‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 44 sur 46 · II. in · texte numérisé non relu

II. in

y a été fidèle. Et si elle Ta conçu et enfanté plus excellemment, puisque c'est en pereonne, et que c'est par elle qu'il nous est donné de pouvoir l'enfanter en esprit, ce n'est pas seulement parce que l'Esprit-Saint est snrvenu en elle d'une manière suréminente, mais parce qu'elle a correspondu à cette divine opération par une coopération de foi, de charité, d'humilité, de sainteté incomparahle, qui lui approprie cette merveilleuse prérogative, et en fait le véritable titre de sa béatitude et de sa grandeur.

C'est ainsi que les deux paroles que le Christ a fait entendre durant sa vie publique, au sujet de sa très- Sainte Mère, ne l'effacent que pour mieux la distinguer, et ne la font entrer dans la communauté des fidèles que pour l'y élever au premier rang; et c'est ainsi que la doctrine catholique sur l'élévation de Marie et le culte qui lui est dû, sainement entendue, trouve, encore une fois, son large fondement dans l'Évangile.

Il faut mainlenant apprécier la conduite du Sauveur à l'égard de sa divine Mère dans les deux circonstances importantes de sa Transfiguration et de l'institution de l'Eucharistie.

Comment n'est-il fait aucune mention de Marie dans ces deux grands témoignages de la gloire et de l'amour du Christ en communion avec les hommes?

Cette négligence envers Marie s'explique par sen éminente vertu, par son angélique sainteté, par son étroite communion avec son Fils.

Cette explication est des plus simples.

Pour la saisir, en ce qui touche la Transfiguration, il faut d'abord bien se pénétrer du récit de FÉvangile. Ce récit nous est donné par trois Évangélisles : saint Matthieu, saint Marc et saint Luc ^ Tous trois indiquent clairement un même rapport entre ce gï»and événement et l'entretien que le Sauveur venait d'avoir avec ses disciples. Dans cet entretien, le Christ fait entendre à ses disciples, notamment à Pierre, qu'il vient de poser fondement de son Église, les vérités les plus austères de son Évangile, les plus rigoureuses conditions du salut : qu'il faut quitter tout, prendre la croix et le suivre; que qui voudra sauver sa vie la perdra ; qu'il ne sei-t à rien de gagner le monde entier, si l'on vient à perdre son âme. En exemple et en témoignage de cette doctrine, il déclare qu'il faut que lui-même aille à Jérusalem, qu'il y souffre, qu'il y soit mis à mort; après quoi il ressuscitera le troisième jour. Pierre, plus effrayé de cette annonce de mort qu'encouragé par cette promesse de résurrection, s'écrie: «Qu'ainsi ne soit, Seigneur! cela n'arri- <i vera point. » Et Jésus, se retournant, lui dit : « Ar- «riêre, Satan! lu m'es à scandale, parce que tu n'as « pas le goût des choses de Dieu mais des choses des «hommes.» Après avoir atterré ainsi ses disciples par ce langage de croix et de mort, il les relève et les soutient par la promesse d'une vision de gloire avant l'épreuve, comme gage de celle qu'il leur fait espérer après : « Je vous le dis en vérité, plusieurs sont ici pré- « sents qui ne goûteront point de la mort avant de voir « le Fils de l'homme venant dans son l'oyaume. »

1 Mallli., XVI, 21. — Marc, viii, 71 ; — Luc, ix , 22.

436 CHAPITRE XVIIÎ.

« A peu Je jours de là, disent les trois Évangélisles, (( Jésus prit Pierre, Jacques et Jean son frère, les con- « duisit en un lieu écarté, sur une liaule montagne, et (t il fut transfiguré devant eux. Sa face resplendit comme «le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la « neige, et voilà que Moïse et Élie leur apparurent con- « versant avec lui. S'adressant à Jésus, Pierre lui dit : « Seigneur, il nous est bon d'être ici; si vous le voulez, « faisons-y trois tentes, une pour Vous, une pour Moïse « et une pour Élie. Il parlait encore, lorsqu'une nuée « lumineuse les couvrit. Et voilà que de la nuée sortit « une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, « en qui j'ai mis toute ma complaisance. Écoulez-le.»

L'intention du Christ, dans cette transfiguration, est évidente : elle a été d'affermir la foi chancelante de ses disciples, de les armer pour la grande épreuve de sa mort, et pour celle de leur apostolat et de leur martyre. Parmi ses douze Apôtres il en prend trois, afin que, comme cette apparition de sa gloire avait trois témoignages du ciel : le Père céleste. Moïse et Élie, elle eût trois témoignages de la terre; témoignages que nous voyons lui être rendus plus tard ^ Et le choix des trois disciples à ce dessein est remarquable : Pierre, le chef des Apôtres; Jacques, qui devait le premier sceller la foi de son sang; et Jean qui, survivant à tous les autres, devait prolonger ce témoignage dans l'âge suivant, comme on le voit par ces paroles du début de son Évangile qui font allusion à la Transfiguration : « Et nous (( avons vu sa gloire, sa gloire comme Fils unique du « Père, plein de grcàce et de vérité. »

^ Dans la deuxièaie Épîtrc de sainl Pierre, cli. i, IG.

C'était donc à raison de la faiblesse des Apôtres, de celte faiblesse qui, à l'annonce de la Passion, avait fait dire à Pierre : « Qu'ainsi ne soit, Seigneur! » et Jésus- Christ lui répondre : «Arrière, Satan! lu m'es à scan- «dale,» que le Christ avait voulu dorer, si j'ose ainsi dire, de quelques rayons de sa gloire les bords de ce calice d'ignominie qu'il leur offrait de partager. Et voyez aussi comme la même faiblesse, remarquable dans le chef futur des Apôtres, lui fait dire encore sur le Tiiabor : Seigneur^ il nous est bon d'être ici, lui qui, malgré ce gage glorieux de la divinité de son Maître, devait le reniera sa Passion.

Qui ne comprend maintenant combien il était digne de la foi, de la fidélité, de la sainteté de Marie de ne pas avoir été au Thabor, elle qui devait être si ferme au Calvaire. Ce fut là pour cette grande âme le Thabor, où sa bienheureuse Maternité se transfigura dans son martyre, où elle fît entendre, elle aussi, par son attitude cette parole : Celui-ci est mon Fils bien-uimé ; et où ce Fils du Très-Haut, transfiguré lui-même en victime, lui rendit témoignage en nous disant : Voilà votre Mère.

Ainsi s'explique, à la gloire de Marie sur le Calvaire, son absence à la transfiguration de Jésus sur le Thabor.

Son absence à l'institution de l'Eucharistie ne s'explique pas moins admirablement et moins simplement.

On peut dire d'abord que, dans cette solennelle et mémorable circonstance, Jésus fondait le sacrement de l'Ordre, le Sacerdoce, auquel, par son sexe, Marie ne pouvait prendre part. Mais comme sa dignité suréminente de Mère de Dieu semblait devoir l'initier à celle

i?tS CHAPITRE XVIII.

inslilution, il faut trouver à son éloignement une raison plus haute.

Cette raison se trouve dans celte dignité même : elle se tire toujours de ce que Marie, ayant été prévenue de la grâce que son divin Fils venait nous apporter, pour pouvoir nous Le donner elle-même, n'était pas, en cela, de même ordre que nous, de Tordre des pécheurs, mais plutôt de celui des Anges ; qu'elle avait reçu tous les sacrements dans le Sacrement des sacrements, le Sacrement de rincarnation ; qu'elle n'avait pas à prendre part, dès lors, à tous ces témoignages du Sauveur pour les hommes.

•Le rapport particulier de l'Eucharistie avec l'Incarnation rend cette explication plus rigoureuse. On a dit avec une parfaite raison que l'Eucharistie était une ex~ tension de l' Incarnation , parce que, en nous donnant sa chair à manger, le Verbe se fait notre chair, et étend à chaque fidèle qui le reçoit cette première incarnation qui a eu lieu en Marie. Parla même raison, l'Incarnation est la première Eucharistie , la première communion du monde avec Dieu dans le sein de Marie. Marie a communié la première, a reçu la première le Pain vivant descendu du ciel. Et comme Marie n'a pas laissé perdre la gi-àce de cette union ineffable, comme elle l'a conservée et repassée dans son cœur, comme en sortant de son sein le Christ est resté dans son âme, et y a même grandi incessamment jusqu'au jour où il l'a élevée dans les cieux, Marie a été en communion constante et croissante avec Jésus.

Il y a plus : non-seulement elle a reçu la première et plus personnellement que tout autre la chair du Verbe, mais elle lui a donné elle-même d'abord celte chair; elle

nous l'a donnée, et c'est elle qui a communié le monde ; elle qui, prêtresse de ce grand Sacrement, a fait, avant rinstitulion de rEucharistie, ce que chaque prêtre a pu faire après, et qui nous dit : « Venez, mangez mon pain « et buvez le vin que je vous ai mêlé. » Venite, comedite panem ineum et bibite vinum quod miscui vobis^ . Mon pain, car, n'hésite pas à dire saint Augustin, « le Christ ayant « pris sa chair de la chair de Marie, c'est la chair même « de Marie qu'il nous donne à manger pour notre « salut ^. »

Voilà le sens profond et admirable de l'absence de Marie de la Cène; elle en était absente à force, en quelque sorte, qu'elle y était présente, qu'elle y était en communion avec son divin Fils, jusqu'à lui avoir fourni elle-même de sa chair la substance de ce sacrement, dont la première elle avait reçu la grâce.

Les deux circonstances et les deux paroles de la vie publique de Jésus où Marie paraît le plus négligée et effacée se transfigurent ainsi en témoignages de gloire pour cette Vierge sainte.

Et, par un double sens, dont l'opposition fait l'harmonie entre la lettre et l'esprit, et qui est le propre des choses divines, Marie se trouve tout à la fois humiliée et glorifiée par cette conduite de Jésus ; humiliée au dehors, comme épreuve et fondement de la gloire qui lui est rendue au dedans.

Sous ce voile d'obscurité et d'effacement, il n'est pas fait d'autre mention de Marie pendant la vie publique

1 Prov. IX, 5.

2 De carne Mariae carnem accepit et ipsam Mariœ carnem nobis manducandam, ad salufcm dédit. In Ps. 95.

de Jésus, si ce n'est qu'elle le suivait dans toutes ses marches évangéliques ; et cela même a un sens glorieux pour Marie. Nous lisons dans l'Apocalypse que, dans les splendeurs de la Jérusalem céleste, «ceux qui sont vierges « suivent l'Agneau partout où il va\ » La Vierge des vierges faisait ainsi sur la terre ce qu'elle devait continuer dans le ciel : la Brebis vierge suivait l'Agneau sans tache : elle le suivait dans toutes ses fatigues, dans tous ses dévouements, dans toutes ses humiliations; mais elle le suivit surtout jusqu'à l'immolation, jusqu'au sacrifice : et c'est là qu'elle va nous apparaître et que nous devons la contempler.

* Apoc, XIV. 4.

MARJE AU PiED DE LA CROIX.

« Debout, près de la croix de Jésus, étaient sa Mère

« et la sœur de sa Mère, Marie, femme de Cléoplias, et

(i Marie-Madeleine.

« Jésus, ayant vu sa Mère, et, debout près d'elle, le

S « disciple qu'il aimait, il dit à sa Mère : Femme, voilà

' «votre fils. Et ensuite au disciple : Voilà votre mère.

W « Et, à partir de cette heure-là, le disciple la prit pour

m « la sienne. »

p^ Tel est le grand tableau que nous avons à contempler, R. ^ et la grande leçon qui veut être recueillie.

. Cette matière est vaste et profonde. Le Père Ventura

W a fait, sur ces deux versets, un livre qui est un chef-

^ d'œuvre de doctrine \ Nous y adressons le lecteur, nous

W- bornant ici à quelques considérations, fruit de nos

études et de nos reclierches personnelles, et qui ne pour-

1^ ronl qu'éveiller l'attention et le goûl, sans les contenter.

w Trois sujets s'offrent à notre contemplation dans cette

^ vaste scène : le premier est l'hérojquc douleur de Marie;

|le second est l'objet et le fruit de cette douleur; enfin,'

notre attention devra s'arrêter sur les solennelles paroles

par lesquelles le Christ mourant proclame et consacre

i*cctte docirine.

fc 1 La Mère de Dieu Mère des hommes, ou Explication du Mystère de lia très-Sainte Vierge au pied de la croix.

Tout est simple dans l'Évangile, mais tout est profond. Ces deux caractères y sont distincts et unis comme les deux natures humaine et divine en Jésus-Christ. Jésus- Christ est homme dans toute la simplicité de la nature humaine ; et c'est un Dieu dans toute la profondeur de la nature divine : et c'est un seul Homme-Dieu. Pareillement, rÉvangile est un récit dans toute la simplicité du sens historique; et c'est un mystère dans toute la profondeur du sens doctrinal : et c'est un seul Évangile. A première lecture, sa simplicité est telle que vous croiriez que rhislorien n'a pas eu le sens doctrinal des faits qu'il nous raconte : il n'y laisse soupçonner aucune arrièrepensée, aucun mystère, tant il est historien ! Faut-il cependant le prendre à la lettre, et s'arrêter à la surface, sans rien chercher au delà? Ce serait ahsurde ; ahsurde, dis-je, de penser que les Évangélistes, dans ce récit de la passion et de la mort de leur divin Maître, et eu particulier saint Jean, dans cet épisode du don qui lui est fait de Marie par Jésus mourant, n'ont pas ressenti plus d'émotion qu'ils n'en laissent paraître : cette ahsence si complète de réflexion et d'émotion dans la peinture d'un événement qui, selon l'historien, houleversa toute la nature, et où lui-môme prend une si grande part, est sublime de simplicité et de désintéressement historique, jusqu'à ne pouvoir s'expliquer que par une inspiration divine, ayant pris complètement en lui la place de l'inspiration humaine. Il n'écrit pas pour son compte : il est l'homme de l'Esprit-Saint. Ce silence du sens humain

MARIE AU PIED DE LA CROIX. Mo

dans rÉvangile nous montre ainsi, au plus haut degTé, ce qu'il nous cache, la profondeur du sens divin : Altum hic est Evangelistarum silentium.

C'est à nous à le pénétrer.

Remarquons d'ahord combien la présence de Marie au pied de la croix, et le caractère de cette présence, ressortent par le silence de l'Évangile sur celte Mère dans toutes les scènes de la Passion qui ont précédé, et dans toutes celles de la Sépulture et de la Résurrection qui vont suivre. Qu'une pieuse imagination se complaise à la faire figurer dans ces diverses scènes, cela lui est permis ; mais l'Évangile ne le fait pas , et tout est à remarquer dans l'Évangile. Il n'est fait mention de Marie qu'au pied de la croix, et debout, comme pour un office. Si c'eût été une pure sympathie naturelle que l'Évangile eût voulu nous faire voir en elle, il aurait dû nous la montrer plus tôt, nous la montrei' au prétoire, à la flagellation, au portement de croix, au cmcifîement; mais non, il ne le fait pas : ce qui est d'autant plus remarquable qu'il nous représente les femmes de Jérusalem suivant Jésus dans la voie de son supplice en pleurant et se lamentant. Marie était-elle paraii ces femmes, se livrant, comme elles, à ces lamentations? « Gardez-vous de le croire, dit Suarez; ces femmes, en « effet , comme l'observe Léon pape , n'étaient mues « que par une sympathie humaine que le Christ ne ré- « prime pas da-ns sa source, parce que , bien qu'elle ne « fût pas surnaturelle, elle était pieuse cependant, mais « dont il redresse l'appréciation, parce qu'elle s'adres- « sait à lui comme à un êti*e faible qui n'aurait pas pu « se défendre, ne comprenant pas la vraie cause de sa « mort, qui était les péchés des hommes. C'est pourquoi

« le Christ leur dit : Ne pleurez par suv moi, mais sur « vos enfants. Or, rimputation d'une telle méprise ne « peut tomber sur la Bienheureuse Vierge. Et quoique « sa douleur fût immense au dedans, cependant au dece hors, aucun éclat, aucun désordre ne l'accusait, et « on doit croire qu'elle porta le poids de cette véhémente « douleur avec dignité et avec constance'.»

C'est ce que signifie le Stabat de TËvangile : simple trait qui s'accorde ainsi avec l'absence de la Vierge de toutes les autres scènes de la Passion, et qui en i-eçoit une valeur sublime. Nulle autre part elle n'a dû fléchir, puisque là même elle était debout. Et elle se trouvait là ferme, comme à un rendez-vous de sacriflce, dont l'intention surnaturelle ressort encore de son absence de toutes les autres circonstances de la Passion où la nature devait l'appeler.

La présence de Marie au pied de la croix éclate surtout de fidélité et d'héroïsme, par opposition avec son absence de toutes les scènes de gloire et d'amour où son divin Fils s'était révélé et donné à ses disciples. Ceux-ci y avaient puisé un enthousiasme de dévouement qui s'évanouit bientôt devant le péril et le malheur. « Quand « il me faudrait mourir avec vous, dit Pierre, je ne vous « renierai point , et tous les disciples dirent comme « lui^ » Mais Jésus ne s'y trompe pas : «Je vous serai « cette nuit à tous un sujet de scandale, dit-il, car il est « écrit : Je frapperai le Pasteur et les brebis du troupeau « seront dispersées ^» Debout, au pied de la croix, était

1 SuAREz, qnaest. XLVi, dispui. sxxvî, secc. ii. » Matlh., XXV, 36.

3 Jbid., 31.

MARIE AU PIED DE LA CROIX. 44o

cependant la Mère de Jésus, et, dans la défection universelle, comme une colonne, elle portait, elle soutenait, seule, le comble de la Foi.

L'Évangile nous dit c]u'avec elle étaient sa sœur, Marie , femme de Cléophas, Marie-Madeleine et saint Jean. Mais il résulte de la contexture même de ce récit c^u'ils n'y étaient que comme la suite de Marie, qui les soutenait de sa propre fermeté. Et encore est-il vrai de dire qu'ils n'y étaient pas dans l'esprit dans lequel Marie y était, en esprit de foi : comme le lit bien voir leur doute et leur étonnement aux scènes de la Résurrection. L'absence de Marie à ces dernières scènes éclaire encore d'un jour surnaturel sa présence au pied de la croix, et la rend unique.

L'auteur CCAthalie a fait à ce propos cette simple mais judicieuse réflexion : « La Sainte Vierge était debout, cl « non pas évanouie, comme lespeintres la représentent. « Elle se souvenait des paroles de l'Ange et savait la « divinité de son Fils. Et dans le chapitre suivant, ni « dans aucun Évangéliste, elle n'est point nommée entre a les Saintes Femmes qui allèrent au sépulcre : elle « était assurée que Jésus-Christ n'y était plus'.» Et Nicole en tire cette belle conclusion : « Le plus grand « spectacle qui fut jamais, qui a rempli d'.étonnement « tous les Anges du ciel, et en remplira tous les Saints « dans toute l'éternité; ce mystère ineffable, par lequel « les démons furent vaincus, et les hommes réconciliés <i à Dieu : enfin, ce prodige étonnant d'un Dieu soutirant a pour ses esclaves et ses ennemis, n'eut alors pour té- « moin que la Sainte Vierge. Les Juifs et les païens n'y

1 J. Racine, Réftcxions pieuses sur l'Écriture sainte.

« virent qu'un homme qu'ils haïssaient ou qu'ils mépri- « salent attaché à la croix. Les femmes de Galilée n'y « virent qu'un juste qu'on faisait mourir cruellement. « Marie seule, représentant toute l'Église, y vit un Dieu « souffrant pour les hommes', »

Marie seule, par conséquent, compatissait à ces divines souffrances, et en a partagé l'immensité. Je dis l'immensité. Nous entrons ici dans le Mystère. Les souffrances et la mort de Jésus sur la croix ne nous émeuvent généralement que comme les souffrances et la mort d'un homme, auxquelles la Divinité a donné un prix infini; mais en elles-mêmes, je veux dire dans leur nature etdansleur intensité, elles ne sont pas assez méditées. Or, sans nous engager ici dans une longue dissertation, il est de foi que la seule personne en Jésus- Christ est divine, et que, sans cesser d'être Dieu, il s'est fait homme: c'est un Dieu-homme. Homme ressentant par conséquent tout ce que l'homme peut ressentir, mais en Dieu. Aussi dit-on que c'est Dieu qui a souffert. Dieu qui est mort : en tant qu'homme sans doute, mais Dieu. Ce qui rend la souffrance et la mort si affreuses pour nous, c'est qu'elles sont contre notre première nature et notre dernière fin, qui sont la félicité et l'immortalité. C'est de toute la puissance de ce sentiment de félicité et d'immortalité que nous souffrons et que nous mourons : et plus nous avons ce sentiment, plus grand est celui de la souffrance et de la mort. Aussi l'animal ne les ressentil pas comme l'homme, et l'homme lui-même les ressent à proportion qu'il a conscience de la supériorité de son être. Qu'est-ce donc d'un homme-Dieu? de celui qui est

* Nicole, Essais de Morale, xiii, 375.

rÉtre par essence, TÉtre suprême, qui ressentla tristesse, la souffrance et la mort avec toute la conscience, toute la puissance de félicité et de vie que sa nature divine communique à sa nature humaine, et qui souffre , qui meurt infiniment? Mais surtout, qu'est-ce de la Sainteté infinie envisageant ta mort par rapport au péché dont elle est le châtiment, et par conséquent avec toute l'horreur que ce caractère de malédiction lui imprime, et toute l'étendue des crimes du genre humain dont il s'est fait la rançon? On peut dire que toutes les tristesses, toutes les douleurs, toittes les morts de la nature humaine ont fondu sur Jésus-Christ comme sur le sujet le plus capable de les souffrir, et aussi le plus coupable, par imputation. C'est ce qu'il a dit lui-même, par son Prophète, en ces grandes paroles: « Les douleurs de la mort m'ont investi, et les « cataractes de Tiniquité ont fondu sur moi\ » Et ce qu'il a fait dire par celles-ci : « Il a vraiment pris sur lui « nos langueurs ; il s'est chargé lui-même de nos douce leurs: il a été percé pour nos iniquités, il a été broyé a pour nos crimes, et Dieu a fait venir sur lui seul l'ini- « quité de nous tous-. » En un mot, comme il s'est fait péché^, il s'est fait douleur: douleur dès lors universelle comme le péché. Ses souffrances et sa mort n'ont donc pas été divines et infinies par leur vertu seulement, mais en quelque sorte aussi par leur étendue. Si elles ont charmé tant de souffrances, si elles ont rendu douces ou héroïques tant de morts, c'est parce qu'elles en ont pris toutes les amertumes et toutes les horreurs, et si elles

* Ps. XVII, 5.

- Isa'ie, LUI, 4, 5.

3 II Corinlh., v, 21.

nous ont rachetés enfin de la mort éternelle, c'est parce qu'elles ont pesé sur la victime d'un poids infini.

C'est ce poids que Marie seule a porté avec Jésus : c'est cette Passion qui a été la mesure de sa Compassion : c'est cette attrition qui a fait sa contrition. Aussi le Prophète, après avoir cherché dans toute la nature à quoi il pourrait comparer l'immensité de cette douleur qu'il appelle de son propre nom {de contrition), ne trouve que la mer, dont l'étendue, la profondeur et l'amertume puissent la figurer : Cui comparabo te, Virgo filia Sion ? Magna est sicut mare contritio tua'^. Non que la mer en soit la juste mesure, dit Hugues de Saint-Victor, mais parce que, comme la mer surpasse incomparablement le reste des eaux en piofondeur et en étendue, ainsi les douleurs de Marie surpassent toutes les douleurs. C'est ce qu'elle publie elle-même du pied de la croix, par ces pathétiques et pénétrantes paroles que le même Prophète met dans sa bouche : 0 vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'' il est une douleur pareille à ma douleu?'^ ! Et c'est ce que l'humanité tout entière a ratifié en appelant Marie des grands noms de iVère des douleurs, de Notre- Dame de pitié, et en allant porter au pied de ses autels, pour les en rapporter tempérées et surmontées par son suprême exemple, les plus cuisantes de toutes les douleurs, qui, sans elle, n'auraient pas de modèle; celles que nous souffrons dans les êtres qui nous sont chers; les douleurs de la compassion, du deuil et de la sympathie.

Essayons de sonder cet Océan des douleurs et des amertumes de Marie.

* Jerem. Lanient., Il, 13.

2 Ibid., I, 12.

Elle était mère: c'est déjà tout dire, ce semlDle; car la même cause qui rend les mères fécondes pour produire les rend tendres pour aimer. Et telle est dans la mère la force de ce sentiment, c|ue la pensée et le cœur ont applaudi à cette réponse d'une mère à qui on proposait l'exemple du sacrifice d'Abraham :

Ah ! Dieu ne l'eût jamais exigé d'une Mère !

Elle était mère: mais quelle mère! et de quel fils ! la mère la plus parfaite, la plus pure, la plus fidèle, la plus tendre, la plus Mère, du fils le plus accompli, le plus beau, le plus aimable, le plus Fils.

Elle était Mère : mais mère vierge. Ici la pensée perd, pour ainsi dire, pied. Une mère vierge, une vierge mèrel d'autant plus mère qu'elle est vierge, et d'autant plus vierge qu'elle est mère! Qui peut comprendre la richesse d'un tel cœur, en qui les contraires se multiplient pour produire un suprême amour? Et la raison s'en laisse voir. Rappelant ce que nous avons dit cidessus, que la même cause qui rend les mères fécondes les rend tendres pour aimer, nous trouverons que, la cause qui a rendu Marie féconde étant le Saint-Esprit, l'Éternel Amour dont le Père aime le Fils, dont le Fils aime le Père, et dont tous les deux ont aimé le monde, c'est de ce même Amour qu'elle aime Jésus : sa tendresse est un rayonnement du principe de sa fécondité; de l'Amour céleste.

Elle était Mère : mais Mère de Dieu : quel nouvel abîme! xMarie aimait son Dieu dans son Fils et elle aimait son Fils dans son Dieu. L'amour maternel et l'a-

4o0 CHAPITRE XIX.

mour divin se pénétraient en elle réciproquement, pour composer Famour le plus délicat, le plus fort, le plus juste, le plus sacré, le plus naturel, le plus surnaturel, le plus absolu, en un mot, et le plus merveilleux de tous les amours.

Elle était Mère enfin : mais Mère du Rédempteur, de la Victime de notre salut; et, dès lors. Mère corédemptrice et compatissante en vue du sacrifice de son Fils. Le Fils de Dieu, ne pouvant souffrir et mourir dans sa nature divine, avait dû s'adapter un corps, une nature souffrante, une aptitude de victime. Et c'est dans Marie et de Marie qu'il a revêtu celte aptitude de victime, de Marie à laquelle il a pu dire comme à son Père : Corpus afdasti mihi. Mais Marie elle-même , prédestinée à ce divin ministèi'e de la miséricorde, avait reçu préalablement de lui, comme Dieu, cette nature compatissante qu'il devait ensuite tirer de ses entrailles comme homme; de telle sorte qu'entre Marie et Jésus il y avait sous ce rapport une prodigieuse sympathie de complexion, de tempérament, de mœurs, qui faisait du cœur, des entrailles, de la chair de Jésus, le cœur, les entrailles, la chair de Marie. Mère prédestinée de Dieu à la même fin qui l'a porté à être son Fils, à une fin d'immolation et de sacrifice, ce qui l'a faite Mère de Dieu l'a faite en même temps Mère de compassion et de douleur; de telle sorte que tout ce qu'il y avait en elle d'amour, de gloire, de grandeur, par rapport à Jésus, ne lui avait été si largement départi que pour la rendre plus propre à souffrir avec Jésus les mêmes souffrances; que pour l'établir au pied de la croix comme le centre de toutes les misères et de toutes les calamités qu'il puisse être donné à une créature de porter. La grandeur de sa dignité, en un

mot, devait être celle de sa douleur, pour devenir celle de sa gloire. Aussi voyons-nous que cette douloureuse destinée de Marie se trouve tellement impliquée avec celle de Jésus, dans la grande prophétie de Siméon, que le même glaive de douleur qui percera le Fils transpercera la Mère : et tuam ipsius animam pertransibit gladius.

C'est ce qui se voit au pied de la croix.

Marie y souffre toutes les douleurs de la nature comme la plus tendre des mères, voyant expirer dans les plus cruelles et les plus ignominieuses souffrances le Fils le plus digne d'être aimé. Sa douleur étant en raison de son amour, nulle douleur n'est comparable à sa douleur, parce que nul amour n'est comparable à son amour : Nullus dolor amai^ior quia nulla proies charior. Et elle était bien plus torturée par les tourments qu'elle voyait que si elle l'eût été en elle-même, parce qu'infiniment plus qu'elle-même elle aimait celui qui les ressentait.

Mais, outre les douleurs de la nature, Marie ressentait des douleurs plus hautes, les douleurs de la grâce ; de la grâce qui, élevant, enrichissant la nature, lui donne plus de délicatesse, en même temps que plus ^'énergie pour souffrir. Telle est la douleur des chrétiens. Toutes les puissances de leur âme, perfectionnées par la grâce, ont une trempe plus fine à la fois et plus forte. Ils ont plus de sensibilité en même temps que plus de courage. Ni cette sensibilité ne les abat, ni ce cooirage ne les endurcit. Ils contiennent plus de douleur. Aussi sont-ils inconsolables à toute autre consolation qu'à celle de Dieu. Qu'elle devait donc être l'immensité de douleur de Marie pleine de gràce^ et, par

conséquent, élevée en sensibilité et en capacité de souffrir au-dessus de toutes les créatures! D'autant que cette même grâce lui découvrait dans ce Fils, objet de ses douleurs, la perfection infinie, la beauté éternelle, digne des adorations du ciel et de la terre, submergée dans Tocéan des crimes du genre humain.

Aussi peut-on dire que, par delà les douleurs de la nature, par delà les douleurs de la grâce, Marie portait encore le poids immense des douleurs divines. Ce qui s'est passé dans son âme, à la passion et à la mort de Jésus, a dû être de la même nature et dans la même proportion que ce qui s'y est passé à sa conception et à sa naissance. Et de même que dans celles-ci l'Amour éternel est survenu, et la vertu du Très-Haut l'a couverte de son ombre pour la rendre Bienheureuse entre toutes les femmes; de même, dans celles-là, ils ont dû l'accabler et l'abîmer dans une douleur aussi divine que sa Maternité. Bénie comme son fruit d'une part, elle a dû être opprimée comme lui de l'autre, et le Magnificat de sa joie nous donne la mesure du Stahat de sa douleur.

Par cette vertu du Très-Haut, on peut dire que sa Compassion était à la hauteur de la Passion de l'Homme- Dieu, et qu'elle était montée en quelque sorte au même ton, comme deux luths dont les vibrations se confondent, n en était comme de ces deux autels dont il est fait mention dans l'ancienne Loi : dressés vis-à-vis l'un de l'autre, sur l'un d'eux on entendait le bruit des couteaux et des autres instruments dont on égorgeait les victimes, et sur l'autre on voyait du feu et des flammes pour y brûler de l'encens. C'est là une fidèle peinture de ce qui se passe au Calvaire. Là aussi deux autels sont

dressés près Tun de Taiitre : run est la croix du Sauveur où l'on immole cette victime innocente, l'autre est le cœur de Marie où le feu et les flammes de la charité font un second sacrifice. Et comme le bruit qui se faisait sur le premier de ces autels se faisait entendre sur le second, de même, dans le cœur de la 31ère, il se forme un terrible écho de tous les coups que l'on décharge sur le Fils. Tous ces coups, toutes ces souiïrances endurées par le Fils dans son corps se répercutent dans l'âme de 3Iarie; ils la décJiirent des mêmes épines, ils la percent des mêmes clous, ils l'abreuvent des mêmes amertumes, ils la crucifient et la font expirer sur la même croix. Et tel est l'effet de la sympathie entre une telle Mère et un tel Fils, que la Mère souffre dans la chair du Fils et le Fils dans l'àme de la Mère plus que dans les leurs propres, et que, loin de se tempérer par le partage, leurs douleurs ne font que se redoubler. A la différence de tous les autres martyrs, qui puisaient leur consolation en Jésus-Christ, Marie y puise ses souffrances, et Jésus-Christ puise à son tour dans la compassion de Marie comme une nouvelle passion. Ils se percent tous deux de coiips mutuels. « Il est de ce Fils et de cette « 3Ière, dit Bossuet, comme de deux miroirs opposés « qui, se renvoyant réciproquement tout ce qu'ils re- « çoivent par une espèce d'émulation, multiplient les « objets jusqu'cà l'infini. Ainsi leur douleur s'accroît « sans mesure, pendant que les flots qu'elle élève se « repoussent les uns sur les autres par un flux et reflux « continuel. »

Cependant, au plus fort de celte tempête d'inéluctables douleurs, parmi le sang et les larmes du supplice, les blasphèmes des bourreaux, les insuHes du peuple, la

consternation des disciples, les lamentations des femmes pieuses, les dernières paroles et le grand cri de la Victime, la commotion et Tobscurcissement de la nature entière, Marie , au-dessus de son sexe, au-dessus de l'homme, au-dessus de Tlmmanité, seule avec la Divinité, immobile, se tenait debout : Stabat. Ne me la représentez pas évanouie ni même en sanglots, dit saint Ambroise, je lis dans l'Évangile qu'elle était debout: je n'y lis pas qu'elle fût en larmes : Stantem lego, flentem non lego. « Celte Mère affligée, ajoute-t-il, regardait avec « compassion les plaies de ce Fils qu'elle savait devoir « être la Rédemption du monde. Elle se tenait debout, « avec un courage qui ne dégénérait pas de celui qu'elle « avait devant les yeux, sans craindre de perdre la vie. » Tel était le poids de cette douleur portée par Marie qu'on peut dire, avec saint Bernardin de Sienne, que, s'il eût été réparti entre toutes les créatures, il n'en est aucune qui n'y eût succombé, étant une douleur divine et infinie, la douleur même du Fils de Dieu. Et si Marie y résistait, c'est que le même Esprit, la même Vertu, qui l'avait rendue Mère de Dieu, lui donnait la force d'en porter la charge. Celte divine Maternité, source de sa douleur, était en même temps celle de son courage.

Et qu'on ne pense pas que ce courage apportât une diminution à cette douleur : loin de là, elle la rendait plus haute et plus pesante, en l'empêcbant de se décharger. C'était comme une digue qui grossissait le torrent, comme un rivageescarpé contre lequels'élevaient les flots de cet océan, avec d'autant plus de violence qu'ils ne pouvaient déborder. Cette importante remarque, s'appliquant plus particulièrement à la douleur de Marie au pied de la croix, s'étend néanmoins à sa vie entière et

MARIE AU PIED DE LA CROIX, ioo

à tous les sentiments de sa grande âme. On se fait, en général, une très-fausse idée de la vie de la Vierge. On la regarde comme une vie paisible et peu traversée, pleine de calme et de douceur. Ç'aété au contraire la vie la plus éprouvée et la plus agitée sous l'apparence de la tranquillité; une vie de martyre, de soulTiances, d'autant plus grandes et excellentes qu'elles n'ont paru qu"à Dieu seul. Nulle âme humaine n'a jamais été aux prises avec de plus grandes joies, de plus grandes crainles, de plus grandes admirations, de plus grandes consolai i uns, de plus grandes douleurs, sans être jamais exaltée, épeidiie, enivrée ou abîmée parmi tant de sentiments surhumains: que dis-je ? les contenant dans son cœur jusqu'à n'y laisser régner et paraître que le calme et l'uniformité. Elle avait des passions, mais si élevées au-dessus de toutes les faiblesses naturelles, qu'elles n'ont jamais servi en elle qu'cà l'exécution des plus nobles desseins de la grâce. Il faudrait plutôt les nommer des rej^tus animées que des passions naturelles, parce qu'elles ne se ressentaient en rien de cette corruption de la nature qui est dans les autres et qui les entraîne vers la terre, étant toujours échautïées par un feu divin qui les enlevait vers le ciel, et que le Sage appelle la vopeui^ de la vertu de Dieu ^

Telles doivent être les passions chrétiennes, telles étaient, au plus sublime degré, celles de la très-Sainte Vierge : tel était surtout le sentiment qui a dominé tous les autres dans son âme et dans sa vie : la douleur, le martyre de l'amour. Sur le Calvaire, il nous paraît à son comble : mais le glaive de douleur, qui l'y trans-

* Sap., VII, 25.

4o6 CHAPITRE XIX.

perça, ne fut pas un glaive passager, et qui n'ait agi sur elle que dans cette circonstance : il n'a cessé de traverser sa vie par la vue et le sentiment de ce que son Fils aurait à soutTrir de la contradiction, de l'ingratitude et de la haine des hommes. Il a fait de toute cette vie le chemin de la croix, et de la croix la consommation de cette sainte vie. Là toutes les douleurs qu'elle avait ressenties, par avant-goût, se sont réveillées au contact de la suprême douleur : elles ont accouru comme des fleuves à leur océan : elles se sont dressées et concentrées comme mille glaives sur ce cœur maternel : et en le déchirant par les souffrances et la mort du Rédempteur, elles ont donné la vie au monde.

C'est ce fruit des douleurs de Marie qu'il faut maintenant considérer.

La passion et la mort du Fils de Dieu ne constituent pas un simple fait historique ou moral ordinaire, ni même extraordinaire. Il faut sortir des limites du naturel et du fini pour en trouver le sens : c'est un mystère : le grand et le divin mystère de la Rédemption du genre humain.

Ce mystère lui-même ne comprend pas seulement l'auguste Victime qui y est immolée; mais le Père céleste, qui nous l'a donnée pour que nous puissions la lui offrir, et qui était dans cette victime même se réconciliant le monde; le monde, par conséquent, recevant dans ce grand sacrifice le hienfait de sa réconciliation : tous les élus y devenant, d'étrangers cl de réprouvés, les

MARIE AU PIED DE LA CROIX. Vol

cohéritiers du Fils et les enfants du Père, dans l'esprit d'adoption et d'amour qui est le Saint-Esprit.

La Mère, par conséquent, ne peut pas ne pas y avoir une part; et cette part ne peut être évidemment que celle qui la constitue Mère : celle qui lui fut faite par Dieu dès le commencement . Tu etifanteras des enfants dans la douleur^.

Il n'y a rien de conjectural dans cette déduction : elle repose sur les données les plus solides.

Le Fils de Dieu n'est pas devenu Fils de rhommo et rançon du monde sans mère : il l'est devenu par la divine conception et l'enfantement virginal de Marie. Il ne l'est pas devenu, même, par une conception, par un enfantement passif et involontaire, mais délibéré, voulu, consenti ; par un Fiat de Marie.

Or, cette Maternilé, délibérée, consentie par Marie, ce Fiat qui a produit la victime de notre salut, s'applique et s'étend à toutes les conditions et à toutes les tins de cette production, de cette introduction du Fils de Dieu dans le monde : qui était d'être Holocauste pour le péché. Marie n'est pas Mère d'un Homme-Dieu, naissant d'abord, puis devenant victime : elle est Mère d'une victime de naissance et de prédestination. Sa Maternilé a le même but que l'Incarnation qu'elle opère : la Rédemption. « Vous n'avez point agréé les holocaustes et « sacrifices qui vous ont été offerts jusqu'ici pour le (( péché, a dit à son Père le Fils de Dieu; mais vous « m'avez adapté un corps et alors j'ai dit : Voici, je « viens, ô Dieu, pour faire votre volonté- : » tel est le

1 Genèse, ni, 1(J.

2 Hébr., X, G, 7.

ir. 26

but de rincarnation; et tel est, par conséquent, le but de bi Maternité de Marie et la portée de ces paroles qui en ont déterminé le grand événement : Voici, qu'il me soit fait selon votj^e parole. Ces deux Voici, ces deux Fiat du Fils et de la Mère sont conjoints, et coopèrent pour la même fin, qui est le salut du monde.

Tout ce que Marie a reça, a mérité, a souffert, comme Mère du Fils de Dieu, a été à cette unique fin, y a contribué comme faisant partie de sa Maternité même, et procédant de son principe.

Cette conséquence est rigoureuse ; la courte dislance qui sépare la croix de la crècbe, on le conçoit, ne peut pas interrompre ni même relàcber le moins du monde ce rapport, car si elle le relâcbait pour la Mère, elle le relâcherait pour le Fils. Pour le Fils, la croix n'est que la consommaiion d'un sacrifice qui commence à la crèche : d'où suit que l'enfantaut à la crèche, Marie l'a produit, Ta offert à la croix. Si Y Agneau est immolé dès l'origine du mond.e'^, il l'est à plus forte raison dès la Maternité de Marie, et l'immolation du Calvaire n'est pour elle que le terme, la crise, et, si j'ose ainsi dire, le paroxysme de son enfanteuient.

Chose touchante et admirable.' le véritable enfantement de Marie, je veux dire celui qui est la fin de sa Maternité divine, est ainsi celui qui a eu lieu à la croix, et par lequel nous avons été engendrés à la grâce et à la céleste vie. Le premier n'a élé pour elle que ce qu'il a élé pour son Fils premier-né, le moyen du second. Elle n'a pas enfanté le Fils de Dieu pour qu'il vécût, mais pour qu'il mourût, afin de nous faire vivre. Et elle

* Apec, XIII, 8.

ne Ta allaité, protégé, élevé, que pour cette même fin pour laquelle elle Fa enfanté, pour le sacrifice. Tout ce qu'a fait Marie a tendu à cette grande et unique fin de sa Maternité, qui y éclate par Tenfantcment des hommes. Comme une terre vierge qui ne produit d'abord un grain de choix qu'à titre de semence, et pour que, retombant bientôt dans son sein, il y meure, et, par le travail d'une plus large germination, il y devienne le principe d'une moisson immense, ainsi Celui dont le nom par excellence est le Germe, n'a été produit virginalement de Marie que pour la rendre, par la compassion de sa mort, la Mère commune de ses frères, de ses membres, de tous les chrétiens ; que pour être le Premiet^ entre plusieurs.

Autant nous sommes unis à Jésus-Christ, en cette qualité, autant nous sommes unis à Marie. Nous ne sommes les frères du Fils que parce que nous sommes les enfants de la Mère. Et comme notre union à Jésus- Christ est encore plus intime, que nous sommes ses membres, et que nous ne faisons, avec lui, qu'un seul corps dont il est le Chef; c'est d'une Maternité aussi indivisible que la Mère de Jésus est notre Mère.

Seulement, l'enfantement de cette Maternité a été en deux actes, en deux mystères : le mystère de l'Incarnation et le mystère de la Rédemption ; la Crèclie et la Croix : à la Crèche elle a enfanté le chef à la vie des hommes ; à la Croix elle a enfanté les membres à la vie de Dieu : à la Crèche elle a enfanté par l'opération du Saint-Esprit; à la Croix, elle a enfanté par l'opération du Fils de Dieu. Cette dernière opération, comme la première, s'est associé la coopération de Marie, et n'a voulu être effective que par cette coopération, et c'est là proprement ce qui rend Marie notre Mère.

4iO CHAPITRE XIX.

Dans ce grand mystère, nous avons été élevés à la dignité d'enfants de Dieu par l'opération de Jésus-Christ, par sa Passion; mais non sans la coopération, sans la Compassion de Marie : absolument de même, ne craignons pas de le redire, que dans le mystère de l'Incarnation le Fils de Dieu a été engendré à la condition de Fils de l'homme par l'opération du Saint-Esprit, mais non sans la coopération, sans la conception de Marie. Et certes, le prodige et la gloire de cette coopération avec le Saint-Esprit, qui a rendu 3Iarie Mère de Dieu, sont assez sublimes pour nous disposer à croire cette coopération avec le Fils de Dieu qui l'a rendue Mère des hommes : d'autant que, comme nous l'avons exposé, la première de ces maternités n'a eu pour but que la seconde. De telle sorte que, comme l'a dit le cardinal Pierre de Damien, comme rien na été fait sans le Christ, rien ri a été refait sans la Vierge ' .

Marie a donc eu à la Rédemption la part qu'elle a eue à l'Incarnation, et elle la eue par une coopération non moins directe et non moins réelle.

Si d'une part elle a enfanté Jésus-Christ, d'autre part elle enfante les fidèles : d'une part l'innocent, de l'autre les pécheurs. Mais elle a enfanté l'innocent sans peine, et elle enfante les pécheurs parmi les douleurs et les tourments. Il faut qu'il lui en coûte son Fils unique pour être Mère des chrétiens, et c'est par le sacrifice et l'olTrande volontaire qu'elle en fait qu'elle coopère à notre naissance : c'est là ce qui constitue son enfantement.

Le Père éternel du Verbe, par une divine inclination

' Sicut sine Chrislo niliil factum est, ita sine Virgine nihil refeclum est. Serm. de Aiiiiunt.

de sa cliarilé infinie, a voulu devenir le nôtre : il a voulu joindre à son propre Fils des enfants qu'il adopte par miséricorde, et, prodige d'amour, il a tant aimé le monde qu-il a donné ce Fils unique à la mort pour nous faire naître à la vie. La même charité du Père qui livre le Fils, qui l'abandonne et le sacrifie, nous adopte, nous vivifie et nous régénère.

Marie n'en est pas quitte à meillettr compte. Elle est rÊvc do la nouvelle alliance et la mère commune de tous les fidèles; mais pour cela il faut qu'il lui en coûte la mort do son premier-né; il faut qu'elle se joigne au Père éternel, et qu'ils livrent leur commun Fils d'un commun accord au supplice. C'est pour cela que la Providence l'a appelée au pied de la croix; elle y vient immoler son Fils véritable : qu'il meure, afin que les hommes vivent! Tel est le sens, la valeur et l'effet de la Compassion de Marie.

Et c'est là ce qui fait et ce qui explique le merveilleux caractère de cette douleur de Marie, tout à la fois si profonde, si immense, si amère, que la mer n'en est qu'une étroite figure; et si contenue, si généreuse, si héroïque, qu'un seul mot en résume l'attitude : S (abat. Debout.

C'est que cette douleur n'était pas passive seulement, elle était active; elle coopérait : comme les douleurs d'un véritable enfantement. « Une femme, lorsqu'elle « enfante, est dans la douleur, parce que son heure est « venue : mais lorsqu'elle a enfanté un fils, elle ne se « souvient plus de tous ses maux, dans la joie qu'elle a « d'avoir mis un homme au monde\» Et dans le travail même do l'enfantement, ces deux états de douleur et de

1 Jean, xvi, 21.

joie, de souffrance et de courage, de mort et de Tie,sont dans une lutte héroïque.

C'est ce qui nous apparaît dans la Compassion de Marie. Dans son cœur, il y a deux amours, tous deux extrêmes, qui combattent ensemble : l'amour de la vie de Jésus-Christ, et l'amour de la rédemption des hommes et de la volonté de Dieu. L'un est plus tendre, l'autre est plus fort : l'un fait le martyre, l'autre le sacrifice : l'un agite cruellement l'àme, l'autre l'affermit : l'un fait la tempête dans cet océan, l'autre fait le calme.

Et pour apprécier l'un et l'autre, il faut en mesurer la portée. Il est dit, dans la Genèse, que Rébecca, se plaignant des douleurs de sa maternité, il lui fut dit par le Seigneur : « Deux nations sont dans votre sein, et « deux peuples sortiront de vos entrailles ^ » La gestation de Marie était bien autre : non pas deux nations et deux peuples, mais toutes les nations, tous les peuples, le genre humain s'agitait dans les entrailles de son âme, qui allait enfanter le monde. Elle souffrait, pour ainsi dire, autant de fois les douleurs de l'enfantement qu'A y avait d'hommes qui devaient en naître: de telle sorte que chaque chrétien, chacun de nous a contribué à la douleur de Marie, est sorti de son âme en la déchirant. Cela n'est pas une imagination. La raison en est sensible. S'il est vrai, en effet, que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort pour chacun de nous en particulier, et que dans luniversalité de son sacrifice chacun de nous peut distinguer son individualité; s'il est vrai que, par les péchés que nous commettons, nous le sacritions autant de fois, c'est-à-dire nous entrons rétroactivement pour une part

1 Genèse, xxv, 22.

proportionnelle dans les causes et les douleurs de sa Passion, dont les vraies épines, dont les vrais fouets, dont les vrais clous ont été ces péchés dès lors présents à sa divine prescience, et dont Timputalion sévissait sur lui : il est rigoureusement vrai que Marie, ressentant par sa Compassion toutes les douleurs de la Passion de son divin Fils, souffrant ses souffrances, souffrant sa mort, les offrant aux mêmes causes et fins que lui-même, nous a enfantés dans les tourments de son âme, comme il nous a rachetés par le sacrifice de son corps. Nous sommes les enfants de la Compassion de Marie. Elle est réellement la Mère des vivants, notre Mère, au même prix que nos mères, au prix de la douleur, et à un prix infini comme l'objet de cette douleur : son divin Fils. File a tarit aimé le monde, qu'elle a donné, elle aussi, ce Fils unique pour que nous ayons la vie ; et qu'elle l'a donné avec toute la douleur d'un tel sacrifice, et toute la générosité d'un tel enfantement.

Quels ne doivent donc pas être nos sentiments de filiale vénération, d'amour et de reconnaissance pour une telle Mère! Combien tout ce que nos cœurs peuvent renfermer de sentiments généreux, nobles, sacrés doit s'émouvoir et se porter vers elle comme vers l'objet le plus digne de leur culte. Ce culte que nous rendons à nos mères, selon la nature, avec une si jalouse fidélité, comment ne le ressentirions-nous pas pour la Mère entre toutes, celle qui nous a donné la vie éternelle dans des douleurs ineffables, par qui Dieu lui-même a voulu se faire notre Frère, et devenir notre Père, et dont il nous dit, à bien plus juste titre que Tobie à son fils : « Mon <( fils, n'oublie pas les gémissements de la mère, sou- « viens-loi toujours quels et combien de maux ses en-

« trailles ont soufferts pour toi, et que sans elle tu ne (c verrais pas le jour'. »

Mais, quelque puissantes et abondantes que ces conclusions jaillissent de la Compassion de Marie, la Victime n'a pas voulu laisser le soin de les tirer : le Christ mourant a voulu pourvoir lui-même à ce culte filial des chrétiens envers Marie, il a voulu proclamer sa Maternité et notre dette, et nous donnei- Tun à l'autre, au moment même où nous naissions de tant de douleurs.

Jésus ayant vu sa Mère, et, debout près d'elle, le disciple qu''il aimait, il dit à sa Mère : Femme, voici votre Fils. Ft ensuite au disciple : Voici votre Mère. Et depuis cette heure-là le disciple la fit sienne ^.

Si ces paroles ont un sens mystique, c'est-à-dire si, sous l'enveloppe d'un fait particulier, elles ont une signification générale, une application universelle à tous les hommes dans un seul, par rapport à Marie, toute la thèse catholique sur le culte dû à Marie par tout disciple de Jésus est une fois de plus justifiée, consacrée de la manière la plus expresse et la plus divine; car c'est comme si la Vérité même avait dit : Femme, que tout chrétien soit votre fils, et vous, soyez sa mère.

Or. cela ne peut pas faire question.

Il ne peut pas faire question, disons-nous, que Jésus n'ait parlé au monde, dans saint Jean.

1 Tobie, IV, 3. — Ecclesiast., vu, 29. * Jean xix, 27.

MARIE AU PIED DE LA CROIX. 46o

La raison en est péremptoire : c'est que Jésus n'a jamais parlé qu'au monde.

Comme il n'est venu que pour le salut du monde, tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait n'a pas eu une moindre portée. Affranchi qu'il était par sa Divinité et par sa Providence de tout besoin, il n'a pas eu à. faire quoi que ce soit qui ait eu un intérêt privé pour objet, comme le serait la conservation de sa Mère. Loin d'avoir besoin de suppléant et de curateur pour prendre soin d'elle après sa mort, lui qui allait du sein de cette mort rejeter la pierre de son sépulcre et ressusciter à jamais dans la gloire, il avait plutôt à faire effort, si j'ose ainsi dire, pour ne pas y pourvoir en Dieu, comme il avait eu s faire effort pour ne pas pourvoir à sa propre défense. Ii n'aurait eu qu'à ne pas vouloir souffrir, comme il l'a dit lui-même, pour qu'aussitôt douze légions d Anges eussent préservé son humanité de toute atteinte ^ Ces mêmes Anges eussent gardé sa Mère, comme ils l'ont portée à la fin dans les cieux. Mais comment se seraient accomplies les Écritures^, c'est-à-dire le dessein de notre salut? C'est donc uniquement en vue de ce dessein que le Fils de Dieu a fait et dit tout ce qui nous est rapporté dans l'Évangile, dont le nom seul, Évangile, exprime l'universalité de tout ce qui y est contenu. En un mot, le caractère de Sauveur du monde élant le propre de Jésus, a imprimé son cachet et sa portée à toutes ses actions et à toutes ses paroles, et il n'en est aucune qui n'ait été l'action et la parole du Sauvew\ et qui n'ait eu pour objet l'humanité tout entière, — On peut développer cette

1 MaUh., XXVI, 5î.

2 IbiJ.

thèse plus que nons ne le faisons; mais cela serait inutile : il y a évidence.

Que s'il en est ainsi de toutes les actions et de toutes les paroles du Sauveur dans tout le cours de sa vie, qu'esL-cc donc de celles qu"il a fait voir et entendre sur la croix, et au moment même où il opérait le salut du monde? L'instant de la mort est ordinairement celui où se font entendre les suprêmes paroles, celles où le mourant exprime ce qu'il y a de plus profond dans son âme, son âme même, en quelque sorte, dont il imprime le caractère dans ces novissima vcrba que l'histoire met un si curieux et un si religieux empressement à recueillir. Si donc le Christ n'a jamais eu dans son âme d'autre sentiment, d'autre ardeur que sa divine charité pour les hommes, comment lui en supposer un autre dans ce moment des moments, qu'il appelait son heure, où cette charité lui faisait donner volontairement sa vie pour nous, où il était dans sa suprême fonction de Sauveur, où il en consommait l'œuvre divine?

L'Évangile, du reste, le dit expressément. Immédiatement après ces paroles : Voilà votre Mère, nous lisons : Après cela, Jésus voyant que tout était consommé^,.. Évidemment, ce tout était consommé se rapporte à ce qui précède, et notamment aux dernières paroles après lesquelles tout est consommé. Et, par ce mot, consommé^ Jésus a exprimé ailleurs ce qu'il entendait dire : « J'ai « consommé, ô Père! l'œuvre que vous m'avez donnée « à faire pour que vous soyez glorifié et qu'ils aient la « vie éternelle^. » Telle est donc manifestement la fin et

1 Jean, xix, 28.

* Id., xvii, l à 4.

la portée de ces paroles : Voilà votre Fils, voilà votre Mère: la gloire de Dieu et le salut des hommes.

Enfin, comme pour exclure foute autre intention des actes et des paroles de Jésus sur la croix, et pour mettre le sceau de son caractère public de Sauveur sur tout ce qui précède, par une formalité, si j'ose ainsi parler, qui n'a pas d'autre but : « Afin qu'une parole de l'Écriture « fût encore consommée, Jésus dit : J'ai soif, puis, ayant « pris le vinaigre qu'on lui avait offert, il dit : Tout « est consommé, et, baissant la tête, il rendit Fes- « prit'. »

Ce dernier trait est divin. Il nous fait voir la toulepuissance de la Victime dans son suprême anéantissement. Maître des temps et des événements, il ne lui arrive rien, dans tout ce qui le fait souffrir et mourir, qu'il ne dispose lui-mêmepar sa souveraine Providence, et que, dans la diversité infinie des choses, il ne fasse surgir et aboutir à son heure, qu'il suspend, avance ou retarde à son gré, justifiant ce qu'il dit ailleurs : De moi-même Je quitte la vie et de moi-même je la reprends.

Mais nous y voyons surtout que l'unique but qu'il a en vue, dans cette direction des événements, est d'accomplir les Écritures, et de consommer l'œuvre de notre salut. S'il a soif, ce n'est pas par nécessité, mais par dispensation. La môme dispensation qui l'a fait s'incarner et naître à la vie humaine, et qui le fait souffi'ir et mourir, avec une égale plénitude de puissance et de volonté, et à la même fin universelle.

Que si cela est vrai de celte simple circonstance de la

1 Jeatij XIX; 28-30.

soif du Sauveur sur la croix, et que si nous voyons par là qu'il n'y a pas un iota dans tout ce qui est rapporté de lui ciui n'ait eu trait au salut du monde, combien, à plus forte raison, de ces grandes paroles : Voilà votre Fils, voilà votre Mèrel

Prononcées du haut de la croix , et à ce dernier et suprême moment du divin Sacrifice, elles en sont inséparables, et en revêtent au plus haut point l'universalité.

Ce caractère leur étant ainsi assuré, étudions-les maintenant en elles-mêmes.

Ces paroles, Jésus ayant vu sa Mère, et debout près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa Mère^ ont un rapport manifeste avec celles qui précèdent immédiatement : Debout près de la croix de Jésus était sa Mère. 11 est évident que l'Évangéliste, en mentionnant cette présence et cette attitude de Marie au pied de la croix, dispose cette première partie de son récit en vue de la seconde. Et comme c'est l'Esprit de vérité qui conduit sa plume, il faut voir dans le fait la même relation qui se trouve dans le récit; c'est-à-dire que la conduite de Marie que nous avons déjà méditée, son héroïque compassion, sa coopération maternelle au sacrifice de son divin Fils, lui attirent et nous attirent cette attention et ces paroles de Jésus et le mystère qu'elles renferment.

Ce mystère, avons-nous déjà dit, est celui de notre enfantement à la vie de Dieu. Or, il est extrêmement remarquable que c'est au moment même où, le sacrifice de Jésus se consommant, nous devenons les enfants de Dieu, que nous devenions en même temps les enfants de Marie. Dans le même moment, disje, où le Rédempteur nous introduisant à la vie de Dieu par sa mort pouvait

dire au Père céleste en lui présentant l'homme racheté : Voilà votre Fils, il le dit à Marie. Un même instant, un même mystère nous fait enfants de Dieu et de Marie. Il se passe là pour les membres ce qui s'est passé dans le mystère de l'Incarnation pour le chef. L'un et l'autre mystère donnent au Père céleste et à Marie un commun Fils : dans le mystère de l'Incarnation, c'est le Fils de Dieu fait homme; et dans le mystère de la Rédemption, c'est l'homme fait enfant de Dieu. Et dans l'un et l'autre mystère, Marie est proclamée Mère, et le devient par sa coopération : Mère de Dieu, Mère des hommes.

Et que les paroles sacramentelles qui forment celte dernière relation ont de solennité et d'énergie! Femme dit Jésus, voilà votre Fils; et au disciple : Voilà votre Mère. Jésus ne dit pas : Qu'il soit comme votre Fils, mais : Voilà votre Fils, en réalité et à la lettre, de même que, dans l'institution de l'Eucharistie, il avait dit : Ceci est mon corps. Et pour que cela soit bien véritablement, Jésus dit incontinent au disciple : Voilà votre Mère; réduplication qui affirme et confirme, l'une par l'autre, la qualité de Fils et la qualité de Mère, et qui donne au mystère qu'elle exprime le caractère le plus solennel et le plus absolu.

Et combien les dénominations préalables données à la personne de la Mère et à la personne du fils concourent à ce grand effet et respirent l'intention mystique que nous avons déjà démontrée! Quel est ce fils donné à Marie? Est-ce la personne privée de Jean? Non, c'est le Disciple de Jésus, et le Disciple qu'il aimait, c'est en tant que Disciple aimé de Jésus que saint Jean est le fils de Marie : relation qui, dans saint Jean, comprend par conséquent tout disciple de Jésus, tout chrétien, à pro- II. 27

portion qu'il est aimé de Jésus et qu'il lui est fidèle.

Mais c'est surtout la dénomination de Femme, donnée à Marie, qui justifie et consacre la doctrine que nous professons.

Cette dénomination scandalise les faibles comme si elle était dure envers Marie, et on la relève dans cette circonstance, comme dans celle des noces de Cana, pour en conclure que, dans la conscience de sa divinité, Jésus désavouait en quelque sorte sa Mère et le culte qu'en cette qualité nous lui rendons.

Ts'ous avons déjà fait trop large justice de cette fausse vue pour y revenir.

Nous ferons seulement observer que les mêmes Évangélistes qui rapportent celte manière de parler de leur divin Maître, la font toujours précéder et suivre de la qualification de Mère de Jésus donnée toujours par eux à 3Iarie comme sa propre et exclusive qualité, qu'ils honorent ainsi, par l'inspiration de Dieu, dans ces mêmes circonstances où on tire de la parole de Jésus une intention toute contraire.

Mais ce qui est surtout à considérer ici, c'est que le principe d'où l'on tire faussement celte intention de Jésus, d'improuver le culte que nous rendons à Marie, devient le fondement de ce culte.

C'est dans la conscience de sa divinité, nous en convenons, lorsqu'il agit ou parle plus ostensiblement en Dieu, en Sauveur du monde, que Jésus nomme sa Mère du nom de Femme. Nous ferons même remarquer que les deux grandes circonstances où il l'a fait, aux noces de Cana et sur le Calvaire, témoignent que c'est en vue de son heure., de riicure de son divin sacrifice, qu'il parle ainsi.

Mais que conclure de là, si ce n'est que c'est bien comme Dieu, comme Sauveur du monde, et dans toute la plénitude de ce suprême caractère, qu'il a proféré ces paroles : Femme, voilà votre Fils; et que par conséquent elles ont une intention mystique et une portée universelle ?

Par ce mot Femme, dites-vous, il parle en Dieu : d'accord; mais reconnaissez conséquemment qu'il parle en Dieu, c'est-à-dire aux hommes, lorsqu'il ajoute : Voilà votre Fils; que ce Fils dès lors, c'est vous; vous-même à qui il dit : Voilà votre Mère.

Jésus ne peut pas tout à la fois parler et ne pas parler en Dieu : que s'il parle en Dieu en appelant sa Mère Femme, il parle en Dieu en l'appelant Jiér*? ; la vôtre par conséquent.

Ce mot Femme reflète sa généralité sur le mot Mère et sur le mol Fils, et il en étend la relation à l'humanité tout entière. Il ne parait dépouiller Marie de sa qualité de Mère de Jésus que pour mieux la revêtir de celle de Mère des hommes, et que pour faire bien voir qu'elle ne l'est pas par le seul enfantement du chef, mais par l'enfantement des membres, par sa compassion, par sa coopération spéciale au mystère de la Rédemption, outre sa première coopération au mystère de l'Incarnation.

Sa signification embrasse un dessein plus complet: elle remonte à la première parole de salut que Dieu a fait entendre avec la sentence de notre condamnation, lorsque, parlant à l'auteur de notre chute, il dit : «Je « poserai des inimitiés entre toi et la Femme, enlre sa se- « mence et la tienne : elle t'écrasera la tête, et tu cher- « cheras à la mordre au talon. »

Le moment de l'accomplissement de cette prophétie a

été celui de la mort de Jésus-Christ, ce moment vainqueur où, « effaçant la sentence de condamnation portée « contre nous, dit FApôtre, il Ta abolie, rattachant à la « croix ; et, dépouillant les puissances des ténèbres, il «les a menées captives, triomphant d'elles hautement « dans sa personne ^ Et comme, d'après la prophétie, les inimitiés qui devaient être satisfaites par ce triomphe concernaient la Femme, aussi bien que sa Semence, et que Tune et l'autre devaient écraser la tête du serpent, pour que la régénération se consommât comme s'était consommée la chute, nous devions voir la Femme reparaître à ce grand moment, prendre part au sacritice expiatoire de sa Semence^ et y devenir l'Eve nouvelle, la Mère des vivants.

Quand Adam appela la femme de ce nom ô'Ève ou Mère des vivants^ ^ il est à remarquer qu'il ne l'avait pas encore rendue mère, et que c'est immédiatement après la prophétie de notre délivrance. D'où il suit que c'est en vue de cette prophétie qu'il lui donna ce nom, dont le sens vient ainsi trouver son exacte application lorsque l'Adam nouveau appelle la Femme du nom de Mère des chrétiens, d'Eve de la nouvelle Alliance.

Ce nom de Mère en Marie est la réalité, comme dans Eve il était la figure. Aussi voyez comme l'expression en est bien plus positive dans la bouche de l'Adam nouveau que dans celle de l'ancien. Il est dit de celui-ci : « Et Adam appela la Femme du nom d'Eve, parce qu'elle « serait la Mère de tous les vivants. » Ce n'est là évidemment qu'un nom., qu'un emblème. Mais quand Jé-

* Coloss., ]i, 14, 15.

^ Genèse, m, 20.

sus-Christ dit : «Femme, voilà votre Fils: Fils, voilà (( votre Mère, » il n'est pas possible de ne pas y voir un événement qui s'accomplit, et qui s'accomplit en vue de l'Écriture, comme le prouve ce qui vient après : a Jé- « sus sachant que tout était accompli^ afin qu'une parole ft de V Ecriture s'accomplît encore^ dit: J'ai soif, »

Marie est donc notre Mère en toute vérité. Et pourquoi, si ce n'est parce qu'elle l'est comme toute femme l'est, par l'enfantement et par la douleur ? Aussi est-ce au plus fort de ses douleurs, et au moment où sa Compassion nous enfante avec la Passion de Jésus-Christ à la vie de Dieu, au moment où nous sortons de son cœur déchiré, que le Rédempteur présente l'Enfant à la Mère, le Chrétien à Marie, et leur dit : Voilà votre Fils : Voilà votre Mère.

Et coïncidence admirable ! ces paroles sont à la fois le coup le plus déchirant pour Marie et le plus décisif pour notre salut ; ne sont-elles pas, en effet, plus déchirantes qu'un glaive qui transperce, qui pénètre jusqu'à l'intime division de l'âme et de l'esprit, ces paroles suprêmes de cruelle séparation, de dernier adieu, par lesquelles le Christ mourant rompt les liens naturels qui l'attachaient à sa Mère, et se substitue son disciple dans cette relation de Mère et de Fils qui les unissait? «0 sub- « stilution navrante ! ô échange déchirant pour le cœur « de Marie! dit saint Bernard : Jean à la place de Jésus! « l'esclave à la place du Seigneur! le disciple au lieu du «Maître! le fils de Zébédée pour le Fils de Dieu! un « simple homme pour Dieu même! ah! cruel et funeste « échange! triste et malheureuse consolation M »

' In Sermone de Duodecim stellis.

(( Je le vois bien, ô divin Sauveur, dit aussi Bossuet, « vous n'avez pas tant dessein de la consoler que de «rendre ses regrets immortels. Son amour accoutum « à un Dieu, ne rencontrant en sa place qu'un homme « mortel, en sentira beaucoup mieux ce qui lui manque ; « et ce fils que vous lui donnez semble paraître toujours « à ses yeux plutôt pour lui reprocher son malheui' que « pour réparer son dommage. Ainsi cette parole la tue, « et celte parole la rend féconde : elle devient Mère des « fidèles parmi l'effort d'une afïïiction sans mesure. On « tire de ces entrailles ces nouveaux enfants avec le « glaive et le fer, et on entr'ouvre son cœur avec une « violence incroyable, pour y enter cet amour de Mère « qu'elle doit avoir pour tous les chrétiens.»

Celte même douleur, qui la rend Mère des hommes, lui en insère en effet l'amour dans le cœur : nouvel amour pour les membres, qui n'est qu'une transformation de celui qu'elle avait pour le Chef, comme cet amour n'était lui-môme qu'une transformation de Tamour céleste. Trois phases, pour ainsi parler, de la vie de la très-Sainte Vierge, correspondent à ces trois états de l'amour divin dans son cœur : avant l'Incarnation, pendant l'Incarnation, et après la Rédemption. Avant l'Incarnation, Marie était la Sei^vante du Seigneur à qui elle avait voué tout son être et qui était avec elle, comme dit l'Ange, par la plénitude des grâces dont il avait com^ blé son bumilité. Par l'Incarnation, cet amour divin se transforma dans son âme en amour de Mère de Dieu, de Mère de Jésus, à. qui elle fut si fidèle parmi tant de contradictions et de douleurs. Par la Rédemption, enfin, une troisième transformation de cet unique sentiment s'opère dans l'âme de Marie : il devient l'amour qu'elle

MARIE AU PIED DE LA CROIX. 47o

a pour nous, Tamour de Mère des hommes. Dans ces trois applications, c'est toujours Dieu qui est l'objet de ce merveilleux amour de Marie, soit comme Sagesse incréée, soit comme Sagesse incarnée, soit comme Sagesse communiquée ; et cette Sagesse , cette Sainteté brille aussi en elle de trois façons correspondantes à ces transformations : car on peut dire qu'avant Tlncarnation Marie résumait toute la sainteté des Patriarches dont elle était la Fille; que durant les jours de l'Incarnation elle avait, au plus haut point, la sainteté des Apôtres dont elle était la Reine : et que par la Rédemption elle a acquis la sainteté de toute l'Église dont elle devenait la Mère ^

C'est dans cet état resplendissant de triple sainteté que le même disciple qui représentait l'Église quand il lui fut dit : Voilà votre Mère , présente cette Mère à notre admiration et à notre amour, lorsque, dans son Apocalypse, il nous peint une Femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête^; car le croissant de la lune sous les pieds de Marie représente la Loi ancienne, dont la justice imparfaite ne devait trouver sa plénitude que dans l'Évangile; le soleil est Jésus-Christ, lumière du monde, qui revêt de sa grâce sa très-Sainte Mère; et les douze étoiles figurent l'Église, la société des Apôtres et des fidèles qui couronnent Marie comme étant sa postérité.

Et pour ne pas nous laisser ignorer à quel prix Marie est revêtue de tant de gloire et de sainteté, et tout ce ciu'il y a de réel dans sa Maternité divine et humaine, le

* In Beata Virgine collecta est oiiinis Ecclesia et perfectio sanctorum, Unde Microcosmus Ecclesiœ dici polest. S. Tnoii. de Villan. ^ Apocal., xiv. 1.

même disciple ajoute : «Elle était grosse et en travail , V et elle criait, tourmentée par les douleurs de Fenfan- « tement '. »

C'est au pied de la croix que Marie a été dans dans ce travail d'enfantement où elle est devenue notre Mère par la mort de Jésus-Christ, qui a déchiré son âme. Cette mort, qui a été sa grande douleur, a été notre enfantement; enfantement réel de la part de Marie, puisque cette immense douleur y a concouru dans la plus intime union avec la Victime.

Cette Victime lui a été un instrument de supplice, une croix, qui lui a fait soulTrir dans son âme tout ce que ce cher objet souffrait dans son corps, offrant avec lui d'une même volonté un même holocauste, versant tous deux leur sang : l'un celui de ses veines, l'autre celui de son cœur; et mourant en quelque sorte tous deux pour le salut du monde, lui par une mort qui mettait un terme à ses soutïrances, elle par une survie qui n'était plus qu'une mort.

C'est avec une grande raison que les peintres donnent à chacun de nos martyrs l'instrument propre de leur supplice (à saint Paul son glaive, à saint Laurent son gril). Quand il est question de la Reine des martyrs, ils lui mettent sur les genoux et dans les bras le corps inanimé de son Fils, comme pour nous dire que c'est là son tourment et le propre instrument de son supplice.

C'est là aussi le prix auquel nous avons été achetés et qu'elle présente à notre piété, comme étant son titre de Mère, pour nous porter à l'amour de son divin Fils. « Enfants de Jésus-Christ et de la Vierge, dit à ce

1 Apocal., XIV, 1.

« propos un vieil auteur, apprenez d'elle à n'être in- « grats. Empti estis pretio magno^. Croyez que le prix « avec lequel le Verbe incarné vous a racheptés de « la servitude du péché n'est pas petit, ains très-grand. « Je vous appelle à tesmoin, ô Creiche, vous pauvres « drappeaux, où les sacrés membres de mon Rédemp- « teur ont esté enveloppés durant les rigueurs du froid; « vous Cousteau, qui avez ensanglanté ses tendres raem- <( bres; vous chemins d'Egypte, vous monlaignes, « pleines, vallées, cités, chasteaux, désert et mers par- « dessus tout: responds-moi, ô pays de Gethsemani! ne « soyez muettes, ô cheisnes et liens! parlez-en, ô mai- « sons des Juges, et vous colomne, espines et fouets! « Que ton seul cri, ô Calvaire, serve de tesmoing pour « toy; que les pierres, la croix, les doux, les playes et « les ruisseaux de sang, disent avec quel cher prix le « Verbe incarné a rachepté les humains ! Le Ciel mesme « faict retentir d'une voix commune : Vous avez été ache- « tés d'un grand Prix! Et la terre répond par écho : « D'un grand Prix^f n

1 1 Corinlh., VI, 2 0.

- La Cité de Dieu Incarné, t, 1, p, 105, (radiiit de l'italien par Beaudouin, 1G22.

MARIE APRÈS LA RisURRECXION ET l'aSCENSION.

C'est un sujet d'étonnement et de scandale, pour beaucoup d'esprits, qu'il ne soit fait nulle mention de la Sainte Vierge, par l'Évangile, dans les diverses apparitions du Christ après sa résurrection.

Plusieurs interprètes ont rougi de ce silence, et ont ■CTU devoir être plus soigneux que l'Évangile de l'honneur de Jésus-Christ et de sa Sainte Mère, en soutenant qu'il s'était montré à elle avant de se montrer à nul autre, et qu'elle a été favorisée plusieurs fois de ses apparitions.

iNous respectons ces opinions ; mais nous respectons encore plus l'Évangile; et nous ne saurions admettre, non-seulement que le silence qu'il garde à ce sujet soit offensant, mais même qu'il ne soit pas glorieux pour la très-Sainte Vierge, bien plus glorieux que ces pieuses suppositions.

Ts^ous trouvons, en effet, que celles-ci ne disent pas assez lorsqu'elles font apparaître Jésus-Christ à Marie en premier lieu et plusieurs fois. Le silence de l'Évangile en dit bien plus; car il en résulte, selon nous, que le Christ ressuscité n'a cessé d'être présent à sa Sainte Mère, et que c'est pour cela qu'il ne lui a jamais apparu comme il l'a fait aux autres.

Pour démontrer cette vérité, nous n'aurons pas à faire de longs raisonnements : nous n'aurons qu'à faire une chose qu'on ne fait pas assez, et qui devrait être la

première et la dernière : lire l'Évangile; FÉvangile, qui est encore la bonne nouvelle à apprendre pour grand nombre de chrétiens.

C'est cette nouvelle que nous venons leur annoncer, touchant le glorieux témoignage que rend h la très- Sainte Vierge le silence que l'Évangile garde sur sa personne, dans les récits de la Résurrection.

Piemarquons d'abord que ce silence est formel, et qu'il est impossible qu'il soit l'effet d'une omission. Les faits de la Résurrection sont tout ce qu'il y a de plus circonstancié. Tous ceux qui y prennent part, leur nom, leur caractère, leur conduite, leurs sentiments, les lieux, les temps, les particularités les plus singulières dans leur rapport avec l'événement, portent un cachet de précision et de naturel, d'exactitude et de naïveté, qui témoigne la vérité bien au delà d'un simple récit: c'est un tableau : c'est le fait lui-même qui se passe sous les yeux du lecteur ; et comme il n'y a pas la moindre trace d'art, ce ne peut être que la force de la vérité qui fait cette impression. Ces pages de l'Évangile sont décisives : je les signale aux incrédules de bonne foi qui ont le sens du vrai, le sens critique, et qui savent ce que peut valoir un récit comme témoignage d'un fait. Le témoignage de visu, je ne crains pas de le dire, serait moins convaincant, parce qu'il ne serait qu'individuel et qu'il serait sujet à illusion; tandis que le nombre, la diversité, le contrôle mutuel et réciproque des personnes et des choses, des paroles et des actes, des lieux et des événements, cet accord de tant de garanties sans aucun système d'aiTangement, forme dans l'Évangile un tout de vérité que V Esprit de vérité a évidemment inspire pour la conviction de toute âme sincère.

Eh bien, dans tous ces récils si nets et si précis, il n'y a pas la moindre trace de la Sainte Vierge. Les femmes y ont cependant la première part, et ces femmes sont celles qui, avec le disciple que Jésus aimait, formaient la compagnie de la Mère de Jésus auprès de sa croix. L'Évangéliste prend même le soin de les nommer dans le récit de la Résurrection; c'était, dit-il : Marie-Madeleine ^ Jeanne^ Marie mère de Jacques, et les autres qui étaient avec elles '.De la Mère de Jésus, pas un mot; elle qui, partout où elle figure dans les récils antérieurs, est toujours nommée la première.

Il n'est donc pas douleux que, suivant le divin récit, la Sainte Vierge n'a pris aucune part aux apparitions du Christ après sa Résurrection.

Qu'en faut-il conclure?

Pour répondre à celte question, il n'y a qu'à rechercher, dans l'Évangile, les causes de ces apparitions, et leurs effets sur ceux à qui elles s'adressèrent.

Or, ce qui ressort le plus de cette recherche, c'est l'inintelligence, l'incrédulité, l'infirmité, la grossièreté des Apôtres et des disciples de Jésus, aussi ignorants, aussi défiants, aussi confondus de l'événement de la Résurrection que si jamais leur divin Maître ne le leur eût annoncé, et ne leur en eût donné des gages. Et c'est eux qui portent contre eux-mêmes cet humiliant témoignage par leurs propres récits, et qui y impriment par là le cachet de la plus consciencieuse, de la plus naïve sincérité.

Et il y a là une économie admirable :

Pour être des témoins non suspects auprès de tous les

* Luc, XXIV, 9.

incrédules à venir, il fallait, non-seulement que les Apôtres fussent sincères, mais qu'ils ne fussent pas prévenus par une foi qui aurait dominé Févénement : il fallait qu'il fussent dans la même disposition d'incrédulité que tous ceux que leur témoignage devait convaincre; qu'ils en fussent comme les représentants; qu'ils vissent la Résurrection comme nous l'aurions vue, afin que nous la vissions nous-même en eux.

C'est pourquoi pas un des Apôtres, des disciples ou des saintes femmes, n'a pris part à l'événement de la Résurrection que pour y être convaincu d'une faiblesse qui fait la force de leur témoignage, mais qui eût été indigne de la Mère de Dieu. C'est en vue de cette faiblesse, et de celle de tous les incrédules à venir, que le Cbrisl s'est fait voir après sa Résurrection d'une manière si sensible et si certaine, au-dessus de laquelle par conséquent devait être sa divine Mère.

Parcourons les diverses scènes de ce grand événenement, pour bien nous convaincre de celle explication, de celte convenance de l'absence de la Sainte Vierge, et du glorieux témoignage qui en sort pour sa fo'i.

Ce ne sont pas les Apôtres d'abord, ce sont les femmes qui se rendent les premières au sépulcre, et Marie-Madeleine la première. Mais elles n'y sont pas conduites par l'espoir de la résurrection, bien que le troisième jour soit arrivé. Elles y vont embaumer le corps du Sauveur pour le préserver de la corruption. Elles ne le trouvent pas; elles voient la pierre qui le couvrait renversée : et la pensée ne leur vient pas, même alors, qu'il puisse être ressuscité. Madeleine court à Simon-Pierre lui dire : Ils ont enlevé le Seigneur du sépulcre^ et nous ne

savons pas ou ils Vont placé ^. Les deux autres femmes, Marie et Salomé, pénètrent dans le sépulcre : elles sont consternées - de ne pas y trouver le corps de Jésus. Deux Anges éclatants leur apparaissent. Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? leur disent-ils : il est ressuscité, comme il Ta dit. Souvoiez-vous de quelle manière il a vous a parlé... Allez donc xiie dire à ses disciples et à Pierre qu il est ressuscité... Files se ressouvinrent alors des paroles de Jésus ^, et encore s'enfuirent-elles toutes tremblantes, saisies de crainte et transportées de Joie * .

Telle est la première impression produite par la Résurrection du Sauveur sur 3Iarie-3Iadeleine et les saintes femmes. Assurément il n'y a rien là, dans cette grossière méprise, dans cet oubli, dans cette inintelligence des paroles de Jésus, dans ce trouble et ce désordre d'une foi éclipsée par la nature, rien qui n'eût été parfaitement indigne de la très-Sainte Tierge, de celle qui doit toujours nous apparaître pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes, digne Mère de Dieu, comme nous l'avons vue dans toutes les circonstances de sa vie, notamment au pied de la croix. Celle que n'avait pas troublée la douleur ne devait pas être troublée par la joie: et comme elle n'avait pas cessé de voir Dieu dans le Crucifié, elle n'avait pas besoin de le revoir ressuscité pour y croire.

Cependant, avertis par Marie-Madeleine, Pierre et

^ Jean, xx, 1, 2.

' Luc, XXIV, 4.

3 Ibid., S.

* BlatUi,, sxTin, 8.

l'autre disciple que Jésus aimait Yinrent au sépulcre en courant. Mais cet autre disciple courut plus vite que Pierre, et arriva le premier au sépulcre ^. Et, se baissant, il yit les linges à terre, mais il n'entra pas. Simon- Pierre vint après lui, et, s'étant baissé pour regarder, il n'aperçut que les linges placés à terre; puis étant entré dans le sépulcre ^, il vit le suaire qu'on avait mis sur la tête de Jésus, séparé des linges et plié dans un endroit à part. Alors cet autre disciple, qui était arrivé le premier au sépulcre, y entra, et il vit, et il crut. — 11 crut quoi? que Jésus était ressuscité? Nullement. Il crut ce qu'il n'avait pas cru sur le rapport de Madeleine, et ce qu'il était venu vérifier : qu'on avait enlevé le corps du Sauveur; cor, dit-il lui-même, comme historien, ils ne comprenaient pas encore P Ecriture., selon laquelle il fallait que le Christ ressuscitât d'entre les morts ^.

Comme cette conduite des Apôtres, inintelligents, curieux, défiants, précipités à voir, tardifs à croire, si convenable à des témoins historiques, l'eût été peu pour la Sainte Vierge; et comme elle relève son absence en la plaçant dans une région surnaturelle de foi et de vision mystique, seule digne de sa divine Maternité! Au pied de la croix, nous l'avons vue avec les autres femmes et le disciple que Jésus aimait; mais nous l'avons distinguée de cette compagnie par la foi qui seule la soute-

* Jean, xx, 3, 4. — Ce disciple est celui même qui rapporte le fait : Jean. Il courut plus vite que Pierre, parce qu'il était plus jeune, et aussi parce qu'il aimait davantage Jésus, mais, comme Marie-Madeleine, d'un amour encore bien naturel : précipité à voir, pesant à croire. Que de nuances de vérité dans l'Évangile 1

2 jEta^e prudentior, dit Grotius, ideoque dilUjenlius omnia explorans. .

3 Jean, xx, 9.

nait, parmi les sentiments de pure sympathie naturelle qui y retenait les autres. Combien celte interprétation ressort de cet épisode de la résurrection ! A quelle distance la Sainte Vierge nous y apparaît de ceux qui étaient les plus fidèles à Jésus, de Madeleine, du Disciple que Jésus aimait! Ceux-ci ne voyaient encore que Tliomme, malgré les indices de la résurrection : Marie seule voyait le Dieu, et n'avait pas besoin de ces indices.

Ces muets témoignages ne suffisant pas, il faut que Jésus-Christ lui-même apparaisse pour convaincre une incrédulité si naturelle. Il le fait une première fois à Madeleine. Les disciples s'en étant retournés chez eux, cette fidèle suivante de Jésus resta près du sépulcre pleurant, et en pleurant elle se pencha et regarda dedans. Elle vit deux Anges assis qui lui dirent : Pourquoi pleurez-vous? A quoi elle répondit : Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. Ayant dit cela, elle se retourna, et vit Jésus debout : et elle ne savait pas que c'était lui. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleurez-vous? Elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit: Si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai. Jésus lui dit : Marie ! Elle, se retournant, lui dit : Maître ! Jésus lui dit : Ne me touchez point; mais allez à mes frères, et ditesleur : Je monte vers mon Père. Marie-Madeleine vint aux disciples, disant : J'ai vu le Seigneur, et il m'a dit cela '.

Quel récit! quel tableau! comme la vérité y respire, et que l'art en est loin! Admirez y le caractère de Madeleine, comme il est fidèle à lui-même, tel qu'il s'est

1 Jean, xx, 10-18.

révélé la première fois, sous la plume cFun autre Évangéliste ', lorsqu'elle vint baiser, arroser de ses larmes et essuyer de ses cheveux les pieds du Sauveur chez le Pharisien! comme c'est bien la même que nous retrouvons ici, et dans cette persistance au tombeau, et dans ces larmes qu'elle ne cesse de verser, et dans ces paroles si naïvement tendres : Si cest vous qui l'avez enlevé^ ditesmoi ou vous l'avez mis, et je remporterai.

Que peut-on voir de plus vrai, de plus naturel, de plus touchant? c'est la perfection de la fidélité et de la sympathie; mais perfection humaine, terrestre, grossière, si j'ose ainsi dire, par rapport à la foi, à l'espérance, à la charité dont devait être animée la très-Sainte Vierge.

Une seconde apparition de Jésus eut lieu aux autres saintes femmes revenant du sépulcre où les Anges leur avaient apparu. Use présente à elles sur leur chemin, et elles (déjà préparées à cette apparition par les paroles de l'Ange qui leur avait annoncé la résurrection) s'approchèrent de lui et l'adorèrent en lui baisant les pieds. Cependant les Apôtres, informés par elles et par Marie- Madeleine de ces apparitions de Jésus, prirent ces propos pour du délire et ne les crurent point '^.

Cette incrédulité des Apôtres, qui ne s'est pas laissé entamer par des témoignages si formels, par des messages de Jésus si exprès, va être enfin dissipée par la vue de Jésus lui-même; mais comment? et que celte

' De S. Luc, ce qui prouve ntanifestement la vérité du personnage de Madeleine et de tout ce qui est raconté d'elle par deux évangélistes si difTérenfs.

* Matth., xxvjii, 9-10. — Marc, xvi, 11. — Luc, x\iv, 9-11.

troisième apparition va faire ressortir cette incrédulité avant de la vaincre!

Ici vient se placer l'apparition de Jésus aux disciples d'Emmaiis, qui est dans toutes les mémoires, et qu'il faut relire tout au long dans le texte ' . Malheur à qui ne voit pas la vérité sortir de chaque trait de ce vivant récit, et qui, sa lecture achevée, ne ferme pas le livre en s'écriant : Je crois! Quelle absence d'invention, quel charme de naturel dans cet acheminement des disciples v^rs Emmaiis s'entrelenant de tout ce qui s'était passé; dans cette survenance de Jésus, les joignant dans la route et marchant avec eux sous la forme d'un voyageur que leurs yeux reteni(s ne reconnaissent pas; dans cette question par laquelle il lie conversation avec eux : De quoi vous entretenez-vous ainsi tout tristes en marchant? et dans cette réponse de l'un d'eux : Êtes-vous seul si étranger dans Jérusalem que vous ne sachiez point ce qui s'y est passé ces joicrs-ci? et enfin dans cet étonnement interrogatif de Jésus qui amène le récit de tout ce que nous avons déjà vu, mais qui reparaît dans la bouche des disciples avec un accent de découragement et d'incrédulité inimitable! C'est là le plus naïf miroir de l'àme des disciples de Jésus, la confession la plus humiliante de leur prostration morale, d'où le fait seul de la manifestation de Jésus pourra les faire revenir, et qui en est par conséquent le plus parfait de tous les témoignages. Voyez aussi comme, avant cette manifestation, Jésus confond tant d'incrédulité et l'accuse par ces paroles : 0 insensés et de cœur lent à croire tout ce qiiont dit les Prophètes l ne fallait-il pas que le Christ souffrît

1 Luc. xxiv, 10-32.

ces choses et entrât ainsi dans sa gloire? leur interprétant ensuite, en commençant par Moïse et les Prophètes, tout ce qui le concerne dans les Écritures! Cependant, malgré cette explication, malgré ce langage qui révèle le Dieu, malgré ce qu'ils se dirent plus tard : JVotre cœur n était-il pas tout bridant au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait dans le chemin et nous ouvrait les Ecritures? ils ne croient pas, ils ne reconnaissent pas encore ce Jésus dont la parole les embrasait, et il faut (enseignement adorable pour ceux qui attendent d'avoir une foi complète avant de la puiser aux sacrements qui la vivifient et la consomment), il faut que le Christ se donne en nourriture à leurs corps et à leur cœur pour apparaître enfin à leur esprit : alors seulement leurs yeux Couvrirent et ils le reconnurent.

Je le demande, cette troisième apparition ne justifie-t-elle pas encore au plus haut degré ce que nous nous sommes proposé de montrer dans cette étude, que les causes et les effets des apparitions de Jésus ressuscité ne pouvaient concerner la Sainte Vierge ? A moins qu'on ne veuille la ranger parmi ceux à qui le Christ disait : 0 insensés et de cœur lent à croire! C'est donc, encore une fois, parce que la très-Sainte Vierge avait l'intelligence des Écritures, parce qu'elle avait le sens des divines souffrances qu'elle avait si admirablement partagées, parce qu'elle était éclairée et animée de l'Esprit de foi et de charité dont elle était le sanctuaire, parce qu'elle était enfi;n la digne 3Ière de Dieu , qu'elle n'avait à prendre aucune part à ces apparitions, de son] Fils, comme les disciples.

Les autres apparitions ne démentent pas cette explication. Une quatrième apparition de Jésus à Simon-

Pierre est mentionnée sans autre détaiP; mais nous avons déjà vu quelle avait été Tincrédulitéde ce chef des Apôtres au tombeau du Sauveur. Quant aux onze autres Apôtres qui avaient connaissance de celte apparition et de celle que les disciples d'Emmaiis vinrent leur raconter, ils ne pouvaient encore y ciboire'.

Ils étaient dans cette disposition, lorsque Jésus parut au milieu d'eux, et leur dit: La paix soit avec vous! c'est moi : ne craignez point. Mais eux, pleins de trouble et de frayeur, croyaient voir un esprit^ Alors Jésus /ewr reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, de n'avoir pas cru ceux qui avaient vu quil était ressuscité*. El il ajouta : « Pourquoi ces pensées d'incrédulité « montent-elles encore dans vos cœurs? Voyez mes « mains et mes pieds, et que c'est bien moi : touchez et « et voyez : un esprit n'a ni chair ni os comme vous voyez « que j'ai. Et ayant dit cela, il leur montra ses mains et ft ses pieds. Mais, comme ils ne croyaient point encore, hors « d'eux-mêmes d'étonnement et de joie, il dit : Avez-vous « ici quelque chose à manger? et lorsqu'il eut mangé de- « vaut eux, prenant ce qui restait, il le leur donna, et leur « dit: Vous voyez ce que je vous ai annoncé lorsque j'étais « avec vous, qu'il fallait que tout ce qui était écrit de moi « dans la loi de 3Ioïse el dans les Prophètes s'accomplît. « Alors il leur ouvrit l'esprit, pour qu'ils comprissent les « Écritures, et comment il fallait que le Christ souffrît « et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour^»

1 Luc. XXIV, 34.

' Marc, XVI, 13. — Luc, xxiV; 35.

8 Luc, xsiv, 36, 37.

* Mare, xvi, G4.

5 Luc, XXIV, 38, 46.

Cette scène de la cinquième apparition de Jésus se dénoue absolument de même c{ue celle de la quatrième concernant les disciples d'Emmaiis. C'est une scène d'incrédulité opiniâtre que rien ne peut dissiper, même la vue et le touclier, et qui ne cède qu'à la manducation avec Jésus-Christ, qu'à la communion, et qu'à une ouverture surnaturelle d'esprit pour comprendre les Écritures sur la nécessité des souffrances du Christ et sur sa résurrection.

C'est donc toujours l'incrédulité qui est l'objet des apparitions de Jésus; et une incrédulité telle, qu'elle dut représenter l'incrédulité de tous les temps, pour la convaincre par son irrécusable témoignage. Aussi Jésus ajoute-t-il immédiatement : Vous êtes témoins de ces choses. Allez par tout le monde, et prêchez l'Evangile à toute créature'^. Quelle admirable économie de preuves nous a préparée Jésus-Christ dans son Évangile, et qu'il est en droit de nous reprocher, à nous aussi, la dureté de nos cœurs, de ce que nous ne croyons pas ceux qui Vont vu ressuscité d'une manière si convaincante et si palpable!

Que dire maintenant de la sixième apparition du Christ : celle qu'il fit pour Saint-Thomas? Si je ne vois dans ses mains Vempreinte des clous, avait dit cet Apôtre, et ne mets mon doigt là ou étaient les clous, et ma main dans son côté, je ne croii^ai point. C'est cette incrédulité pesante et charnelle qui détermine la sixième apparition de Jésus, et ces paroles que tous les siècles émus ont redites et rediront : Mets ton doigt là, Thomas, et vois mes mains; approche ta main et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais fidèle. Et Thomas s'écriant : Mon Seigneur

1 Luc, XXIV, 48. — Marc, xvr, 15.

et mon Dieu! Jésus lui dit : Parce que tu as vu, Thomas^ tu

as cru. Heureux ceux qui nont point vu et qui ont cru^I

Ces divines paroles mettent leur sceau sur notre doctrine. Heureux ceux gui n'ont point vu et qui ont cru! Heureuse dont la Vierge Marie qui na point vu et qui a cru! Au commencement de sa divine 3Iaternité, Elisabeth, pleine du Saint-Esprit, s'était écriée en la recevant : Heureuse vous qui avez cru, parce que ce qui vous a été dit par le Seigneur s'accomplira- ! 31arie elle-même, dans un prophétique transport de foi et d'humilité, avait chanté : Voici que, pour cela, toutes les générations m'appelleront Bienheureuse^. Le Christ à son tour, dans le cours de ses prédications, faisant allusion à ce qui constitue ce bonheur des entrailles qui l'ont porté, s'était écrié : Heureux surtout ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l'observent*! Et enfin, dans la gloire de sa résurrection il fait entendre encore cette parole : Heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru! Parole qui exalte la très-Sainte Vierge, en raison de son éloignement de toutes les apparitions du Sauveur, et qui la fait briller par son effacement même. Combien l'Église, recueillant tous ces titres, tous ces divins témoignages de la gloire de 3Iarie, est-elle donc inspirée derEsprit-Saint,lorsqu'elle chante à travers les âges : Regina Cœli lœtare, quia quem meruisti portare resurrexit... Reine du ciel, réjouissez-vous, parce que celui que vous avez mérité de porter est ressuscité : mais réjouissez-vous ^jfl?'ce que vous ne l'avez pas vu et que vous Vavez cru ressuscité!

1 Jean, xx, 25-29.

* Luc. I, 45.

3 Ibid., 48.

♦ Luc, XI.

Cette parole du Christ s'applique sans doute à tous les cliréliens fidèles qui croient à sa divinité, sur le témoignage des Apôtres. 3îais combien s'appliquent-elles plus richement à la très-Sainte Vierge, qui croyait, même sans ce témoignage, sur le seul témoignage de son diAin Fils ne s'adressant qu'à sa foi et qu'à son amour! Aussi la parole du Christ, par son mode passé, porte-t-elle capitalement sur la Sainte Vierge comme sur la seule, entre tous les Apôtres, les disciples et les saintes femmes, qui n'ait pas vu Jésus-Christ ressuscité, et qui y ait cru, paranticipation;, comme devait y croire l'Église, dont elle était la figure et la mère.

Une septième apparition de Jésus-Christ à ses disciples, à laquelle Marie ne prit pas plus de part qu'aux précédentes, eut lieu près de la mer de Tibériade^: et là encore Jésus est obligé de se faire reconnaître à des signes palpables d'existence.

Enfin laliuitième et dernière apparition fut celle qui eut lieu à son Ascension; et là, là même, Marie ne fut pas présente, tant son absence était voulue par sa foi, et la fait paraître! tant sa présence était incompatible avec l'incrédulité qui était l'objet de toutes ces apparitions!

L'événement de l'Ascension, tout grand qu'il est, ne déroge pas, en effet, à ce caractère de toutes les apparitions précédentes, et à la loi de mérite et de dignité qui en excluait Marie. Là, en effet, il s en trouva qui doutèrent"^. Là encore Jésus reprocha à ses disciples leur incrédulité et la dureté de leur cœur^; là, enfin, il leur

1 Jean, xxi. 1-14.

s Maltli., xxviii, 17.

3 Ibid.^ XVI, 14.

ouvrit une suprême fois les Écritures^ et les envoya porter dans le monde le flambeau de la foi qu'ils n'avaient pas eux-mêmes complètement encore, et qui devait être le don de ce Saint-Esprit, de cette Vertu d'en haut qu'il promet de leur envoyer en s'en allant.

3Iarie lavait, ce don, cette vertu : elle en avait été remplie dès sa conception, revêtue surtout lorsque le Saint-Esprit survint en elle, lorsque le Très-Haut la couvrit de son ombre pour lui faire concevoir et enfanter le Verbe de Dieu. Aussi, à la différence de tous les Apôtres, avait-elle déjà professé et prophétisé la foi chrétienne dans le cantique de sa reconnaissance ; elle l'avait surtout témoignée et confessée dans le martyre de sa compassion et de sa douleur. Il n'était donc pas nécessaire pour la très-Sainte Vierge qu'elle fût présente aux apparitions de son divin Fils après la Résurrection et à l'Ascension, puisque, comme nous venons de le démontrer par le texte des Évangiles, ces apparitions n'avaient d'autre objet que de convaincre l'incrédulité des Apôtres, et que de les préparer à recevoir des dons qu'elle avait déjà.

Aussi est-il très-remarquable , qu'après nous avoir montré la très-Sainte Vierge au pied de la croix dans cette attitude si héroïque de Mère de Dieu et de Mère des hommes, et l'avoir fait disparaître complètement durant la Résurrection et l'Ascension, les divins récits la font reparaître après la disparition de son Fils, pour nous la montrer au Cénacle, persévérant dans la prière avec les Apôtres et les saintes femmes ^

1 Luc, XXIV, 45.

* Act., I, 14.

Marie est ainsi dans toutes les situations de foi et d'épreuve, et jamais à celles de manifestation et de réconfort : elle n'est pas au Tliabor, elle est au Calvaire ; elle n'est pas à la Résurrection ni à l'Ascension, elle est au Cénacle. Qui peut ne pas voir, dans cette économie, le plus glorieux témoignage de la foi, de la force, de la fidélité de Marie? Elle est dans le secret : elle n'a pas besoin qu'on le lui explique. Elle n'a pas besoin devoir: elle croit.

Elle voit par conséquent, et elle voit bien mieux que ceux qui ne font que voir. Marie a vu le Christ ressuscité, elle l'a vu monter au ciel ; et elle l'a vu bien plus souvent et bien mieux que les Apôtres. Ceux-ci, en effet, ne l'ont vu qu'un certain nombre de fois : seulement lorsqu'il s'est montré à eux ; tandis que Marie n'a pas cessé un seul instant de le voir, puisqu'elle n'a cessé un seul instant de croire. En le voyant même, les Apôtres ne le voyaient pas : leurs yeux étaient retenus^. Ils croyaient voir un étranger voyageur ou un esprit ^. Même après l'avoir touché , môme en le voyant une dernière fois monter au ciel, ils doutaient encore; et ils ne le virent parfaitement que lorsqu'ils ne le virent plus; lorsque le Saint-Esprit leur donna l'intelligence, l'amour, et cette foi prodigieuse qui a gagné le monde. Marie avait avant ce qu'ils n'ont eu qu'après. C'est pourquoi elle voyait bien mieux qu'eux la gloire de son divin Fils, et bien mieux qu'eux elle était par lui visitée et consolée.

Enfin elle faisait plus que voir cette gloire, elle la partageait. Comme elle avait été compatissante à Jésus cru-

1 Luc, XXIV. 16. *

« md., 18.

cifié, elle était conglorifiée avec Jésus ressuscité. Prédestinée comme tous les chrétiens, mais bien au-dessus d'eux, à être conforme à l'image de son Fils^, bien mieux que TApôtre elle pouvait dire : « J'ai été clouée à la croix « du Christ, et je vis, non plus moi, mais le Christ vit « en moi; car ce que j'ai maintenant de vie en la chair, « je l'ai dans la foi du Fils de Dieu^, ayant été configurée « à sa mort par la participation de ses souffrances pour « parvenir à sa résurrection^. » Non quelle eût encore, pas plus que l'Apôtre, atteint le terme; mais elle y tendait^ elle y touchait par la foi, par l'espérance, par l'amour, par l'esprit, et même par la chair.

Je dis par la chair, car ce n'est pas seulement comme Reine des Anges qu'elle approchait plus près qu'aucune créature de son divin Fils; ce n'est pas seulement comme ayant été plus près de la croix qu'elle était plus près de la gloire : mais c'est comme Mère du Roi de gloire; comme étant déjcà glorifiée dans cette chair de sa chair. Cet amour merveilleux de Mère, cette consanguinité virginale qui identifiait en quelque sorte tout son être à celui de sou Fils, et qui a fait dire à saint Augustin : Le Christ ayant pris sa chair de la chair de Marie, c'est la chair même de Marie qu'il nous donne à manger pour notre salut, nous permet de dire aussi, c'est la chair même de Marie qui est ressuscitée pour notre salut.

C'est donc, outre le sens de cette parole de l'Apôtre qui regarde tous les élus, et Marie comme leur Reine, c'est donc, dis-je, dans un sens tout exceptionnel, tout

» Rom., viii-20.

* Galat., ii; 10,^0.

3 Philip., X, 11.

spécial, qu'il est vrai de dire que, comme digne Mère de Dieu, ce Dieu Fa coi^essuscitée et l'a fait monter s'asseoir dans le Christ Jésus, au plus haut des cieux\ en attendant que ce qui restait d'elle ici-bas y fût porté par les Anges.

1 Éphés., Il, G.

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