans leur folle puissance, auraient vainement demandé aux basses adulations de l'univers : l'hommage du Ciel, la proclamation d'un Ange. Cuelle preuve plus éclatante que l'étahle de fiethléhcm était un choix de Celui qui était ainsi proclamé? Lui-même, à trente-trois ans de là, allant à «ne mort aussi ignominieuse que sa naissance, dira à ses disciples qui voudront l'en garantir : « JRensez-vous que je
27fi CHAPITRE XII.
« ne puisse pas prier mon Père, et il in enverrait douze « légions d'Anges? » La Toute-Puissance divine était ainsi contenue sous la faiblesse d'un Enfant-Dieu; et rappar'.tion de l'Ange aux bergers, enveloppés de la clarlé divine, n'en était qu'un simple rayon.
Mais pourquoi des Bergers, hommes simples et rustiques, sont-ils les premiers favorisés de celte céleste convocation? Toujours en voriu de la même économie. Le même Ange pouvait aussi bien envelopper le monde entier que ces simples Bergers delà clarté de Dieu, et le monde entier eût été soudain aux pieds de Jésus-Christ. Mais Dieu, qui avait fait l'homme libre, voulait qu'il vînt à lui librement: aidé sans doute et attiré, mais non forcé; et,cà cetetïel, attiré par des moyens et des agents dont la faiblesse apparente cacbàl par son emploi et manifestât p;.r ses effets la Toute-Puissance qui les mettait en usage. C'est pourquoi, observe Grotius, comme, dans la suite, ce seront (\e& pèc/iein\'i, ainsi ce sont maintenant de& paifcurs qui sont choisis pour l'endre témoignage au Christ, les plus innocents des hommes : Ut piscafores postea^ ita nviic pustorcs Christo (estimonium prœbere eliguntur, innocens ùnpri-nis liomininn (jpnus,
Jésus-Christ, en cela, ne fait d'ailleurs que suivre son premier plan et son premier dessein. Car il se manifeste à ceux à qui les promesses ont été faites : à des pasteurs semblables à Abraliam et à Jacob : à des bergers qui figuraient, par leur état et par leurs soins, sa mission vers les brebis d'Israël, son ministère de Pasteur, sa charité pour les agneaux commis à sa garde : enfin à des hommes petits et mépi'isables selon le siècle, tels que ceux à qui et par qui l'Evangile devait être prêché avec succès, pendant que tout ce qui est grand dans Israël,
OU par l'autorité, ou par le savoir, ou par les ricliesses, ignore ce qui leur est découvert. Dieu suivait ainsi, dans cette révélation aux Bergers, ce qu il avait commencé dans les Patriarches et ce qu'il devait accomplir par les Apôtres. C'est donc toujours le même dessein admirablement soutenu dans tout son cours: Sic Dei opéra et respectus inambulant in abyssis, hominwn tum opera^ tum respectas in sola altitudine.
El que la parole de l'Ange est d'une sublime conformité à cette économie! a Aujourd'hui, dit-il aux Bergers, « dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui (( est le Christ, le Seigneur; et la marque à laquelle vous « le reconnaîtrez, c'est que vous trouverez un enfant « emmaillotté et couché dans une crèche. » Quelle opposition I et que la simplicité du langage sous lequel elle disparaît la rend divine! Il faut être bien accoutumé aux mystères et aux grandeurs de Dieu^ pour parler ainsi du plus grand de tous, de Tlncarnation du Verbe, sans réOexions, sans préparation, sans aucun ornement de l'éloquence humaine! Il faut bien connaître la Majesté de celui qui s'est rendu enfant et qui est dans une crèche, pour joindre en même temps ces deux cxtrèmilés opposées, sans se mettre en peine de les concilier, ci pour donner, comme une distinction digne de celui qui est le Seigneur par excellence, les langes dont il est emmaillotté et la crèche où il repose! Nous sommes faits à cela, depuis dix-huit siècles qu'à la suite des Bergers nous venons à celte crèche que le Seigneur a élevée au-dessus de tous les trônes en s'y abaissant; el le prodige de celte grandeur où il l'a portée nous cache le prodige de cet abaissement où ill'a prise; mais combien une telle nouvelle, dans le moment où l'Ange l'annonça aux Bergers,