‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 3)Chapitre 47 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

KCONOMIE DE l' INCARNATION POUR RAPPELER i/hOMME EFFRAYÉ A LA CONFIANCE , PAR UN PROCÉDÉ DE CONDESCENDANCE ET DE DOUCEUR. — MINISTÈRE DE MARIE SOUS CE SECOND RAPPORT.

L'homme pèche par orgueil, et reste dans le péché par désespoir. Il est puni du mépris par la crainte. Cette histoire de chacun de nous est l'histoiio do notre espèce.

A voir la facilité avec laquelle, cédant aux suggestions de l'esprit d'orgueil, le premier couple liumain viola le commandement de son Créateur et transgressa sa défense, on ihrait qu'aucun sentiment de crainte ne l'a fait hésiter, tant l'orgueil donne de confiance ! Mais à peine le crime est-il consommé, cette orgueilleuse confiance fait place au désespoir. Le coupable, qui ne croyait pas d'abord à la justice, ne croit plus maintenant à la miséricorde. La voix de Dieu, comme un tonnerre, dont la conscience multiplie et grossit les roulements, l'épouvante : // a peur ; il se cnche de la face de Dieu ' .

Cette peur, Adam l'a transmise à sa race. Toute l'antiquité s'est cachée de la face de Dieu. A travers cette familiarité de vices qu'elle a eue avec tous ses dieux, un sentiment de terreur de la Divinité l'a toujours possédée. Toujours ses héros mythologiques, personnification de l'humanité, ont été poursuivis par la colère de quelque Dieu. C'est le nœud de tous ses poèmes : la colère d'Apollon dans l'Iliade, la colère de Neptune dans l'Odyssée,

■ Gon.. iir. 8. 10.

la colère de Junon dans l'Enéide; toujours la colère divine : Tanlœne animis cœlestibus irœ ' / Non te nuUius exercent numinis irœ^. L'origine de chaque peuple est signalée par l'exigence de quelque monstre mystérieux, sphinx, rainotaure ou. autre, expression de la colère de quelque divinité, à laquelle on devait un tribut de victimes humaines. Le plus doux des sentiments lui-même, l'Amour, et le plus séduisant de tous les attraits, la Beauté, n'y étaient divinisés que sous un caractère implacable de cruauté et de vengeance : Sœms Amor'K... Sœva mater Cupidinum *,

0 haine do Vénus! ô fatale colère'^!

Tout est plein de ce sentiment, et les sacrifices humains, symboliques et si souvent réels, en étaient l'exjiression universelle.

El toujours cette colère divine est allumée par un grand crime originel, dont le châtiment inexorable se l)our'suit jusqu'à ce (|u'il ait rencontré une expiation solennelle :

Magna luis rominissa"...

C'est le fond de louto l'antiquité, qui n'entrevoyait qu'il peine, (hms je no sais (juelle vague cl prophétique es|)(>rance, la délivr;inre de celh* crainlo |»erpéluel''' et

' Virp., .f]Ȑi(l,

'' Virp., (ifuri/.

' Virp., Bucol.

* llurat., Od.

' Racine, /'/i/*/., huU. tl'Kiirip

" Virp., Cii'inij.

formidable qui tenait l'univers enchaîné depuis le commencement :

Irrita perpétua solvent formidine terras'.

Dans le Mosaïsme lui-môme, si différent en cela des religions antiques, et où Dieu fait entendre des accents si paternels, l'amour est au fond, mais il est contenu, enveloppé, et comme opprimé par la crainte. Il est tout en avenir et en perspective ; mais en attendant, la Loi,

Pavée durement sur la pierre, escortée de menaces et ( châtiments terribles, semble porter dans ses Commandements la foudre et les éclairs qui accompagnèrent Isa promulgation, et qui faisaient dire aux Israélites parlant à Moïse : Parlez-nous vous-même, et nous vous écoute- \rons; mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que \nom ne mourions ^.

Il fallait faire revenir l'humanité de cette terreur jus- |qu'à la confiance du Disciple bien-aimé reposant sa tète sur la poitrine du Fils de Dieu, des petits enfants se jouant sur ses genoux, de la péciieresse baisant ses pieds, des plus pauvres et des plus délaissés relevés par sa mansuétude, et des plus égarés rapportés dans les bras de sa miséricorde.

Quelle révolution! Nous avons vu dans le précédent chapitre comment l'Incarnation, saisissant l'homme par les choses sensibles où il était plongé, l'a ramené au culte de l'Invisible. Le ramener de la terreur à la conliance n'était pas un problème moins difficile ; et ce problème n'a pas été moins divinement résolu.

Le problème était même plus comphqué ; car il fallait

' Virg., Poltio.

' Exod., XX, 19,

\f) mmener à la ronfianoe la plus familière, on lo préservant (le la présomption qu'elle semble devoir inévitablement inspirer, et lui faire sentir tous les attraits de l'amour divin, sans lui épargner les terreurs salutaires de la justice, ou plutôt le mener aux plus sévères terreurs de la justice par les attraits do l'amour divin. Ainsi le voulait la vérité ; ainsi l'a résolu la sagesse.

Qu'on juge de la difficulté par l'incrédulité que cet amour a rencontrée dans le monde. Scandale aux Juifs, folie aux Gentils, il a été pour ses disciples eux-mêmes un objet de foi, et par conséquent un sujet d'épreuve. Et 71OU.0 avons cru à l'amour que Dieu a eu pour nous ' . Col amour est un mystère, et le mystère des mystères pour le cœur si resserré do l'homme. Ce cœur, égoïste et défiant, ne le comprend pas : il y faut la foi, compagne nécessaire de la charité et de l'espérance.

Cet amour si incroyable s'est cependant fait jour. Il est venu apporter sur la terre son feu céleste qu'elle ne connaissait pas, et la terre en a été embrasée. Ce beau feu, sous le nom de Charité, circulant de Dieu à l'homme, de l'homme à Dieu, de l'homme à l'homme, est dovonii le feu central des sociétés modernes, l'ûme de touloï les relations divines et humaines, le commandenuMil nouveau^.

Comment s'est fait ce prodigieux changement? comment ;s'y est prise, pour l'opérer, la divine Sagesse? Il faut ici laisser parler les Pères : leur langage seul est à la hauteur d'un toi sujet.

Saint Bernard, pour faire ressortir la délicatesse du procédé divin, a recours à une sorte d'apologue. « Dio\i,

• Et|nos rrodidimns rliarifati (|iiani liahof Dons iii iiobis, /. Joan. IV, 10.

'' Jiiiiii., XIII. ;n.

:lit-il, voyant que les hommes étaient devenus tout à fait

pharnels, leur a manifesté lui-même en chair une telle

louoeiir, ({ii'il n'y a pas de cœur si dur qui ne dut res-

(ii(ir pour lui un amour supérieur à tous les autres.

Viuilant, en effet, recouvrer l'homme, noble créature :

Si, se dil-il , je le contrains, j'aurai une i)rute , non

'homme, asinum habebo, non hominem, son retour n'ayant

icn de volontaire et de spontané. Pour déterminer sa

olonté, je l'effrayerai ; et les menaces ont grondé sur la

ôtc de l'homme. L'homme n'étant pas rappelé par ce

moyen. Dieu se dit encore : L'homme n'est pas seule-

iiinitcraintif, il est aussi intéressé; je lui promettrai tout

((' (pi'ily a de plus désiral)le pour le rappeler à moi.

.Voyant que ce moyen ne lui profitait pas, une ressource,

dit-il, me reste encore. L'homme n'est pas seulement

sensible à la crainte et à l'intérêt, mais aussi à l'amour,

et il n'y a rien en lui de plus puissant pour l'attirer. Et

alors il vient eu chair, et il se montre à nous si aimable,

qu'il nous donne ce témoignage d'amour, au-dessus du-

([uel on ne peut en imaginer aucun autre, de donner sa

vie pour nous'. »

Cet apologue recouvre h. peine la vérité de la conduite

de Dieu à l'égard de l'homme dans les temps qui ont

précédé l'Incarnation. Non que Dieu se soit réellement

arrêté à la pensée de nous rappeler par la crainte et par

I l'intérêt à l'amour que nous lui devions déjà par nature.

Il aurait pu le faire, et en cela il eût encore usé de clé-

«mence; puisque, après le don naturel de l'existence et

ids tous les bienfaits dont il l'avait entourée, il pouvait

' abandonner notre infidélité aux maux qu'elle s'était faits

là elle-même. Mais non, son amour a plus d'une sortie.

I II n'est pas seulement le principe, il est la fin et le moyen

' SiTin. lie ])ili!i. ficii.

de toute sa conduite. Après avoir éclaté dans la création, il se proposait d'éclater de nouveau dans la réparation, et d'éclater finalement dans la glorification de l'iionime. Et ce dessein d'ainour non-seulement s'est présenté le premier immédiatement après la chute, mais, comme nous l'avons vu, il la précédée. Seulement, pour en faire sentir tout le prix et toute la gratuité à notre insensibilité et à notre ingratitude. Dieu en a retardé la manifestation, et l'a fait précéder do moyens moins souverains, proportionnés aux besoins successifs de l'humanité, mais dont l'inefficacité finale devait nous convaincre de la profondeur de notre infirmité, et de la grandeur du secours que nous réservait sa miséricorde.

Telle est la belle économie de la Religion et la loi de son histoire. Sans ce préliminaire sévère et insuffisant, nous n'aurions jamais senti toute la douceur et toute la nécessité du divin remède.

C'est ce qu'un autre saint docteur, Théodote, évêque d'Ancyre, faisait éloquemment ressortir au grand concile d'Éj)hèse, dans une homélie qu'il y prononça : « Dieu s'est fait liomme, dit-il, parce que, ayant à sauver notre nature, il n'a pas voulu laisser à d'autres, mais s'est réservé à lui- môme l'opération de notre salut.jToute créature était impuissante à notre guérison, tant le vice et l'erreur étaient invétérés en nous, la longue habitude du mal nous étant tellement passée en natui-e qu'elle y étouffait la nature. La prophétie avait beau tonner, elle no pouvait dégager la raison. Celle-ci était toujours surmontée par la perversité humaine. Les Anges étaient vainement députés à notre salut, et le meilleur de tous, notre c<mscionco, s'y omi)loyail inutilement, l'homme n'était pas délivré et il retombait toujoui'S comme de son propre poids dans le désordre. Le mal r<impor'tait toujours sur le bien. Non (|uol)ieu puisse AlnM'.'iincu; njiiis

ÉCONOMIK i)l-. 1, INCARNATION. '215

{uirce qu'il a voulu que la vertu fut commise au pouvoir do notre libre arbitre. Il ne veut pas, en effet, que la nécessité nous y pousse et nous y traîne malgré nous, mais ([u'essentiellement volontaire, nous en fassions notre propre ouvrage. Que faire donc? Puisque les prophètes étaient cà bout, que les Docteurs y perdaient leurs enseignements, que la Loi y était impuissante, que les Anges s'y appliquaient en vain : le Créateur lui-môme de notre nature arrive pour relever cette nature terrassée. Et il arrive, non avec fracas, comme un Dieu, dans le bruit du tonnerre, dans la ténébreuse obscurité de la nue sillonnée de flammes, comme il apparut autrefois aux Juifs pour les fVapi)er de terreur. Non, il ne veut pas épouvanter le fugitif de ses lois. Il vient, lui, le Souverain Seigneur, sous la forme de l'esclave, recouvert de pauvreté, pour ne pas effaroucher sa proie. Le réceptacle le plus ignoble, dans le bourg le jdus obscur, ost celui qu'il choisit pour venir au monde, et c'est du sein d'une pauvre vierge qu'il veut tirer le jour. Tout ce qu'il y a de plus vil lui est propice, pour chasser sans bruit au salut humain : Ut sine strepitu ad salutem humnnam venaretur ' . »

Enfin, pour rappeler une pensée qui nous a charmé, dans un des plus antiijues et des plus sublimes monuments de notre foi, YÉpître à Diognète: « Le Roi a en- « voyé le Fils du Roi ; il l'a envoyé comme Dieu, « comme Sauveur aux hommes, pour persuader et non « pour employer la force; car la violence n'appartient « point à la nature de Dieu. »

Admirable ménagement pour notre faiblesse et pour notre liberté, pour notre misère et pour notre grandeur !

' Theodoti saiictissimi Episcopi Ancyr. homilia in die Nativ. Sulvat. ConcU. Eplies., Labbe, t. III, p. 988-997.

Touchant stratagème de l'amour divin, qui est la clef do ce grand mystère? En y pénétrant par cette vue, en elFet, tout ce qui nous scandalise et nous choque le plus y devient attrayant et sublime, — Ce procédé de la Majesté divine, tempérant l'ér-lat effrayant de sa nature infinie, sous le voile de notre chair et de la i)lus humble condition de notre chair, est indigne de I)ieu,|ditesvous? — u J'en conviens, dit hardiment TertuUien, il est « indigne de Dieu; mais convenez à votre tour qu'il est « nécessaire à l'homme, et parla souverahioment digne « de Dieu, puisque rien n'est plus digne de Dieu ({ue le « salut de l'iiomme : » Sibi quidem indigna, huinini autcni necessaria, et ideojam Deo digna, quianihil tam diynum Deo, quain salus hoininis'. «Ainsi, ajoute-t-il, tout ce « (juc rejette voti-e dédain dans mon Dieu, conq)OSc le « sacrement du salut liumain: » 7'otum Deimei pênes vos dedecus, sacrumentum est Inananœ salutis- .

L'éloquent Théodote, ropronant cet argument de TertuUien contre Marcion, en faisait sentir ainsi l'irrésistible pointe à Neslorius : « Aucune de ces luunilialioiis '( salutaires à riiomme ne saurait faire injure à Dieu; " car par elles ilse montre moins passil^le que clément. « Mais je ne pourrai jamais, dis-tu, admettre en Dieu « les souffrances humaines. Tu veux donc lui refuser « de nous en délivrer? Comment appelles-tu vil co (pie « Dieu embrîisse pour notre salut? On a|»p(>lh> ces «( (wioscs là soulli-ances, et elles le sont en elV(>t ; mais « en Jésus-Christ elles ont été le lemède de nos souii( irances : ne les appelons donc plus souffrances, mais « remèdes''. »

V i . iMaK'iMii.'iii. Iili. li.

I iil)l)'.'. '. 111, !.. 'J'.>-.'.

ÉCDN(XMIE DK L INCARNATION. 217

Dieu, pour sauver le monde, pouvait assurément se passer des humiliations du Verbe, de son incarnation dans le sein d'une femme, du consentement et du ministère de cette femme, en un mot, de toute l'économie de l'Incarnation. Il pouvait s'en passer par puissance ; mais il n'a pas voulu s'en passer par sagesse. Par puissance, attingit a fine usque ad fineiii fovlitcr; et par sagesse, disponit omnia suaviter. Et il unit l'une et l'autre opération pai- l'union même de sa |)uissance et de sa sagesse.

Ceux qui sont toujours disposés à nous objecter la Toute-Puissance de Dieu, et à nous reprocher de la ravaler dans l'économie des moyens, partent d'une idée bien peu philosophique de cette haute Puissance. Pour en bien raisonner, il faut concevoir qu'elle n'agit jamais toute seule, ou plutôt (pie, n'étant i)as autre en Dieu que Dieu lui-même, et que Dieu étant non-seulement Puissance, mais Bonté, Sagesse, Justice, Sainteté, etc., et toutes ces perfections étant identifiées en lui par l'unité et la simplicité de son essence, c'est se former une chimère ([uede se les représenter séparées les unes des autres en Dieu. Comme les diverses couleurs qui sont dans la nature ne sont ({ue la réfraction de la lumière par les eori)S qu'elle rencontre, et ne constituent pas de distinction dans la lumière même, dont la clarté simple subsiste par-dessus toutes les couleurs, ainsi la diversité des œuvres de Dieu réfracte en quelques sorte la simi)licité souveraine de sa Perfection infinie, et nous la fait paraître divisée en une multitude de perfections, selon que ses œuvres le révèlent en tant (pie puissant, ou en tant que juste, ou en tant que bon, ou en tant (pie saint, ou en tant que sage, etc. Prendre ces distinctions pour des réalités, en Dieu, est une illusion commune, au-dessus de laquelle il faut s'élever quand on veut rai-

sonner juste, cl à laquelle ne font que payer tribut ceux qui, par un raffinement de conception, bien peu d'accord avec cette faiblesse de vue, nous opposent la Toute-Puissance de Dieu et nous reprochent de la ravaler dans l'économie de l'Incarnation.

La fin que Dieu se propose par cette économie étant de manifester sa bonté à notre faiblesse et de nous rappeler à la confiance par la douceur, il était de sa sagesse de choisir et d'employer des moyens conformes à cette fin, sans préjudice de sa puissance, mais en l'y ménageant d une tout autre manière que si sa fin directe eût été de la faire éclater.

Comme la loi ancienne était une loi de crainte, la loi nouvelle est une loi d'amour. Dans celle-là. Dieu se révèle parmi le fracas de la foudre et les éclairs ; dans celle-ci, c'est une rosée que les deux distillent, et qui est reçue sans bruit sur une foison, exquise figure de la silencieuse et douce venue du Fils de Dieu dans le sein de Marie. Reprocher à cette nouvelle alliance de faire injure à la puissance serait aussi inintelligent que de reprocher à l'anciemie de faire injure à la bonté, et que de ne pas voir, dans l'une et l'autre alliance, un admirable contraste de bonté et de puissance, dont le concert est de nous révéler Dieu tout entier, et de balancer le désespoir et la présomi)tion, toujours en révolution dans le cœur do l'homme.

Dans chacun dos deux Testaments , ni la bonté ni la puissance ne fait défaut : seidemenl, comme dans l'ancien Testament c'est la piiissjince, dans le nouveau c'est la bonté qui a le pas. Mais la puissance, avec tous les autres allribuls, l'accompagne, ou ])hil(M elle est contenue et comme cachée dans la bonté, dans la faiblesse mônio des moyens, pour y éclater plus dignement par le triomphe môme de cette faiblesse.

De tous les attributs sous lesquels Dieu nous apparaît, celui qui tient le plus, ce semble, à son essence, et qui est le plus digne de la Toute-Puissance traitant avec notre faiblesse et notre liberté, c'est l'Amour. Aussi s'estil défini à nous par ce seul attribut: Dieu est Amour, Deus Charitas est*. Or, Dieu étant amour, se révèle d'autant plus qu'il s'anéantit dans Tlncarnation du Verbe, puisque c'est l'amour qui fait cet anéantissement. Partout ailleurs il surpasse tout; là seulement il se surpasse lui-même. Tirer du néant le monde est grand au delà de toute conception, mais réduire au néant cette môme puissance qui en a tiré le monde, est encore plus grand et surtout j)lus touchant et plus souverain pour entraîner des natures libres, puisque c'est l'amour qui triomphe de cette puissance. 0 Atnoî'tsvim f s'écrie saint Bernard, quidviolentius! de Deo trimnphat amor! CoiUQient, après cela, ne triompherait-il pas de l'homme?

Le môme Saint fait à ce sujet une réflexion d'une grande hauteur de vue : « Il s'est anéanti, dit-il, mais en majesté et en puissance, nullement en bonté et en miséricorde. Car la bénignité et la grâce de Dieu notre Sauveur ont apparu à tous les hommes dans ce mystère *. Avant, il avait fait voir sa Puissance dans la création des êtres, sa Sagesse dans leur gouvernement; mais la bénignité de sa Miséricorde ne se fait bien voir que dans son iiumanité. Aux Juifs, il avait montré sa Puissance dans des prodiges où elle éclatait : Moi, le Seigneur; Moi, le Seigneur. Aux philosophes, il avait montré dans le spectacle de l'univers sa Majesté, que pour cela l'Apôtre leur reproche de ne pas avoir glorifiée. Mais, et les Juifs étaient atterrés par sa Puissance , et les philosophes,

' I Joan., IV, 16.

* Saint Paul à Tito.

scrutateurs de sa Majesté, étaient opprimés par sa Gloire. La Puissance, en etîet, exige la sujétion; la Majesté, l'admiration : aucune des deux ne supporte l'imitation. Paraissez donc, Bonté divine, pour que l'homme, créé à votre image, puisse s'y conformer ' ! »

C'est là le but admirable de l'Incarnation, à lacjuelle, dit excellemment saint Augustin, le Fils de Dieu a été porté par une bonté populaire, populari quâdam clementiô. « Comme un grand orateur, dit Bossuet, plein de « grandes conceptions, ])our se rendre populaire et in- « tclligible, se rabaisse par un discours simple à la ca- « })acité des esprits communs; comme un grand, en\i- « ronné d'un éclat superbe, qui étonne le pauvre peuple « et ne lui permet pas d'approcher, quitte tout ce pom- « peux appareil, et par une famiharité poindaire vit à la « mode de la multitude dont il se propose de gagner l'es- « prit, ainsi la Sagesse inci'éée, par un conseil de con- « descendance, se rabaisse en i)renant un cori)s, et se « rend sensible ; ainsi la Majesté souveraine, par une fa- « ciUté populaire, se dépouille de son éclat et do sesri- « chesses, de son immensité et de sa puissance pour « converser hbremcntavec les liommes... Mais s'il s'ap- {( pauvrit en majesté, c'est pour être d'autant plus riche « en miséricorde *. »

Et connue le succès est venu glorifier la générosité de ce dessein, et révéler la Divinité, qui s'y était anéantie! La bonté de Dieu en Jésus-Christ a gagne en quchpiejours le genre humain, (pie (piarante siècles de puissance et de majesté divines n'avaient pu rappeler ni môme retenir sur le penchant de l'abîme. Cette ])onté ineffable, perçant le nuage de l'humanité sainte (pii l'cn-

' I Nutiv. Domiiii. Sirm. I, de Foullbux Salvatom. ' rrcmior Scrinoii pour la ItHe (Je rAiinoiicialioii.

ÉCONOMIE DE l/lNCARNATlON. 221

veîoppait, a lancé partout des rayons si doux, qu'ils lui ont gagné tous les cœurs. On n'a jamais entendu parler d'une seule beauté qui ait eu tant de charmes qu'elle ait pu gagner tous les cœurs d'une ville, beaucoup moins d'une province, et encore moins d'un royaume entier; et aucun philosophe , dit quelque 'part A'oltaire, n'a influé seulement sur les mœurs de la rue où il demeurait. Jésus seul a su tellement enchanter les lionimes, qu'il a fait courir tout le monde après lui : Ecce mundus tvtus post eum abiit*. Comme les colombes, lorsqu'elles retournent au colombier, selon la charmante comparaison du Propiiète, les âmes, revenant de leur long égarement et de leurefl'roi, ont volé vers Jésus-Christ de tous les points de l'univers. Elles ont tout quitté pour aller à lui : quitté les grandeurs pour ses humiliations, les voluptés pour ses souffrances, les richesses pour sa pauvreté, la sagesse humaine pour sa folio , les idoles pour sa croix, la vie pour sa mort, pour sa tôte sanglante, ses pieds et ses mains percés , son côté ouvert : sicut colombœ volant ad fenestras suas a. Et ce mouvement prodigieux des âmes vers Jésus-Christ n'a pas cessé depuis dix-huit siècles : nousen avons le spectacle vivant sous nos yeux, dans ce nouveau retour du monde à la foi, qui, de nos jours comme autrefois, fiiit dire encore aux scribes et aux pharisiens confondus : « Ne voyez-vous pas que nous « n'avons rien gagné : voici que tout le monde court « après lui, videte quia nihil proficimus : ecce lotus mundus « post cuin abiit . »

Où est la vérité, où est la divinité, si ce n'est dans cet attrait du seul amour (hvin en Jésus-Christ, sans au-

' Joau., XII, 19.

^ Isaïe, cil. Lx, 8.

' Joan., XII, 19.

cune autre séduction, et contre toutes les séductions de la nature ?

Pour cet attrait, il fallait Dieu. Mais Dieu tout seul, si j'ose ainsi dire, ne suffisait pas, il fallait l'homme; il fallait Dieu fait homme. Dieu tout seul eût été redouté, l'homme seul eût été méprisé. Mais Dieu étant cet homme , et cet homme étant Dieu, ce qui eût été accablant en Dieu devient humain, et ce qui eût été méprisé en l'homme devient divin dans le Dieu-Homme. Les abaissements et les anéantissements du Fils de Dieu ne sauraient, dans ce merveilleux système, être trop profonds, être trop bas ; car, plus ils sont bas, plus ils font voir la bonté de Dieu, et plus cette divine bonté les relève. Ils font voir, non-seulement la Bonté de Dieu qui s'y est anéanti pour nous, mais sa Sainteté qui les a réclamés, sa Justice qui les a exigés, sa Puissance qui les a fait triompher, et Sa Sagesse enfin qui éclate si visiblement dans ce merveilleux concert de sa Bonté, de sa Sainteté, de sa Justice et de sa Puissance.

C'est pourquoi Dieu s'est fait homme réellement et au plus bas degré, en commençant par où nous commençons, la naissance ; en continuant par où nous continuons, la souffrance ; et en finissant par où nous finissons, la mort. Il a tenu surtout à se montrer à la terre dans le premicrde ces états, l'onfanco, comme étant la source de tous les autres, et aussi l'état le plus désarmé, le plus attrayant, lo |)lus propre à faire colle imi)ression de confiancootdo doucour (juiétail lo bul cai)ilal de ce mystère : état charmant, qui ne s'appartient pas, et qui, par sa faiblesse, par sa grâce naïve, par sa familière innocence, donne à tout lo monde un droit do protection, do tendresse, de caressante possession. Un enfant est à tout le monde : qu'est-ce donc , lorsqu'il est venu pour tout lo monde?

ÉCONOMIE DE l' INCARNATION 223

Aussi le prophète Isaïe, qui avait à annoncer dans le Fils de Dieu fait homme l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix, tout ce qu'est Jésus-Christ, attache tous ces titres imposants et map^nifiques, non à Dieu, non à l'Homme- Dieu, mais à l'Enfant-Dieu; moins encore, au Petit-Enfant qui nous est né, au Fils qui nous a été donné, par-

VULUS NATUS EST NOBIS, ET FILirS DATDS EST NOBIS * ,

comme pour faire contre-poids à la suprême Majesté et à l'extrôme Puissance, par l'extrême ^ràce de la faiblesse et de l'intérêt.

Et lorsque le Petit Enfant nous e*^t né, en effet, en accomplissement de cette admirable prophétie, les plus timides d'entre les hommes, des bergers, ont été les premiers à courir l'adorer sur la foi de cette invitation qui, dans leur personne, s'adressait à l'humanité : (( N'ayez pas peur, nolite timere: car je vous apporte « la bonne nouvelle, qui sera pour tout le monde une « grande joie, c'est qu'aujourd'hui vous est né le Sau- « veur qui est le Christ, le Seigneur, et voici à quel « signe vous le reconnaîtrez : vous trouverez un Petit « Enfant enveloppé de langes et couché dans une 0 crèche*. »

« Pourquoi donc avoir peur? ô homme! dit à ce sujet saint Bernard. Pourquoi tant redouter la face de Dieu? Parce qu'il vient ? Il vient, en effet ; mais ce n'est pas

pour juger, c'est pour sauver la terre Et pour que

tu n'aies pas lieu de dire comme autrefois : fai entendu votre voix et je me suis caché, voici qu'il s'est fait enfant et sans voix ; car les vagissements de Tenfance inspirent moins de crainte que de compassion.... Il s'est fait,

' Is., IX, 6.

' Luc, II, 11,

dis-je, petit enfant ; une Vierge, sa mère, retient ses membres délicats dans des langes, et tu aurais encore peur?... Que si un petit enfant pouvait être à craindre, peu suffirait pour l'apaiser; car il n'est personne qui ne sache que l'enfant donne lacileaient, guis enim nesciat quia puer facile donal ' . »

L'enfance, pour l'homme, est une nécessité de nature à laquelle il se hâte de payer tribut et d'échapper. Pour le Fils de Dieu, c'a été un choix de miséricorde, dans lequel il s'est complu en vue de notre salut, et sur lequel il a voulu insister. Aussi, ce n'est pas d'une manière transitoire que la prophétie parle du Dieu enfant. Après l'avoir montré dans sa naissance, elle le montre dans son règne, et c'est encore eu enfant. « Le loup « habitera avec l'agneau, le léopard se couchera auprès (( du chevreau ; le veau, le lion et la brebis demeure- « ront enseml)le, et un petit enfant les régira, et puer « parvulua minabil eos'^. » Touchante et gracieuse image de la douceur de la loi cvangélique, et de la force de Dieu dans cette douceur.

Du reste, — et cette observation iini)ortante aura plus tard son développement particulier, — en prenant tous les états de la nature humaine, depuis la naissance jusqu'à la mort, l'Éternel a éternisé en lui chacun de ces étals. Il a fait que chacun de ces états subsistât en lui par rapport à nous, ne les ayant pris que pour nous en appliquer éternellement l'exemple cl la giàco. Comme l'Agneau est iuuuolé depuis l'origine du monde à jamais, il est naissant, ûa^i Agneau, pendant la même durée. La vérité de la mort du Fils de Dieu, s'ap|)uyant sur la vérité de son Incarnation et de sa naissance hu-

• In Nfti. Doni. Serin, i.

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