MARIK. — SON MINISTÈRE DANS LE PLAN DIVIN
Nous n'avons pas encore prononcé le nom de la trèssainte Vierge dans toute cette exposition, et cependant nous n'avons cessé de parler d'elle. C'est d'elle, en eflet, que nous parlions toutes les fois que nous parlions du Christ, et son nom béni retentissait au fond de ce nom adorable.
Marie est la pièce ouvrière du Plan divin. « Dans la « bienheureuse Vierge, dit Albert le Grand, s'est con- « sommé l'œuvre de Dieu, parce que toutes les choses « créées y sont unies dans un seul homme à leur Créa- « teur ; que le principe y devient la fin et la fin le prin- « cipe * . » — « C'est pourquoi, ajoute un savant docteur, « il est dit d'elle que seule elle a fait le tour du ciel, parce « que le Christ, qui est le cercle qui enceint tout, a été « enceint par elle, dit Richard de Saint-Laurent; ou « parce que, par l'Incarnation, le cercle de la création « s'est refermé, comme dit saint Thomas, que les créa- « tures sorties de Dieu par le Verbe, y font retour par « le Verbe, et qu'ainsi ce tour admirable de Dieu en « Dieu se fait par Dieu en Marie 2. »
L'ignorance de cette belle vérité tient à une fausse vue sur Marie : celle qui fait considérer sa persoime
' In Beatissimâ Virgine fuit perfecta opcrum consummatio, quia 'omnia creata in uno homine uniuntur cum Creatore, et principium lit ultimum, et ultimum primum. Non enim est perfectio motus, M'I operit nisi in cinnilo. — Alb. Ma^ni. in Maiial. cap. <cii.
- Et idco (licitnr qnod gyram cœli circiiivil snla, ([uia (inquit
146 LIVRE I, CHAPITRE Ml.
bénie comme une existence naturelle et ordinaire, pareille à celle de ses ancêtres et de la race humaine en général, et qui ne fait commencer l'œuvre de Dieu que dans la personne de Jésus-Christ.
Nous nous proposons de redresser cette fausse vue, en établissant ;
r Que l'existence de la sainte Vierge est exceptionnellement associée à celle de Jésus-Christ, et participe de sa destinée plus que de celle du genre humain;
2° Qu'elle est partie contractante dans le mystère de rincarnation, et qu'eh ce sens Dieu a voulu que ce mystère, et par conséquent tout le Plan divin, relevât d'elle;
3° Que Dieu a voulu exalter et faire honorer en elle la personnalité humaine et créée dans ce qu'elle a de plus grand.
tout est libre, tout eët choisi et voulu spécialement de la part de Dieu dans le Plan de sa religion. Le reste de ses œuvres, en tant que naturelles, se déroule d'après les lois générales qui voilent sa souveraineté; mais, dans l'ordre de la (>râce et de la Religion, il s'est i*éscrvé d'agir à découvert et [)ar lui-mèuie.
En ce qui touche donc l'Incarnation, qui est le sommet do l'onlre de la grâce, tout est particulièrement choisi et complaisammcnt fait i)ar Dieu lui-môme.
Voulant se communiquer à son ouvrage par co mys-
Richarduâ à S. Laurcnlii) Christum qui esl (jyi'us inijyvnbUis circuicit ffrêtnii) ulerin »ui. VpI qniii per IncRriialioupui fdctn est ciiinfurariuii rejijnttio, ut loq\iitur S. 'l'Iiotnîts, quia ciraunw quij; a Deo per Vi»i'h»ni creatioiie exieruni, lul Uenm per N'erbitrn n'veisre suiit. .Sici(iii! l'actus Ohl cii-culus vol f«Vi us niii-tibilis a Dimj in Dbuiii, per I)«um »ovolulu8. (VliicPiit. C'iiitiMisiui 'l'Iu'oloK. spirit.)
tère, il pouvait s'inoarnep tout autrement qu'il ne l'a fait. Il pouvait s'unir à riiumanité tout entière et en absorber dans sa personne divine toutes les personnali'és. Mais il a préféré n'en prendre aucune, ne prendre que la nature humaine, se faire lui- môme homme, de sa personne divine, et que par lui, seul homme Fils de Dieu naturel, tous les hommes pussent devenir les enfants de Dieu adoptifs. Ceci arrAté, il pouvait, dit saint François de Sales, « faire en plusieurs façons l'huma- « nité de son Fils, en le rendant vrai homme, comme « par exemple, le créant de rien, non-seulement quant « à l'àme, mais aussi quant uu corps; ou bien formant « le corps de quelque matière précédente, comme il fit <( celui d'Adam et d'Eve, ou bien par voie de génération (( ordinaire d'iiomme et de femme, ou bien enfin par « génération extraordinaire d'une femme sans homme'; « et il délibéra (pie la chose se ferait en cette dernière (( façon. Entre toutes les fenunes qu'il pouvait encore « choisir à cette intention, il élut enfin la très-sainte « Vierge, par l'entremise de laquelle le Sauveur de nos « âmes serait non-seulement homme, mais enfant du « genre luunain '. »>
Entre autres raisons aussi belles que nombreuses qui se présenteront successivement à nous dans cet ouvrage, une raison générale a présidé à ce dessein de Dieu, et suffirait à elle seule pour en justifier la convenance. Cette laison est (pie Dieu voulant se conununiquor à la création dans riunnanité, il convenait que, dans cette communication, il honorût les deux sexes, pour ne pas les désunir par un sort trop différent, qui ferait croire que l'un d'eux serait de moindre prix que l'autre. C'est pourquoi, dit saint Augustin, en prenant
' Traite de l'Aviour de Dieu, liv. II, cliap. u.
l'un de ces sexes, il a voulu le {)rendre de l'autre, poulies consacrer tous les deux. Ne quis forte sexus a siio creatore se contemptum putaret, vtram suscepit natus ex fœminâ • . — Illa dispcnsatio utrumque sexum et masculinum et fœmineum honoravit, et ad curam Dci pertinere monstravit, non snlum quem suscepit^ sed etiam illum per quem suscepit, virum gerendo, nascendo de fœmina '^.
Nous aurons lieu de revenir à cette loi et d'en admirer les belles harmonies. Il nous suffit présentement de l'énoncer pour y rapporter tout l'honneur réservé à la femme dans le mystère de l'Incarnation, honneur qui, cette loi étant posée, ne paraîtra jamais trop grand, après celui de la divinité que le Fils de Dieu devait apporter à l'homme.
Ceci nous explique, quant à présent, comment la destinée de la sainte Vierge a été liée inséparablement à celle de son divin Fils dans le dessein de Dieu. Le Verbe devait être non-seulement Homme, mais encore Fils de la Femme par le merveilleux enfantomcnt de Marie. L'incarnation du A'erbe emporte le choix de Marie comme un moyen caractéristique et constitutif. Marie est enclose dans le mémo décret.
Aussi, ciiose qui n'est pas assez remarquée et qui est accablante pour ceux qui luttent contre cette grande vérité! ce n'esl pas depuis <lix-huil siècles seulemoiil que Mai'ie et Jésus nous sont présentés dans ce rapport tradhéronce; et les contempteurs do la sainte Vierge (pii veuleni la séparer do son Fils, et la rejeter dttus l'ombre, u'ont pas seulemeni all'aire à l'Eglise. 11 faut, après avoir ronq)u avec celle-ci, qu'ils rompent avec Dieu lui-même depuis l'origine du monde; avec
' Di- vfrâ Roligiono, c. xv, ' I)i' l-'idc et Syinl»., c. iv.
tous les Livres Saints, depuis la première jusqu'à la dernière page, qui, plus encore que l'Église, non-seulement présentent toujours le Rédempteur avec son auguste Mère, mais affectent visiblement de ne le présenter jamais qu'en cet état, jusqu'à les confondre quelquefois dans les mômes expressions. C'est la femme dont la race doit écraser la tête du Serpent, qui doit l'écraSiM- elle-même ; c'est la Vierge enfantant un Fils Sauveur qui est l'objet des Prophéties : c'est encore une Femme enceignant un homme qui est annoncée comme le caractère de la grande merveille que Dieu promet h la terre : c'est enfin sous raille figures, comme nous le verrons plus tard, la Maternité virginale de Marie qui est proposée, comme l'Incarnation même, à l'espérance du genre humain : et c'est assurément de la corruption de cette sainte vérité que sont venues toutes les fables immorales du paganisme qui nous représentent des mortelles donnant le jour à des dieux.
Mais ce n'est pas seulement la parole de Dieu, c'est la conduite de Dieu et de la sainte Vierge, qui élèvent la destinée de cette Vierge incomparable à la hauteur de cette association.
Le Fils de Dieu devait naître du genre humain par une succession de générations comme chacim de nous, cela est vrai. Mais, sans rompre avec cette loi générale (|ui fait véritablement du Fils de Dieu le fils et le frère (\o l'homme, et à la vérité de laquelle nous sommes tous si hautement intéressés, Dieu, dès l'origine, n'a cessé d'intervenir dans cette loi, et de travailler avec elle à la formation de son Fils, pour nous montrer que c'était l'œuvre de sa complaisance. Pour reprendre la charmante comparaison de la Vigne, il n'a cessé, après
avoir planté la nature humaine en Adam, en vue de Jésus-Ciirist, de plier, de tourner et de tailler cette Vigne, pour la faire aboutir au fruit qu'il se proposait, à Celui qui devait venir\ Comme elle devenait folle et sauvage étant livrée à elle-même, il en détourue un plant choisi : c'est Abraham, dont il fait comme un pro vin, qu'il couche en terre sainte, et duquel il fait sortir une Vigne particulière se rattachant au genre humain, mais y devant faire un peuple privilégié. Abraham n'avait pas de rejeton légitime : Dieu fait un miracle : il rend la stérilité de Sara féconde, et Isaac vient continuer Abraham. Mais à peine la nature humaine commence-t-elle à reprendre son cours dans Isaac, que Dieu la menace dans cet unique rejeton d'être privée à jamais de porter aon divin fruit, et fait sentir par là qu'il reste maître de son nouvel essor. Isaac a <leux fils, deux rejetons, Ésaû et Jacob, Ésaii doit naturellement continuer Isaac comme son aîné : mais le céleste Vigneron intervient ; il supprime Ésaû, et c'est à Jacob que passe la sève. Jacob laisse douze enfants : c'est l'œuvre de la nature ; elle e'élance dans l'aîné, qui est Ruben ; mais Dieu la réprime, et fait passer à Juda, entre les douze branches de Jacob, le privilège de porter Y Attente des nations. La tribu de Juda devenue ainsi la maîtresse branche do lu Vigne du Seigneur, Dieu, par une succession de vicissitudes el dinturventions miraculeuses, de menaces et de pardons, de châtiments et de récompenses, ne cesse do cultiver sa vigne et do préparer la venue de son Fils. C'est là tout»^ l'histoire (hi peuple de Dieu chantéo par Isaio sous cet apologue de la Vif/nc du Seigneur qui e$t la maison d'Jsi'ai'l, dont les hommes do Juda »Qnt le plan délectable, et à qui Dieu udrosso ce tendre
MIMSTKRK liK MARIK I>AXi« 1,K PLAN DIVIN. loi
reproche : Qu'ai-je dû faire de plus à ma Vigne que je n'aie faii'f Enfin, de tous les hommes de la Irihu de Juda, Dieu dégage David, fils de Jessé; et c'est de sa race que sort celle qui est appelée la Tige de Jessé, dont le Verhd incarné, Jésus-Christ, est le fruit de vie.
Depuis l'origine du monde jusqu'à Marie, Dieu n'a cessé d'intervenir ainsi dans la nature, pour préparer la venue de l'Auteur de la grûce. Mais c'est surtout dan» Marie que cette intervention prend une proportion surnaturelle.
Ce qui l'y distingue, c'est que ce n'est plus Boulement à l'extérieur qu'elle agit, mais a l'intérieur de son sujet. Moralement, les ancêtres du Messie ne différaient en rien du reste des hommes. Excepté Abraham, dont la foi détermina la vocation, tous les ancêtres do Jésus- Christ n'ont rien do moralement digne de cette généalogie ; quelques-uns même ont été criminels jusque dans l'acte par lequel ils ont contribué de loin à sa génération, comme Juda dans son adultère avec Thamar, et David dans celui qu'il commit avec Bethsabée. Nous devons nous en humilier plutôt que nous en scandaliser, en considérant à quel point la nature humaine était corrompue, à quel point la grâce de son divin sanctificateur a été puissante. Sous ce rapport, il convenait au Réparateur, disent les Pères, que le mal môme qu'il venait guérir annonçât sa venue. Sans nous en scandaliser, remarquons donc que, pour que le Fils de Dieu fût réellement le fils et le frère de l'homme, il a laissé le >ang d'Adam arriver à lui à travers les générations qui h' lui ont transmis par un coure naturel. Il n'a agi qu'à l'extérieur, par des événements historiques, pour le diriger et le faire passer par telle race, tel peuple, telle
' IsRïe. V. 7. 4.
tribu, telle famille plutôt que par tels autres; mais moralement il n'a pas changé la transmission naturelle de ce sang, et chaque ancêtre de Jésus-Christ a pu dire comme le plus grand : « Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité « et que ma mère m'a conçu dans le péché. »
Pour la Sainte Vierge il en est autrement. L'intervention divine a un tout autre caractère. Dieu change de procédé. Ce n'est pas à l'extérieur, c'est à l'intérieur qu'il opère. Son théâtre, c'est l'àme de Marie. Extérieurement, la venue immédiate de cette femme, annoncée et figurée de si loin et pendant quarante siècles, n'a rien que de simple et de naturel. Dieu ne signale sa naissance ou sa vocation par aucun fait extérieur, comme pour la plupart de ses ancêtres. Mais il se renferme au dedans, et c'est là qu'il crée, qu'il orne, qu'il consomme cette merveille de perfection qui doit être la Mère de son Fils. Marie tient de ses ancêtres par le sang, elle est fille de David et d'Abraham, mais elle en diffère par l'âme : elle est pleine de grâce, et par là elle est fille de Dieu, fille de son Fils plus que de ses pères. En un mot, c'est par une opération de la nature que ceux-ci ont été les ancêtres de Jésus-Christ, et c'est par une opération de la grâce que Marie a été sa mère.
Cette différence profonde permet d'autant moins de confondre la Sainte Vierge avec les autres auteurs de Jésus-Christ, que Marie a dû être partie active dans cette divine opération. C'est dans son corps que Marie est devenue Mère du Sauveur et qu'elle l'a conçu; mais ce n'est pas par son corps, par une opération charnelle, comme ses pères; c'est par l'opération du Saint-Eaprit. Or, cette opération demandait de sa part une coopération, et par conséipiont une aptitude do moine nature, si)iriluelle, morale, sainte. Su féi-ondilé devait être morale avant que d'être corporeHo, elle devait concevoir
Jésus- Christ dans son cœur avant que de le concevoir dans ses flancs : c'est par la foi, par l'humilité, par la charité, parla virginité qu'elle devait devenir sa Mère. Aussi a-t-ello été remplie de ces vertus, et c'est cette plénitude spirituelle de grâce qui a engendré en elle l'Auteur de la Grâce. C'est là l'opération du Saint-Esprit qui appelait sa coopération.
Par là, la destinée de Marie tient de celle de son divin Fils plus ([ue de celle du genre humain. Assurément elle tient de la destinée du genre humain, puisque son Fils lui-même partage cette destinée et que ce n'est que par elle qu'il la partage. Il la partage en tout, sauf une chose, qui est le péché : Absrjue peccato. Or cette abstention du péché, cette sainteté qui sépare Jésus- Christ du genre humain, a commencé pour Jésus-Christ dans Marie comme dans son aurore. Il en a été ainsi, non-seulement par faveur pour sa mère, mais, ce que j'ai voulu dire, par la condition de cette merveilleuse Maternité, qui, à la diflérencc de toutes les autres, est l'effet d'une opération spirituelle ayant son siège dans une àme douée de toutes les grâces qui devaient la rendre non-seulement digne de cette opération, mais apte à cette opération.
Marie, chose merveilleuse ! se rattache donc à Jésus- Ciirist par ce en quoi Jésus-Chrisl diffère de nous, par l'exemption du péché, par la sainteté : à titre de grâce, il est vrai; mais cela même ne l'unit que plus étroitement à son divin Fils, puisque c'est de lui qu'elle tient ce privilège.
Marie participe ainsi de la destinée de son Fils dans le Plan divin. Le Christ est le premier dans l'intention de ce Plan; c'est pour lui ({ue tout a été fait : mais Marie plus que tout le reste. On peut concevoir le Christ
154 LIVRE î, CHAPITRE VII.
sans le monde; mais on ne peut le concevoir sans Marie. Burtoat Marie étant Mère du Christ par une opération spirituelle dont lame est le sujet correspondant, ce n'est pas d'une manière générale et commune au genre humain que Marie se rattache à Jésus-Christ, c'est d'une manière unique et absolument personnelle. Elle est sa Mère, comme chacun de nous est appelé à devenir son frère, par grâce ; mais grâce qui a été chez elle jusqu'à enfanter l'Auteur de la Grâce.
A ce poiïit de vue on peut dire que Marie en personne a été faite immédiatement pour le Christ, et que tout le genre humain a été fait ensuite pour Marie ; pour produire cette merveilleuse Personnalité qui devait produire elle-même, d'une façon toute dillerente, le Fils de Dieu dans le monde. Marie est la fleur de grâce de la création dont le Christ est le fruit de vie. C'est en cette fleur virginale que s'est noué ce fruit divin. Sans elle, sans sa sainte correspondance, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient pas, et toute l'économie du Plan divin était rompue.
C'est ce qui va ressortir surtout de la deuxième considération que nous nous sommes proposée.
Comme nous l'avons fait remarquer dans le précédent chapitre, en même temps que tout se relie dans une unité ])roiondo, tout se distinguo et se comporte avec liberté dans le Plan divin. A chatpio degré de C(> plan, et, comme nous le disions, à chacpie articulation de ce mécanismes de vin, la personnalité intervient, et c'est elle qui fait la correspondance d'où résulte
l'unicm.
Lo principe dP cotlo union et qui on est lo centre,
MINISTÈRE DE MARIK UAKS l.K PLAN DIVIN. 1 5^
c'est le Christ. Du côté de Dieu, comme du côté des hommes, c'est par un mouvement de liberté qu'il opère. Il est à Dieu, parce qu'il l'a voulu, et il ne nous veut à lui qu'en tant que nous le voulons. La volonté est constamment en jeu et en commerce avec Dieu dang le Christianisme. C'est là le caractère incomparable de notre sainte Relij?ion, qui se fait sentir sur tous les points de son divin système, et qui en est comme la pulsation.
Or, comment ce caractère pourrait-il faire tléfaut au Cœur, d'où cette pulsation part et se communique , dans l'incarnation du Verbe? Celte incarnation, par qui tout s'unit librement, n'est elle-même qu'une première union, l'union de la nature humaine et de la nature divine dans la personne du Fils de Dieu. Union par excellence, qui, par conséquent, a di"» se faire comme toutes les unions se font, par le concoure de deux volontés. Dieu n'a pas voulu davantaere s'emparep de la nature luimaine dans l'Incarnation, que par l'Incarnation il ne veut s'emparer de chacun de nous. 11 a df» proposer pour obtenir, là comme partout ailleurs : il a di^ traiter avec son ouvrage, avec la nature humaine, avec la création, là oïi il en faisait la destinée iinivepselle.
Cela posé, il faut nous demander comment la natupe humaine a été appelée à consentir à l'Incarnation, à se laisser prendre par le Verbe.
Dans le Christ, il nV a qu'une personne en deux natures, et cette personne est le Verbe, Dieu. Lui seul donc, Dieu, a pu vouloir l'Incarnation dans le Christ.
Ce n'est pas que dans le mênie Christ il uy ait l'homme. L'homme y est coipplet, Aiiio cl corps. Il y avait donc en lui la volonté humaine comme toute» leg
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autres facultés de notre nature, et par conséquent deux volontés comme deux natures, une volonté divine et une volonté humaine.
Mais cette volonté humaine n'avait pas en lui de personne humaine qui l'exerçât, elle était exercée par l'unique personne qui fût en Jésus-Christ, qui était le Verbe.
Ceci peut se comprendre. La volonté est une faculté générale de notre nature qu'il ne faut pas confondre avec la personnalité qui l'exerce. Cette philosophique explication est de saint Jean Damascène. Vouloir, dit-il, est le propre de tout homme, une faculté de la nature humaine en général. Mais vouloir ceci ou cela, vouloir, de telle ou telle façon, diffère en chaque homme et tient, à la personnalité * .
Or, c'est le vouloir humain en nature qu'a pris le Fils de Dieu, comme toutes les autres propriétés de la nature humaine. Il avait deux volontés; mais lui seul les exerçait. Il voulait divinement et il voulait liumainement ; mais lui seul voulait, lui seul mouvait les deiLx volontés, les deux natures. Ce qui n'est pas plus incompréhensible qu'il no l'est que notre seule personne meuve notre esprit et notre corps, notre peDsée et notre bras; ce qui est même moins incompréhensible.
Donc la nature humaine avait pour personne la personne divine du Verbe, el c'est là ce qui fait sa grandeur en Jésus-Christ. Mais c'est là aussi ce (jui fait que, dans l'acte de l'Incarnation j[)ar lequel le Verbe l'a assumée, elle n'a ])u (concourir e//e-m««e à cette union;
' Omiiis (|iii|)|)o hoiTio vim liabet volendi, et ut absolulc volit. Al non iinivorsi iKjmiiics id ipsuin, aut oadt'iii ratiuiic voluul. — Erijo vcllo u<l iialuniiii porliiiol : hoc nutein et sic vcllo atl piTsonain... (De Dutihiu volunlatibus, xxvni, (l, 3.)
elle a ôté saisie dès l'instant de sa conception, et elle n'a pas eu de quoi faire acte personnel d'adhésion.
Quoi donc! dans ce grand mystère de l'Incarnation, union souveraine de Dieu avec le monde, principe et gage de toutes les unions qui composent la société universelle des élus, pierre angulaire de l'édifice spirituel des intelligences fidèles, centre rayonnant du Plan divin, la condition essentielle à toute union morale, Yadhésion manquera complètement.
Telle est la conclusion absurde, telle est la monstrueuse anomalie où il faut aller se jeter, pour éviter de voir cette condition d'adhésion admirablement ménagée dans le ministère de la Sainte Vierge, à sa plus grande gloire.
Cette personne humaine, en effet, que nous ne trouvons pas dans le Christ, pour y contracter l'union de notre nature avec sa personne divine, c'est dans la Sainte Vierge qu'elle est; et c'est elle visiblement qui nous est présentée comme appelée à donner pour la nature humaine, pour la création tout entière, pour le fini, ce grand consentement d'union avec la nature divine, avec le Créateur, avec l'Infini.
Ceci n'est pas une idéalité théologique; c'est un fait, un fait historique qui nous a été tracé par le pinceau de saint Luc, et que, trois fois par jour, sur tous les points de l'univers, la cloche catholique j)roclame et nous appelle à remémorer en ces termes que toute bouche pieuse se plaît à répéter : — « L'Ange du Seigneur a été i « en ambassade à Marie, et elle a conçu du Saint-Esprit. Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. Fcce Ancilla Domini ; FIAT mihi secundum Verbum tuum. — Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. »
Sur quoi saint Thomas d'Aquin fait , avec tous les
158 r.IVRK I, OHAPITKE VII.
maîtres de la science sacrée, cette réllexion s « qu'il en « a été ainsi, pour montrer que c'est un mariage spiri^ « tuel que le fils de Dieu a voulu contracter avec l'hu- « manité; et qu'à cet effet, par l'Annonciation, a été « sollicité le consentement de la Vierge au lieu et place « BB TOUTE LA NATURE HUMAINE. Ut ostendcretuv esse quod- « dam spirituale matrimonium intcr Fiiium Dei et kvmanam « naturam, et ideo per AnnuntiaHonem expectabatur consen- « sm Virginis loco totius humant natuh^ ' . »
Nous aurons plusieurs fois à considérer, sous dos aspects divers , celte scène de l'Annonciation , la plus grande de toutes dans sa simplicité, où se traite et se consomme non-seulement l'œuvre de notre salut, mais la destinée des anges et des hommes, de la création tout entière, de Dieu lui-môme, si nous osons ainsi parler.
En ce moment, observons d'une manière générale, qu'à moins de rejeter tout le Christianisme, et avec lui toute solution de la destinée humaine et de l'énigme de l'univers, il faut s'incliner avec l'Ange devant Celle à qui nous devons cette solution, à qui Dieu lui-môme a voulu la devoir, et lui dire avec le ciel et la terre dont elle est la Reine : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, vous « êtes bénie entre toutes les femmes , le Seigneur est « avec vous ; et c'est par vous qu'il est avec nous ! »
Merveilleux ministère de Marie, dont la simplicilé ne doit pas nous dérober la majesté! Quand Dieu fil loutos les partie» de l'univers qui précédèrent la création de l'hommo, il pi'océda par voie de décret : (hic la hmim'e »oitl — Que le» eaux so partagent/ — Que la terre pnramt'.f — Qu'elle produise dei plantent Qu'elle produise des oui'
' Teriia pars , (|iiii'si. wv. nriic i.
naux/MdiB, venu à l'homme, il rhange de conduite : ui-mAme veut mettre la main h ce chef-d'œuvre, luiiièuie dans le recueillement et le conseil de sa Trinité : Faciamus hominem ad imaginem nostram. Cette création du premier homme a été l'objet d'une telle complaisance, barce qu'elle était à rimaye du Fils de Dieu. Mais dans a formation du Christ, nouvel homme, l'œuvre est bien )lu3 sublime, puisque c'est le Pils de Dieu lui-m jrae qui loit être cet homme. Là Dieu va dire aussi \in faciamus. Vlais, prodigieux honneur! dans ce céleste conseil, dans îette divine opération, qiii n'admettait d'abord que lea trois Personnes divines , va ôtre admise une quatrième personne, c'est l'humble Marie. Dieu traite avec elle, il l'associe à l'Œuvre de ses œuvres, il veut avoir son consentement, et il lui dit : Faciamus hominem : Faisons ce nouvel homme, à l'image duquel tout a été formé, et doit ,otre reformé.
I Jusqu'à Marie, Dieu avait agi dans chaque ancêtre du Christ par décret, le décret naturel de la propagation liuniaino, crescite et multi[tUcamini; qX s'il en avait dirigé le cours par des vocations ou par des exclusions, c'était [toujours par voie de décret et de commandement : « Sortez de votre pays, dit-il à Abraham, et venez en la « terre que je vous montrerai, etc. » Abraham sortit donc comme le Seigneur le lui avait commandé. En Marie, Dieu pouvait agir do mAme : il pouvait influer sur «nii consentement en lui en faisant une loi; il pouvait nii-ine lui dérober complètement l'opération du mystère dont elle aurait été l'instrument passif, et faire le second Adam de la femme, comme il avait fait la femme du premier Adam. Il pouvait d'autant plus agir ainsi, que l'honneur d'être Mère de Dieu semblait emporter de luimême le consentement de Marie, et ne devoir rencontrer que de la reconnaissance. Mais non : en Marie seule
Dieu subordonne sa souveraineté, il propose, il répond aux difficultés de sa créature, et il attend son consentement. Il faut même remarquer que, dans ce mystérieux conseil où Marie est admise avec les trois Personnes divines, celles-ci n'ont qu'une seule volonté, qu'une voix, pour ainsi dire, parce qu'elles ne font qu'un seu Dieu; de sorte que la volonté, la voix de Marie balance à elle seule la Trinité, et tient en suspens le ciel et k terre.
Demandez-nous maintenant pourquoi nous honoroni cette femme, et ce qu'elle a de plus que tous les ancêtre! du Fils de Dieu !
La conduite de Dieu à l'égard de la très-sainte Vierge se rattache d'ailleurs à une loi générale des plus simples, et en est la première application.
Dans Marie commence l'ordre de la Grâce, et le procédé de Dieu à l'égard de Marie est le procédé de sf grâce à l'égard de cliacun de nous. La grâce fait poui chacun de nous ce que Dieu a fait pour Marie : elle sollicite, elle attend ; et c'est par le concoui's de son opéra tion spirituelle et du /m/ de noire liberté (|uo lo Christ es conçu dans notre àme ' .
Dieu a voulu que ce j)rocédé de la grâce, ilans toutes ses opérations, fût appliipu'^à la conception personnelle de l'Auteur de la grAce, et que Jésus-Christ ne naquil pas pour tous, aulremenl qu'il ne naîl pour chacun d( nous.
' SiciU oiiim Dons pur uratiitni sunii), lamclsi oflioacissiuiam, niillaru porsuiiani laliont» ulcnli'in ail aniicitiam siiam sine consousii illiiis porlraliit : ita ciini jmt lioc in-slcriiin» Boata A'irgo ad siii- Kularcru riim Dco conjuiiclioiiiini iiiriiinlam lavaivliir, atl suavciii diviiiH' i)rovi(l('iitia' (lisposidoiioin porlimiil volimlariiim »',jiis oxpi'ctur»' cdiuensutn. aiiuriiz, Comvunil. in /He, Tkom., qua'sl. xxx.
Seulement, prodigieuse différence! si Jésus-Christ n'est pas conçu en nous, nous seuls en portons la conséquence ; nous n'influons que sur notre propre destin; la grâce n'en porte pas moins de fruits dans le monde, n'en triomphe pas moins dans lescieux, et le Plan divin n'en reçoit aucune atteinte. Tandis que dans Marie, comme il s'agissait de la grâce dans son Auteur et dans sa source, de la conception du Christ, non-seulement pour elle, mais pour tous, pour le Christ, et pour Dieu lui-môme, dans Marie, dis-je, s'agitait la destinée totale de la création, et le sort du Plan divin.
Marie, en un mot, était la représentation du monde, traitant avec Dieu de leur union. Cet acte souverain de l'Incarnation, où le Fils de Dieu allait assumer la création, ne devait pas être un acte d'absorption panthéiste, comme dans toutes les fausses religions de l'Inde, dans les anciennes hérésies chrétiennes, et dans leur renouvellement philosophique de nos jours. Or, c'est à la personnahté de Marie qu'il a été donné de maintenir et d'exercer la libre distinction de toute la nature créée, dans ce grand mystère de son union universelle avec son Auteur.
Par suite et en vue de ce ministère, la Personnalité créée a été portée dans Marie à son plus haut degré possible de grandeur.
C'est ce qui nous reste plus particulièrement à considérer.
La personnalité humaine n'est, à aucun degré, en Jésus-Christ, et n'y recueille aucun honneur. Comme nous l'avons déjà fait observer, en effet, il n'y a qu'une personne en lui , et elle est divine ; l'humanité n'y est
qu'en nature, elle ny est pas en personne. L'écenomie de ce mystère est admirable en mille sens divers, comme nous aurons lieu de le considérer : remarquons seulement ici qu'en ne prenant pas un homme particulier, en prenant l'homme, Dieu a pris ce qu'il y a de commun à nous tous, il nous a tous honorés également. Chacun de nous se trouve dans le Christ à un égal titre, ce qui n'au^ rait pas lieu si le Fils de Dieu avait pris une personne humaine.
Et remarquez que l'absence de cette personnalité n'est pas une diminution de l'homme en Jésus-Christ, mais un agrandissement. Car cette personnalité humaine n'a été écartée que pour être remplacée par une personnalité divine, laquelle élève à soi l'humanité, et la déifie en se l'adaptant. De telle sorte que c'est Dieu qui est homme en Jésus-Christ ; qui exerce l'humanité et qui en failles fonctions; qui naît, qui vit, qui souffre, qui meurt, en tant qu'homme.
Nous aurons lieu de revenir sur ce mystère. Concluons seulement ici que la nature humaine, non la personnalité humaine, est exaltée en Jésus-Christ.
Mais celle-ci n'aura-t-elle donc pas un honneur qui soit à elle? Elle l'aura sans doute dans chacun de nous. Mais ne l'aura-t-elle pas d'une manière souveraine dans quelque sujet supérieur à nous, comme la nature humaine l'a en Jésus-Chrjst? Oui, et o'eat dans la trèssainte Vierge.
La Personne humaine est exaltée dans la Sainte Vierge h un degré qui n'est pas égal à celui auquel la naliu-e humaine est exaltée en Jésus-Christ, mais (pii en est aussi rapproché que possible, et semble y confiner, comme dit saint Thomas, attigit fines Dwi" nitatii,
C^lte vérité accablante trouvera plus tard sa jiistifi'
cation rigoureuse : observons-la quant h présent dans le rôle de celte incomparable Personnalité.
Comme nous l'avons dit, Marie, dans l'acte de l'Incarnation, fait l'office de la personnalité humaine dans son acte le plus souverain, l'acte c[ue celte personnalité eût fait en Jésus-Christ, si elle s'y fût trouvée, qui est de donner la nature humaine au Verbe. Cette nature, telle qu'elle est dans le Christ, n'a pas pu se donner ellemême, parce que donner est un acte pei-sonnel. Elle n'a été prise par le Verbe qu'étant donnée par Marie. Le Verbe l'a reçue non-seulement du sein de Marie, mais du cœur, delà volonté, du consentement de Marie.
Par conséquent, conclusion rigoureuse, à laquelle on ne peut échapper par aucune issue, par conséquent l'Incarnation avec toutes ses conséquences est redevable à Marie, et sa Personnalité a pour mesure toute l'importance, toute la grandeur, toute la majesté du ministère qu'elle y remplit.
Le cardinal de BéruUe s'émeut à cette pensée, et il laisse exhaler la pieuse exaltation de son âme en ces fortes et naïves paroles que l'élévation de son esprit dictait à l'humilité de son cœur :
« Contemplant ce conseil et cette œuvre, permettez- « moi, Seigneur, de vous adresser mes vœux et mes « élévations, sur cette qualité que vous établissez au « Ciel et sur la terre de Mère du Très -Haut, et qu'en a mes dévotions et pensées je suive votre conduite ad- « mirable en celte œuvre. Car vous y associez à vous- « môme la très-sainte Vierge, vous l'élevez à opérer « avec vous, et à opérer l'Œuvre de vos œuvres : et « comme vous associez ime nature humaine à l'une de vos « personnes divines, vous voulez aussi associer une « personne humaine à l'un de vos œuvres divins. Conlem- « plant donc celte œuvre, ô Trinité sainte, et y trouvant
](v4 LIVRE I, OHAPITRK VII.
(( cette Vierge en société avec vous, je la contemple e « révère après vous, et je la contemple et révère comm( « la Personne la plus haute, la plus sainte et la plui « digne de votre grandeur et amour, qui sera jamais « je la contemple et révère comme Celle qui surpasst « en hautesse, en dignité et en sainteté toutes les per « sonnes humaines et angéliques, même considéréei « toutes ensemblement * ! »
Cette grandeur de la sainte Vierge est la grandeu même de son ministère; et ce ministère étant spiritue autant que sensible, relevant par cimséquent de la per sonne morale de la sainte Vierge, autant que de soi corps, c'est bien la Personiie ^q la sainte Vierge qui pos sède cette grandeur.
C'est une loi de la plus commune sagesse que les qualités et les mérites soient en raison des fonctions qui son conférées et des dignités auxquelles on est élevé ; et s les hommes pouvaient donner les mérites avec les cm plois et les grandeurs, ils ne manqueraient pas de les mettre de niveau. Or, ce que les hommes ne peuven pas. Dieu le peut. Il donne des grâces d'étnt avec les vocations et en raison des vocations aux ministères qu'i! distribue. C'est pourquoi la sainte Vierge nous est montrée comme pleine de griœe, ce qui veut dire que la gi'andeur de son ministère étant tout ce qu'une créature i)eul recevoir de grandeur, la dot de grâce qui y a été attachée est tout ce que cotte créature pont ( ontonir de grâce, et par consé([uenl de fidélité et de mérite, puiscjuc le ministère de la sainte Vierge en suppose l'exercice, el ([ue c'est par sa correspondance morale et volontaire à l'opération du Saint-J-lspril (\uo le mystère de l'incnrnation s'est accompli.
' Kir'valioii à lu Iri^-s-saiiitc Vicirc
Il faut donc mesurer la grandeur morale de Marie à la grandeur des grâces dont elle a été enrichie, et celleici à la sublimité de son ministère. Marie a été en vertu jce qu'elle a été en grâce ; et elle a été en grâce ce qu'elle a été en dignité, dignité de Mère de Dieu qui domine tout.
L'humanité, et non-seulement l'humanité, mais toute nature créée, a reçu en elle son suprême honneur personnel; il n'y a pas une personn« humaine, niangélique, qui ait été élevée à une telle hauteur. Marie prime toute la création.
Aussi on peut, sans hésiter, poser cette règle que, — l'honneur divin étant écarté, — il n'y a pas un honneur, ^as une louange qui ne puissent, qui ne doivent être décornés à la très-sainte Vierge.
I La raison non-seulement doit admettre cette vérité; mais elle doit l'admirer ; et c'est par là que nous allons terminer ce premier livre.
Rappelons-nous la raison générale (jue nous avons donnée du choix, entre tous les modes d'incarnation (pie Dieu pouvait adopter, qui l'a déterminé à faire naître l'Homme-Dieu d'une femme. Cette raison générale, avons-nous dit, et nous en admirerons plus tard les consécpionces, c'est d'honorer l'humanité dans ses deux isexos, c'est de leur conserver, dans l'ordre de la grâce et do la gloire, la relation qui les unit dans l'ordre do ,1a nature ^
' Dans son fond, l'Incarnation honore toute la nature humaine sans distinction de sexe. « Il n'y a plus maintenant, comme dit « saint Paul, ni juif, ni gentil, ui esclave, ni libre, ni homme, ni « femme, ninia nous ne somni •; tous qu'un en Jésus-Christ. » (Ad Gai., m.) Mais dans son mode l'Incarnation s'est opérée dans le sexe 'II' riiomme et par là a lionoré ce sexe «lune manière particulière.
L'exécution de ce dessein présentoir à la Sagesse éternelle qui l'avait con^-u un curieux problème à résoudre.
Ce problème pouvait se formuler ainsi : — La divinité étant conférée à l'homme en Jésus-Christ, conférei à une femme une grandeur qui ait assez de prix après cette grandeur infinie, pour pouvoir honorer en elle toui son sexe, dans la proportion de la relation qui uni l'homme et la femme dans l'ordre de la nature.
Assurément, quoi qu'il arrive, dans la solution de a problème, on peut affirmer à l'avance que la Divinité étant unie à l'homme en Jésus-Christ, cet homme étam Dieu sera toujours infiniment supérieur à la femme, Comment donc trouver une dignité pour celle-ci qu: puisse l'honorer proportioiuiellement dans une telle infériorité ?
C'est là ce que la Sagesse éternelle a résolu dans le destinée de Marie; et si bien résolu, que cette destinée soulève, dans les faux zélateurs de l'honneur de Jésus- Christ et de la gloire de Dieu lui-même, un seulimen d'alarme et de jalousie.
A cet etïet, merveilleuse issue de la divine Sagesse elle a fait que cette déification niènie qui élève infiniment l'homme dans le Christ au-dessus de la femme l'homme en fût redevable à la femme dans Marie. Ainsi comme l'a dit Tiiomassin, « avoir ccmcu, avoir enfante « Dieu est une si grande chose, que si devenir Honinie- « Dieu est plus grand encore, toutefois l'on peut dire
dislinclioii qui a ses conséquences, comme on le voit jjar ces aulro! paroles des saint l\iul : « Je désire que vous sachiez que Jésus « Christ est le chef de tout homme; que l'houHuo est le chef de U « leinme; et que Dieu est le chel de Jésus-Christ. » (Ad Cor., .\i,) I convenait «loue que la femme eût aussi un honneur spécial dam rac('oiii|)li 'SiMui'iil ili' l'r M'aiMl nivsli*>n».
<( que ce titre surémiiient, l'Horame-Dieu le doit à la « Mère qui l'a conçu et enfanté '. »
Que si l'Homine-Dieu est redevable à Marie, tout ce qui tient à l'Homnie-Dieu l'est pareillement.
Or, comme nous l'avons vu, toute la création vient aboutir à l'Homme-Dieu comme à son Roi-Pontife, à Bon Seigneur, par qui elle s'élève et va s'unir au Seigneur des seigneurs, au Roi des rois, à Dieu C'est là le Plan divin. Le Christ est tout dans ce Plan : il est la mi- Bon de la nature, le chef de la grâce, le consommateur de la gloire.
Dieu a donc voulu faire cet honneur à la femme dans Marie, que l'existence, le salut et la gloire de toutes choses dans le Christ, dépendissent d'elle, do sou tiat.
Sans ce Fiat de l'obéisi^auce et de l'humilité de Marie, On peut dire que le grand Fiat de la toute-puissance divine n'aurait pas fait sortir le monde du néant. C'est en vue de lui, de cet iiumble écho de la belle àme de Marie, que ce premier Fiat a été prononcé et a créé le ciel et la terre, comme le domaine du Verbe incarné, que le consentement de Marie devaity introduire. C'est à Marie, en ce sens, que nous devons notre destinée naturelle avec tous ses avantages, comme une dépendance anticipée de son divin Fils.
C'est par conséquent à elle-même que ce Fils, le Christ, doit cette destinée qui a commandé la nôtre. C'est elle qui l'a investi de cette royauté qui lui a tout assujetti, et qui l'a exailé au-dessus de tout ce qui respire. Cette divine royauté fut même l'objet direct de la proposition qui fut soumise à son consentement et
' Genuisse ac peperisse Deura tauli est, ut lierl Deum et si pluris sit, ita pluris tameii sit lieri Deum, ut hoc ipsum tameti gignenti parientique debeatur. De Incani. Verbi, lib. II, cap. m.
qu'elle discuta en quelque sorte avec l'Ange. « Il sera « grand ce Fils que vous concevrez, lui dit le céleste « ambassadeur, il sera appelé le Fils du Très-Haut. Il « régnera éternellement, et son règne n'aura pas de <( fin. » Marie suspend sa détermination, suspend cette royale et divine destinée à laquelle tout est suspendu : elle fait une difficulté dans la virginale liberté de son âme; et ce n'est qu'après que l'Ange l'a satisfaite, en lui expliquant le grand mystère dont elle est appelée à être le volontaire instrument, qu'elle se rend, et que la royale destinée du Christ commence dans son soin comme sur son premier trône.
Mais le Christ n'est pas Roi seulement, il est Pontife, c'est-à-dire, tout Dieu qu'il est, serviteur, adorateur du Très-Haut, rendant par là au Dieu suprême, comme nous l'avons vu, un honneur infini, rigoureusement digne de sa Majesté, et faisant de la création tout entière, qu'il consacre par cette adoration, un temple universel, en qui nous sommes coédifiés pour être la demeure de Dieu dans le Saint-Esprit ' . Or Marie est comme le Tabei'* nacle myslicpie de ce temple où le Fils de Dieu a revêtu ce caractère de Pontife et a commencé son adoration. Plus que cela, elle est la prêtresse de la nature humaine, assistante du Pontife éternel qu'elle revêt de la création '. Lui-même étant Dieu, dit saint Paul, et pouvant sans usurpation se di)'e l'égal de Dieu, s'est abaissé sous lu forme de serrileur et a pris la ressemblance de l'iumune'^', mais luimême avec lo concours de Marie; car c'est Marie, (jui lui a tissé un vêlement humain de sa propre diair :
' Ad Eph., Il, 23.
' Virginem appclln volât Sacoi-dulcm pariter cl Aliaro. S". Epipli. SiTiri. «Ifi Laiul., 8.
' Ad Phili))., Il, (;.
c'est elle qui l'a voilé en serviteur et en pontife, par cette parole créatrice de son humilité, ecce ancilla Domini; fiatmihi secundum Verbum tuum, en vue de laquelle le Verbe éternel a pu dire : 0 Domine, quia ego servm tuus; ego se/vus tuits et filius ancillœ tuie\ En s'abaissant, en abaissant ainsi en elle le Fils de Dieu, Marie a rehaussé et agrandi la Majesté du Père éternel dans le monde de tout cet abaissemnt divin, et la première elle a pu chanter en vérité pour toute la création qui le redit et le redira à jamais après elle : Magnificat anima mea Domimim! Mon âme glorifie le Seigneur!
C'est ainsi par Marie que le Fils a été assujetti au Père ; que nous avons été assujettis au Fils ; et que tout nous a été assujetti.
Telle est la grande place que Marie occupe dans le Plan divin. Tel est l'iionneur ([ui a été réservé à la femme dans ce Plan.
Et ce n'est pas seulement la femme qui est iionorée dans cette gran<le figure de Marie, c'est, comme nous l'avons démontré, la personnalité humaine, la personnahté créée dans ce qu'elle a de plus universel.
L'honneur a été partagé, si j'ose ainsi dire, dans le mystère de l'Incarnation entre l'homme et la femme, de telle sorte que, si c'est dans Y Homme-Dieu que la nature humaine a été exaltée, ce n'est que dans la Vierge Mère que la personnalité liumaine, toute personnalité créée, a reçu l'honneur.
Cet honneur a été porté en elfet dans Marie jusqu'à faire d'elle la première, non-seulement d'entre toutes les fennnes, mais d'entre tous les êtres humains, bien plus, d'entre toutes les créatures célestes aussi bien ([ue lerrestres; étant la Reine, non-seulement des hommes,
iO
170 LIVRE I, CHAPITRE Vil.
mais des Anges, des Principautés, des Puissances, des Vertus, des Dominations, de tout ce qui a un nom parmi les êtres, non-seulement dans le siècle présent, mais dans le siècle futur, sur tout, en un mot, ayant la primauté, sur tout, excepté sur Celui qui lui a tout assujetti. Paroles qui ont été dites de Jésus-Christ, et que nous ne craignons pas d'appliquer à la Sainte Vierge, à titre de grâce, et en les transposant à l'ordre créé.
A ce titre. Dieu a voulu plus encore. Il a voulu, prodige d'honneur! que Celui même qui a tout assujettie Marie, tout Dieu, tout infiniment supérieur à elle qu'il est, lui fût assujetti d'une sujétion filiale, et qu'il lui fit hommage de cotte supériorité divine elle-même, que son humanité devait à sa Maternité.
C'est ainsi que la Personnalité humaine est exaltée et superexaltée en Marie.
Et ici qu'on ne réclame pas; qu'on ne dise pas qu'en poussant si loin la grandeur de Marie, nous allons jusqu'à la confondre avec celle de Dieu.
Par un art dos plus merveilleux et des plus simples, qu'on ne remarque pas assez dans ce divin mystère, le danger de cette confusion est rendu impossible à la louange la plus enthousiaste; par la raison très-claire que le sujet de cette louange est la personnalité Immaine de Marie. Le prodige de sa grandeur, objet do tout le culte (jui lui est rendu, c'est que, étant une personne humaine, une d'entre nous, elle ait été élevée à do toiles hauteurs. fSi Marie était d'une nîjture divine, il n'y aurait plus do prodige, il n'y aurait plus do gloiro à ce qu'eUc fût Mère do Dieu. Tout le langage, tout le culte do la piété des h«)mmo8 envers elle repose sur ce (prolle est une simple femme. On n'a donc j)as besoin de nous l'objecter, nous [)rofessons l'objection, nous en faisons le
sujet de notre culte envers Marie. Plus nous l'exaltons de nos hommages, et plus nous la distinguons de la Divinité avec laquelle on nous reproche de la confondre ; parce que, ce que nous exaltons, c'est la créature glorifiée, qui cesserait d'être glorifiée si elle cessait d'être créature, et la plus humble des créatures.
Cet argument se présentera plusieurs fois à notre vue dans le cours de cet ouvrage, parce qu'il a plusieurs aspects, et que de toutes parts il confond l'objection inintelligente d'idolâtrie que l'hérésie adresse au culte de la Mère de Dieu.
Admirons donc sans réserve cet art merveilleux de la Sagesse divine qui, ayant à honorer la femme d'un honneur qui ne pouvait être divin comme celui qui était réservé à l'Homme-Dieu, et qui cependant devait l'associer au Plan divin dans une proportion qui maintînt la relation naturelle de l'homme et de lafemme, y est parvenue en faisant dépendre cette déification que la femme ne pouvait partager, de la femme môme, en exaltant en elle la personnalité humaine, jusqu'à subordonnera sa libre coopération la destinée universelle de la création, et celle de Dieu lui-même dans son ouvrage; faisant ainsi de son infériorité naturelle, plus que cela, de son humilité volontaire, le sujet, le fondement, le prodige, et en môme temps le préservatif de sa Grandeur.