LA PRÉSENTATION DE JÉSUS
« êtres réunis rendent aujourd'hui à Dieu le devoir de « leur soumission, et qui, par son obéissance, remet « sous l'empire de Dieu tout ce que le péché en avait « soustrait. Car, c'est ce que le Saint-Esprit a voulu nous « exprimer dans ces admirables paroles de TÉpître aux « Ephésiens : Instaurare omnia in Christo; et c'est aussi « sur quoi est fondé ce droit d'aînesse que Jésus-Christ « devait avoir au-dessus de toute créature: Primogenitus « omnis creaturce.
« Je dis plus : toutes les créatures, prises même « ensemble, n'ayant nulle proportion avec l'Être de « Dieu, et, comme parle Isaïe, toutes les nations n'étant « devant Dieu qu'une goutte d'eau, qu'un atome et qu'un « néant, quelque effort qu'elles fissent pour témoignera « Dieu leur dépendance. Dieu ne pouvait être pleine- « ment honoré par elles, et dans le culte qu'il en recevait, « il restait toujours un vide infini que tous les sacrifices « du monde n'étaient pas capables de remplir. Il fallait « un sujet aussi grand que Dieu, et qui, par le plus « étonnant de tous les miracles, possédant d'an côté la « souveraineté de fÉlre, et de l'autre, se mettant en état « d'être immolé, pût dire, mais dans la rigueur, qu'il « offrait à Dieu un sacrifice aussi excellent que Dieu « même, et qu'il soumettait dans sa personne, non point « de viles créatures, non point des esclaves, mais le « Créateur et le Seigneur même. Or, c'est ce que fait « aujourd'huileFilsdeDieu, et, par son unique oblation, « il donne à jamais à ceux qui doivent être sanctifiés une « idée parfaite du vrai culte qui est dû au Dieu vivante »
Esprits d'élite, qui avez fambilion des grandes conceptions de la Divinité, et qui les poursuivez à travers mille
1 Deuxième sermon sur la Purification de la Vierge.
302 CHAPIfUË ÏIII.
systèmes dont celte poursuite même proclame ï'inanité, arrêtez-vous à une sagesse si digne de Dieu que lui seul peut s'y être révélé, et confessez une Religion qui, d'une part, revêt au dehors les témoignages historiques les plus éclatants, et qui, de l'autre, s'atteste ainsi elle-même par la divinité interne de sa doctrine!
Cette doctrine ressort du mystère de la Présentation de Jésus au Temple. Ce qui s'y passe n'est pas une simple cérémonie, c'est une offrande réelle ; la même offrande que le Fils de Dieu fit de lui-même pour toute la création lorsque, entrant dans le monde, ii dit à Dieu son Père : Vous n'avez pas voulu d'ablation ni de sacrifice ; mais vous m'avez adapté un corps qui me rendît capable d'être moi-môme offert, alors j'ai dit : Me voici, ô Dieu, pour faire votre volûnté;\a même offrande dont il prononça lui-même la consommation, en rendant le dernier soupir sur le Calvaire, et dont tous lesinstants de sa vie n'ont été que le déploiement. Le mystère de la Présentation au Temple enaété plus particulièrement la profession. C'est la en effet qu'il est expressément offert comme Premier-né de la maison; de cette maison de l'univers que lui-même a faite, et que nous composons, quœ domvs surnus nos^.
Or, gloire incomparable de Marie ! fondement certain de notre confiance en sa médiation! c'est par elle que se fait cette grande olïrande. Dans le mystère de l'Incarnation, c'est par sa coopération et de sa substance que le Fils de Dieu a revêtu la création et en est devenu le premier-né; dans le mystère de la Rédemption, ce sera en union avec elle au pied de la croix qu'il sera immolé ; •dans le mystère de la Présentation, c'est par elle qu'il
> Hebr., ii:, 6.
LA PROPHÉTIE DE SiMÉON. 303
veut être offert dans le même dessein, par elle qu'il veut être porté dans le Temple, par elle qu'il veut être mis dans les mains du Grand-Prêtre.
Dîarie dans rincarnation a été comme l'autel où est descendue la Victime et qui l'a attirée par la flamme de sa charité ; dans la Présentation elle est comme le prêtre qui en fait l'offrande; et dans la Rédemption comme le sacnficateur qui l'immole. A la vérité, c'est le Fils de Dieu lui-même qui est le Prêtre et le Sacrificateur, comme il est la Victime; mais lui par Marie, en participation avec elle de ce caractère de Prêtre et de Victime qu'il lui communique par une extension de son sacerdoce, par l'onction de sa grâce, et par l'impression même du caractère sacerdotal; non pas fonnel, dit Gerson, mais plus éminent que celui de tous les autres prêtres, afin qu'elle put concourir d'une manière plus noble et plus excellente à la réconciliation des pécheurs : Non habuit caracierem furmalilei\ fateor; habuit tamen eminen^ ter ad reconciliatinnem peccalorwn^ . Ce qui avait déjà fait dire à saint Épiphane : Virginem appello Sacerdotem pariter et Altare : (t Je ne crains pas d'appeler la Vierge du « nom de Prêtre et d'Autel. »
Et ne doutons point que Marie n'ait eu la conscience de ce grand ministère au moment où elle le remplissait : « Que si, en effet, dit Bossuet, les Juifs éclairés enten- « daient en un sens spirituel ce qu'ils célébraient cor- « porellement, à plus forte raison la très-heureuse Marie « ayant le Sauveur entre ses bras, et l'offi-ant de sespro- « près mains au Père éternel, faisait celte cérémonie en
* Gerson, Tract, q. super ifajni/îcaf.— Voir aussi Albert le Grand, Ma(jn. Slip. Ilab. 89, 1. VI.
« esprit, joignait son intention à ce que représentait la « figure, c'est-à-dire l'Oljlation sainte du Sauveur pour « tout le genre humain racheté miséricordieusementpar « sa mort. Ce qui me fait dire, et ce n'est point une mé- « ditation creuse et imaginaire, que de même que la « Sainte Vierge, au jour de l'Annonciation, donna son « consentement à l'Incarnation du Messie, qui était le « sujet de l'Ambassade de l'Ange ; de même elle ratifia, « pour ainsi dire, en ce jour, le traité de sa Passion, «puisque ce jour en était une figure et comme un pre- (( mier préparatifs »
C'était en effet une profession d'holocauste de son Fils, comme Rédempteur du monde, que faisait Marie dans ce mystère. Cet holocauste ne deyait se consommer que sur la croix; mais il était consenti par Marie dès la Présentation, dès l'Annonciation même. Aussi rachète-t-elle le Rédempteur en donnant pour lui deux pigeonneaux ; mais elle le rachète en figure, pour le livrer en réalité ; elle le rachète temporairement et sous condition, pour l'élever en vue de son sacrifice, pour l'y suivre et le partager avec lui.
Et dans toute cette conduite, Marie exerce un ministère capital et universel : ce qu'elle fait pour elle et en la personne du Chef, elle le fait pour nous et dans ses membres. Comme elle offre le Rédempteur, elle nous le rachète, elle en dispose, elle nous l'obtient au plus bas prix, grâce à la valeur de sa médiation souveraine : ce ne sont que des pigeonneaux, c'est-à-dire que nos faibles et timides mérites; mais ils sont joints aux siens et offerts par elle.
* Troisième sermon pour la foie de la Purificalion.
« Ainsi, dit Nicole, ce mystère nous lie à la Sainte «Vierge d'une manière particulière. Elle y est la figure « de l'Église en présentant Jésus-Christ à Dieu au nom « de toute la société des Chrétiens : mais toute la société « des Chrétiens doit aussi se joindre à elle et s'unir à « son sacrifice, comme à celui du principal de ses mem- « bres agissant au nom de tout le corps, et chacun doit « lâcher d'entrer dans ses dispositions, et la prier de (t nous en obtenir quelque participation'.»
Tel est l'enseignement, je ne dis plus seulement de l'Église, mais de l'Évangile; et ceux qui ne l'y voient pas; qui n'y voient que le fait extérieur et insignifiant d'une femme ordinaire, offrant un enfant ordinaire, à des conditions ordinaires , ceux-là ne sont point Evangéliqves^ ne sont pas Chrétiens. Ils ne savent pas lire, sous le texte de l'Évangile, l'Évangile même, en esprit et en vérité.
Au surplus, l'Évangile brise lui-même son enveloppe et laisse voir tout ce que nous venons d'y découvrir de manière à ne laisser aucune excuse ni aucun prétexte à la contestation. C'est ce qui ressort du troisième mystère de la Prophétie de Siméon, étroitement lié dans un seul corps de récit à ceux de la Présentation de Jésus et de la Purification de Marie.
III. — Citons toujours le texte de l'Évangile; outre son intérêt, il porte avec lui une vertu dont nous tenons à sanctifier nos pages, et qui leur gagne à l'avance les cœurs.
« Or, il y avait un homme à Jérusalem qui s'appelait «Siméon. Cet homme était juste et craignant Dieu. Il
1 Essai de Morale, t. XIII, p. 318.
306 (fHAPÎTRE XIII.
« attendait la consolation d'Israël, et le Saint-Esprit « était en lui. Et l'Esprit-Saint l'avait averti qu'il ne verci" rait point la mort, qu'auparavant il n'eût vu le Christ « du Seigneur. Mû par ce divin Esprit, il vint au Tem- (cple; et comme le Père et la Mère entraient aussi avec «le petit enfant Jésus, afin d'accomplir pour lui ce « qu'ordonnait la loi, il le prit entre ses bras, et bénit «Dieu, disant: Laissez maintenant, Seigneur, votre « serviteur s'en aller en paix, selon voire parole, puisque « mes yeux ont vu le Sauveur promis de vous, que vous « avez préparé pour être exposé à la face de tous les peuce pies, comme la Lumière qui éclairera les nations et la « gloire d'Israël votre peuple. — Et le père et la mère « de Jésus admiraient ces choses que l'on disait de lui. « Et Siméon les bénit et dit à Marie sa mère : — Voici « que Celui-ci a été posé pour la ruine et la résurrection « de plusieurs en Israël, et pour être un signe auquel on « contredira. Et votre âme à vous-même sera transperce cée d'un glaive, afin que soient révélées les pensées de « beaucoup de cœurs. — Il y avait aussi une prophé- « tesse nommée Anne, fille de Phanuel, de la tribu c( d'Aser. Chargée de jours, elle n'avait vécu, depuis sa «virginité, que sept ans avec son mari. Restée veuve, et « âgée alors de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait « point le Temple, servant Dieu nuit et jour, dans le jeûne « et dans la prière. Survenant, elle aussi, à ce même c( moment, elle se mit à louer Dieu, et à parler de lui à « tous ceux qui attendaient la Rédemption d'Israël. »
Ce serait là un texte inépuisable d'enseignement et d'admiration. Touchons-en seulement les principaux points.
Quel portrait que celui de ce saint vieillard Siméon ! Chaque mot est un coup de pinceau. C'était un homme
juste, expression qui peint moins une veiiu qne la fusion de toutes les vertus naturelles et surnaturelles dans une parfaite conciliation. Ce caractère général de la vertu de Siméon est admirablement relevé parle trait qui vient ensuite : dans un si parfait mérite, il était timoré. Lui qui avait vieilli dans la justice avait bien acquis, ce semble, le droit de se la rendre à lui-même, et de se reposer à Péxtrémité de la carrière dans la confiance qu'il allait en toucher le prix. Mais non : il avait cette qualité qui semble ne convenir qu'à ceux qui y mettent pour la première fois le pied : il était timoré. Quelle délicatesse et quelle pureté de conscience ce trait ne révèle-t-il pas! Il était juste et timoré, attendant la consolation d'Israël. Que faisait-il si tard dans la vie? Il attendait; il allendait le Rédempteur : c'était là son occupation, sa profession, sa raison d'être, sa vie même : c'était un Expectant de Jésus-Clirist. Sans doute, il n'était pas le seul : toute sa nation, nous l'avons vu, tout l'Orient, tout le monde romain attendait à cette époque celui que, dix-huit siècles avant, les premiers Patriarches avaient appelé y Attenté des Nations, et que depuis dix-huit siècles tontes les Nations adorent; mais il l'attendait dans un autre esprit, dans l'esprit d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, dans l'esprit de Job et de Moïse, dans l'esprit des Prophètes et de tous les Saints de l'ancienne Loi ; dans l'esprit, enfin, qui faisait dire au Rédempteur lui-même, objet de cette grande attente : « En vérité, je vous le « dis, beaucoup de Prophètes et de Justes ont désiré voir « ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu; et d'entendre ce « que vous entendez, et ne l'ont point entendue » Tout
« Matlli., XIII, 17.
308 CHAPITRE XIIT.
cet esprit des Justes de l'ancienne Loi était passé dans le saint vieillard : il en était la personnification vénérable. C'est ce que confirme ce nouveau trait ; et le Saint-Esprit éioÀt en lui. Jugez par là des saintes dispositions de son âme. C'est pour cela qu'il était juste et timoré, attendant la consolation d'Israël, retenu à la vie par cette uniqu-e attente, détaché de tout le reste, et se rendant de plus en plus digne de ce divin objet de ses désirs, jusqu'à être dans le Temple comme un Temple lui-même, sanctifié par la présence continue de l'Esprit-Saint.
Mais enfin, ce grand bonheur lui sera-t-il accordé? Sera-t-il plus heureux que ses pères qui n'ont vu le Désiré des collines éternelles qu'en esprit ou en espoir : que Balaam, qui disait : « Je le verrai, mais non point « maintenant ; je le regarderai, mais non de près; » que Job. qui disait: « Je crois que mon Rédempteur est vi- «vant, el qu'au dernier jour je me lèverai de terre, « et que de nouveau revêtu de ma peau, je le verrai dans « ma chair ; » que nous, enfin, qui ne le voyons que par la foi et par la même espérance? Arrivé à l'extrême limite des vieux temps, lui sera-t-il donné de voir l'aurore des temps nouveaux; d'être le dernier et le premier; le dernier de la loi de Moïse, le premier de la grâce de Jésus-Christ : Juif par sa religion. Chrétien par son amour et sa reconnaissance? Oui, car il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qiiil ne verrait point la mort., qu auparavant il neût vu le Christ de Dieu ; et la mort cédait le pas à celui qui était la Vie.
Dans cette confiance, mais dans l'ignorance du moment fortuné où elle se réaliserait, mû d'un saint pressentiment, il vient au temple comme le père et la mère de l'enfant Jésus l'y portaient : el aussitôt, d'un coup
d'œil infaillible, il reconnaît dans ce petit enfant le Sauveur du monde; et, d'un mouvement rapide comme Tamour, il le prend lui-même entre ses bras, et le pressant sur son cœur, il dit, les yeux au ciel, ce A'unc diviittis servum tuum. Domine, que tant de bouches rediront <iprès lui comme la suprême expression de la satisfaction de rame...
Maintenant, laissez. Seigneur, votre serviteur s'en aller en paix, puisque mes yeux ont vu le Sauveur (pie vous nous avez donné! Comme je ne faisais qu'altendre cette joie, je n'ai plus que faire de rester, .maintenant que je Tai goûtée, que tout ne m'est rien auprès d'elle, et que la mort ne fera que m'y envelopper et que la sceller à jamais dans mon cœur. J'ai hâte même d'échapper à tout ce qui pourrait me la faire perdre, et d'aller au plus tôt en porter l'Évangile à mes pères; de les faire tressaillir à la venue prochaine de ce Sauveur, dans l'espérance duquel ils se sont endormis, qui viendra bientôt lui-même les réveiller, et dont je vais être auprès d'eux l'heureux précurseur : oui, maintenant, laissez. Seigneur, votre serviteur s'en aller en paix.
Telle est la merveilleuse figure de Siméon, et c'est de la bouche de ce saint Patriarche que va sortir la prophétie des grandeurs de Jésus et de sa divine Mère.
Admirez la constante économie de Dieu à l'égard de Marie et de Jésus, qui est celle dont il use envers tous les chrétiens. Marie et Jésus, dans le mystère de la Purification et de la Présentation, cherchent l'obscurité et l'humiliation, et ils rencontrent l'éclat et la gloire. Ils sont relevés par leurs propres abaissements. Vierge, Marie sacrifie sa réputation de virginité; Mère, elle sacrifie son Fils : et voilà que, par une rencontre providen-
310 CHAPITRE xm.
tielle, ce Fils, élevé dans les bras de Siméon, est proclamé le Sauveur du monde; et Marie elle-même, rétablie et maintenue dans la gloire de sa Maternité diviae, qu'elle avait voulu cacher sous le voile de la condition la plus humiliante, est, de plus, solennellement déclarée Coadjulrice de noire Rédemption.
C'est ce qui résulte de la prophétie de Siméon.
Jésus, en effet, dans la première partie de celte prophétie, est proclamé le Sauveur du monde, et avec quel transport! quel éclat! C'estlà une pi'ophétie qui, comme le Magnif.cat et le cantique de Zacharie, à l'époque où elle a été proférée, à l'époque même où elle a été rapportée par saint Luc, emporte la démonstration delà divinité du Christianisme.
Sa force ne vient pas seulement de son expressioji, dont la clarté et la plénitude sont égales à l'événement, mais de la situation et de l'accent du Prophète. jN'ous avons déjà fait sentir ce mouvement de Siméon. Qu'il est éloquent, et qu'elle idée absolue il nous donne de son divin objet, et par son attente, et par ce Nuw dimittis, qui est comme la détente de la prophétie!
« 3Iaintenant, laissez, Seigneur, votre serviteur s'en aller en paix;
« Puisque mes yeux ont vu le Sauveur promis de vous ; (( Que vous avez préparé, pour êlre à la face de tous les « peuples,
« La lumière qui éclairera toutes les nations, et la « gloire d'Israël votre peuple. »
Ces courtes paroles disent tout. Elles illuminent tout l'horizon du Christianisme, et en découvrent les plus lointaines profondeurs.
11 n'y a pas d'excuse rationnelle pour l'incrédulité en
face d'une telle prophétie. La résurrection d'un mort ne paraîtrait pas plus décisive. Où est l'équivoque, où est le doute, où est l'explication possible d'une si pleine clarté de prédiction dans une si complète obscurité de situation, autrement que dans l'inspiration divine?... Comment nous, qui sommes ces peuples, ces nations, assis alors dans les régions de V ombre de la mort^^ et à la face de qui le Christ luit depuis dix-huit siècles comme le foyer de toute lumière, ne sommes-nous pas frappés du double prodige, et de l'événement et de la prophétie? Il faut le redire, il y a un prodige plus grand encore, c'est celui de notre aveuglement, et de la patience de Dieu qui le permet pour la justitication de sa justice, ou l'exercice de sa miséricorde.
L'Évangile ajoute : Et le père et la mère de Jésus admiraient ces choses que l'on disait de lui:
Ce que j'admire, moi, c'est l'admiration de Marie. Remarquez dans tous ces récits, qui sont faits en quelque sorte par elle-même, de qui seule saint Luc les tenait, comme nous l'avons déjà montré, combien elle s'efface, en se mettant toujours sur la môme ligne que Joseph, et même après lui : le Père et la Mère de Jésus, etc. : elle ne veut pas paraître en savoir plus que lui; elle se met à son ombre, et lui laisse l'honneur d'une paternité qui lui enlève à elle-même celui de sa virginité, de sa maternité divine. Quelle mère n'eût pas trahi dans cette circonstance, si critique pour l'orgueil de son cœur, le secret du mystère qui faisait sa gloire, n'ayant pour cela qu'à adhérer à la révélation qu'en faisait Siméon? Mais non, elle ne se départ pas de son humble discrétion, elle s'y
* Proiiliélie de Zachaiîe.
enfonce ce semble davantage, elle ne dit rien, elle se met au nombre des écoutants au sujet de son Fils, et nous scandalise presque par une admiration qui ferait croire qu'elle ignorait Jésus-Christ, si les mystères précédents de l'Annonciation, de la Visitation et de la Nativité n'interdisaient une telle pensée.
Gardons-nous de croire, en effet, que cette admiration fût une admiration de surprise, de la part de Celle qui avait déjà reçu les hommages de l'Ange, d'Elisabeth, des Bergers et des Mages, et qui avait elle-même chanté dans le Mogiiificot que toutes les générations l'appelleraient Bienheureuse. « Il faut joindre cette admiration, dit « Nicole, avec ce qui est dit dans un autre lieu que Marie « consernuif font ce qii elle apprenait de son Fils et le repas- « sait dam son cœur. Car l'admiration dont il est parlé « dans cet. Évangile n'est point une admiration passa- <s gère, mais une admiration stable et permanente qui « servait de nourriture continuelle à son esprit^ » C'est aussi le sentiment de Grotius, qui dit sur ce passage : « Il faut prendre ceci sans acception de temps, et com- « prendre tant ce qui avait été dit par l'Ange, que par « Elisabeth, par Zacharie et par Siméon'^. »
Au surplus, Dieu ne sera pas vaincu dans ce combat entre 1 humilité de Marie et la gloire dont il la poursuit. Voici, en effet, que : Siméon les bénit (le père et la mère de Jésus) et ilit à Marie sa Mère :
C'est à Marie seule que Siméon adresse la seconde partie de sa prophétie. Pourquoi cela? Pourquoi ne con-
» Essai de Morale, t. IX, p. 2*2.
* Sumcniliim sine lemporis definitione , ut intelligantur fam quœ ab Angelo trani ilicta quam quae ab Ëlizabeta, Zactiaria , Simeone. — Ànnot. in qunt. Evaiig,
tinue-t-il pas à parler au père et à la mère de Jésus, ou même au père seul, comme chef et représentant de la destinée de Jésus : « C'est, dit justement Grotius, qu'il « était instinctivement averti par le Saint-Esprit que « Marie élait la Mère de Jésus sans le concours de Thomme, « puisque, autrement, c'est au père qu'il aurait dû s'a- « dresser^; » et par là la Maternité divine de Marie, déjà signalée par la proclamation de la divinité du Sauveur, est directement manifestée.
Mais il y avait une autre raison de s'adresser à Marie, raison qui ajoute une nouvelle gloire à celle de sa Maternité : la gloire de Corédemptrice du monde avec Jésus- Christ : cette gloire qu'on nous reproche tant de lui décerner, et qui, comme toutes celles qui sont l'objet de son culte, est solennellement déclarée dans l'Évangile.
C'est à cette intention, comme on va le voir, que Siméon s'adresse à Marie seule et lui dit :
« Voici que Celui-ci a été posé pour la ruine et pour la « résurrection d'un grand nombre en Israël, et pour être « en signe de contradiction; et votre propre âme à vous- « même sera transpercée d'un glaive, afin que soient ré- « vélées les pensées de beaucoup de cœurs. »
Après toutes les prophéties, celle-ci nous paraît devoir faire une profonde impression. Prédire la gloire et le règne éternel du Christ dans le monde, du fond de son obscurité et en face du paganisme universel, est une prophétie merveilleuse sans doute; mais prédire que cet empire du Christ sera toujours attaqué et toujours vain-
' Spiritus instinclu edoclus eam esse malrem sine pâtre, cum alioqui priores esse palris partes debuissent. — Antiol. in quat, Evang.