‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 3)Chapitre 49 sur 87 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FAISANT Sl'ITR AU l'aKCEDENT.

Quand nous disons que Marie est le supplément de son Fils, nous n'entendons pas parler de la ^(randeur de ce Fils, qui est infinie, et à laquelle on ne saurait rien ajouter: mais de son abaissement et de sa condescendance par rapport à notre faiblesse et à notre crainte; supplément dont le double effet est de relever cette grandeur, et de la mettre en même temps plus à notre portée, comme le marchepied d'un trône qui, en le rehaussant, en facilite l'accès.

Pour arriver à la connaissance de cette belle vérité, nous n'avons besoin que de suivre jusqu'au bout la considération générale qui a fait le sujet de notre Etude dans le précédent chai)itro, tant le ministère de Marie ri'^sulte naturellement du plan de l'Incarnation.

Ce plan est incliné. Dieu y descend pour y faire monter riiomme, pour dissiper sa crainte et gagner sa confiance et son amour à force de bonté, de douceur et de condescendance. Dans ce but, il se fait homme, fds de l'homme, petit enfant; il naît d'une humble femme, dans une pauvre bourgade ; il vit longtemps caché ; il paraît doux et humble de cœur ; il recherche les petits, et se montre plein de tendresse et de mansuétude pour les malheureux et les humbles comme lui ; en un mot, il épuise tous les abaissements de la bonté la plus populaire et de la plus miséricordieuse douceur, en empruntant à la nature humaine tout ce qui peut la charmer dans ce qu'elle a de plus faible, de plus souffrant, de plus découragé, de plus abattu.

Comment, dans un tel plan, un des plus doux et des plus secourables attraits que Dieu ait rais dans la nature humaine, la femme, n'aurait-il pas trouvé son exercice et sa fonction ?

Je ne parle pas de l'honneur qu'il convenait de faire aux deux sexes, dans l'œuvre de notre réparation. J'en ai déjà parlé, et j'y reviendrai. Mais ici, je ne parle que du. parti a en tirer, et je me demande comment, dans un système de suprême douceur et de secourable compatissance, le cœur delà femme aurait été oisif.

Dans l'œuvre de la création. Dieu, après avoir fait l'homme, dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul : faisons-lui un aide semblable à lui ; et Dieu tira la femme d'un côté de l'homme, afin que leur union se ressentant de cette extraction, l'homme pût dire en voyant la femme: Voilà maintenant l'os de mes os et la chair de ma chaire Et dans l'œuvre de la réparation, Dieu faisant appel à tout ce qu'il y a de plus radical dans la nature humaine, en employant toutes les ressources natives de l'humanité à sa guérison, aurait désuni ce qu'il avait joint : l'homme eût été seul; il n'aurait pas eu un aide semblable à lui?

Cet homme suffit, medirez-vous, parce qu'il est Dion.

J'en convions. Mais convenez, à votre tour , que Dieu suffisait encore plus sans cet homme»; qu'il pouvait nous sauver sans riiicarnation du Verbe; et par consé- (juent reniez le Christianisme, ou reconnaissez cpie ce n'est pas seulement une question de suffisance et de

' Oenùso, II, 23.

' Snfjidenlin notirn ex Deo eit. l'otrns est autem Dcus oniiiom pratinm abuiwltiro faoero in vohis, uL in omnihus sonippr omncin xn/fieiifntiam habenUt, abundetis in oinno opus bonum. — II Corinlli.. m, 5; tz, H.

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issance, comme je l'ai plus haut démontré, mais de agesse et de miséricordieuse dispensation.

De même que nous avons dit que Dieu ne suffisait as, et qu'il fallait l'homme: de môme, toute proporion gardée, nous disons que l'homme no suffisait pas, )t qu'il fallait la fenmie.

L'aide de Marie ne fait pas plus injure à Jésus-Christ |ue l'aide de l'humanité de Jésus-Christ ne fait injure à a divinité; ou plutôt elle le glorifie. Elle glorifie sa lagesse et sa miséricorde, sans faire injure à sa puislance, parce qu'il est de la plus haute évidence que tous es moyens humains qui composent l'économie de l'Inlarnation ne sont un aide que pour nous seuls, n'étant »our Dieu que les instruments de la plus profonde et le la plus miséricordieuse condescendance.

Ces moyens humains glorifient môme la divine Puissance, puisque c'est par leur faiblesse qu'elle a riomphé de ce qu'il y a de plus fort, jusqu'à porter es faibles instruments au faîte de la grandeur, et à ecevoir à l'avance de l'humble Vierge , en qui on lous reproche de l'avihr, le plus magnifique témoi- ;nage qu'elle ail jamais reçu dans le monde, et que le ttonde n'a cessé depuis lors de confirmer : Magni- Icat anima mea Dominum, quia fecit ini/ii magna qui OTENS est.

Ainsi l'objection disparaît, ou plutôt se retourne, et ous pouvons repren(h'e avec plus de force notre raionnement.

Donc une économie toute de mansuétude et de miéricorde, comme celle de l'Incarnation, ne pouvait aisserde côté le cœur de la femme, que Dieu a fait le iége naturel de la mansuétude et de la miséricorde. )ieu s'élant proposé, par cette économie, de réparer la lature humaine par des moyens tirés d'elle-même, ne

pouvait pas séparer dans cette réparation ce qu'il avait uni dans la création.

Qu'on jette les yeux sur la nature humaine, et qu'on admire comment, fidèle à son origine et à sa destinée, la femme est toujours et partout la douce et secourable compagne de l'homme, tirant toujours son existence du côté protecteur do l'homme, et la lui rendant par les entrailles et par le cœur. Mère, sœur, épouse, fdle, amie de l'homme, sa grâce secourable s'entrelace à tous les âges et à tous les étals de la vie humaine, pour en faire le charme et le lion; pour soutenir la faiblesse, tempérer la violence, relever l'abattement, accompagner la destinée; pour unir les divers membres de la famille, en éviter les frottements, en concilier les oppositions, en constituer l'harmonie ; et dans la société, pour jeter, comme les Uanes des forêts vierges, d'une famille à l'autre, d'une branche à l'autre, d'un individu à l'autre, des liens souples et doux, dont l'attrait fait la force, dont la faiblesse fait la grâce, et qui composent la ilexibililé des relations de la vie iiumaine. Que l'on considère surtout la grande, l'immense place que la douleur et la misère occupent dans cette vie : la faiblesse de l'enfance, l'inexpérience de la jeunesse, les déceptions de l'Age mi'ir, les dégoûts de la vieillesse, tous les maux parlicu liers qui viennent fondre h chaque instant sur ces maux généraux; et, pour un si grand nombre, le mal conlimi de l'indigence et de tout le cortège de labeurs, de j)rivalions, do maladies, de honte, de désespoir qu'elle tratnc avec elle; el(in'on observe (iuesi(piel(pie soulagement, quehpie généreux secours, ([ueUpie miséricordieuse sympathie, quelque soin pieux, (pielque rayon discre de consolation et d'espérance sont envoyés du Ciel h touf ces besoins et à tous ces maux , c'est la femme ([ui er est ordinairement la messagère, c'est son sourire ou ses

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larmes qui en sont l'expression; et que, selon la belle etjuste parole de l'Esprit-Saint, « où la femme n'est pas, « le malljeiircux iïéniit. » Ubi non est muUer, ingemiscit egens ' .

Qu'on se demande encore une fois, après cela, comment la femme, f(ui a une si grande part de bienfaisance dans la nature humaine, n'en aurait aucune dans l'économie de la divine Bonté empruntant cotte nature môme pour la secourir.

On sera encore plus convaincu de celte convenance, lorsque l'on considérera que, dans le système de l'Incarnation, une place a été visiblement réservée à ce ministère de la femme et le réclame.

Le Fils de Dieu, en effet, unique médiateur, s'est interposé entre la justice de Dieu et la prévarication ilo l'homme. Cette justice seule nous eut anéantis; il l'a satisfaite et a donné lieu à la miséricorde. Comme moyen et gage de cet accord, il a 0])éré en lui-même l'union de Dieu et de l'homme, pour nous en comnnmiquer le principe et nous en appliquer le fruit.

Mais cette union de la justice et de la miséricorde, de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ est si étroite, que celle-ci se ressent de celle-là, autant et plus môme que celle-là de celle-ci : de telle sorte que ce qui fait notre confiance fait aussi encore notre crainle. Pour dissiper autant que possible cette crainte, le Fils de Dieu s'est fait non-seulement homme, mais le plus doux et le plus humble deshouïmes, il s'est fait petit enfant, il s'est anéanti jusque sous la figure d'un agneau, il a poussé la condescendance jusqu'à devenirun objet de compassion.

N'importe ; il est encore un objet de crainte. Car cet

' Ecclésiastique, cli. xxxvi. 27.

homme, si doux qu'il soit, c'est toujours Dieu. Ce n'est pas à un homme (ju'on s'adresse en Jésus-Christ, c'est à Dieu même, le Verbe, unique personne qui soit en lui, et qui a pris seulement la nature humaine. Aussi, sous cette même nature, le Sauveur du monde en sera le Juge et la terreur. Le même Fils de l'Homme, qui a apparu plein de mansuétude dans les campagnes de la Judée, apparaîtra, armé des foudres de la Justice, sur les nuées du ciel, et c'est la colère de l'Agneau qui fera sécher la terre. Même durant sa vie mortelle, toute de miséricorde et de pardon, par combien de paraboles et de figures ne nous a-t-il pas fait pressentir la sévérité finale de ses jugements, et combien de fois, les exerçant déjà, ne les a-t-il pas fulminés, par ces terribles Vœ! Malheur à vous! qu'il faisait éclater sur la tête des profanateurs et des superbes !

Si incliné qu'il soit vers notre faiblesse, le Fils de Dieu laisse donc entre lui et nous une place à la crainte. Crainte salutaire, sans laquelle ses miséricordes n'auraient pas de prix, mais qui souvent les met hors de la portée de notre fragilité, en resserrant la confiance que nous devons avoir en elles.

Notre extrême misère demandait en effet une miséricorde tellement grande que, passé une certaine mesure, non-seulement Dieu sans Jésus-Christ, mais que Jésus-Christ lui-môme, étant Dieu, ne pouvait nous la faire, ce semble, immédiatement, sans préjudice de sa Divinité, de sa Justice, du respect et de la crainte mémo qu'il importait d'imprimer à Tàmo humaine, pour la préserver d'une confiance abusive à laquelle elle n'est pas moins portée (pi'au désespoir. Il fallait ainsi tout h la fois réserver ce respect et cette crainte précieuse contre notre pn'^somption, et faire cependant arriver cette excessive miséricorde à notre extrême misère. Ce

qui ne pouvait se faire que par une nouvelle médiation dont la grandeur, balançant la concession de ce surcroît de liiiséricorde, nous permît de l'espérer sans présomption, et dont la douceur nous invitât à la demander sans crainte.

Il convenait donc au plus haut degré que dans cette merveilleuse économie du Christianisme, où tout est ménagé, où rien n'est heurté, une nouvelle puissance, toute de miséricorde, sans aucun mélange de justice, fût ménagée entre Jésus-Christ et nous, comme il est interposé entre nous et Dieu ; qu'elle fût notre Médiatrice j auprès de ce grand Médiateur, pour fléchir ce qui reste en lui de justice, dissiper ce qui reste en nous de crainte, ' et porter à son dernier terme <;e Plan admirable de condescendance, dont chaque degré rachète la pente, et maintient la grandeur divine, en l'uidinant.

Telle est la place que l'économie de l'Incarnation réserve à la femme et que celle-ci réclamait. Place, si on le remarque bien, qui est précisément celle qu'elle occupe dans la famille humaine, entre la crainte filiale et l'autorité paternelle, qu'elle dégage toutes deux par sa supphante médiation.

Mais ce qui achève la démonstrauon de cette belle vérité, c'est l'admirable appropriation de Marie à ce ministère de médiation, soit de notre côté, soit du côté de son divin Fils, soit en elle-même.

De notre côté, en effet, elle n'a rien qui soit à redouter. C'est une pure créature. En elle, la divinité n'est à aucun degré. Et comme elle n'a pas de divinité, Marie n'a pas à exercer de justice. Dépendante de Dieu comme nous, c'est notre sœur : nous pouvons recourir à elle sans aucune crainte, et commencer par elle l'apprentissage en quelque sorte de notre confiance envers son Fils.

Du côté de ce Fils, tout par Marie est à espérer ; car elle est la plus parfaite et la plus élevée des créatures, ayant un rapport nécessaire avec Dieu, et n'étant, si j'ose ainsi dire, guère moins unie à l'humanité de son divin Fils que cette humanité l'est à la Divinité.

En elle-même enfin, elle est Mère, et, merveilleuse ressource ! Mère des deux côtés : Mère de Dieu : Mère des hommes; pouvant tout obtenir comme Mère de Dieu, voulant tout accorder comme Mère des hommes, et d'autant plus autorisée et intéressée môme à concourir ainsi à notre salut, que c'est à cette unique fin qu'elle a été choisie, et qu'elle nous doit sa glorieuse Maternité. Merveilleuse convenance! harmonieux dessein!

« Pour pouvoir nous être secourable, dit Bossuet, il fallait deux conditions : que sa grandeur l'approche de Dieu, que sa bonté l'approche de nous. La grandeur est la main qui puise, la bonté la main qui répand ; et il faut ces deux qualités pour faire une parfaite communication. Marie étant la Mère de notre Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père éternel ; et la môme Marie étant notre mère, son afiection la rabaisse jusqu'à compatir à notre faiblesse, jus(]u'à l'inléressor à notre bonheur'. »

Marie est ainsi comme à mi-chemin entre nous et Jésus-(Jhrist, pour nous introduire au trône do la Miséricorde. Dans ces vicissitudes d'amour et de crainte, de transi)orl ot (rabalt(Mnent, dans ces inlorvallos do séclieresse et de langueur que notre faiblesse ressent si souvent pour Jésus-Clirist, elle nous préserve de retomber 8urnous-m(^mes, en s'oMVant à nous pour recueillir les efforts naissants ou mourants de notre piété, (Unis ses préludes ou dans ses défaillances; pour nous faire re-

' Deuxième Sernioii pour Ip jour di^ la Xativili!',

KCONOMIK DE l'iXCAUNATIOX. 237

prendre haleine dans ce consumant coninierce avec la Divinité, et en temiiérer la sublime absorption i)ar la secourable diversion d'une dévotion plus familière. Surtout pour ceux qui reviennent de loin, et qui, par de grands égarements, ont lassé, ce semble, les poursuites de la miséricorde, et pour ceux i)lus coupables encore qui, dans son sein môme, l'ont tourmentée par leurs rechutes et leurs infidélités, et qui ont juste sujet do ciaindro d'en avoir épuisé la mesure, Marie est le suluème recours de ces retardataires et de ces prodigues de la grâce, le refuge assuré des pécheurs aux abois, l'auxiliatrice des cii rétiens, la caution, et, selon l'iieureuse expression do saint Justin, le séquestre do la divine miséricorde et de la misère humaine dont elle vide les ditlérends : plaidant la cause de cette miséricorde auprès de notre désespoir, celle de notre misère auprès de la miséricorde, et sauvant à la fois, dans ce double office, la Majesté du Fils de Dieu par la grandeur de ses supplications, et notre fragilité par leur puissance.

« Si donc notre adversaire et accusateur Satan voulait nous charger en quelque manière, dit Jean Gerson, nous t'avons toi. Patronne toute clémente; toi. Avocate pleine de sagesse ; toi, Auxiliatrice très-puissante, Vierge-Mère, (pie toute l'Église acclame Reine de la miséricorde et notre avocate. Je vais donc à toi avec confiance, parce que tu es notre sœur, la mère de la grâce, la reine de la miséricorde, qui défends les causes de cette juridiction et de ce ressort '. » — « Fais i)éné-

' Si advorsarius et accusator nostor Diubolus quomodolibet obuiti vuluerit , hal)emus te Patronam clcmentissimam , te Advocatam sapientissimam, te Auxiliatricem potentissimam. Virginem Matrem, qucC ah omni Ecclcsia regina Misericordiio et advocata nostra conclamaris... Adeo cuni liducia, qmi! soror uostra, et advocata mater

trer nos prières dans le secret de l'audience, dit aussi saint Augustin, et rapporte-nous-en l'antidote de la réconciliation. Que par toi devienne recevable ce que ]iar toi nous introduisons ; que par toi devienne accordable ce que d'un cœur confiant nous demandons. Prends ce que nous offrons : donne-nous en retour ce que nous sollicitons ; parce que tu es l'unique espoir des pécheurs, et qu'en toi, Bienheureuse Marie, est l'attente de notre grâce * . »

Tels sont les vrais sentiments chrétiens, qu'on aurait bien mauvaise grâce à censurer ou à dédaigner, quand des hommes comme saint Augustin, Gerson et Bossuet les professent.

Ici d'ailleurs comme partout, dans le Christianisme, là où l'objection croit triompher, elle échoue. Que devient, en effet, je le demande, celte banale inculpation de confondre Marie avec la Divinité, en présence d'une doctrine qui fonde la confiance et le culte envers elle précisément sur ce qu'elle est une simple créature? Comme nous venons de le montrer, tout le recours, toute la dévotion des chrétiens envers Marie s'ai)i)uie sur ce que, à la différence de Jésus-Christ, il n'y a rien en elle de substantiellement divin, sur ce qu'elle est purement humaine, et par là plus à la iiortce d'une nature qu'elle partage absolument avec nous. C'est cette

68 grutiai, el ro^iiia niisericurdiœ; quw (lot'ondis jura hujus jiirisdiclioiiis, et curiac. (Joan. Gerson., Serm. ad Clerum, part, ii.)

' AdniiUc nostras procès iiitra sacrariuni exaudilioiiis, el reporta nobis dutidotuiu rccoiicilialioiiis. Sil pcr le oxciisabilc, qiiod jxt 10 ingprimiis. Fiat impcirahile, ipiod llda iiiciito poscimiis. Accipo quod (jn'crinius, rcdona qiiod roganius, excusa (piod tiiiieinus, quia lu es spes uuica peccaloruni ; i»cr te sperauius \euiaiu delicloruni, et in te, Beatissinia, nosiroruni est exspeclatio priOiuionuu. (S. Aug. InAnn. B, Marias, 18 de Sanctii.)

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pure humanité de Marie, jointe à sa maternité, qui est le sujet de notre confiance, de nos invocations, et par conséquent de son culte; et l'objection devrait, si elle était sincère ou réfléchie, entraîner ses auteurs à lui

I rendre ce culte avec nous, comme étant la protestation la plus solennelle de l'absence de toute divinité dans Marie.

Le système chrétien est des plus simjdes, des i)lus liés et des plus complets. Au sommet la Divinité pure et invisible du Père céleste, dont l'adoration en esprit et en vérité est l'objet de toute la Rehgion; au pied de cette divine hauteur, l' hwnanité pure de Marie, première d'entre toutes les simples créatures, par le glorieux privilège de sa Maternité; entre la Divinité pure du Père céleste et l'humanité pure de Marie, la Divinité et l'humanité personnellement unies en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu et de Marie. — Dieu pur et invisible est le terme, Jésus-Christ est la voie, Marie est le seuil de tout le culte. — Sans la voie, Jésus-Christ, on ne peut aller au terme; et cette voie, participant du terme et du seuil, de la Divinité et de l'humanité qu'elle relie, il faut passer le seuil pour y entrer; ou du moins la voie, quelque aplanie qu'elle soit par l'humanité de Jésus-Christ, étant encore escarpée par sa Divinité, il est conforme à tout le système d'user de cette admirable facilité du seuil qu'il a ménagée à notre faiblesse dans la pure humanité de Marie, sa mère et la nôtre, en qui la divine miséricorde se montre exempte de toute justice, pour conjurer la justice nécessairement mêlée à la miséricorde en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ pour désarmer la souveraine Justice.

(( Honorons donc de toute l'étendue de nos cœurs, dit excellemment saint Bernard, de toute l'atfection de nos âmes, de toute l'ardeur de nos vœux, cette Marie

par qui Dieu a voulu nous faire tout avoir ; a voulu, dis-je, mais uniquement pour nous. En tout et partout, en effet, providence des misérables, elle rassure notre trouble, elle excite notre foi, elle renforce notre espérance, elle dissipe notre défiance, elle enhardit notre timidité. Tu redoutais, ô homme, d'approcher du Père; effrayé au seul son de sa voix, tu te cacluiis dans le feuillage : il t'a donné Jésus pour médiateur. Que ne peut auprès d'un tel Père obtenir un tel Fils? Est-ce que tu tremblerais même auprès de lui? Il est ton frère, il est ta chair, ayant tout éprouvé, sauf le péché, pour être miséricordieux en tout. Mais peut-être, en ce frère môme, tu redoutes la Majesté divine, parce que, l)ien qu'il se soit fait homme, il est cependant resté Dieu. Veux-tu avoir aussi un avocat auprès de lui? tu n'as qu'à recourir à Marie. En Marie, en effet, il n'y a que la pure humanité, quelque singulière (iuq soit la prérogative à laquelle elle a été élevée. N'en doute pas, elle sera écoutée par égard pour sa Maternité. Le Fils exaucera la Mère, et le Père exaucera le Fils. C'est là l'échelle des pécheurs, c'est là ma plus grande conliance, c'est là toute la raison de mon espoir'. »

' lu Naliv. B. V. Mariic Senn. de Aqiuriluclii.

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ÉCONOMIE DE l'iNC.VKN.VTION POUR AFFRANCHIR l'hOMME DE LEM- PIUE DU MAL ET LUI FAIRE REPRENDRE l'aVANTAGE SUR SON ENNEMI. — MINISTÈRE DE MARIE SOUS CE TROISIÈME RAPPORT.

L'imporlanco du ministère de la femme, dans l'économie de la Réparation, ressort d'une raison plus pro- \ fonde encore que celle que nous venons d'exposer; raison telle, qu'elle ne souffre d'autre parti pour ceux qui la rejettent que de se jeter eux-mêmes en dehors de tout Christianisme ; plus que cela, de se mettre en opposition avec le genre humain.

Cette raison, c'est la Ciiute, et la part de la femme dans cet événement originel.

Nous disions, dans le précédent chapitre, que la femme, qui a une si grande part d'action dans la destinée naturelle de l'humanité, ne pouvait pas n'en avoir aucune dans une religion dont le dessein est d'agir sur l'humanité par l'humanité môme. Nous ajoutions qu'associée d'une manière si étroite à l'homme par le mode et le but de sa création, elle ne pouvait en être séparée dans l'œuvre de la réparation. Mais coml)ien ces raisons se fortifient et se complètent par la considération de la part immense qu'a eue la femme dans l'événement de la Chute ! et combien serait-il encore plus inconcevable que, tirée de l'homme pour être sa compagne, l'étant en tout, et l'ayant été d'une manière si fatale surtout dans la Chute, elle ne le fût pas dans la Réparation, qui a avec la Chute une correspondance si étroite? Ayant été à la faute et à la lionle, comment ne serait-elle pas à la réiialùlitalion cl à l'honneur?

Ici, j'ose dire qu'il ne dépend plus d'aucun effort de la raison d'admettre ou de rejeter celte vérité ; celle-ci saisit l'esprit comme par une sorte de rigueur mathématique.

On le concevra, si on observe que la Réparation est liée à la Chute par un lien d'identité. La Chute et la Réparation sont une même cause perdue et gagnée. La Rédemption est une divine revanche de la Chute. Et, par conséquent, elle doit s'agiter entre les mômes parties, elle doit reproduire les mômes acteurs.

On le concevra d'autant plus que le péché d'Eve ne fut pas le péché d'Adam. Les deux sexes participèrent diversement à l'acte de la Chute. Il était par conséquent convenable qu'ils participassent diversement à l'acte de la Rédemption.

Que l'on observe enfin que la Rédemption fait plus que récupérer l'humanité de sa perte : elle l'enrichit, elle l'élève à un état supérieur à celui d'où elle était tombée, elle fait surabonder la grâce où la faute a abondé. Et dans ce glorieux destin, la femme qui a été pleine de faute no serait pas pleine de grâce? elle serait étrangère à sa communication? elle descendrait de son rang de compagne de l'homme, là où l'homme monte à celui de fils de Dieu?

Il n'est aucun esprit libre qui ne comprenne que l'hérésie cil retienne, ù tous les degrés, qui, admettant la Chute, n'admet j>as la femme à l'honneur de coopéra- Irice de la Rédemption, et la relègue à la porte, la chasse une seconde fois, on quoique sorte, et cette fois-ci, seule, (hi I*aradiH, commet un attentat contre le sens commun; je n'ai pas besoin d'ajouter contre le sens moral.

Admettez ou rejetez la Chute. Mais, si vous l'admettez, admettez hi Rédemption connne contre-partie de la Chute. Si vous admettez Eve, admettez Mario; Marie,

ÉCONOMIE DE l'iNCARNATION. 243

nouvelle Eve, auprès de Jésus-Christ, nouvel Adam.

Et maintenant, quittant les hérétiques pour les incrédules, je dirai: Poiivez-vous ne pas admettre la Chute?

Vous le pouvez, tout autant que vous pouvez ne pas admettre le témoignage de tout le genre humain.

« La croyance que l'homme est déchu et dégénéré se <( trouve chez tous les anciens peuples ; Aurea prima <( sata est œtas est la devise de toutes les nations. » 1 ■ rapporteur de cette grande vérité, c'est Voltaire*.

(( Le dogme de la prévarication originelle ayant pour u lui l'assentiment (lu genre humain, acquiert par cela

« môme le plus haut degré de probabiUté Malheur

(( à moi, pécheresse ! s'écrie de toutes parts et en toute (( langue la conscience humaine: Vœ nobis, quia pec- (( cavirnusl » Tel est encore l'aveu d'un homme qui, en faisant profession de renverser toutes les traditions so- ( iales du genre humain, ne pouvait s'empôcher de rendre liommage àla plus universelle, à la plus solennelle".

Le dogme de la Rédemption, contre-partie de la riiute et qui fait avec elle tout le plan chrétien, n'est pas moins universel. Au plus fort de l'incréduhté du dernier siècle, ses plus hardis représentants. Voltaire, Houlanger, Volney, s'arrêtaient comme interdits devant cette croyance, et, comme ils l'appelaient, en deux mots qui se contredisent, devant cette chimère universiîlle' d'un grand Médiateur qui devait venir, d'un ju^^>e final, d'un sauveur futur, qui ramènerait l'âge d'or sur la h'rre, et délivrerait les hommes de l'empire du mal*, confessant qu'il n'y a eu aucun peuple, qui n'ait eu

Essai sur les mœurs, ch. iv,

Proiidhon, Système des Contradietio)is économiques, t. I, p. 344.

Boulanger.

Volnev.

SON EXPECTATIVE DE CETTE ESPÈCE * ; que de tonps immémorial c'était une maxime chez les Indiens et les Chinois que le Sage viendrait de l'Occident; que l'Europe, au contraire, disait que le Sage viendrait de l'Orient^, ce qui plaçait la venue de cet être extraordinaire vers le milieu du monde ancien, où se trouve la Judée, qu'on pourrait appeler : le pôle de l'espérance de toutes LES nations =*, attente de Rédemption qui rappelle la Chute, comme la Chute appelle la Rédemption.

Chute et Rédemption se répondent ainsi d'un bout des temps à l'autre, et sont comme l'expiration et l'aspiration de l'humanité. Ce sont deux grands faits, communs à toute la race humaine : l'un accompli, l'autre devant s'accomplir. Ce sont les deux cotés de la médaille liistorique du genre humain; et le règne successif des deux états qu'ils exi)rimeiit répond à la distinction du monde ancien et du monde nouveau, et constitue la loi transcendante de l'histoire.

Mais ce qui donne à ces deux faits universels un caractère historique des plus précis, c'est que toutes les traditions s'y rencontrent dans un même récit, et que dans ce récit figurent uniformément partout trois acteurs : la femme, l'iiomme, et le génie du mal sous la forme du serpent. Il serait superflu d'appuyer aujourd'hui cette vérité. Son authenticité scientifi({ue égale sa singularité, et s'en accroît : cette singularité lui ùlnnt toute ex|)lication autre que l'événement lui-même, qui seul a pu faire une impression aussi particulièrement uniforme sur un fond aussi ondoyant et aussi divers que

' Boiilmi^iT.

' Voltaire.

^ Boulanger, voir nos Kluâe» philoinphiijncj s]ir h' Chrlstinnisme. I. II. .h. IV. '

KCONOMIE DE l/lNCAUXATIOX. 245

celui de rJiunianité. Il faudrait être étranger à toutes les études et à toutes les découvertes qui, depuis cent ans, ont mis do plus en plus à nu les traditions de tous les peui)les, i)Our ignorer que ces traditions portent toutes l'empreinlo saillante de cette même particularité'.

Toutes, sans exception, accusent la fet^ime d'avoir introduit le nitd et la mort dans le monde. A muliere factum est initium peccati et per illam omnes morimur-. Celte parole du Sage est une maxime commune, frappée au coin du genre iuunain, et ([ui a cours universel sur la terre. Toute l'antiquité a maudit et cliargé la femme. Tout le monde moderne l'a bénie, lui a voué un culte. Cette malédiction et celte bénédiction sont universelles diuis les deux âges de l'humanité, au point de constituer une des ])rincipales causes de la profonde difïeronco de mœurs qui les distingue. Et si vous remontez à l'origine de cette malédiction ou de cette bénédiction, il ne vous sera pas domié d'en trouver d'autre que la part considérable d'initiative que la femme a eue dans la perle, puis dans le salut du genre humain. La femme s'est relevée en Marie de la chute d'£ve, et désormais, gardant la forme, mais changeant le fond de la maxime anti(pie, il nous faut dire : A muliere factum est initium salutis et per illam omnes vivimus.

Je ne connais pas de base plus large, plus inattaquable du culte que l'Église catholique l'end à la Vierge Marie, puisqu'elle s'enfonce jusqu'au terrain primitif de la formation du genre humain et qu'elle en occupe toute la surfoce.

Aussi, dès les temps apostoliques, cette hase a fait le

' Voir nos Etudes philosophiques su>- le Christianisme , t. II. Traditions universelles sur la déchéance.

- Ecclésiastique, xxv, 33.

fond de tout le culte rendu à Marie. Ses censeurs s'attachent au concile d'Éphèse, au cinquième siècle, comme au point de départ de ce culte . Qu'ils entendent ces paroles de saint Irénée, cette grande lumière du second siècle, pour ne pas remonter en ce moment plus haut: ( De môma qu'Eve, par sa désobéissance, a été pour elle et pour l'universalité du genre humain une cause ( de mort : de même la Vierge Marie, par son obéis- ( sance, a été pour elle et pour l'universalité du genre humain une cause de salut. Ainsi le nœud qu'avait fait la désobéissance d'Eve a eu son dénoûment par ( l'obéissance de Mario'. » — Et encore : « Comme celle-là a été séduite par la parole d'un Ange des ténèbres à quitter Dieu, celle-ci a été persuadée par ( la parole d'un Ange de lumière d'obéir à Dieu, afin que la Vierge Marie devhit l'avocate de la vierge Eve, ( et que, comme le genre Immain avait été assujetti à ( la mort par une vierge, il fût aussi affranchi par x une vierge*. » Que les hérétiques contestent, ou l'antiquité, ou la force de ce grand témoignage, que saint Augustin opposait déjà aux héi-étiques de son temps; ou, s'ils ne le peuvent, qu'ils confessent qu'ils ont contre eux non-seulement l'Église catholique de nos jours, mais le Christianisme primitif. — Qu'ils écoutent encore cette autre parole de Tertullien : « La « parole mensongère qui portait la mort s'était coulée « au coHir d'Eve ; la parole véritable qui porte la vie « s'est coulée au cœur de Marie, afin que ce qui était

' IÀ\). III, cap. xxxin, Conlr, hœres. — Sicul lOva iiiol)odi(Mis facln, cl sibi et miivcrso goiicri tmmaiin causa racla est iiiortis, sic Pt Maria, Virgo oliccliciis, et sihi et. universel gcncri humaiiu causa facta P8t salutis. Sic auliin cl, Kva^ inol)odienti(e nodus solutionem acccpit por obedieiiliain Mari»;.

» Lib. V, ch. V.

« perdu par le sexe féminin ftit sauvé par le même (( sexo'. »

Je me borne en ce moment à ces deux antiques témoignages, qui donnent à Marie une part si grande à l'œuvre de notre salut, qu'en un sens elle est entière, et semble braver la jalousie de ses censeurs: Ut, unde mors oriebatur, inde vita resurgeret. Nous ex|)liquerons

I très-naturellement ces paroles, sans en oter la moindre [valeur et sans y laisser le moindre sujet d'ombrage. Mais, en attendant, ajoutons, avec Bossuct, quêtons les peints Pères, unanimement, nous ont enseigné la môme doctrine, en faisant ressortir l'exacte contre-[iartied'Ève et de Marie. « Ainsi, dit Bossuet, l'ouvrage de notre corruption commence par Eve; l'ouvrage de la réparation par Marie; la parole de mort est portée à Eve; la parole de vie à la sainte Vierge ; Eve était vierge encore, et Marie est Vierge ; Eve encore vierge avait son époux, et Marie, la Vierge des vierges, a aussi le sien; la malédiction est donnée à Eve ; la bénédiction à Marie: Benedicta tu; un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange do lumière parle à Mario; l'ange des ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la Divinité : « Vous serez, lui dit-il, comme des dieux. » L'ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une société avec Dieu : « Le Seigneur est avec « vous, » lui dit Gabriel. L'ange des ténèbres, parlant à Eve, lui inspire un dessein de rébellion: « Pourquoi est-ce que Dieu vous a commandé de ne point manger de ce fruit si beau? » L'ange de lumière, parlant à Marie, lui persuade l'obéissance : « Ne craignez point, «, Marie, » lui dit-il, et «rien n'est impossible au Seigneur. » Eve crut au serpent, et Marie à l'ange. « De telle sorte,

' De Car. Christi, ch. xvii.

({ dit TertuUien, qu'une foi pieuse ofrace la faute d'une « téméraire crédulité. » Enfin, pour achever le mystère, Eve, séduite par le démon, est contrainte de fuir devant la face de Dieu, et Marie, instruite par l'Ange, est rendue digne de porter Dieu. Eve, nous ayant présenté le fruit de mort, Marie nous présente le fruit de vie, afin, dit saint Irénée, écoutez les paroles de ce grand martyr, « afin que la vierge Marie fût l'avocate « de la vierge Eve, ut virginis Evœ Virgo Maria fieret ad- « vocata. »

(( Un rapport si exact, reprend Bossuet, n'est pas une invention de l'esprit humain. Après cela, on ne })eut douter que Marie ne soit l'Eve bienheureuse de la nouvelle alliance, qu'elle n'ait la même part à notre salut quÈve a eue à notre ruine, c'est-à-dire la seconde après Jésus-Christ, et qu'Eve étant la mère de tous les mortels, Marie ne soit la mère de tous les vivants... Non certainement, ce ne sont point les hommes qui nous persuadent une vérité si constante, c'est Dieu môme qui nous convainc par l'ordre de ses conseils Irès-profonds, par la merveilleuse économie de tous ses desseins, par la convenance des choses si évidemment déclarée, par le rapport nécessaire de tous ses mystères. 0 merveilles des secrets de Dieu! 6 convenance de noh-e foi ! »

Ainsi parlent tous les Pères par la bouche de Bossuol. C'est la foi ch retienne dans son cours ininterrompu, dès sa source la plus reculée jusqu'à nos jours; et la raison elle-nirme no peut pas no pas être convaincue, à la vue d'un dessein de contre-partie aussi manifosifi entre la première et la seconde Mère du genre humain.

Cette conlro-parlie est trop soutenue, Irop piuliculièrornent déchirée en tous points, pour être un jeu <hi

ÉCONOMIE DE l' INCARNATION. 249

hasard ou de l'imagination. Elle se soutient par ellemême, et il faudrait l'accepter, alors même que nous n'en connaîtrions pas la loi. Mais qu'est-ce donc, lorsque cette loi vient à nous être connue, et à nous apparaître si claire et si juste, qu'elle se ferait pareillement recevoir toute seule, alors même que nous ne connaîtrions pas le phénomène ? et quelle sage et convaincante harmonie doivent faire ensemble un phénomène et une loi qui, séparément, se recommandent ainsi, et qui se rendent un réciproque témoignage !

Pour pénétrer dans la connaissance de cette loi et nous préparer à la comprendre, il faut remonter au récit biblique de la Chute, qui en contient comme le dispositif.

Ce récit se recommande aux incrédules eiut-mèmes, étant, comme nous l'avons vu, le récit do tout le genre humain ({ui le confirme par toutes ses traditions, copie plus ou moins altérée de cet antique et divin original. Quant à nos frères séparés, qui se prévalent toujours de la sainte Écriture contre l'Église, il faut sans doute que, par châtiment de leur présomption, elle soit pour eux, comme pour les Juifs, ce Livre duquel il a été dit : Quand on le clonneM à celui qui connaît les lettres, en lui disant : Lis-le, il répondra : Je ne le puis, car il est fermé; et quand on le donnera à celui qui ne connaît pas les lettres et qu'on lui dira : Lis, il répondra : Je ne connais point les lettres*. Comment autrement n'auraient-ils pas vu, à la première page, (pi'il y est parlé de Marie en même lemps que de Jésus-Christ, avec (jui elle peut dire : In capite libri scriptnm est de me*? et dans quels termes ! et

' Isaïo. xxrx, 11.

■ Hébr., X, 7.

par quelle glorieuse association de la Mère et du Fils, qui semble aller jusqu'à la confusion 1 Comment les contempteurs de Marie, qui crient à la nouveauté, à chaque honneur que nous lui rendons; commentées zélateurs de la pure antiquité ne commencent-ils pas par s'inscrire contre cette première page de toute l'Éoriture, où certainement il est donné à la Femme, dans l'œuvre de la Rédemption, une part plus grande que celle qu'ils lui refusent.

Qu'ils apprennent donc ce que tout l'univers raconte avec la sainte Ecriture, et ce que nous allons rappeler.

Comme le remarque saint Paul, «Adam ne fut pas « séduit, mais l;i Femme fut induite en tentation'. » Ce fut à la Femme que s'attaqua le serpent. C'est entre cet Esprit pervers et la Femme que s'agite tout d'abord l'événement de la Chute, dans ce dialogue si déplorablement instructif entre la ruse et la faiblesse, entre le mensonge et la crédulité, entre la révolte et la curiosité infidèle. L'homme n'y prend aucune part iuunédiate, et, après toute la scène si détaillée de la tentation et de la faute, il n'est dit qu'un mot rapide sur la chute de l'homme : » Et elle en donna à son mari gui en mangea. » La Femme joue donc le premier rôle en regard du serpent. Elle a l'initiative de la faute. Aussi, chose remarquable à l'appui du récit biblique, est-elle partout représentée seule avec le serpent dans toutes les traditions profanes, jusqu'à fitre appelée la Femme au serpent'*, et partout accusée d'avnii' été la première occasion de notre luine.

Cependant ce n'est pas en elle que la race humaine

' I" àTimoUiéo, il, 14.

' Voir iiOH Études, Tradit. sur la Déchéance; notamment les nioiiumentR «lu nouveau monrle citiriils pai' M. do Tlmnltoldi.

ÉCONOMIE DK l'iNCARNATION. 251

est tombée, c'est dans son chef Adam. C'est par Eve, lijais e/i Adam que nous mourons. En lui seul la faute s'est consommée, lui seul en est devenu Y Auteur. Dans les traditions profanes, comme dans le récit biblique, la femme a l'initiative, l'homme, la responsabilité de la Chute.

Aussi, dans le divin interrogatoire qui suit immédiatement la faute, Dieu s'en prend-il d^ibord à l'Iiomine. Sur quoi Bossuet fait cette belle réflexion : « Il faut ici distinguer l'ordre du crime d'avec l'ordre de la justice divine. Le crime commence par le serpent, se continue en Eve, et se consomme en Adam ; mais l'ordre de la justice divine est de s'attaquer d'abord au plus capital. C'est pourquoi il s'en prend d'abord à l'homme, en qui se trouvait dans la plénitude de la force et de la grâce la plénitude do la désobéissance et de l'ingratitude. C'était à lui qu'était attachée la totalité de la grâce originelle, c'était à lui que les grands dons avaient été communiqués, et à lui qu'avait été donné et signifié le grand précepte : c'est donc par lui que Dieu commence ; l'examen passe ensuite à la femme ; il se termine au serpent, et rien n'échappe à sa censure*. »

Le serpent toutefois n'est pas interrogé, soit parce que déjà ce grand coupable est sans excuse, soit parce que son orgueil et son obstination ne lui permettaient pas de s'excuser. Aussi, sans lui demander de y^cwr^ywo/, ainsi qu'il avait fait à Adam et à Eve, Dieu lui dit décisivement et tout court : Parce que tu as fait cela, tu seras maudit, etc.

Cet arrêt de la justice divine contre l'Ennemi du genre lumiain est le point auquel nous voulions en venir. Il porte en lui-même l'édit de noire ailVanchisse-

' Neuvième élévaliou sur les Mystères.

252 LnilE II, CHAPITRE VII.

ment, et celte loi constitulive du rapport entre la Rédemption et la Chute, que nous avons promis de montrer.

Dieu aurait pu par lui-môme punir le démon, comme il l'avait fait pour la grande faute qui avait précipité cet Ange révolté du ciel dans les abîmes. Mais il procède autrement. Il aurait pu le punir par l'horame seul, comme chef de la race victime de ce grand homicide, ainsi que l'appelle Jésus-Christ dans l'Évangile'. Mais il procède encore autrement. Il pouvait le punir enfin par l'homme et par la femme, comme étant les deux victimes de sa jalouse envie. Il en agit encore autrement. Il le punit par la femme et son descendant. Voici le divin arrêt :

« Je mettrai des hostilités entre toi et la femme, « entre ta race et sa race. Elle t'écrasera la tête et tu « lui dresseras des embûches au talon. » Jnimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tmim, et semen ilhus : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus^.

Il y a deux versions sur ce mot ipsa conteret^ elle t'écrasera : l'une qui, rapportant le mot ipsa h la femme, lui attril)ue la victoire sur le démon ; l'autre qui, rapportant ce mot à semen qui, dans l'original, s'accorde avec le pronom, attribue la victoire au descendant de la feunne. Nous adoi)tons indill'éromment les deux sens. Cckiiqui attribue proprement la victoire au descendant de la femme est au fond le vrai. Seulement il faut comprendre (jue, on ce sens même, la femme remi)orlora cette victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur.

' Joan., VIII, 4-1.

• Ocnè. c, m, 15.

ÉCONOMIE DE l'incarnation. 253

Nous disons qu'il faut le comprendre ainsi, parce qu'en définitive il faut bien en passer par le verset qui met d'ai)ord le combat entre le serpent et la femme: — Inimicùias ponam inter te et mulierem ; ci parla femme entre lui et le fruit de la femme, et semeyn tuum etsemcn illius. Et la victoire étant en raison du combat, étant le combat mémo, puisciue l'ennemi se replie toujours contre le talon qui l'écrase, la femme a évidemment dans la victoire la part qu'elle a dans le combat, laquelle est manifeste : Inimicitias ponam inter te et MULIEREM.

Dieu, qui pouvait dire également, et devait dire ce semble plutôt, qu'il mettrait ces inimitiés entre le dragon et l'homme, ou le fruit de l'homme, a dit expressément qu'il les mettrait entre le dragon et la femme et le fruit de la femme, indiquant visiblement par là ce fruit béni qui, étant né d'une Vierge, n'était le fruit que d'une femme, et dont aussi sainte Elisabeth disait : le fruit de vos entrailles est béni*.

Remarquons d'ailleurs, pour comble d'évidence, l'économie générale du divin récit. Le serpent fait tomber la femme, qui fait tomber l'homme, en qui tombe toute la nature dont il est le roi. Le châtiment, portant visiblement le caractère de représailles, procède rigoureusement dans Tordre inverse. L'homme est dominé par la nature, la femme par l'homme, et le serpent par la femme. Et le serpent, qui avait tout assujetti à son empire, étant terrassé par la femme, la femme et tout par la femme se relève dans le même ordre dans lequel il était tombé. Admirable dessein de justice réparatrice et distributive, dont nous pénétrerons bientôt les motifs, mais dont le dispositif seul porte une haute impression de sagesse.

' Luc, I, 42.

Ce qui en résulte plus particulièrement, c'est que l'ensemble de l'arrêt divin, comme le détail de ses dispositions, l'esprit comme la lettre, attribue à la femme, dans la Réparation, la môme part qu'elle a eue dans la Chute.

Ainsi l'hérésie qui lui dénie cette part est condamnée à la première page de cette Écriture qu'elle invoque contre nous, et elle se place elle même, par ses inimitiés contre la femme, sous le coup de cette infaillible sentence dont se poursuit sous nos yeux, depuis deux mille ans, l'exécution : « Je mettrai des inimitiés entre toi et la « femme; elle t'écrasera la tête, et tu lui tendras des « embt!iches au talon. »

Si cette exécution eût été immédiate, Eve eût repris aussitôt après la chute l'avantage sur le serpent, et nous eussions vu, coup pour coup, le triomphe de notre ennemi et sa défaite : la délivrance se fût en quelque sorte confondue avec la perdition, et nous n'en aurions pas distingué et apprécié la merveille.

Les siècles qui se sont écoulés dans l'intervalle des deux événements n'ont pas changé cette économie. Eve reparaît dans Marie, comme Adam dans Jésus-Christ. La cause n'a fait que prendre des pro[)ortions plus vastes, parla prolongation et l'aggravation de la chute, et la réparation n'en a été (juc plus éclatante et que plus glorieuse.

La haute unité do ce dessein, iï travers le cours des quarante siècles qui séparent les deux événements, a été rendue par saint Augustin avec une grande éloquence.

(( Comme il a été écrit, par la femme a été introduit le j léché et e'est par elle que nous niourous tous; par elle le monde tombé dans une servitude lamentable a eu sa lôte liée et courbée sous le joug du démon. L'harmo-

nieiLx accord des éléments rompu, le déluge a eflacé l'homme, il n'a pu effacer le crime. Isaac, fils d'une stérile, non d'une vierge, a mérité de porter la figure de la croix; mais le monde n'eût rien gagné à la consommation de son sacrifice. Moïse arrache à la servitude le peuple juif, mais il n'en délivre pas non plus le monde: il extermine l'Égyptien, non le péché. David déclare lui-môme qu'il est né dans l'iniquité, il n'a pu donc en purger la terre. Comme donc par plusieurs tours et révolutions de siècles le char du monde avait roulé, que personne n'avait pu le guérir, et qu'appesanti de crimes, du coup et du brisement de cette grande chute tout l'univers avait les membres en débris, personne ne le relevant, la cause est renvoyée à la femme : ad feminam CAUSA REVERTiTUR ; et l'origine est tranchée par l'origine: l'origine du péché par l'origine du Christ; la lignée de l'impiété par la lignée de la piété ; la racine de la mort par la racine de la vie '.

Ainsi se comporte la loi do la Réparation, dans son rapport avec la Chute.

Il faut maintenant que nous en j)enétrions les motifs. On ne saurait donner trop d'attention à cette belle économie.

Cette antithèse entre la Chute et la Réparation, qui a été signalée par tous les Pères et Docteurs, depuis saint Irénée jusqu'à Bossuet, qui est si soutenue et qui paraît un jeu, en est un en effet, c'est un admirable jeu de justice.

C'est une commune illusion, source de beaucoup d'erreurs en matière de religion, do ne reconnaître Dieu qu'à la puissance : nons l'avons déjà dévoilée, en montrant que la bonté, la sagesse, la justice, la sainteté ne

' Serm. de Partu Virginis.

lai étant pas moins essentielles, il y a égale raison de prendre chacun de ces attributs pour sceau de la Divinité ; ou plutôt qu'étant moins des attributs que des aperçus de la Perfection infinie qui les unit tous dans la simplicité de son essence, il ne faut abstraire aucun d'eux. J'oserai môme dire que, relativement à des natures faibles et libres, la puissance est, de tous les caractères, celui ([u'il convenait le moins de mettre en jeu, et que la bonté et la justice répondent beaucoup plus à la misère comme à la grandeur humaine. Nous l'avons vu pour la bonté : voyons-le pour la justice.

La justice ! où n'est-elle pas dans le monde moral? Qui ne sent au dedans de soi la délicate oscillati(m de sa balance? Quelle conscience a jamais jm lui dérober le moindre de ses mouvements? Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais dans l'universalité des existences, une seule velléité de l)ien ou de mal, si je peux dire ainsi, de perdue pour elle, et ({ui ne pèse son poids et ne trouve son contre-poids dans cette infaillible balance, où tout, absolument tout, fait son impression et se reti-ouve, depuis la fugitive pensée qui cftleure l'àme d'une vierge jusqu'aux noirs attentats de l'enfer.

La religion nous mettant dans un rapport i)lus étroit avec la souveraine Justice que la nature, étant cette Justice oUe-môme réglant, de concert avec la Bonté, les destinées du genre humain, devait nous la montrer (l;uis la rigoureuse pcrfi-ction de sa conduite.

Or c'est une loi de justice que, (piand nous succombons au mal , nous en devenions resclavc. Loi qui découle d'une loi supérieure, savoir, (ju'on est puni par oh on a péché, axiome valgaire à force d'être éprouvé. On est |)uni dans sa liberté de l'abus de sa Iil)erté; on devi(;nt l'esclave du mal pour n'avoir pas voulu être le serviteur du bien. Quiconque pèche est pratiquement

moins libre après qu'avant sa faute ; il a donné une prise et une sorte de droit sur lui au mal, en le commettant; et il ne peut reconquérir sa liberté qu'en la rachetant. Il suffit d'énoncer cette vérité, tant elle est expérimentale.

Or, comme chaque homme, en fait de nature morale, ressent ce que ressent le genre humain, le genre humain ressent ce qui se passe dans chaque liomme. Il n'y a pas deux morales, et la destinée des sociétés et de la société universelle des hommes n'est pas réglée autrement que celle de la conscience la plus solitaire.

Si toute la nature humaine pouvait être ramassée dans un seul homme, elle éprouverait ce qu'elle ressent dans chacun de nous.

Cette supposition a eu sa réalité dans Adam, qui était toute la nature humaine, qui était tout le genre humain dans sa source et dans son auteur.

En succombant au Mal, la nature adamique est tombée sous sa i)uissance. Celle puissance malfaisante a eu dès lors empire sur l'homme, elle l'a possédé, non-seulement en fait, mais en justice ; tellement que la justice a dû venir elle-même dénouer ce nœud qu'elle avait fait.

Saint Bernard a très-philosopiiiquement expliqué cette doctrine contre le sophiste Abailard, qui la niait.

« Qu'il apprenne, disait-il, que le démon a eu non. seulement puissance, mais juste puissance sur les hommes, pour que conséquemment il voie en même temps que le Fils de Dieu est venu en chair pour les délivrer. D'où il faut conclure non que le démon qui a envahi l'homme, non que l'homme qui l'a mérité, mais que Dieu seul, qui a disposé l'événement, a étéjuste. Ce n'est pas en effet par le pouvoir, mais par la volonté qu'on est juste ou injuste. Cette sorte de droit que le démon a sur l'homme, bien qu'injustement acquis et même cri-

minellement usurpé, vient de ce qu'il a été justement permis. Donc l'homme était justement asservi, de telle sorte cependant que ni dans l'homme ni dans le démon, mais en Dieu, se trouvait la justice de cet asservissement. Ainsi justement asservi, l'homme a été miséricordieusement délivré. Mais miséricordieusement de telle sorte que la justice ait eu part à sa libération ; car cela même a été miséricorde du Libérateur que, ce qui convient à une libération, la justice plus que la puissance, ait été employée contre l'envahisseur'. »

Comment la justice, plus que la puissance, a-t-elle opéré notre libération? En ce que, répond saint Irénée, c'est l'homme gui a vaincu l'ennemi de l'homme ^. u La condition humaine, ajoute saint Hilaire, qui était assujettie par le péché du premier homme, ne devait pas être rétablie par la force, mais dégagée à prix. Le Fils de Dieu dominant l'Ennemi du genre humain du lumt du ciel, aurait pu d'un acte de sa volonté le renverser. Mais, pour que cet Ennemi n'ait pas à réclamer, et à se glorifier qu'on ait dérogé pour le vaincre aux lois posées par la justice, il a plu à Dieu, selon cette justice, d'offrir pour le genre humain coupable un homme innocent 3. »

Saint Augustin entre dans la même explication : « Dieu a observé la justice, dit-il, dans la punition dos doux pécliés (de l'homme et du démon). Car il a pesé tout dans les balances (h; r»Jt[uité, à ce point (|ue le pouvoir que le démon avait acquis sur rJiommu on se l'assujettissant ne lui a pas été dénié. Le Verbo de Dieu,

' Ab.Tîl., apud Bcrn,, col. I,

' Si t'iiiin hnmi) non vicisset inimicum liominis, non juste victiis csspl iriiinitMis. Iren., Iil>. III, rap. xx. • Ililar., in homilia iv de Pa.idiute.

ÉCONOMIE DE l'iNCARNAïION. 259

qui a toujours eu le diable sous sa loi, se faisant homme, l'a assujetti à l'homme, ne lui extorquant rien par violeftce, mais le surmontant par justice. De sorte que lui qui, ayant séduit la femme, et par la femme renversé l'homme, revendiquait toute la race du premier hoanne, — à perverse intention, mais cependant par droit rigoureux, — conservât son pouvoir jusqu'à ce qu'il immolât un homme juste sur lequel il n'avait aucun droit, et qu'il perdît par là le droit (ju'il avait sur l'homme coupable'. »

Un méchant artifice a été ainsi réprimé, comme il le méritait, par un bon et juste artifice. L'ennemi a été pris dans ses propres embûches. Nô craignons pas de montrer, avec les Pères, cette opposition de la bonne à la mauvaise ruse, bonus dolus et dolus malus, que le droit humain n'a consacrée que parce qu'elle découlait de la souveraine justice, en observant toutefois, que si cette divine justice l'a employée contre notre ennemi, ce n'est pas, comme nous, par défaut de puissance, mais par sagesse, et comme étant le châtiment le plus approprié au coupable, et le plus conforme à cette règle de justice qui em[)runte au crime sa punition.

C'est ce ([ue saint Grégoire pape et saint Grégoire de Nazianze font ressortir admirablement. « Dans l'hameçon, dit le premier, ra])pàt est montré, le trait est caché. Ainsi le Dragon infernal, le Léviathan dont parle Job, a été la proie de Dieu au moyen de l'Incarnation du Verbe, en qui la chair passible se montrait, et la Divinité impassible se cachait. A cet hameçon de l'Incarnation l'ennemi a été pris ; car, tandis qu'il se jette sur la proie de l'humanité du Verbe, il est transpercé par le dard de sa Divinité... Il est donc pris par sa propre morsure, per-

' De Libero Arbitrio, lib. III, cap. x>

260 LIVRE ir, CHAPITRE VII.

dant le droit qu'il avait sur les mortels, en s'attaquant à l'Immortel *. »

« Le rusé auteur de notre ruine, dit pareillement saint Grégoire de Nazianze, se croyait siir de sa conquête après l'avoir i)rise par l'appât d'une fausse espérance de divinité. Mais voilà, une chair humaine lui étant présentée en guise de proie, il est pris lui-môrae : se précipitant comme si c'eût été sur Adam, il tombe sur Dieu. Et ainsi le nouvel Adam recouvre l'ancien, et de cette façon nous sommes déliés de la damnation, et la mort par la mort est vaincue'. »

Dieu, par là, a fait œuvre de sagesse, de justice et de bonté, sans abdiquer sa puissance, qui a éclaté en définitive dans la faiblesse des mo^'ens, mais sans l'exercer à découvert contre l'ennemi, pour le confondre et nous rétabhr d'une manière plus parfaite : « Si, on effet, dit un Docteur, se servant de sa force divine, il fût entré en combat avec l'Ange apostat, qu'y aurait-il eu d'extraordinaire à ce qu'il l'accablât? Il eût même accru son orgueil, en lui donnant lieu de se poser comme son égal et son adversaire. Sans être moins puissant, Dieu a été sage, juste et bon, en rabattant l'insolence du rebelle par cette vileté humaine dont il avait abusé, et en transférant à celle-ci le titre et le trophée de la victoire». »

Cette magnifique théologie, en nous faisant entrevoir (luclque chose do la divine ot profonde sagesse (pii a combiné le Plan clirélicn, doit émouvoir, ce nous semble, rincré(hilc, et le faire entrer (hms cet humble ravissement (lu'éprouve le naturaliste lorsque dans ce (pi'il

' Iloiiiiliii, XXV.

Oral. ai).

• Ca'sarius, Uinloij. :», Int. i:t?, i. 11, liiUl. /'/'.. |). cjo.

ECONOMIE DE h INCARNATION. 261

dédaignait, comme le vulgaii-e, il vient à découvrir une merveille qui le confond.

Ainsi donc, d'après ce Plan de la divine sagesse, pour que la libération de l'homme se fit justement en ellemême, honteusement pour l'ennemi, miséricordieusement pour nous, il fallait que la victoire fût remportée sur le terrain de la défaite, en retournant contre l'ennemi ses propres moyens; qu'elle fût, comme nous l'avons dit, une revanche; par conséquent que les deux sexes y i)rissent part. « Dieu, voulant regagner son image par un dessein d'émulation, dit éloquemment Bossuet après TertuUien, a voulu l'emporter sur son adversaire dans les choses où il faisait son fort et où il croyait avoir le [)lus d'avantage. Pour confondre son audace, il fait tourner à notre salut tout ce que cet ennemi a employé à notre ruine; il renverse tous ses desseins sur sa tète, il l'accable de ses propres machines, et il imprime la marque de sa victoire partout où il voit quelque caractère de son rival impuissant. Pour relever notre courage abattu, il se plaît de nous faire voir toutes les forces de notre tyran renversées ; et voulant nous faire sentir que nous sommes véritablement rétablis, il nous montre tous les instruments de notre malheur raiséricordieusement employés au ministère de notre salut : telle est l'émulation du Dieu des armées. Et de là vient que nos anciens Pères voyant, par une induction si universelle, que Dieu s'est résolument attaché (roj)érer notre bonheur par les mûmes choses qui ont été le principe de notre perte, ils en ont tiré cette conséquence : Si tel est le dessein de Dieu, que tout ce qui a eu part à notre ruine doive coopérer à notre salut, puisque les deux sexes sont intervenus dans la désolation de notre nature, il fallait qu'ils se trouvassent en sa délivrance; et parce que le genre humain est préci()ité à

lo.

la damnation éternelle par un homme et par une femme, il était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve, aussi bien qu'un nouvel Adam, afin de donner à la terre, au lieu de la race humaine qui avait été condamnée, une nouvelle postérité qui fût sanctifiée par la grâce ^ »

Entre tous les Pères de l'Église, saint Augustin et saint Bernard ont particulièrement atïectionné cette belle vérité :

(( Notre-Seigneur Jésus-Christ, dit le premier, qui était venu pour atlranchir les hommes, a eu des égards pour les deux sexes, prenant le sexe humain du sexe féminin. En cela, il faut voir un grand sacrement, qui est que, de même que la mort nous était arrivée par la femme, la vie par la femme aussi nous arrivât, afin que les deux natures, savoir la masculine et la féminine, victorieuses du démon, fissent son supplice, comme la chute de toutes deux avait fait sa joie. C'eflt été peu pour son châtiment, que les deux sexes en nous fqssent affranchis, si nous n'avions été affranchis par les deux sexes'*. » — « Si, prenant une existence d'homme, co qui devait être, le Christ ne l'eût pas prise d'une femme, la femme eût désespéré d'elle-même, se souvenant de son premier pét-hé, par lequel elle avait fait tomber l'homme, et elle aurait cru n'avoir aucune part d'espérance dans le Christ. Je ne condamne pas la créature que j'ai faite, dit co Dieu Sauveur, mais le péché que je n'ai pas fait. Pour cela, je naîtrai honnne, mais je naîtrai d'une femme. Que chaque soxe trouve ainsi son lionneur, confesse son ini<juité, espère son salut. Pour la |)crte de riiomme, la ('0U|)e (\[\ poison lui a été trans-

• Qu.itrirmo scniinn pour la l'tHc de l'Annonciation, ' L. Dti Ayone Chri^liuno, c. xxii.

ÉCONOMIE DE l/lNCARNATION, 201

mise par la femme ; pour sa guérison, que la coupe du salut lui soit transmise pur la femme. Que la femme compense le péché qui a fait tomber l'homme, par l'engendrement du Christ*. »

u Réjouis-loi, Adam, notre père, dit saint Bernard; mais plus encore, ô Eve, notre mère, réjouis-toi! comme vous avez été les auteurs de tous les humains, vous eu avez été aussi les parricides, et, comble d'infortune! les parricides, avant d'en être les auteurs. Mais tous deux, dis-je, consolez-vous dans votre fille et dans une telle fille : toi, surtout, par qui le mal s'est d'abord introduit, et dont l'opprobre s'est étendu à tout ton sexe. Le temps approche où cet opprobre va être enlevé, et où l'homme n'aura plus lieu de s'en prendre à la femme... Pour s'excuser impudenmient, il n'a pas hésité à charger la femme, disant : La femme que vous m'avez donnée m'a présenté de ce fruit et j'en ai mangé... Change désormais cette excuse criminelle en action de grâce, et dis : La femme que vous m'avez donnée m'a présenté le fruit de vie et j'en ai été régénéré^. »

C'est dans ce nouvel Adam seul qu'a lieu la régénération, comme c'est dans l'ancien qu'a eu lieu la chute. La chute, en tant qu'héréditaire, n'aurait [)as eu heu si Adam, porteur do la race humaine, eût résisté. C'est en lui que gît la responsabilité de notre perte. De môme, c'est en Jésus-Christ, porteur des péchés du monde, qu'est le mérite et la grâce de la Rédemption.

Mais de môme que la femme dans Eve avait eu Vinitiative de la faute. Dieu a voulu qu'elle eût dans Marie l'initiative de la réparation. Il a voulu que par Marie nous vivions en Jésus-Clirist, comme par Eve nous

' Serm. 2, Super natus est.

^ Serai. 17, De Diversis.

264 LIVRE II, CHAPITRE Vil.

mourons en Adam, et que cette même faiblesse dont l'ennemi s'était fait un instrument de perdition contre l'homme, devînt un instrument de justice et de salut contre lui.

Tels sont les divins motifs de cette guerre annoncée entre le serpent et la femme au chapitre III de la Genèse, guerre si implacable que ce n'est pas de Vinimitié, mais des inimitiés {inimicitias) multipliées et sans fin qui sont entre eux. Ainsi donc, ce n'est pas le Très-Haut qu'il avait voulu égaler que l'Ange superbe se trouve avoir pour adversaire; ce n'est pas un Ange son égal; ce n'est pas môme l'homme son inférieur; mais c'est ce qu'il y a de plus frùle, ce qu'il avait lui-mùme si facilement séduit et tourné contre l'houime et contre Dieu, la femme, la vierge, qui est retournée contre lui, qui reprend légitimement l'avantage qu'il avait usurpé, et avec une supériorité si humiliante pour lui, et pour nous si rassurante, que la plus humble partie de cet être si faible suffit, le talon, pour lui écraser la tête ; et que tout ce qu'il peut faire , pour prolonger avec le combat sa défaite, c'est de dresser par derrière de lâches et irupuissantes embûches contre ce talon vainqueur. Conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus.

Parmi les traditions profanes qui viennent confirmer cette prophétie de notre délivrance, il en est une singulièrement remanpiable v\ cpii lui rcsscnible naïvo/ient, pour emprunter les expressions de son rapporteur, Plularquc : c'est la tradition égypticMUK^ d'Isis, Après avoir rappelé la croyance ancienne aux dénjons, « vaiurcs <t yrandes et puissantes répandues dans l'air, au demeurant « maUgnes et mal accoiiitables, ([ui ont phiisir (pie l'on « fasse pour elles dus chooi'S honteuses et vilaines » (expressions d'une curieuse siiuihtU(k> iivoc celles do

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saint Paul dans son épître aux Éphésiens : « Nous avons à lutter avec les princes et les puissances, esprits de malice répandus dans l'air* »), Plutarque ajoute : <( A cela « ressemble naïvement ce que l'on récite de Typhon, « qu'il fit par son envie et sa malignité plusieurs mau- « vaises choses, et qu'ayant mis tout en combustion, (( il rem[)lit de maux et de misères le ciel et la terre. « Et puis en fut puni, et la femme et sœur d'Osiris en fit la H vengeance, esteignant et amortissant sa rage et sa fu- <( reur *. »

Une autre version, rapportée encore par Plutarque, vient compléter la vérité biblique, en nous montrant le semen mulieris , le descendant de la Femme tirant d'une manière plus immédiate vengeance du serpent : « Ce « descendant d'Isis, nommé Horus, ne tua pas du tout « entièrement Typhon, mais lui osta la force et la puis- « sance de pouvoir plus rien faire... de sorte que Ty- « phon fut bien surmonté, mais non pas tué, pour ce « que la divinité do la terre ne voulut pas permettre « que sa puissance fust du tout anéantie, mais seule- « ment la lascha et diminua, voulant que ce combat « demeurast'. »

Quelle belle transparence nous offrent ces traditions, et qui ne voit au travers de leur naïveté la vérité de ces inimitiés annoncées entre le serpent et la Femme, et le descendant de la Femme, par qui, en elfet, notre ennemi est surmonté, mais non pas tué, pour que la race du libérateur prenne successivement part au combat et à la victoire !

Mais la tradition profane, inspirée par un souflle plus

' Ad Ejjlies., vi, 12.

' Isis et Osiris, n. xxiv.

' Jbid., n. xLiv, xxv.

primitif, quitte le passé pour l'avenir, et s'élève à une hauteur prophétique. S'appuyant sur « une opinion fori « ancienne, descendue des théologiens et législateurs « du temps passé jusqu'aux poètes et aux i)hilosophes, H sans que l'on sache toutefois qui en est le premier « auteur, encore qu'elle soit si avant imprimée eu la « foi et persuasion des hommes qu'il n'y a moyen de « l'en effacer ni arraciier, tant elle est fréquentée, non « pas en familiers devis ni en bruits communs, mais « en sacrifices et divines cérémonies du service des « dieux, tant des nations barbares que des Grecs, » elle rapporte :

Qu' (( Il viendra mi temps fatal et prédestiné que le « génie du mal, Arimane (le môme être que Tyj)hoii), « sera détruit de tout point et exterminé par le divin « médiateur Mithras (le môme qu'Horus)... qu'ils doi- « vent demeurer à guerroyer et à combattre l'un contre « l'autre, jusqu'à ce que fmalement Pluton ou Typlioii « sera délaissé et périra du tout, et tous les liommeg « seront bienlieureux, et que le Dieu ipii îuu'a ouvré, (c fait et procuré cela, cliosme cependant et se repose m; (t tejnps non trop long pour un Dieu^. »

Ce dernier trait me paraît sul)lime. Il rend d'une manière admirable ce retard de la veiuie (hi Sauveur, (pii nous scandalise, et que les Anciens, dirait-on, comprenaient. La nalureluunaine ne i)Ouvant, en tant (|ue nature libre, être sauvée sans participer elie-mom(ià l'opération de sa guérison, devait, avant tout, y être préparée parl'ex- ])érienco (U> son mal et de son impuissance porsonnello à le surmonter, \m\iv être pleinement convaincue de la nécessité de son Sauveur et de la gratuité de sa miséricorde. En ce sens, on peut dire que le Sauveur vennit

' Isis cl Osiris, xlj, xt.ti, xi.iii.

avant de venir, dans cette expérience de la misère humaine qui le faisait désirer j)ar toutes les nations, et ({ui par ce désir anticipait les effets de sa venue. La grandeur croissante du mal préparait ainsi la grandeur de sa défaite et ce magnifique triomphe par le({uel le Christ devait le surmonter. Comme un sage médecin laisse mûrir l'abcès dans lequel il doit porter le fer, pour que son opération soit plus salutaire, ou comme un puissant jouteur donne carrière à son ennemi et le laisse s'enller du facile avantage qu'il lui concède pour l'humilier ensuite plus profondément, ainsi le Fils de Dieu laisse

i l'ennemi du genre humain préparer lui-même l'éclatante honte de sa défaite, // chôme en attendant et se repose un temps non ti^op long pour un Dieu. Retard divin, mais aussi retard miséricordieux, puisque le triomphe de notre libérateur est notre triomphe.

Mais enfin les temps sont arrivés à leur plénitude. Le mal est à son comble : toute la terre lui est asservie. (( Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dissipés! » ^Exsurgat Deus, et dissipentur inimicie/'us! Quelle force ne va-t-il pas lui falloir déployer pour reprendre sur noire tyran quatre mille ans d'avantage ! Toutes les foudres par lesquelles il le précipita jadis dans les abîmes seront-elles assez puissantes pour l'y faire rentrer ? Écoutez:

H L'Ange du Seigneur fut envoyé de Dieu, en une « petite ville de Galilée, à une vierge appelée Marie, « et lui dit : Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur « est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les fem- « mes... No craignez point... Vous concevrez et enfante- « rez le Fils du Très-Haut, dont le règne n'aura point (( de fin... Et Marie dit: Voici la servante du Seigneur,

^mquil nie soit fait selon votre parole. »

^■C'en est fait, l'Ennemi est abattu. Cette humble pa-

role de Marie lui a brisé la tête ; car, par cette parole, Marie a conçu le Vainqueur. Aussi c'est pendant qu'elle porte encore celui-ci dans ses entrailles qu'elle chante son triomphe comme étant déjà consommé: Fecit pQtentiam lu Brackio suo ; dispersit super bos mente cordis sui*. A partir de ce moment commencent le grand comljat ci le cours de ces inimitiés annoncées au commenccmeni entre le serpent et la Femme, et qui depuis dix-huit siè clés n'ont pas cessé. Inimitiés des deux parts implacables, mais toujours victorieuses du côté de la Femme, toujours lâches et impuissantes du côté du serpent. Elisabeth, inspirée de Dieu, va la saluer an nom de toutes les générations bienheureuses; mais un noir soupçor va insinuer à Joseph qu'elle est infâme. Des anges voni fêter son enfantement du haut du ciel ; mais de vils animaux vont lui en disputer le misérable réduit sur la terre. Des rois de l'Orient vont venir mettre aux pieds du fruit de sa Maternité leurs couronnes et leurs trésors; mais le roi Hérode voudra secrètement le découvrir pour l'immoler, et le poursuivra de mille glaives, Suivez ainsi tout le cours de cette nouvelle destinée d( la femme dans son union avec ce divin fruit, et vous la verrez toujours dominatrice do son ennemi et toujours en butte à ses embûches. Bientôt le combat pren (Ira des proportions plus vastes : toute la terre va en de venir le théâtre, tous les hommes vont y prendre ])art des mondes vont s'cnlro-cluxiuer; mais toujours di côté du Fils do Mario la victoire, toujours du côté di serpent une làcht; fureur. L'Église, semence de MariC; l'Impiété, semence du serpent, n'ont cessé depuis Ion de guerroyer.

C'est do cette guerre que nous sommes le fruit. Elk

' Caiiti*|uc (It* la saiiito \'ii'rK«î.

ÉCONOMIE DE l'iNCARNATION. 209

se poursuit sous nos yeux. Nous y prenons tous part, moi qui écris, vous qui me lisez. C'est au fond la question irritante, et il est clair qu'elle n'est pas prête à finir; il est probable qu'elle ne finira jamais, tant que se succéderont les siècles. Or, ce qu'elle est aujourd'hui, ce qu'elle sera demain, elle l'a été hier et à cha(|ue siècle, en remontant jusqu'à la naissance de Jésus-Christ jusqu'à l'enfanlement de Marie. Au delà vous ne la trouverez pas; elle n'avait pas du moins ce caractère. Jamais on n'avait vu un tel phénomène ; je veux dire une société spirituelle parfaitement distincte et une en soi, en butle à une lulte acharnée qui occupe plus ou moins tous les esprits, et où elle finit toujours par triompher. Jamais on n'avait vu cela pendant quatre mille ans, et on n'a cessé do le voir depuis deux mille ans, à partir de l'enfantement de Marie, en accomplissement do l'arrêt porté il y a six mille ans contre l'auteur de notre ruine, par un juste rapport de cette ruine avec sa répara lion.

C'est là, ce nous semble, un assez large fondement de la vérité de notre culte envers Marie !

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