‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

queur, que le propre de sa destinée sera d'être toujours en question, toujours en discussion, et le grand signe de contradiction entre leshommes, pour leur perte ou pour leur salut : voilà qui confond.

L'accomplissement de cette prophétie est aussi manifeste que prodigieux. Il commence à la naissance même de Jésus-Christ. Nous le voyons dès lors éconduit de Béhtléhem et réduit à la demeure des animaux; mais célébré par des Anges et adoré par les Bergers : recherché par les Mages qui viennent de loin pour l'adorer ; mais poursuivi par le glaive d'Hérode, et obligé de fuir luimême au loin pour l'éviter. Tout le reste de sa vie n'est qu'un enchaînement des mêmes vicissitudes : il est toujours en butte à la contradiction des Juifs, à leurs questions, à leurs alternatives d'ovation et d'anathème, depuis YHosanna jusqu'au Crucifige. « Jusques à quand « nous tiendrez-vous l'esprit en suspens? lui disent-ils; « si vous êtes le Christ, dites-nous le clairement ^ n

Combien d'autres esprits ont été depuis lors en suspens, concernant Celui qui est le sujet de doutes d'un grand nombre^ comme l'Infidèle lui-même désigne le Fils de Marie ^? Combien le sont dans ce siècle? Et n'avons-nous pas vu naguère une grande intelligence poétique, enivrée des doutes de son temps, aller interroger le Christ au pied du saint tombeau, et lui dire aussi : Jusques à quand me tiendrez vous l'esprit eu svspens? Si voies êtes Dieu, dites-le-moi clairement^. S'il eût bien écoulé, dans le silence de l'orgueil, il eût eatendu cette même réponse que le divin interpellé faisait au Juifs : Je vous parle, et

* Jean, x, 24.

2 Propres expressions du 'Coran, diap. xix, intitulé Marie, Terael 36.

' Lamartine dans son Voyage en Orient.

VOKS ne croyez pas : les œuvres que je fais rendent témoignage de moi^. C'est la seule réponse que fait Jésus-Ciirist : celle de ses œuvres, du miracle du Clirislianisme dans lésâmes et dans le monde : témoignage assez grand pour déterminer la croyance sans la forcer, et pour laisser à l'incrédulité la responsabilité funeste de ses résistances. C'est là ce qui fait que Jésus-Christ est posé pour la ruine et pour la résurrection d'un grand nombre, parce qu'il éprouve les âmes, qu'il les met en demeure de se déclarer pour ou contre la Vérité, afin que soient révélées les pensées de beaucoup de cœurs.

Ce n'est pas que Jésus soit venu pour le mal de personne ; « car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le « monde pour juger le monde, mais pour que le monde « soit sauvé par lui^. » Mais il ne pouvait être un sujet de mérite et de résurrection pour ceux qui le reçoivent, sans être un sujet de crime et de ruine pour ceux qui le rejettent, La loi de la responsabilité, grandeur de l'âme humaine, le veut ainsi. C'est pourquoi, disait-il luimême : « Si je n'eusse pas fait au milieu d'eux des « œuvres que personne autre que moi n'a faites, ils « n'auraient pas le péché qu'ils ont; mais maintenant « ils ont vu et ils ont haï moi et mon Père''. » Combien d'âmes qui ne croient pas, ce semble, en Jésus-Christ, et qui cependant confessent la vérité de celte parole et la divinité de son auteur par leur haine contre lui! Car ils ne le haïssent pas gratuitement. Pourquoi donc le haïssent-ils, si ce n'est « parce que la Lumière est ve-

* Jean, x, 25.

* Jean, m, 17.

5 Jean, xv, 24.

« nue dans le monde, et qu'ils aiment mieux les té- « nèbres que la lumière; parce que quiconque fait le « mal hait la lumière et ne vient point à la lumière, de « peur que ses œuvres ne soient arguées ^ » C'est là ce qui fait que le Christ est discuté : c'est que lui-même discute les âmes. En ce sens le blasphème le confesse autant que l'adoration; et comme il est toujours un sujei de blasphème ou d'adoration, toujours il estcon» fessé dans le monde : toujours il est posé pour la ruine ou pour la résurrection du grand nombre, sans que cette éternelle discussion puisse l'entamer, puisse autre chose que le confirmer.

Elle éclata d'abord en grand dans le monde par la réprobation des Juifs et par la vocation des Gentils. Puis, parmi ceux-ci, au sein du monde païen, quel sujet de discussion, quel signe de contradiction n'a pas été Jésus- Christ? Quels combats, quels chocs n'ont pas été livrés autour de lui, sur lui? Que de marteaux n'ont pas été brisés sur cette enclume? C'est sur elle que le monde a été refait, que nous avons été forgés, et elle n'a pas cessé d'être battue par ceux même qui sont sortis de cette grande discussion. La lutte n'a pas cessé par le triomphe : elle continue, pour qu'il soit éternel. Elle s'est prolongée à travers dix-huit siècles, et l'on peut affirmer qu'elle ne finira qu'avec le temps. Sous mille formes changeantes, elle fait le fond de toutes les contradictions qui partagent les hommes, de toutes les révolutions qui les agitent. Hier, aujourd'hui, demain, c'est éternellement la question du jour : question des sociétés, question des âmes; question du temps, question

1 Jean, m, 19.

de réterni té; question qui soulève les niasses, question qui fait songer les individus; question pour laquelle nous écrivons, question pour laquelle vous nous lisez. En soi, je dis que cette destinée de Jésus-Christ est un prodige à la plus haute puissance.

Mais ce qui élève prodige sur prodige, ce qui est absolument divin, ce qui fait de l'incrédulité une stupeur d'insensibilité ou une fureur d'aveuglement, c'est que cela a été prédit dès la première heure du Christianisme; c'est que l'horoscope en ait été fait par le vieillard Siméon sur Jésus enfant, dans les termes les plus exprès et les plus solennels, et que toutes les contradictions dont le Christ est l'objet et dont les hommes qui se succèdent sont les acteurs n'ont toujours été et ne seront jamais que l'accomplissement sans fin et journalier de cette étonnante prophétie : Voici : celui-ci a

ÉTÉ POSÉ EN FACE DE TOUS LES PEUPLES POUR LA RUINE ET POUR LA RÉSURRECTION D'uN GRAND NOMBRE, ET POUR ÊTRE

UN Signe auquel on contredira.

Et maintenant, ce qui est souverainement glorieux pour Marie, c'est que cette prophétie la regarde seule en union avec son Fils, et fait d'elle sa coparticipante et sa coadjutrice dans ce grand caractère d'être en butte à la contradiction des hommes, et d'être posé pour leur raine ou pour leur résurrection.

Le texte et le sens de l'Évangile ne permettent pas d'élever le plus léger doute à ce sujet.

Que l'on remarque bien, en effet, que la prophétie de Siméon a deux: parties bien distinctes : la première par laquelle il publie que le Sauveur sera exposé à la vue de tous les peuples pou?' être la lumière qui éclairera toutes les nations; cette prophétie n'est pas propre à Siméon;

318 CHAPITRE XITI.

elle a été déjà faite par Zacharie, par TAnge de l'Aimonciation, et par tous les Prophètes antérieurs. II y a cependant ceci d'unique à Siméon dans cette partie de sa prophétie, qu'il précise et qu'il montre le divin Enfant qui en est l'objet. La seconde partie de la prophétie de Siméon est proprement la principale, dont la première n'est que le prélude. Là il signale et il caractérise d'une manière incomparable la mission et la destinée du Rédempteur : Voici : Celui-ci a été posé pour la ruine et pour la 7'ésurrection d'un grand nombre et pour être un Signe auquel on contredira.

Or ces deux parties de la prophétie de Siméon sont surtout distinctes en ceci, que la première s'adresse à tous les assistants, sans y distinguer Marie de Joseph, unis dans la bénédiction du Patriarche; et que la seconde, au contraire, s'adresse à Marie seule : Ft Siméon le bénit et dit a Marie sa Mère... Tous les autres assistants disparaissent aux regards da Prophète ; Joseph disparait avec eux : il ne reste que V Enfant Jésus et Mhrie sa Mère, et c'est à celle-ci seule qu'il est dit : Celui-ci est posé, etc.

Et pourquoi est-ce à 3Iarie seule? C'est que Marie est impliquée dans la prophétie, c'est qu'elle y est identifiée avec son Fils. Après avoir dit en effet : Celui-ci est posé pour la ruine et pour la résurrection d'un grand nombre et pour être un Signe auquel on contredira, Siméon ajoute sans interruption : et votre propre âme à vousmême sera transpercée du glaive.

La conjonction et, qui unit Marie à Jésus dans cette prophétie, paraît à Grotius avoir tellement cette valeur, qu'il n'hésite pas, en s'autorisant de l'acception hébraïque, à lui donner pour équivalent celle-ci : à ce point

que; adeo ut tuu.m quoque animum gladius sit transi- TURus '; c'est-à-dire que Jésus doit être en butte à la contradiction à ce point, que l'âme de Marie elle-même sera transpercée du même glaive qui le percera.

Et la fin de la prophétie : afin que soient révélées les pensées de beaucoup de cœurs^ confirme au plus haut degré cotte glorieuse association; parce que, comme l'observe encore Grotius, il est manifeste que ces paroles se rapportent à toutes celles qui précèdent, et qu'elles enveloppent ainsi Marie dans cette même destinée de Jésus, de révéler le fond des cœurs et d'en être l'épreuve.

Cette destinée s'est surtout consommée dans la grande Immolation du Calvaire : c'est là qu'ont abouti toutes les contradictions précédentes de la vie mortelle de Jésus, et c'est ce sacrifice, c'est Jésus crucifié, folie aux Juifs et scandale aux Gentils, qui est resté le grand Signe de contradiction parmi les hommes, et qui a été posé à la face de tous les peuples pour leur ruine ou pour leur résurrection.

De sorte que ce Glaive dont il est parlé dans la prophétie est, à n'en pas douter, la passion et la mort du Sauveur, à laquelle Marie a été tellement associée, que les mêmes traits qui l'y ont percé l'ont transpercée.

Comment maintenant, je le demande, ne pas unir à Jésus dans noire culte celle qui lui a été unie à ce point dans notre rédemption? Comment séparer ce que Dieu a uni à la vie et à la mort pour la même fin générale : a/in que les pensées de beaucoup de cœurs soient révélées? Et n'est-ce pas aller se heurter contre cette prophétie, n'estce pas révéler des pensées qui ne sont pas selon l'Évangile,

^ Attnot. in quat. Evang^

selon Jésus-Christ, selon Dieu, que de se scandaliser du culte de ce cœur de Marie transpercé du même glaive que Jésus ?

Et comme Tévénement vient héroïquement confirmer cette seule manière possible d'interpréter l'Évangile! Il n'y a proprement que la Sainte Vierge que Jésus-Christ ait faite participante de ses douleurs. La foi des Apôtres était trop faible pour cela. Elle seule demeura ferme à sa croix. Elle seule assista au sacrifice d'un Dieu mourant, pendant que la foi des autres était couverte d'un nuage, et presque éleinte. C'est ce qui donne lieu de croire qu'il n'y a qu'elle aussi qui ait ressenti la contradiction que Jésus-Christ a soufferte de la part des pécheurs jusqu'à sa mort, et qu'elle a reçu cette grâce de son Fils d'être la compagne de cette souffrance pendant tout le temps de son passage sur la terre. Grâce singulière, qui convenait bien à celle qui était pleine de grâce, et que Dieu avait rendue la plus favorisée de toutes les pures créatures, et la première après son Fils. Et cette association ne s'est pas bornée à la vie et à la mort de Jésus. Marie, justification admirable de la prophétie ! n'a jamais cessé d'être la compagne des contradictions de son Fils à la face de tous les peuples et dans toute la succession des âges. Toutes les hérésies qui ont percé le Fils ont percé la Mère; et on ne les a jamais séparés dans l'affirmation ou dans la négation, dans le culte ou dans le blasphème. C'est un fait aussi certain que la prophétie en est expresse.

Cette prophétie est d'accord avec l'événement en ce trait singulièrement glorieux pour Marie, que, parlant des gloires et des douleurs de Jésus, elle associe plus particulièrement 3Iarie aux douleurs. Elle nous la mon-

tre au Calvaire et non pas au Thabor, où en effet elle ne fut pas. C'est que, comme l'a dit une humble fille qui avait le génie de l'amour divin, Pour les grandes âmes, le Thahor est sur U Calvaire'. Parole sublime, que les grandes âmes seules comprendront, et que Nicole se trouve avoir commentée en un style qui en respire le sentiment : « Dieu, dil-il, fait prédire à la Sainte Vierge « ce glaive dedouleur par saint Siméon, au même temps « qu'il publiail la gloire et la grandeur de son Fils, pour « nous faire entendre que toutes les grandes grâces qu'il « failen ce monde à ses élus se terminent à la souffrance. « Plus il augmente les lumières des Saints, plus il les « remplit d'amour, et plus il les rend sensibles aux « injures de Dieu et aux désordres du monde. Il ne les « élève en quelque sorte dans ce monde-ci que pour les « briser. Les grâces consolantes sont réservées pour « l'autre vie, ou ne sont que pour les âmes faibles, qui « ont besoin de ce soutien : mais pour les âmes fortes et « généreuses, comme celle de la Sainte Vierge, il ne leur « donne ordinairement dans cette vie que des grâces qui « produisent un surcroît d'affliction. Il est vrai que les « autres ne s'en aperçoivent pas toujours, et que peu de « personnes conçoivent cette persécution intérieure des 0 grands justes: mais elle n'en est pas moins grande ni « moins réelle, et c'est un très-grand malheur d'y être « insensible, comme c'est un très-grand bonheur de la ft ressentira »

Le récit de l'Évangile se termine par l'introduction d'un autre personnage qui est comme le pendant de

* Marie Eustelle, CLVill^ leUre.

' Essais de Morale, t. IX, p. 24 t.

322 CHAFITITE Xnr.

Siméon : c'est la Prophétesse Anne, qui, survenant elle aussi a ce même moment dans le temple, se mil à louer Dieu et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la Rédemption d'Israël. Ces diverses rencontres dans le temple ont fait donner au mystère de la Présentation le nom de mystère ou de fête des ^encon^res. Non qu'il y ait eu rien de fortuit dans cet événement, mais pour exprimer au contraire tout ce qu'il y avait ûe provideyitiel dans ce concours de louanges prophétiques qui viennent préconiser l'Enfant Jésus et Marie sa Mère, au moment même où ils s'humilient, en se soumettant, la Vierge à la Purification, et le Rédempteur à se faire racheter luimême.

Dieu a voulu que tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, tous les états de la vie humaine fissent accueil à la venue de son Fils. Déjà l'enfance l'a salué dans le tressaillement de Jean-Raptiste, et la vieillesse dans le saint transport du vieillard Siméon; déjà les Rergers et les Rois sont venus lui payer tribut; déjà le mariage, dans Elisabeth et Zacharie, a été gratifié d'un enfantement miraculeux pour lui donner un Précurseur. La virginité, comme l'état le plus éminent et le plus parfait, avait été réservée à sa divine Mère. Restait la viduilé ; et c'est Anne qui la représente. Et comme elle en est le portrait touchant! « Chargée de jours, dit « rÉvangile, elle n'avait vécu, depuis sa virginité, que « sept ans avec son mari. Restée veuve, et âgée alors de « quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait point le temple, « servant Pieu nuit et jour, dans le jeûne et dans la « prière. »

Ce qui est admirable et tout à fait divin, c'est le caractère auguste d'humilité, de simplicité et de sainteté de

tous ces personnages de rÉvangile auxquels il est donné de fêter la venue de FEnfant-Dieu. Assiirément, disonsle toujours, ce n'est pas ainsi qu'on invente; et je plains CEUX qui verraient dans ces récits la moindre couleur de légende, qui n'en Jjaiseraien.t pas les pages véridiques et saintes avec foi et avec amour.

Terminons l'étude de celle-ci par une remarque que nous avons déjà faite, mais dont l'objet a grandi par tout ce que nous avons observé depuis: c'est le silence de la Sainte Vierge au milieu de tout ce concert de louanges et de prophéties louchant son Fils, touchant elle-même. Tout parle, autour d'elle, jusqu'aux pierres du temple, ce semble: elle seule se lait. Nous avons déjà admiré ce silence, après la première partie de la prophétie de Siméon, alors que l'Évangile nous dit seulement que le père et la mère de Jésus admiraient tout ce qu'on disait de lui. Mais combien ce silence devientil plus sublime, alors que la prophétie prend Marie seule à partie, qu'elle ne lui annonce plus ces joies et ces gloires auxquelles on peut dire qu'elle est déjà habituée par tout ce que lui ont déjà témoigné et l'Ange, et Elisabeth, et les Bergers, et les Mages; mais qu'elle fait briller pour la première fois à ses yeux ce glaive de douleur, que ces joies et ces gloires mêmes ne font que rendre plus aigu et plus étincelant; alors surtout que cette prophétie ne s'explique qu'à demi, soit sur son Fils, soit sur elle-même, et la tient suspendue sur un océan de sinistres conjectures dont les ilols amers viennent battre son âme en tous sens. Et dans une telle situation Marie se tait : elle reçoit les avertissements de la Providence dans la mesure et dans l'état où il plaît à Dieu de les lui notifier, sans chercher à les démêler et à

en anticiper le cours : calme, résignée et sublime sous la menace comme sous le coup, jusqu'à y paraître insensible, à force de ne vouloir que ce que Dieu veut : « 0 prévoyance! ô surprise! ô ciel! ô terre! ô naturel » s'écrie Bossuet hors de lui, « étonnez-vous de cette « constance! »

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