CHAPITRE IV
DE l'incarnation DU VERBE, MÉDIATELR INIVERSEL DE RELIGION, ATTEIGNANT LA FIN TROISIÈME DE LA CREATION, LA FÉLICITÉ DES CRÉATURES.
La troisième et dernière fin que s'est proposée Dieu dans la création, c'est le bonheur des créatures. Et cette troisième fin n'est encore atteinte ({ue par l'incarnation du Verbe.
Celte intention d'amour de Dieu pour l'Iioiuiiie, et pour toutes les créatures inférieures, est écrite profondément dans les entrailles de notre cœur, dans l'instinct de tous les animaux, dans la vie des plantes, dans l'iiarmonieux mouvement des corps, dans tous les rapports des êtres, et sur chaque anneau pour ainsi dire de celte chaîne d'attraction et d'aimant qui relie toute la création. Tout jouit ou aspire à jouir ; tout respire le bonheur ou sa promesse. Il y a une bonté attractive et expansive au fond des choses; et celte bonté est comme le centre de la création dont la beauté est le rayonnement et la circonférence.
Dans ce milieu de la félicité universelle des Olres, riionnne cependant est trop souvent malheureux. Mais c'est l'elfol d'un dcsonh'e de l'homme et lo sujet d'un ordre |>lus grand du Dieu. L'homme est ici-bas conuiio un échappé de la Bonté divine qui le poursuit h travers ses maux dont eUo lui fait dos épreuves, pour le faire |)arvenir à une félicité plus haute (juc celle (ju'il a perdue, cl si grande, qu'elle obscurcit de son ombre toute ceUe dont il pourrait jouir encore ici-bas. C'est pour celle félicité linalo de l'Iiomme que tout conspire dans
l'univers et que Dieu a créé m r^u ..
choses ^* ^^'^ mouvoir toutes
réellement tous les deux- '^ " '" ''"'''"'«'•
DieuTZT ''^' l'"'f«"''én,e„t rigoureuse.
„t;r'"^ ^'ép-danee; et ,ue serv/r rXistt'e.Tr" foiiipreiioiis bien cette telle éconotuie Cen'e^i,,..
'■'^'u^ pou, 1 l,on,n,e. Toutes les sciences naturelles ne
Ad roiiiilli.. iir •"> Ibid.
98 hlftm l, CHAPITRE IV.
sont que la découverte de ces causes finales dont lo monde est composé. Or, l'homme, qui est la cause finale naturelle de ce monde, a lui-même une cause finale ; car, n'étant pas sa cause, il ne saurait être sa fin. Cette cause finale est le Christ. Le Christ est la raison d'être de l'humanité et de tous les biens dont elle a été dotée.
La complaisance de Dieu pour l'homme, et pour tout le reste de la création, n'est que le vaste épanouissement de la complaisance qu'il a pour ce Fils, en qui il a mis toute sa complaisance^. C'est là ce qui vaut à Thomme cet amour infini dont il est l'objet, amour dont l'infinité ne serait pas sans cela en proportion avec notre nature.
L'amour, en effet, pour être conforme à l'ordre, doit être en raison do l'amabilité et de la perfection de son objet, et il n'y a qu'une amabilité infinie qui puisse justifier un amour infini.
Dieu aime son Fils d'un tel amour, parce qu'il est l'image de sa perfection infinie, et nous, parce que nous sommes faits à cette image. Cet amour éternel ayant suivi son objet dans l'humanité du Verbe, l'humanité tout entière, et avec l'humanité toute la création, liérite du même amour de Dieu pour son Fils, comme en étant la dépendance.
Je dis du même amour ; et c'est Jésus-Christ luimôme qui nous le fait entendre dans cette parole de la prière qu'il adresse k son Père : « Vous les avez aimés comme vous m'îivoz aimé, » dik-xisti eos sicut et me dilexisti*. Et on otTet, toutes les fois qu'il est question de l'amour de Dieu pour l'Iiomme, les Livres] saints épuisent lo langage do l'amour iiilini. Mais surtout la
' Luc, iir, 21.
' Joan., XVII, 23.
LE PLAN Divm. TROISIÈMB FIX gg
pour ,o„ pn. p. .«ue derr^e L^^nv^: elif Mais ici deux vérités se disputent le i.n» • j
in Rédemption : Lu a ^« <^W fe „„T., ■,77""'".''' '" «o« /-./s «,!,j„e.i Parole nui .«^17 ^ ' " ''"""^ "ous venons d'avancer ^ "'" """'^^'"^^ »» l""
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' Psal. viii, 5.
* I Joaa., IV, ic.
Comment accorder ces deux vérités? Le voici. Dans l'ordre général de la création, le Christ est la raison du monde, il en est le Seigneur, à qui les nations ont été données en héfntage* ; le monde est pour lui. Dans l'ordre particulier de la Rédemption et comme Sauveur, c'est lui qui est pour le monde. — Réunissant ces deux caractères, Jésus-Christ est le Sauveur du monde dont il est le Seigneur : c'est un Roi qui se donne pour ceux qui lui ont été donnés) qui porte sa 7'oyauté sur ses épmdes-.
Car, et c'est ici le dénnûment de la difficulté, c'est Jésus-Christ qui se donne. Dieu nous donne ce Fils unique sans doute ; mais c'est en consentant à cette oblation, en s'identifiant avec elle par l'unité de volonté qui unit les personnes divines. Jésus-Christ nous est partout montré comme ayant l'initiative de ce dévouement : Tune dixi : Ecce venio. — Exinanivit semetipsum, etc.
Et Jésus-Christ se donne ainsi, pour ceux que son Père lui a donnés, pour les Siens, termes dont il se servait toujours quand il parlait des hommes. Ceux à qui le Nouveau-Testament est famiher savent que c'est le langage constant de notre Sauveur, surtout dans cette sublime prière après la Cène, qui est proprement son testament, et (pil commence ainsi : « Après que Jésus «I eut dit ces choses, il leva les yeux au ciel et dit : Mon « Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que « votre P^ils vous glorifie : Comme vous lui avez donné « puissance sur toute chair, afin qu'a tous ceux que
« vous LUI AVPZ DONNÉS, II, DONNE LA VIE ÉTERNELLE*. »
Nous pourrions multiplier les citations do ce genre : toutes ronlrernienl dans celle-ci, qu'aucune no contre-
' Psalm. II, H.
' I»aïo, jx, 1.
* Jf»un.. xviij,
î'it; et qui est la clef de toute la conduite de Jésus Chrkt
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secret raffinement d'ingratitude, mémechw
102 LIVRE I, CHAPlTRi; IV.
des chrétiens, et qui so découvre de plus en plus à mesure qu'on s'éloigne de Jésus-Christ, nous sommes portés à renfermer notre divin libérateur dans son secours, l'auguste victime dans son sacrifice, l'Incarnation dans la Rédemption; à faire Jésus-Christ prisonnier en quelque sorte de nos adorations, à lui tracer un cercle de l'Ordre de la grâce, et à lui dire : « Tu n'iras pas plus loin. Tu me laisseras l'ordre de la nature, comme le champ de ma liberté; tu m'y laisseras respirer à mon aise et m'y reposer de ton service. Je n'ai pas à y compter avec toi, avec toi si vivant, si pressant par ton amour même. Je n'y relève que du Dieu invisible, de l'Auteur de la nature, de l'Être suprême, avec lequel mon âme correspond. Le péché originel est venu, il est vrai, déranger cet ordre etnous exposer àla damnation éternelle, dont tu nous sauves par ton expiation : le bienfait est immense, sans doute, et je no saurais trop le reconnaitre et l'acquitter; maisaprès cela il n'est, comme le péché qui en a été l'occasion, (pi'un accident, dont les cfletsne doivent pas dépasser Itt sphère, et dont il ne faut pas abuser pour étendre ton règne sur mes possessions. »
Voilà, plusoli moins adouci, le secret langage, la subtile inspiration d'iiiddélité que l'esprit du Déisme et du Naturalisme sotlftle ati fond desilmes mômeciiréliennos, et (pie favorise, par sa bonne inlenlion niAnio, la doctrine <pd nous représente trop cxclusivenu'nt le ('hrist comme Sauveur, el qui ne tient pus assez compte do son caractère de Seigneur et Roi.
A cela il faut réjiondi'ii :
Tout est à vous : omnia vcstrasunf, cela est vrai. Il importo mômodebienlereconnaîtr(\etdonopasconf(mdre des ordres distincts autant (ju'iis sont unis. L'lioinni(>, dans In sphère dont il est le rentre, est le «'lief de la
LE PLAX DIVIN. TROISIÈME FIN. l03
création. Apeine du- dessous des Anges, dit le Roi-Prophète tl a été couronné de gloire et d'honneur, et constitué sur tous les ouvrages de Dieu*. Seul dans tout cet univers qu'embrasse son regard, il pense, et il u conscience ; conscience de lui-même et de l'univers, qui ne se sait qu'en lui. Ré. sumant dans sa personne tous les règnes de la cféatlon Il en est mdépendant par la liberté morale, et il se les assujettit parla puissance de son génie, jusqu'à Itiire tourner à la satisfaction de ses besoins et à l'agrément de ses fantaisies les forces les plus désordonnées de la nature, qu'il élève à la dignité de son être, en leu^cofnmuniquant, ce semble, son intelligence et sa volonté à proportion qu'il se les assujettit. Si l'empire qu'il exerce rencontre des limites, ce sont des limites qui reculent sans cesse devant lui, et qui par cela môme n en sont pas. C'est un empire à qui l'univers est promis L homme est en puissance, que chaque jour voit se convertir en acte, l'héritier de la création. Elle vient se résumer elle vient respirer en lui comme dans son âme comme dans son Roi; et ce Roi, élargissant le mot de Louis Xiy, peut dire t rUnivers, c'est moi. ~ Omnia vestra sunt.
Mais l'homme n'est pas sa propre fin, puisqu'il n'est pas son principe. Il relève. De qui? de Dieu assurement : nous sommes d'accord. Mais est-ce immédiatement; comme l'entendent les Déistes? il n'en est pas ainsi.
Il suffirait en quelque sorte d'être philosophe pour entrevoir, avec toute l'antiquité platonicienne, ce que nous savons parfaitement comme chrétiens, que Dieu a lait toutes choses par son Verbe, son Fils; que ce Fils est le principe actif de tout ce qui existe dans l'ordre
' Psal. VII, 0.
loi I.IVRK I, CHAPITRE IV.
sensible dont il est l'archétype, dans l'ordre intellectuel dont il est la lumière, et dans l'ordre moral dont il est le dictamen. Jésus-Christ est ce Fils. Sans doute, c'est ce Fils incarné; mais, pour être incarné, il n'a pas cessé d'être ce qu'il est : le Principe des choses. Lui-même vous le dit : « Moi qui vous parle, je suis le Principe. Principium, qui et loquor vobis '. Si donc vous lui devez tribut comme principe de votre existence et de vos possessions, comment, pour peu que vous soyez chrétiens, pourriez-vous éviter de le lui payer dans sa manifestation adorable? Quelle est touchante, au contraire, cette pensée, que le môme Dieu auquel nous devons tous les biens de la grâce, est celui auquel nous devons ceux de la nature ; que celui dont les perfections infinies reluisent dans la création, est celui qui nous a apparu plein de grâce et de vérité ; et que dans le même moment où il s'offre pour nous comme victime , à nous comme aliment , il porte le monde et il le vivifie!
Ainsi, à ce titre seul de Principe, nous devons rapporter tousles avantages dont nous jouissons à Jésus-Christ, per quem omnia -.
Mais le Fils de Dieu n'est pas seulement le Principe des êtres par qui Dieu les a créés, il en est aussi la fin médiate pour qui Dieu les a créés, proptcr quem omnia^; et c'est à ce titre surtout que nous relevons de lui comme de notre Seigneur. Tout n'a été fait pour nous que parce que nous avons été faits pour lui, vo§autem Chrisn. Et ici il ne saurait y avoir d'équivoque : c'est bien le Verbe incarné, le Christ, qui est la fin de la création, notre fin
' .loan., vtii, M.
' Ad Hebr., ii. lo.
' Ibid.
particulière. Il n'y a pas en nous deux nous-mêmes, il n'y en a qu'un, et ce nous-raèrae appartient au Christ, ne possède l'existence, avec tous les avantages qui erî dépendent, qu'en vue du Christ, divin Seigneur dont la création est le domaine.
Et cette subordination doit être d'autant plus étroite, remarquez le bien, qu'elle est éminemment active' Jésus-Christ n'est pas le terme fmal de notre destinée il en est seulement la fin médiatrice, le chef. Ce terme fmal est Dimi. pour lequel il est fait lui-même et nous après lui, et vers lequel nous gravissons à sa suite. Nous pouvons d'autant moins revenir sur nous-mêmes et nous reposer dans nos possessions, que nous ne pouvons pas même nous reposer en Lui, et que, sous sa conduite, nous sommes en marche vers Dieu, notre seul repos. Tous les avantages naturels dont nous jouissons, tout 1 ordre de la nature qui se résume en nous, ne doit que servir a cette opération dé notre ascension, qui constitue l'ordre de la grâce, pour atteindre notre destinée en Dieu, qui constitue l'ordre de la gloire. Ce n'est qu'à cette fin et à cet usage que tout est à nous. Vestra mnt non possessione, sed fine et usu, quia mlicet vobis in ministerium et auxilitm salutis deputata et data sunt\ C'est là le but non-seulement de la Rédemption, mais de la Création, dont le Plan est le Christ, élevant l'ordre <le la nature a l'ordre de la gloire, par l'ordre de la grâce
Aussi, chose admirable et profondément confirmalive de tout ceci! les choses, même de ce monde, ne sont réellement qu'cà ceux qui les font servir à la fin de 1 autre. Il n'y a que les chrétiens à qui on puisse dire en vente: Omma vestra. wnt, et qui puisent dans leur union
■ Car.^Ha« a Lapide. Conmentar. in 1 EpU,. <./ ,:onntf..
^'"^ MVRE 1, CHAPITRE IV.
avec Jésus-Christ la plénitude de ce haut domaine. Je vois beaucoup de riches, beaucoup de puissants selon le monde; l'industrie déploie immensément de ressources pour les satisfaire, pour accroître leur domination; l'homme n'a qu'à étendre la main, et, d'un bout du monde à l'autre, les éléments volent pour exécuter les ordres de sa pensée et les plus capricieux désirs de son cœur. Mais, dans ce progrès de la domination de l'homme, je suis frappé d'une chose, c'est du progrès de son asservissement. Plus il possède, plus il est possédé; plus il a, moins il est maître. Ses besoins s'étendent avec ses jouissances, et ses conquêtes le dévorent. Voyez-le, ce perdu de la grâce dontil dédaigne les appels: les plaisirs le désenchantent, les maux le désolent, l'ennui le consume, la mort le moissonne, et après l'avoir tourmenté toute la vie de son problème formidable, l'Inconnu l'engloutit éternellement. Loin que tout soit à lui, il est plus vrai de dire' qu'il est la proie de tout. L'homme n'est pas de force à tenir sous ses pieds son empire, il lui faut le secours du Christ, et ce secours, par lequel il règne, est le pi-ix miséricordieux de sa soumission.
Le Fidèle, qui, par cette soumission, reroit ce divin secours, est maître du monde; il est le riche par excellence : Fideli totns mutuliis divitiarum est. Tout est à lui : le monde est à lui ; car toutes les créatures du monde Bervonlù S(m corps et à son àme (pii les domine parle détachement; la vie est h lui, comme un champ où il recueille dos mérites ; la mort est à lui, cnmmo un pas- BOgo h l'éternelle vie; les pro3périt(is comme les advor- Bilés sont à lui, parce (ju'il les tourne h profit par le bon usage; le mal lui-mAmo, l'enfor et ses puissances sont h lui, parce (ju'il les foule aux pieds et (ju'il en triomphe. 1:1 ceci n'est pas une vaine anijdirication. Rien n'est plus
LE PLAK DIViy. TROISIKME FIV j^^
réel que cette liberté, cette légèreté forte cou. , • aisance de vie et d'nnfnnif^ * ' ^''® P^^ine
«8t allée chez pusie,r, in -^ '""'"'• P^i^'Mco q„i
« vous al donné la puissance l ZcCrZj"'' " Pf»'^ <" 'os scorpions et sur toute 'er u 1^ « '"' « et rien ne vous nuit ' » ™ ' ennemi,
maint Z p^ teT il' "'^'^f "^ "^ '» "-«"- huvie. insensé' ; i l^em le ?'"" ""^ """^ '•■^"'™ qui croient que touTëst fln " '' /"" ^°"' '"' ^''''' ^« sont surloutïes biens dé 1 „ „^ '""' '""""^nce! Ce ■'ont aussi ceux-ÏÏo, 1 Chrio"" '"" ''"''""•'"'- ^' '^
sion. Nous nVavonst m ',"""' '''''™ ■'' P''^'''^lout par la condition I'" !""' "' ''«'•'"""■•e, ni sur-
voltedenotreT^ë^ P,X;;T """"/""« "« ^^■ d« trône en Adam cit 1 ^""'"""^ <"*'""" W« ment aux pore de h ftJ"r •'"f''.''» '^"^ misérableexclue, etrâendie udeho 1' T""'"' "'»" ^"« ^»' jouissances, par le satire, fu '''"™<"-"l"''« ou abjectes haute Infor unriut," "'""''''"' * •'■"™l""- sa
ces faux bienMa' '/';?/"'; °" '» '"-' ''-^ehan, à résislible attra , du ^en vé hm! ^"""^'^««"ee et à l'ir-
éternellement, n'étai, jl . le 'L,' c"e's?c° p'"*"' "^"^^ perdu en Adam ,•,„„„„, „ '• '^ o^' ee Bien parfait,
Sei,.„eur cC' eTô'^^™'."'''''PP''''^^^"^'°''■e- ^es^re, mais célel !r I' '" '^'"■^'''"' "»" l''"s lerportes-da^l.::^ i ~'™- 1^ ■' -- ouvre les notre bonheur dans ceX ci n ''".'""""'""-«"'It
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