‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 34 sur 46 · LA FUITE EN EGYPTE ET LE MASSACRE DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

LA FUITE EN EGYPTE ET LE MASSACRE DES INNOCENTS

Le glaive que le saint vieillard Siméon avait prophétisé à Marie, et qui devait la percer au Calvaire d'une si ineffable douleur, ne larda pas à être levé sur sa tête et à la poursuivre dans la personne de Jésus.

Le bruit même de cette prophétie et les louanges qui éclatèrent autour du divin Enfant à sa présentation au temple, réveillant celui qu'avait déjà fait la venue des Mages, put lui attirer ce danger.

Quoi qu'il en soit, en ce temps-là, dit le divin récit, « l'Ange du Seigneur vint dire en songe à Joseph : Lève- « toi; prends l'Enfant et sa Mère, et fuis en Egypte, et « demeure là jusqu'à ce que je te reparle; car Hérode va « chercher l'Enfant pour le perdre. — Joseph, s'étant « levé, prit l'Enfant et sa Mère durant la nuit, et se re- « tira en Egypte, où il demeura jusqu'à la mort d'Hé- « rode, afin que s'accomplît ce qu'avait dit le Seigneur « par le Prophète: J'ai rappelé mon Fils de l'Egypte. — « Hérode, en effet, se voyant moqué par les Mages, entra « dans une extrême colère, et il envoya tuer les enfants < qui étaient à Bethléhem et dans les environs, depuis « l'âge de deux ans et au-dessous, selon le temps « dont il s'était enquis des Mages. Alors fut accompli ce « qu'avait annoncé le prophète Jérémie : Une voix a été « entendue dans Rama, des pleurs et de longs sanglots. II. la

« la voix de Rachel pleurant ses fils ; et ne voulant pas « être consolée parce qu'ils ne sont plus. »

L'Impiclé ancienne et moderne, Celse et Voltaire, se sont moqués de cet Évangile. S'adressant au Christ lui-même, le premier lui disait : «Qu'avais-tu besoin, « petit enfant, d'être transporté en Egypte? Pour que tu « ne fusses pas égorgé? mais la peur de la mort peut-elle « émouvoir un Dieu? Un Ange envoyé du ciel l'ordonne,. « à toi et aux tiens, de fuir pour ne pas être surpris par « la mort. Mais ce grand Dieu, qui t'avait déjcà envoyé' « deux fois un Ange, ne pouvait-il pas te prémunir danS' « la demeure, toi, son propre Fils^? » Origène, qui rapporte ces blasphèmes de son adversaire, ne les laisse pas sans réponse. Nous suspendrons la nôtre pour tirer dé ce blasphème lui-même un argument en faveur du ditîii récit.

Il est certain que rien n'est plus contraire à l'idée naturelle que nous nous faisons de la divine Puissance, a l'idée surfont qu'en avait le moflde juif et païen, que' de nous la représenter dans la personne d'un petit enfant, fuyant dans les bras de sa mère la mort qui 1^ poursuit, et recevant le secours de l'avertissem'ent d'un Ange, qui aurait aussi bien pu lui prêter celui de son bras.

Cette conception rentre tout h fait, il faut le dire, dans celle d'un Dieu naissant dans une étable et mourant sui* une croix : c'est toujours la même folie de l'Évangile, en qui l'on ne saurait méconnaître, à cet égard, une grande- Tîïiité. Ce n'e'st donc pas à la fuite en Egypte seulement, c'est à toute l'histoire de la vie de Jésufs-Christ qu'il faut

1 Ovîgène contre Celsé.

étemlre ce blaisphème de Voltaire : «A qn^l imbécile « aura-t-on pu persuader une telle absurdité? E-l quel « imbécile peut la lire sans en être indigné^? »

Au point de vue de Voltaire et du momie juif et païen, ce sentiment^ est plausible et naturel.. Aussi saint Paul en prend son parti; il? s'en glmifie même dans le Seigneur : « Il a plu à Dieu, dit-il, de sauver le monde par (( la foUe'^. »

Mais de ce sentiment, sur la disposition duquel les impies et nous sommes d'accord, je lii'o contre eux deux conséquences invincibles en faveur de notre foi :

La première, c'est que le récit dfe l'Évangile est vrai; par la raison toute simple que, s'il n'y a pas d'imbécile à qui on ait pu persuader une telle absi-vi'dité, il n'y a pas d'insensé qui ait pu tenter, à plaisir, cette persuasion, et qui, ayant à sa disposition tout le cbamp des inventions, ait cboisi, entre toutes, celle qui ne pouvait tromper personne, et qu'on ne pouvait lire $<ins en être indigné.

La seconde conséquence",; c'est que l'Évangile est divin; \\^v la raison non moins simple que, malgré cette indignation qu'elle a dû rencontrer, et qu'elle a rencontrée d'une m'anière si formidtible dans le monde juif et romain, l'absurdité apparente de l'Évangile ayant cependant pi^évalu, jusqu'à prendre à jamais la pla'^e de la sagesse, ne peut être que divine ; et que c'est cette sagesse humaine qui est convaincue d'être absurde. Dieu seul ayan-t pu retourner le sens humain à ce point renversé. Voilà ce que nous pouvons conclure hautement de

* Histoire de l'établissement du Christianisme, cliap. vi. *' r eoriiiIlT., I, 2r, efc, etc.

chaque page de TÉvangile, et en particulier de la fuite du Fils de Dieu; fuile sublime, nous le verrons, et quant à présent, au moins, fuiie vraie; moralement vraie, par la raison que nous venons d'en donner.

Historiquement, elle ne Test pas moins. L'impiété moderne a tenté encore de la ruiner sur ce terrain de l"liistoire, en rejetant le fait du Massacre des innocents comme contraire à toute vraisemblance.

Après avoir dit que le récit des Mages, si beau d'enseignement, nous l'avons vu, est un conte plus digne de Rabelais et de Sterne quun ouvrage sen'ei/o:, Voltaire ajoute : « L'histoire des enfants de Bethléhem égorgés plusieurs « milles à la ronde par Tordre d'Hérode, qui croit égor- « ger le Messie dans la foule, a quelque chose de plus « ridicule encore, au jugement des critiques; mais ce « ridicule est horrible. Comment, disent ces critiques, « a-t-on pu imputer une action si extravagante et si « abominable à un roi de soixante-dix ans, réputé sage, a et qui était alors mourant? »

Ce roi était-il en etïel réputé sage? Sa vieillesse et les approches de la mort le protégent-elles contre la supposition d'avoir été capable de faire massacrer les enfants deBethléhem, à ce point que cette supposition soilridicule et même horrible?

L'histoire tracée par une main non suspecte répond :

« Ce monstre, composé d'artifice et de barbarie, joi- « gnait toujours la peau du renard à celle du lion. On « sait par quelle barbarie il fit tuer sa femme Marianne, (( et comment il fit ensuite égorger les deux enfants « qu'il avait eus d'elle, de peur qu'ils ne la vengeassent

« un jour. La cruauté devint en lui une seconde nature, « un besoin toujours renaissant, comme les tigres oui « besoin de dévorer pour vivre. Hérode, dans sa der- « nière maladie et cinq jours avant sa mort, fit encore « tuer un de ses enfants. Ce mot célèbre d'Auguste, qu'il « valait mieux être son cochon que son fils, n'était que « trop juste. îséron fut un homme doux en comparaison « d'Hérode. »

Tel est le client de Voltaire contre l'Évangile.

Et qui a tracé ce portrait? — C'est Voltaire lui-même'.

On le reconnaît bien à cette impudence.

Ce portrait d"Hérode du reste n'est pas le moins du monde chargé. Il y manque même un trait important, rapporté par tous les historiens, c'est que, comme il prévoyait que la fin de son règne serait un sujet d^ joie à tous les Juifs auxquels il était odieux, il imagina de faire venir de tous les endroits de la Judée les personnes les plus considérables, les fît enfermer dans l'Hippodrome, et dit à ses successeurs : « Je sais que les Juifs feront de « grandes réjouissances de ma mort; mais, pour les « obliger à répandre des larmes et honorer grandement « mes funérailles, aussitôt que j'aurai rendu l'esprit, « vous ferez égorger par mes soldats tous ceux que j'ai « fait enfermer dans l'Hippodrome, afin qu'il n'y ait a point de maison dans la Judée qui n'ait sujet de « pleurer ^. »

Cet ordre, dont rien n'approche dans les fastes de la férocité humaine, ne fut pas exécuté. Mais il l'aurait été par Hérode s'il avait pu se survivre à lui-même. Voilà ce

1 La Dible enûn expliquée par plusit-urs membres de S, M. le roi de Prusse, arl. Hérode, t. XLI.X, p. 41 G. Ed. Beucliot. * Flavu'S Josèphe, Guerre des Juifs, liv. I, thap. x\l.

roi réputé mge , auquel jl est ridicule et horrible d'imputer la mort des petits enifaats d'une petite localité, dans le même temps ioù il égorgeait, autant qu'il était en lui, les personnes les -plus considérables de son royaume., pour qu'il n'y eût pas de maison dans la Judée qui ne retentit de sanglots.

Ce fait du massacre des innocents n'a pas été mentionné par Josèphe, il est vrai. Mais, d'abord, cet historien juif est suspect, pour tout ce qui touche au Messie, par la basse flatterie qui lui a fait dépouiller sa nation de la gloire de le donner au monde pour transporter dérisoiremenl cette gloire à Vespasien. Ensuite, plutôt favorable qu'hostile à la mémoire d'Hérode, dont il a fait le panégyrique, on conçoit que, parmi tant d'atrocités de ce roi, qui s'effacent les unes les autres, il n'ait pas cru devoir ou daigné faire mention de la mort des petits enfants de Bethléhcm. Enfin il ne faut pas oublier une considération importante tirée des mceurs antiques, et qui explique et la facilité du massacre de ces enfants, et le silence que l'histoire profane a gardé sur cet événement : c'est le;peu de cas qu'on faisait alors de l'enfance. L'Enfant-Dieu, seul, lui a donné du prix, et a glorifié à jamais la mémoire de ces pauvres petits Jnmcents qui sont morts pour lui.

Cette considération, et l'événement qu'elle explique, empruntent une grande valeur d'un fait analogue qui a exercé la critique historique, et lui a fait tirer des .conclusions conformes à la vérité de notre foi : c'est ce fait rapporté par Suétone que, « peu de mois avant la nais- « sance d'Auguste, un prodige ayant annoncé publi- « quement à Home que la nature était en travail d'un « Maître pour le peuple romain,. le Sénat épouvanté or-

<;< donna qu'aucun enfant mâle aé dans l'année ne serait .« «onseryé^ »

Ne pas conserver un enfant, non educare^ c'est-à-dire le meUre à mort, riufanticide, était un droit incontesté des pères, dans l'antiquité, et qui ne fut aboli que par les empereurs clirétiens-. L'État, dans son omnipotence, pouvait l'exercer, à l'instar de Lycurgue, et les mœur^ générales ne s'en offensaient pas. Celte extermination, .prescj'ite par le Sénat, ne fut pas suivie d'effet, il est vrai ; mais ce ne fut aucun soulèvement d'humanité qui y mit •obstacle; ce fut l'intrigae de Tambilion qui en fil avorter l'exécution : « Ceux dont les femmes étaient enceintes , (( dit Suétone, se trouvant intéressés à la prédiction, « firent si bien que le sénalus-consulle ne fut point porté « aux archives. » Le calme et l'absence de toute réflexion -de l'historien racontant ce fait en dit peut-être plus que le fait lui-même sur cette disposition des mœurs publiques à ne pas s'en indigner.

■Et mainlenant, si le Sénat romain, au siècle d'Auguste, a pu décréter ainsi la mort de tous les enfants mâles de Rome, comment un monstre comme Hérode se serait-il fait scrupule de prescrire celle des enfants de Bethléhem?

.Et ce qu'il y a de frappant dans l'analogie de ces deux

"* Antepaucos, qnam nasceretur, menses, prodigiuni Romœ faclum publiée, quo denuntiaLatur regem populo Rouiano naturam paiiujjre : senatum exierritum censuisse ne quis illo anno genilus educaretur. Sueton, in Yiin Octav. Aiig., cap. xliv. — Cel ordre s'éleiidait à tout Rome, qui comprenait , dans son étendue civique , dix millions ^'habilants.

2 Quand le pttren élevait pas l'enfant du sol, sur lequel il élailposé €n naissant, l'entant n'était pas conservé; d'où le molÉfiluoarc, nourrir, élever.

faits, c'est que le motif était le même. Ce Maître^ dont l'annonce prodigieuse et Tavénement extraordinaire effrayaient tant le Sénat, était celui que tout le monde romain attendait à cet époque, selon que nous l'avons déjà vu\ celui qui devait être V Attente des nations^ selon les prophéties rappelées à ce sujet par Josèphe, Tacite et Suétone, et qui s'est si merveilleusement rencontré en Jésus-Christ.

C'est donc Jésus-Christ que le Sénat à Rome et Hérode h Béthléhem poursuivaient également dans la destruclion de tous les enfants de son âge; et il est trop aisé de concevoir comment cette terreur qui agitait la puissance romaine a autorisé et exalté celle du roi juif.

Celui-ci, d'ailleurs, devait être d'autant plus ému que, comme nous l'avons déjà dit, il s'était posé en compétiteur personnel du Boi-iyesfie, qu'il était parvenu à se faire passer pour tel par la secte des lïérodiens, qui dura jusqu'à la destruction de Jérusalem, et qui avait consacré une fête en son honneur jusque dans Rome même -.

C'est donc avec la plus grande vérité historique que l'Évangile, parlant de l'arrivée des Mages à Jérusalem pour s'y enquérir où était l'Enfant-Dieu afin de l'adorer, dit qu'Hérode en fut tout troublé; que feignant hypocritement de vouloir, lui aussi, aller l'adorer, il s'enquit secrètement auprès des Mages des circonstances de leur venue, et leur fit promettre de venir lui rendre

* Telles sont les conclusions d'un Mémoire littéraire lu le 6 juin 1833 à la Société littéraire de Londres. Voir le Mémorial encyclopédique du mois d'août 1853.

* Perse en parle dans ses satires : Herodis veiiere dies.

compte du divin Enfant à leur retour; qu'enfin, trompé par eux, le Renard devint Lion^ et, entrant dans une grande colère, envoya tuer tous les enfants de Belhléhem. Enfin, le silence de Josèphe sur cet événement se trouve racheté par des témoignages formels. Macrobe, éci'ivain païen, le rappor[e comme un fait divulgué à Rome dans le temps, et qui aurait fait dire à Auguste le mot que rapporte Voltaire, qu'// valait mieux être le ponrcenu cl Hérode que son fih^. Celse, qui avait lu ce fait dans saint Matthieu et qui le met dans la bouche d'un Juif contre Origène, n'y oppose rien, ce qu'il n'eût pas manqué de faire s'il eût été faux; enfin saint Justin, né dans la Syrie, théâtre de l'événement, où avait dû s'en conserver le souvenir, l'allègue encore dans le premier siècle au Juif Tryphon, qui ne le conteste pas. En voilà, pensons-nous, plus qu'il n'en faut pour venger la vérité de notre Evangile, et pour avoir le droit de nous écrier avec Bossuet : « Où sont ici ceux qui vou- « draient, pour assurer leur foi, que les histoires pro- « fanes de ce temps eussent fait mention de cette cruauté « d'Hérode? Comme si notre foi devait dépendre de ce n que la négligence ou la politique affectée des histo- « riens du monde leur fait dire ou taire dans leurs his- « loires ! Laissons là ces faibles pensées. Quand il n'y « aurait ici que les vues humaines, elles eussent suffi à « l'Évangéliste pour l'avoir empêché de décrier son saint

1 II résiiKerait de celle anendofe qu'Hérode, jaloux de son fils, l'aurait fait tuer dans le même temps f|ue les enfants de Biiiiléhem et pour le même motif. Celte coïncidence est inexacte; muis celle inexactitude ne touche en rien aux deux fails du massacre des Innocents et de celui du fils d'Hérode, pris en eux-mêmes, également attestés par Macrobe.

« Évangile en y écrivant un fait si public qui n'eût, pas « été constant'. »

La vérité histoi'ique du mystère de la fuite en Egypte ainsi dégagée, appliquons-nous à en pénétrer le sens.

IL — Après l'explication que nous avons déjà si souvent donnée des abaissements du Fils de Dieu, il estsupcrflu de dire que sa fuite en Egypte rentre dans cette explication, comme sa naissance dans une crèche, et sa mort sur une croix : c'était la condition de son humanité, et c'en était par conséquent la manifestation, comme la faim, la soif, la lassitude et tous les autres besoins, tous les autres maux de la vie humaine, sous lesquels il a voulu être et paraître Fils de Vliomme.

Aussi, remarquez comme l'Évangile reflète parfaitement cette intention. Il n'a pas honte de faire fuir un Dieu; il n'a pas peur de tous les aboiements de l'impiété, de tous les scandales môme d'une foi chancelante; il ne déguise pas cette faiblesse du Tout-Puissant. Pesez toutes ses paroles, et vous verrez que toutes inspirent la frayeur : Levez-vous^ dit l'Ange, hâtez-vous de prendre V Enfant et sa Mère, et fuyez en Egypte. Il ne dit pas : allez; mais fuyez et hâtez-vous. L'Ange paraît lui-même alarmé du jpéril de l'Enfant ; et il semble, dit un ancien Père, que, la frayeur ait saisi le ciel avant que de se répandre sur laio're.

Mais dans une si grande éclipse de la Divinité, n'y aura-t-il pas quelque rayon de gloire, quelque miracle, quelque témoignage qui viendra relever cette faiblesse

'* 'Élévation sur les miislèrcs,i\'^ Élévation. — La dernière réflexion deBossuel est d'aulant plus juste que l'Évangi'liste est saint Matthieu, le plus ancien de tous, et celui qui a écrit son Évangile pour les Juifs et dans leur langue.

LA TUITE DN EGYPTE. SSo

fle Tésus et sauver H^o-nneur de son nom adorable, comme nous en avons vu à sa naissance et à sa présentation? Nullement. Comme pour lui retirer, au contraire, la gloire de ces précédents témoignages, TÉvangilc dit avec une vérité désespérante : Se levant donc, Joseph prit T Enfant et sa Mère pendant la nuit, et se retii^a en Egypte. Voyez-vous ce pauvre enfant qu'une femme tremblante, sous la conduite d'un vieillard, emporte, la nuit, loin de ses foyers, avec toute la précipitation de la peur et tout le dénûment de l'exil? C'est Celui dont il a été dit par l'Ange à Marie : Il sera Grand et sera appelé le Fils du Très-Haut, et son Règne ri aura point de fin; Celui dont Marie a dit elle-même : lia déployé la puissance de son bras; Ha dispersé les superbes; il a jeté bas de leur trône les puissants; et dont Siméon vient de dire : Celui-ci est venu pour la ruine et pour la résurrection d'un grand nombre, et pour être devant tous les peuples la Lumière gui éclairera toutes les nations. 0 démenti decesbautes prédictions! 0 avortement de cette grande destinée!

Convenez que c'est bien ainsi qu'on peut éprouver la îo'i; mais bien évidemment que ce n'est pas ainsi qu'on 'la capte; et que la vérité de l'Évangile a au moins pour elle son austère désintéressement. « En voyant la cause « céleste ainsi compromise, dit un Père, le sens liumain « est confondu, l'esprit se décourage, l'intelligence soufre fre, la foi s'ébranle, l'espérance cbancelle, la crédulité « elle-même succombe à ce renversement d'un Dieu « fuyant un homme, du Ciel tremblant devant les me- « naces de la terre, et de la peur du Père trahie par la « fuite du Fils \ »

» Saint Pierre Clirysôlogue, Saitri. Î50. — Quifl esl quod sic eœ-

Mais ne vous laissez pas tromper par les apparences de la faiblesse dans le Dieu véritable, comme dans tous les faux dieux on est trompé par les apparences de la grandeur,

« Quand un vaillant guerrier fuit à la guerre, continue « le même Père, c'est par artifice et non par crainte. (( Quand Dieu fuit l'homme, c'est un sacrement et non « la peur qu'il faut voir; quand il se replie devant l'en- « nemi. ce n'est pas qu'il redoute sa poursuite, mais c'est « qu'il veut l'attirer au dehors, qu'il veut le vaincre ou- « vertement et remporter sur lui un triomphe public : « c'est pour cela que le Christ fuit; il prend son temps « plutôt qu'il n'évite d'être pris par Hérode^ »

Comprenez cette divine stratégie. Le Fils de Dieu est descendu dans l'arène de l'humanité pour engager, comme Fils de l'homme, une lutte avec l'Ennemi de notre salut, et nous alïranchir de sa tyrannie. Cette lutte commence dès son entrée dans la carrière; mais ce ne sont encore que des préludes, et, si j'ose ainsi dire, des feintes de la suprême action qui ne doit avoir lieu que sur la Croix. Jusque-là l'Ennemi, à qui le Fils de Dieu n'opposait que son humanité, et qu'il amorçait en quelque sorte par elle, s'attaquait à lui, comme à l'un de nous, et s'engageait de plus en plus dans cette erreur que notre

leslis causa tristalur, ut Immanus se confundat audilus, lasselur animus, laboret intelligentia, fides nufet , spes tilubet, credulitas ipsa suceumbat? persequenfe liomine Deus fugif, SEEvienle terra coelum tre]iidal, el Patris Filio l'ugiente monstralur.

1 Bellicosus quod in bello fugit, arlis est, non tiuioris ; Deus quando fugit bominem, sacramentl est, non pavoris potens ; quando se subdueit înBrmo, insequentem non pavet, sed foris producit : vult enim in aperlo vincere, qui publicam referre cupit e\ hos'e victoriam : hinc est quod Christus fugit, ut ccdat tempori, non Herodi,

divin Libérateur n'était qu'un homme, qu'il pouvait tout sur lui jusqu'à oser le tenter. Il ne se doutait pas, dans son aveuglement;, que chaque pas dont il poursuivait l'homme le précipitait sur le Dieu, jusqu'à ce que, attiré au grand jour de la Passion de notre Sauveur^, et croyant l'avoir à jamais vaincu sur le Calvaire, il se trouva avoir reçu lui-même le coup fatal de ce Fils de l'homme qui, dit saint Paul, a aboli la sentence de notre condamnation en la clouant à sa Croix, et qui , dépouillant les principautés et les puissances de l'Enfer, par sa mort, les a menées captives et a triomphé d'elles, à la face de Vunivers, en sa personne^.

Tel était le dessein de Dieu, que rien ne devait venir déranger, et à qui tout devait servir; jusqu'aux crimes des hommes.

C'est pourquoi le Christ ne devait, ni succomber.sous le fer d'Hérode, ni s'en défendre par le miracle.

Il ne devait pas succomber : non qu'il dût être affranchi de la mort, lui qui n'était venu que pour mourir, et dont la mort devait être la victoire; mais il devait mourir quand tout serait consommé, à son temps, à son heure, à son gré; en maître de la vie et de la mort; en Dieu; conformément à cette déclaration qu'il en a faite luimême : Personne ne rn enlève ma vie, mais c'est de moimême que je la quitte; j'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre de mon chef^. Ce qui a fait dire excellemment à saint Fulgence : « Il a daigné fuir en « Egypte, pour plus tard daigner monter sur la croix : « ce qui le fait mourir, en effet, c'est sa propre bonté,

1 Coloss., II, 15.

* Joan., IL, 17,

'338 'tîH'APITRE XIV.

'« et no-n la niécliancelé de-s aiilres^. » Ainsi ne de\"ai't-^il ^as siiccomijer sous le fer d^Hérode.

l\Iais il Jie devait pas non plus se défendre par le miracle : d'abord, iparce qu'ail ne convenait 'pas ifif il anti- 'Cipât, encore enfant, celte manifestation de sa puissance tmiiraculeuse qui ôtait réserviée pour être le témoignage •Ôe son apostolat; ensuite, parce que, à l'époque même où il exerçait celte divine puissance par tant de guéri-, •sons et de bienfaits envers les hommes, nous ne 'voyons ■pas qu'il en ait fait usage pour sa défense; enfin, par la raison admirable de cette économie, qui était, à la fois, de manifester sa parfaite humanité à notre faiblesse qui en ■aurait douté si le miracle fût ve^ttu en suspendre pour lui •les lois ; de nous donner, en subissant la misère humaine sous toutes ses faces, de grands exemples qui nous apprissent à la supporter et à l'aimer pair le charme de ce divin partage; enfin, selon que nous l'avons déjà dit, que ce fût l'homme, le Fils de l'homme, qui terrassât l'Emnemi de l'homme, et .qui en triomphât.en sou humanité, par sa fuite comme par sa mort.

Quel luxe de i-aison et de sagesse se trouve caché sous la pauvreté et sous la folie de l'Évangile !

Pour toutes ces raisons, on peut dire à .ceux qui se scandalisent de la fuite du Christ ce que lui-même disait à ceux gui se scandalisaient de sa mort.: «0 coeurs « pesants et tardifs à croire ! ne fallait-il pas que le « Christ souffrît ces choses, et qu'il entrât ainsi dans sa «gloire^. »

1 Dîgnatus est in ^Egyptum fugere , ut postea Crucem dignaretur ascendere : facit enim eum mori benignitas propria , non malignilas aliéna.

* Luc, XXIV, 25.

LE MASSACRE DES INKOCE.NTS. 339

Mais il faut surtout leur faire voir que oette fuite, 'Comme cette mort, est plus digne de la majesté de Dieu que sa préservation par le miracle.

Pour cela, que Ton comprenne bien que ce n'est rien à Dieu que d'agir par puissance; mais que c'est une chose admirable qu'un Dieu s'anéantisse ets'humilie. En agissant par puissance, en effet, il ne fait qu'une cliose toute naturelle, comme il Test pour nous d'agir par faiblesse; et il ne domine que ce qui lui est inférieur. Tandis que, quand il s'anéantit lui-même ^ il se domine lui-môme ; il s'attaque à son égal, et il nous fait voir le plus grand et le plus touchant de tous les prodiges : la Toute-Puissance, maîtresse d'elle-même, jusqu'à se réduire cala plus extrême faiblesse, et à s'anéantir ainsi par amour. Aussi le langage des livres saints est d'une admirable conformité avec cette doctrine. Nous représentent-ils le Tout-Puissant créant des mondes? ils sont, 'disent-ils, l'ouvrage de ses doigts : Opéra digitorum tuorum sunt cœW^. Mais parlent-ils du Tout-Puissant s'anéantissant lui-même? alors il lui font déployer toute la puissance do son bras : Fecit potentiam in braciiio sno ^ C'est ce prodige du Toul-Puissant qui nous apparaît en Jésus fuyant dans les bras de Marie, comme il nous apparaît en Jésus mourant sur la croix.

Que maintenant, dans cet état d'extrême faiblesse, il iébranle tout l'univers et qu'il en renouvelle toute la face, rien ne sera plus divin et plus marque au coin de Ja Toute-Puissance.

■Le Fils de Dieu se faisant recevoir sur les nuées du ciel, environné de ses Anges, armé de ses foudres et dans

■1 Psal. vin, 4.

toutréclat de sa Majesté, n'aurait rien fait que de facile, et, si j'ose ainsi dire, que de vulgaire; puisque c'est ainsi, en effet, que le vulgaire s'est toujours représenté la Divinité. Il viendra sans doute à la fin des temps dans cet appareil, mais ce ne sera pas pour convaincre, ce sera pour juger la terre. Ayant donc à nous convaincre de sa divinité, c'est-à-dire k nous en donner la persuasion tout à la fois souveraine et facultative, qui nous ôtàt toute raison en nous laissant toute liberté de la méconnaître, il ne pouvait pas nous donner un plus grand témoignage de puissance, que de réduire sa puissance même à l'anéantissement de la croix, et de la déployer ensuite sur cette croix, jusqu'à lui soumettre tout l'univers.

Or, ce que nous disons de la croix, nous pouvons le dire de tous les autres anéantissements du Fils de Dieu, qui n'ont été que les degrés de ce suprême anéantissement : nous pouvons le dire en particulier de sa fuite en Egypte.

Ce n'est pas Hérode qui réduit le Fils de Dieu à fuir; c'est le Fils de Dieu qui s'y réduit lui-même : il fuit, non par crainte, mais par dessein; non par nécessité, mais par puissance. Et quelle puissance que celle qui donne sur la Divinité même un tel avantage à un simple mortel; qui réduit l'Immense à n'avoir ni feu ni lieu; qui plie le Tout-Puissant à fuir, petit enfant, entre les bras d'une mère? Mais, dans cet état de fuite, cet enfant, remarquez-le bien, est déjà la terreur des rois, l'ébranlement de ces puissances du monde qu'il vient abattre, comme aussi la gloire des humbles qu'il vient sauver.

Pour relever l'humiliation de cette fuite, on s'est attaché à des traditions douteuses, à des inventions même

puériles, d'après lesquelles l'Enfant-Dieu aurait, dans celte circonstance de sa vie, manifesté sa divinité par des miracles. L'un de ces miracles consisterait en ce que, pendant sa fuite en Egypte, des idoles se seraient ébranlées et renversées d'elles-mêmes sur son passage. Un autre nous le représente se jouant à modeler avec la terre de son exil de petits oiseaux qui prennent vie dans ses divines mains, et qui s'envolent vers le ciel. L'Évangile a dédaigné ces ajustements pour s'en tenir au vrai, qui est bien plus sublime. Deux prodiges analogues, mais bien plus certains, bien plus dignes du Fils de Dieu, ont révélé sa divinité dans celte fuite. Le premier, c'est que, tout enfant, il ait agité déjà, non pas des dieux de pierre ou de métal sur leur base, mais des dieux de chair, des potentats sur leur trône, et qu'il leur ait renversé le sens jusqu'à la folie. C'est ce qui nous apparaît dans ce trouble d'Hérode dont parle l'Évangile, et dans cette horrible extravagance du massacre de Bethléhem ; c'est ce qui nous apparaît plus encore dans cette épouvante du colosse romain, qui, pour se prémunir contre ce petit enfant à naître, décrète l'immolation de tous les enfants mâles qui naîtront dans un an : vaines fureurs qui commencent celte série de persécutions mémorables que le paganisme opposera à Jésus-Christ, et qui n'empêcheront pas l'accomplissede celte parole de Marie, dont elles sont déjà le prélude et le pressentiment : Deposuit patentes de sede. — Le second miracle qui signale la divinité de Jésus enfant dans la persécution d'Hérode, et le premier accomplissement de cette autre parole de Marie : Exaltavit humiles, c'est que, prenant en main et modelant en quelque sorte sur sa propre destinée celle de ces pauvres petits innocents

842 îCHAPITRE XIV.

immolés pour lui, et qui étaient 'méprisés et foulés aux pieds, comme la terre, dans les jugements des hommes, il ait fait envoler pour ainsi dire leur mémoire angélique dans le ciel de TÉglise jusqu'à nous, comme celle des premiers martyrs et compagnons de sa persécution, de- JV€nus à jamais .ceux de sa gloire; gloire bien inconnue •au 'Siècle d'Auguste, mais saluée ainsi dans le siècle de Louis Xrv par le génie de 'Bossuet: « Enfants bienheu- « reux dont la vie a été immolée à conserver la vie de « notre Sauveur ! Si vos mères avaient connu ce mystère, « au lieu de cris et de pleurs, on n'aurait entendu que .« bénédictions et que louanges. Nous donc, h qui il est «révélé, suivons de nos cris de joie cette bienheureuse « troupe jusque dans le sein d'Abraham. Allons la bé- « nir, la glorifier, la célébrer jusque dans le ciel; sa- « luons avec toute l'Église ces premières fleurs, et « écoutons la voix innocente de ces bienheureuses pré « mices des martyrs ^ »

Tel est le mystère de la fuite en Egypte. Il nous reste à considérer la part de gloire que la Vierge Marie y prend.

III. — C'est un des plus glorieux et des plus toucliauls témoignages que le Fils de Dieu pût nous donner de la suréminente di^guité de sa Sainte 3Ièr,e, après .celui d'avoir voulu prendre la vie dans son sein, que de Jfaire ide ce sein maternel le refuge et l'asile de cette vie, qui doit. être celle du inonde, contre ceux qui veulent la lui ravir.

Ce n'est pas par nécessité, comme nous l'avons vu, ^'.est à dessain qu'il a choisi,, entre tous les moyens de

* Élévation sur les mystértis, iv^ Elévation.

se défendre d'Hérode, celui de la fuite. Or il l'a choisi bien évidemment avec toutes les circonstances qui l'ont accompagné et à toutes les fins qui en ont été le résultat. Le témoignage qui en résulte pour Marie est donc un témoignage d'infenlion et de choix de la part de Dieu. Cela ne saurait être douteux. Je ne dis pas que ce soit la seule fin de ce mystère : Dieu a toujours des lins infinies; mais je dis que c'est une des fins qui nous apparaissent le plus, et que par conséquent Dieu a voulu nous faire le plus remarquer et honorer.

Jésus pouvait anéantir Hérode; il pouvait échapper à ses embûches aulrement que par la fuite ; il pouvait fuir en un pays ami, comme celui des Mages , et non dans un pays étranger, barbare et ennemi des Juifs, comme l'Egypte, où Marie ne trouvera ni parents, ni amis, ni connaissances; il pouvait fuir en société de son cousin saint Jean, exposé comme lui à la persécution, et d'Elisabeth sa parente, qui aurait partagé avec Marie l'honneur de le servir, de le sauver et de le .garder. Mais non : Jésus ne veut que Marie ; parce que Jé-sus affectionne Marie souverainement', singulièrement, et, en quelque sorte, uniquement. Il veut passer son enfance en un pays étranger pour n'avoir point d'autres parents, ni d'autres amis que Marie; il veut ne dépendre que d'elle, lie relever que d'elle, et qu'elle seule le conserve comme elle seule l'a engendré. 11 veut qu'elle puisse dire de lui ce que son Père dit de ses créatures : Eyo feci^ ego feram, eya portabo et salvabo : « C'est moi qui t'ai fait, «c'est moi qui t'enlèverai, moi qui te porterai et qui te «sauverait »

^ .Isaïq^, XLVI, i.

344 CHAPITRE XTV,

0 touchant privilège de Marie, bien cligne de la Vierge des vierges, de la Reine des Anges, de la Mère de Dieu! Mais privilège qui la rend plus digne encore de toutes ces gloires par toutes les épreuves et les douleurs qui en sont le prix. Qui dira ces épreuves de la foi, de la constance et de la résignation de Marie, lorsque, l'oreille encore toute remplie et le cœur tout ravi des accents de louange prophétique dont le temple de Jérusalem vient de retentir sur son Fils et sur elle-même, elle se voit plongée soudain avec lui dans ce goufTre de terreurs et de dangers! Quelle grâce que cette union d'infortune avec Jésus! mais quel mérite de correspondance elle suppose ! Comme c'est bien là déjà l'accomplissement de cette parole, que le même glaive de douleur qui percera le cœur de Jésus transpercera le cœur de Marie! Quelle épreuve pour ce cœur que ce glaive, ou plutôt que ces mille glaives d'Hérode levés sur sa tête et la perçant d'aiitant de terreurs qu'ils font de victimes! 0 pleurs et longs sanglots de lîacliel pleurant ses fils et ne voulant pas être consolée parce qu'ils ne sont plus, quel lugubre écho ne trouvez-vous pas dans l'âme de Marie ! Et, dans un si extrême péril, pour toute défense, un vieillard plus propre à le partager qu'à le conjurer. Mais le ciel peut-être enverra son Ange , l'Ange de l'Annonciation, qui viendra sauver l'honneur de sa prophétie et la destinée de ce Fils du Très-Haut dont il a évangélisé la grandeur : un Ange vient en effet ; mais c'est pour ajouter la terreur même du ciel, en quelque sorte, à celle de la terre, et pour la porter à son comble en soufflant la fuite et l'exil.

Il faut donc fuir, et fuir en toute hâte, elle timide vierge, pauvre, simple, dont toute la vie s'est passée à

l'ombre du foyer, et qui ne connaît de l'Egypte que les persécutions que ses pères y ont endurées, et qui semblent la menacer. L'Évangile, selon sa sobriété ordinaire, ne nous fait connaître aucun détail de celte fuite et de cet exil : il laisse à noire piété et à notre foi le soin de se les représenter. En les réduisant à ce qu'il y a de plus simple et de plus vrai, nous y voyons biea des alarmes, bien des fatigues, bien des privations, bien des dangers : alarmes, fatigues, privations, dangers qui ne sont rien pour Marie elle-même et pour son fidèle Joseph; mais qui sont infinis par la valeur du divin dépôt qui est commis à leur tendresse, et en qui ils souffrent mille douleurs. Joseph soulïre dans sa sollicitude d'adoption pour Jésus et pour Marie, Mais Marie soulïre dans sa sollicitude naturelle pour Jésus : sollicitude maternelle, virginale, divine et infinie pour son objet; qui le lui fait serrer sur son sein, qui voudrait pouvoir l'y faire rentrer, et qui le lui identifie jusqu'à faire de lui el d'elle ce composé d'amour et de confiance, de nature et de grâce, de maternité et de divinité que l'Évangile appelle t Enfant et la ^/ère .• expression dans laquelle on sent comme les étreintes de l'amour filial et du sentiment maternel resserrées par le péril et par le malheur. Si une mère et un enfant ordinaires, dans une telle situalion, nous offrent ce qu'il y a de plus touchant, qu'est-ce donc (Je la Mère Vierge et de l'Enfant-Dicu! de ce merveilleux Enfant, soupir des Patriarches, attente des nations, le prix du monde, les délices du ciel, le bienaimé du Père, n'ayant d'autre asile et d'autre foyer que ce sein virginal, si faible pour le défendre et si bien fait pour en sentir le prix! Sans doute la foi devait couvrir Marie de son bouclier; elle ne devait pas

craindre à l'abri des célestes promesses : mais ce bouclier était invisible,, ces promesses étaient obscurcies; ces promesses mêmes renfermaient un glaive de douleu'f toujours suspendu sur sa tête, et G|u'ellc croyait voir à chaque instant lui percer l'âme dans ce divin Enfant qui doit être en butte à la contradiction. Ces garanties de salut étaient donc elles-mêmes des épreuves pour la foi de Marie. Elles la laissaient avec toutes ses terreurs, ses anxiélés el ses tristesses pour Jésus.

; Mais Jésus ne la laissait pas sans force, sans consolation et sans charme pour les supporter. Qui dira tout ce que dans cette fuite et dans cet exil il versa; de grâces dans ce cœur de Marie qui souffrait tant pour lui ; de quels retours de bénédictions et d'onction divine il paya ses alarmes et ses soins? 0 caresses, ô baisers de Jésus! ô regards! ô sourires! ô balbutiemenis du Verbe de vie répondant aux élreintcs, aux larmes et aux tendresses de Marie! « 0 heureux baisers, dit saint Augustin, im- « primés d'une bouche humide de lait, lorsque,, parmi « ces mille indices d'une enfance qui ne se soutient pas « encore, Jésus se jouait, vrai fils de' Marie, dans son « sein ! » 0 felicia oscula lactentis labris impressa^. cum inter crebra indicia reptantis infantiœ^ utpote verus ex. te filius., tibi matri alluderet !

Puérilité, dira-t-on, enfantillage digne de risée! « Puérilité, je l'avoue, répond Gerson, mais puérilité « de Dieu; enfantillage plus sublime, plus fort, plus « sage, croyez-le bien, que le monde entier. Il n'y a « pas de cœur si pervers ni si endurci qui ne s'amollisse « par le sentiment d'une éminente piété, lorsqu'une « ferme foi lui fait voir le Souverain Être réduit à. cet « état d'enfance pour nous, hommes misérables, et pour

« notre salut. Il a voulu se faire enfant comme nous, « parce qu'il a voulu que qui prétend gravir au faîte des « cieux se fasse petit enfant comme lui; soit innocent, « pur, humble, simple par-dessus tout. Oui, comme' de « petits enfants qui viennent de naîlre, demandez le (i lait; le lait de la vertu, de la sagesse et de la vie ^ »

C'est ce lait céleste de sa grâce, de sa force et de ses suaves consolations que Jésus versait da^ns le cœur de Marie en recevant celui de ses mamelles, et qui faisait goûter h cette Vierge sainte et au bienheureux Joseph, parmi tant de cruelles vicissitudes, les charmes du plus céleste repos. 0 repos en Egypte, ô sainte Famille, qui

* Dixerit hoc aliquis totum puérile relatu

NuUo, sed risu dignum : puérile faleniur. Sed puérile Dei, sed stiiltum, et débile, niajus, Fortius, et sapientius isto est, crédite, mundo. Nil duro corde pejus, nil telrius; at quid Blajori pietafe facit, mollescere corda, Qiiam dum certa fides ternit, puerescere Summum Propter nos homines misères nostramque salutem. Vult sim.l s fieri uobis, \ult sit puero par Scandere qui satagit cœli fastigia parvus ; Innocuus, purus, humilis, super ouinia simple*. Infautes quasi nnnc geniti lac poscite, nempe Lactescit \obis virlus, sapientia, vila.

JoANNia Gersonis Josephina.

Ces be.'iux sentiments n'étaient pas pour Gerson un sujet d'amplification poétique; on sait comment il les mit en praliqnc, lorsque ce cliancelier de l'Université, celte grande lumière de la France et de l'Eglise, cet oracle des conciles de Pise et de Coiislance, que la Providence, dit Bossuet, avait élevé au-dessus desaulres par son caractère et son esprit, pour l'opposer aux erreurs de son siècle, se réduisit, par humilité, à la fonction de maître d'école ou de catéchisie des enfants, qu'il rassemblait chaque jour dans l'église de Saint-Paul, à Lyon, et dont il n'exigeait d'autre salaire que cette simple prière adressée à Dieu, et qui fut encore répétée par eux la veille de sa mort : Seigneur, ayez piiié de votre pauvre serviteur Genou!

VOUS retracera, lorsque, fatigués des chemins, nos exilés s'arrêtaient à l'aspect encore lointain des villes, et, sous un bouquet retiré de verdure, jouaient avec le Dieu- Enfant, ou le regardaient dormir, Marie avec une attention émue, Joseph avec une sereine contemplation! Albane! Raphaël! prenez vos pinceaux les plus suaves, évoquez les plus pures inspirations du génie catholique, et faites-nous voir, sur vos toiles immortelles, ce repos divin, dont le charme religieux atteint les cceurs les plus impies, et ne trouve que des croyants. Ne craignez pas de nous y représenter les Anges adorant leur Dieu et servant leur Reine; car, visibles ou invisibles, ces Esprits célestes étaient là assurément, s'approchant et se pressant autour de Jésus et de Marie, autant que daignait le leur permettre l'anéantissement du Verbe qui les avait quittés pour nous.

Respectons nous-même ce sujet divin. Ne cherchons pas à répuiser; et, laissant le lecteur le considérer et le méditer en silence, retournons avec la Sainte Famille à Nazareth.

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