REPASSAIT DANS SON CCEUR
On le voit, toutes les fois que Marie est glorifiée dans rÉvangile, ce n'est pas tant comme mère de Dieu que comme fidèle à écouter et k garder sa parole. Cette grande repartie du Fils de Dieu, « Bien plutôt heureux « ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent, » tout en s\idressant à la généralité des fidèles, porte donc en plein sur Marie, et ne la confond dans la multitude que pour l'y faire briller. Marie n'est pas élevée à un autre titre que celui auquel nous pouvons l'être; mais elle l'est à un degré incomparable, et dont n'approche aucune sainteté de la terre, aucune Vertu des Cieux; parce qu'elle a été la plus fidèle et la plus humble des créatures. Sa grandeur s'élève sur le fondement commun, mais elle domine toutes les autres par le faîte.
Et ce fondement, pour être commun, n'en est que plus riche pour Marie, autant qu'il est encourageant pour nous; car c'est le fondement du mérite. C'est là ce qui fait paraître le culte de Marie impie aux yeux des Pro-
testants, qui n'admettent aucun mérite liumain devant Dieu, et ce qui le recommande à la raison et à la conscience par le plus universel et le plus imprescriptible de tous les dogmes et de tous les instincts : le dogme, l'instinct de la responsabilité et du mérite de nos œuvres. Assurément, que les Protestants veuillent bien encore une fois le comprendre, nons ne prétendons pas établir de proportion intrinsèque entre nos faibles œuvres et les récompenses infinies dont Dieu les couronne. Mais cette proportion, qui n'existe' pas en soi, Dieu a voulu l'y mettre par les mérites infinis de son Fils. Ces mérites divins, loin d'anéantir nos mériles humains, les valident, les élèvent, les font entrer avec eux dans la béatitude et dans la gloire. Ils font du ciel et de Dieu lui-même le prix de notre conquête, sur les pas de notre Chef, qui ne le serait pas si nous ne devions pas marcher sur ses traces, mais être seulement portés par lui. De là ce langage continuel de victoire dont la Sainte Ecriture revêl nos bonnes actions unies à celles de Jésus-Christ, dont nous ne sommes les compagnons de gloire que parce que nous l'avons été de combat. Par le droit gratuit, mais certain, que nous constitue cette miséricordieuse économie, nous pouvons donc mériter les dons de Dieu, conquérir Dieu lui-même. Sur ce fondement commun, nous pouvons tous élever, avec sa grâce, l'édifice de notre éternelle destinée, les uns plus, les autres moins, selon cette grâce et selon notre fidélité. Tel est le fondement de la grandeur de Marie. Si haute, si prodigieuse que soit cette grandeur, elle part de là^ de sa fidélité, de son humilité, non de .sa Maternité divine.
Ne confondons pas les dons de Dieu. Avoir engendré selon la chair le Verbe éternel, et, par le plus inouï de
tous les miracles être devenue la 3Ière de son Créateur, c'est un honneur insigne que Marie a reçu de Dieu, mais ce n'est point, à le bien prendre, un mérite que Dieu ait dû, ni qu'il ait pu même, selon les lois de sa justice, récompenser dans Marie. Il n'a loué, il n'a recompensé en elle que ce qu'elle a fait pour lui. Cela es! tellement vrai, que si, par une supposition qui ne peut tourner qu'à la gloire de Dieu et de Marie, puisqu'elle fait ressortir et la souveraine équité du jugement de Dieu, et le mérite inestimable de la parfaite coopération de Marie, que si 3Iarie, après avoir conçu le Verbe de Dieu, n'eût pas été obéissante à sa parole, et se fût oubliée jusqu'à se complaire en elle-même, elle ne jouirait pas de la félicité et de la gloire où elle est assise dans les cieux, parce que Dieu n'eût pas trouvé en elle le caractère de ses élus, qui est la justice et la sainteté. Comme, au contraire, si 3Iarie, sans avoir conçu le Verbe de Dieu eût été ou eût pu être aussi obéissante et aussi bumble qu'elle le fut, aussi sainte et aussi fidèle, aussi consommée en vertu et aussi pleine de mérite; j'ose dire, après Bourdaloue, que, sans être Mère de Dieu, elle serait aussi élevée qu'elle Test dans la gloire, aussi proche du trône de Dieu.
Voilà le vrai sens de la parole de Jésus-Christ : Quinimo beati, « Bien plutôt heureux ceux qui reçoivent la « parole de Dieu, et qui la mettent en ceuvre. » 3Iamère n'est pas tant heureuse, parce qu'elle est ma mère, que parce qu'elle est la servante du Seigneur, que parce qu'e//e a cru à sa parole, que parce qu'elle l'a gardée et repossée dans son cœur, c'est-à-dire au même titre que tous les élus, dont le bonheur et le sien sont solidaires, et c^ui, par proportion, peuvent jouir des mêmes droits.
Mais une préoccupation du lecteur doit être satisfaite.
Que devient donc, dans celle doclrine, celle prérogalive de Mère de Dieu, qui occupe tant de place dans le culte de Marie qu'on dirait qu'elle le constitue exclusivement? N'effacez vous pas, par là, tant de pages où vous avez exalté celte Maternité divine comme la source du crédit de Marie auprès de son Fils, le fondement de notre confiance en son intercession, le nœud de tout le Plan divin?
Nullement; et voici la belle conciliation de ces deux vérités :
La grandeur des Saints provient des grâces qu'ils reçoivent, et de la lidélité avec laquelle ils y correspondent; et, d'une autre part, les grâces qu'ils reçoivent sont en raison des fonctions auxquelles Dieu les prédestine. Marie, prédeslince à la plus éminente de toutes les fonctions, dans l'économie générale du Plan divin, au ministère sublime de Mère de Dieu, a reçu des grâces toutes spéciales en raison de cette auguste prédestination, des grâces extraordinaires, ou, pour mieux dire, la plénitude des grâces. Voilà en quoi le Fils de Dieu, agissant comme souverain et comme Dieu, a considéré d'abord Marie et l'a distinguée comme sa Mère. Cela ne porte nulle atteinte à la règle commune de béatitude que nous venons d'exposer, parce que cette règle, en posant pour condition générale de la béatitude, d'eVouter la parole de Dieu et la mettre en œuvre, ne préjudicie pas à celle autre vérité de rinégale dispensation des grâces, et de la biérarchie céleste des élus, exprimée par cette divine parole : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père\
1 Jean, XIV, 2.
Cette première distinction de 3Iarie, comme pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes^ en vue de sa divine Maternité, ne constitue pas rigoureusement sa béatitude, puisque si elle n'y avait pas correspondu elle ne serait pas dans la gloire; mais Marie ayant correspondu à cette plénitude de grâce par une plénitude de fidélité, sa béatitude, fruit de Tune et de l'autre, se ressent de sa prédestination de Mère de Dieu. Elle n'est heureuse que parce qu'elle a été fidèle ; mais comme sa fidélité a rempli la mesure des grâces qu'elle a reçues, et que celles-ci lui ontétédéparties dans la mesure de sa dignité de Mère de Dieu, elle est heureuse, glorieuse, puissante auprès de Dieu en raison de cette dignité : non pas purement et simplement comme 3Ière de Dieu, mais comme la digne^ la fidèle, la très-Sainte 3Ière de Dieu. Sa Maternité n'est pas proprement sa grandeur; mais, si j'ose ainsi dire, la capacité de sa grandeur, laquelle consiste toujours dans sa fidélité, dans sa sainteté, qui en est la cause prochaine, et qu'on peut appeler la Grandeur de ses grandeurs.
Mais c'est surtout dans son humilité que cette grandeur consiste, et c'est en cela plus particulièrement que sa divine Maternité profite à sa béatitude. L'humilité étant, comme nous l'avons déjà expliqué, le fondement de la gloire, Marie est élevée en proportion de ce qu'elle a été humble. Or, s'il est vrai qu'elle a été Mère de Dieu en raison de ce qu'elle a été humble, et qu'elle a été humble en raison de ce qu'elle a été Mère de Dieu, sa divine Maternité sera dans un double rapport avec son humilité, et par conséquent avec sa béatitude.
C'est ce qu'il est aisé de montrer.
Marie d'abord a été Mère de Dieu, en raison de ce
MARIE DURANT LA VIE PUBLIQUE DE JESUS. iSâ
qu'elle a été humble. Ce qui a déterminé en effet le Fils de Dieu à s'humilier dans son sein, c'est que ce sein était le plus humble qu'il y eût dans le monde : // a regardé la bassesse de sa servante, et c'est cette bassesse qui a attiré son abaissement. La divine 3Iaternité de Marie a été ainsi en raison de son humilité ; elle n'est pas lant un honneur pur, que le fruit de son mérite, quem meruisti portare, comme chante l'Église.
En second lieu, Marie a été humble en raison de ce qu'elle a été Mère de Dieu. Marie, en elfet , dans cette dignité sublime de Mère de Dieu, étant restée la plus humble des créatures, a eu infiniment plus de mérite en cela que si elle n'eût pas été à l'épreuve de cette merveilleuse dignité. Sa 3Iaternité a rehaussé le prix de son humilité. Ce qui fait que celte humilité est incomparable, c'est qu'elle a été jointe à la plénitude de la grâce, jointe à la plénitude des honneurs.
Ainsi, soit parce que sa Maternité a été en raison de son humilité, soit parce que son humilité a été en raison de sa Maternité, son élévation, bien que fondée uniquement sur cette humilité, se rapporte à cette Maternité sainte.
En un mot, revenant à la belle explication de Grotius, s'il est vrai qu'écouter la parole de Dieu soit concevoir \q Christ, et que la mettre en œuvre soit r enfanter^ et qu'ainsi ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l'observent soient la mère et les parents du Christ, Marie, mesurée à cette condition commune et générale de la grandeur chrétienne, est la Mère par excellence du Christ, et la plus élevée de toutes les créatures auprès de lui ; car elle ne l'a conçu que parce qu'elle a cru à la parole de Dieu, et elle ne l'a enfanté que parce qu'elle