CHAPITRE VIII
ÉCONOMIE DE l'iNCARNATION POUR RACHETER l'hOMME DE LA JUS- TICE DE DIEU PAR l'immolation d'uNE VICTIME INFINIE. — MINISTÈRE DE MARIE SOUS CE QUATRIÈME RAPPORT.
Le caractère dominant de l'Incarnation, dans lequel viennent rentrer tous les autres caractères, c'est de mettre entre le ciel et la terre une grande Victime, dont l'immolation expie le crime de la terre et apaise la colère du ciel.
Le Fils de Dieu devait revêtir la nature humaine, non-seulement, comme nous l'avons fait voir, pour s'accommoder à notre dépendance des choses sensibles, en vue de nous en retirer, — non-seulement pour dissiper par celte familière condescendance la terreur que nous avions de Dieu, — non-seulement pour communiquer à notre nature, en se l'appropriant, le droit et l'empire qu'avait déjà la sienne sur notre ennemi ; — mais surtout pour expier la faute humaine par un sacrifice qui, partant de l'humanité qui l'avait commise, atteignît à la Divinité qu'elle avait offensée, et comblât l'abîme qui les séparait.
C'est pourquoi il devait prendre la nature humaine à l'état de victime, c'est-à-dire à l'état d'humiliation, de soulfrance et de mort.
Cet état était devenu depuis le péché notre état naturel. Mais ce n'était (ju'un état de châtiment, que nous subissions en esclaves, et contre lo(pitil nous réagissions sans cesse par des désordres ([ui en aggravaient le nuil. Pour qu'il devînt un état d'expiation, il fallait (ju'il fCit pris par une nature infiniment iiuiocenle, (pii, ne devant rien pour elle-même, put disposer pour nous de tout le
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mérite de sa souffrance, et sanctifier la nôtre par son union.
Donnons-nous la joie d'admirer cette divine dispensation.
Le cœur humain, nous l'avons déjà observé, est partagé entre le sentiment de sa grandeur et celui de sa misère, entre la présomption et le désespoir. Pour peu qu'il se sente capable de vertu, il s'enfle du sentiment (le son mérite, jusqu'à se croire égal et môme supérieur à la Divinité, comme nous le voyons dans le stoïcisme. Que si sa faiblesse et la dégradation où elle l'entraîne ne lui permettent pas cette illusion, il tombe dans une autre, qui est de s'assimiler à la brute, comme dans réi)icurisme, ou bien de n'avoir le sentiment de sa culpabilité que pour la croire inexpiable, comme dans le paganisme. L'Antiquité s'adorait ainsi dans ses vertus, croupissait dans ses vices, ou se faisait des furies de ses remords; et par ses trois méprises sur le juste rapport de la nature humaine avec Dieu, tout son développement moral était entravé. On n'y connaissait pas ce contrepoids de la vertu qui la fait incessamment monter, et qu'on appelle l'humilité; ce type, à la fois surnaturel et sensible de perfection, qui est toujours la honte de l'immoralité, quand il n'en est pas le remède, et qu'on appelle la sainteté; et cette voie de réhabilitation qui fait rentrer l'innocence dans les âmes les plus ciiminelles, et qu'on appelle la pénitence.
Le dogme de la Rédemption nous a apporté ces grands biens, en nous otlrant dans l'auguste Victime du calvaire un grand sujet d'humilité, un divin exemple de sainteté, un fondement solide de pénitence.
Conciliant à la fois, par un art qui ne peut être que divin, les dispositions les plus opposées du cœur de l'homme, il a porté le sentiment de la justice di\ine à
un degré infiniment supérieur à celui qui faisait la terreur de la conscience humaine dans l'Antiquité, puisqu'il lui donne pour victime, non de vils animaux, non l'homme coupable, non ce qu'il y a de plus innocent dans la race humaine, ni môme l'ange ; mais le Fils de Dieu. En même temps, il a ouvert un asile contre cette justice formidable aux âmes les plus criminelles, nonseulement jusqu'à leur permettre la confiance et l'espérance, mais jusqu'à leur en faire un devoir et une vertu. Et cet asile, dans lequel règne la miséricorde, hors duquel tonne la justice, est le sein de cette Victime trois fois sainte, dont l'expiation, satisfaisant cette justice d'une satisfaction que nous pouvons nous approprier, nous permet de la retourner contre elle-même.
Comprenons bien que si Dieu nous eût pardonné sans la Rédemption, le sentiment de la justice divine eût péri dans la conscience liumaine, et celui de la miséricorde n'aui-ait pas eu de gage et de fondement. Mais, par le mystère de la Rédemption, Dieu a porté la justice jusqu'à une satisfaction infinie, et la miséricorde jusqu'à fournir pour nous, par le sacrifice volontaire de son propre Fils, le prix de cette satisfaction, et à nous en constituer un droit sur lui-môme : comme un créancier à la fois rigoureux et magnifique qui, voulant remettre la dette à un débiteur insolvable, de manière à faire honneur au litre de cette dette et à rassurer en même temps ce déltiteur contre toute crainte do réclamation, lui procure, à chers deniers tirés de son propre fonds, de quoi se libérer, retirer l'acquit do sa detle, et le lui opposer.
Le cœur Immain étant donné, il fallait cette admirable combinaison de la sagesse divine pour renouer ses rapports avec hi Divinité. Aussi, co cœur nllail-il au-devant de celte grande vérité, dans tout le monde
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ancien, par le sentiment profond de sa culpabilité et de la nécessité d'une victime parfaite substituée à l'homme criminel. Cette idée, nous la retrouvons chez tous les peuples. Ce qui fait le fond de toutes les religions, c'est que l'humanité a besoin d'être rachetée, et qu'elle ne peut l'être que par un homme innocent, comme l'indique déjà le rapport qui existe entre ces deux mots : pius et piare. Le Paganisme tout entier vivait de cette foi. Celte ainsi que Sophocle fait dire à Œdipe ces paroles remarquables : « Une âme pure est en état de « satisfaire pour mille par son sacrifice volontaire. » C'est pour cela que tant d'hommes, Codrus, Curtius, Décius Mus, etc., se sont immolés volontairement pour expier une grande faute, ou i)Our sauvoi- la patrie. De là aussi ce sacrifice ([u'Aristodème fait de sa pro[)re fille, sur l'ordre de l'oracle, et tant d'autres exemples de ce genre, jusqu'à ce qu'enfin le monde s'accorde à croire qu'un Dieu seul devenu homme peut accomplir la grande expiation ; — croyance antique elle-même que nous trouvons promulguée [)ar Eschyle, disant par la bouche de Mercure, à V homme-humanité, Proméihée, ces étonnantes paroles : N'espère pas de terme a ton supplice,
SINON lorsqu'un dieu s'oFFRlRA POUR SUCCÉDER A TES SOUF- FRANCES, ET VOUDRA BIEN DESCENDRE DANS LE SEJOUR OB- SCUR DE LA MORT ' .
L'usage des sacrifices pratiqué par tout l'univers, qui, sur ce point seul, ne faisait qu'un avec la nation juive, était une profession de foi et d'espérance en cette grande vérité. Nous l'avons déjà démontré dans nos premières Études. Sans revenir sur cette dissertation, nous confirmerons seulement ici la moderne exposition de cette vérité par l'antique autorité des saints Pères :
* Tragédie de Proméihée enchaîné, traduct. de M. Alexis Pierron.
« Ce sacrement, dit saint Augustin, ce sacrifice, ce pontife, ce Dieu devant naître de la femme, toutes les choses sacrées et mystiques qui arrivaient à nos pères par l'intervention céleste ou par les rites qu'ils pratiquaient, furent des similitudes de son avènement, afin que toute créature exprimât en quelque sorte par ses gestes l'Unique qui devait venir, et en qui l'universalité des choses devait être réparée par sa mort. Comme, en effet, nous détachant de l'unique vrai Dieu, et tombant de sa hauteur par le crime de l'impiété, nous nous étions disjoints, répandus et évanouis dans la multiplicité, partagés par la multiplicité, asservis à la multiplicité des choses, il fallait, par la souveraine volonté du Dieu de miséricorde, que cette même multiplicité réclamât l'unique remède; que, réclamé par elle, cet unique remède vînt; que cette unique venue fût attestée par cette multiple réclamation; et que, retirés par lui, enfin, de cette multiplicité funeste , nous revinssions nous-mômes à l'Unique Bien^ » — Ainsi, le sacrifice des victimes et des troupeaux était en soi un grand sacrement; mais, dans tous ces genres divers de sacrifices, il faut voir l'unique Sacrifice et l'unique Victime de la croix. Au lieu de tous les anciens sacrifices, cet unique Sacrifice règne aujourd'hui ^. » — « Ce vrai Sacrifice, dit encore saint Augustin, était signifié par la raultiidicité et la diversité des anciens, comme une seule chose est dite en plusieurs manières, pour que, exempte de monotonie, elle éveille l'attention. Mais ce suprême et seul vrai Sacrifice consomuié, tous les faux sacrifices lui ont cédé la placée »
' L. IV, de Trinit.
' In Psal. Lxxiv.
' L. X, de CivU., c. xx.
« Et il faut observer, dit un aulre Docteur, que celte multiplicité même des anciens sacrifices signifiait qu'aucun d'eux n'était suffisant (sans quoi tous les autres eussent été sui)erflus), et faisait désirer d'autant plus le seul suffisant Sacrifice'. »
Saint Grégoire le Grand franchit en trois pas les quarante siècles qui ont précédé la venue du Christ, et les rattache à trois grandes figures. « A travers tous ces divers temps, dit-il, Abel, par le sacrifice de I'Agneau I qu'il otlre, signifie la passion de notre Rédempteur, dont Isaïe dit : comme l'Agneau devant celui qui le tond est muet, il noiivrira'jjoint la bouche; et do qui Jean-Baptiste dit aussi : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde. Ainsi donc, très-séparés, il est vrai, dans l'étendue des siècles, et cependant merveilleusement d'a(;cord dans le sentiment de l'innocence de notre Rédempteur, ils l'expriment, Jean en montrant l'Agneau, Isaïe en le prédisant, Abel en l'offrant; et Celui que Jean montrait, dont Isaïe parlait, Abel figurativement dans ses mains le tenait*. »
a Maintenant donc, dit saint Léon le Grand, la diversité des sacrifices sanglants ayant cessé, l'unique oblation de votre corps et de votre sang, Victime sainte! comble toutes les insuffisances des victimes anciennes, parce que vous êtes le seul vrai Agneau de Dieu qui ôtez les péchés du monde; et ainsi vous parfaites en vous les mystères universels, afin que de même que pour toute victime il y a un seul Sacrifice, il n'y ait qu'un seul Règne sur toute nation'. »
Le Christianisme a des preuves colossales. Leur vaste
' Algenis, 1. II, de Sacr., c. ni.
' Moral., liv. XXIX, cap. xvi.
* Serm. 8, de Passione.
276 LnRE II, CHAPITRE VIII.
proportion résulte de ce partage des siècles en quarante siècles d'attente et de prophéties, et vingt siècles jusqu'à nos jours d'accomplissement, et aussi de l'universalité des faits sur lesquels roulent ces deux actes du drame chrétien. Toute la surface du globe en est le théâtre ; tous les hommes en sont les acteurs ; tous les siècles en sont la durée ; et le Christ annoncé, venant ou venu, en est le sujet divin, dont cette opposition de quarante siècles d'attente et de vingt siècles d'événement fait merveilleusement ressortir la grande figure.
Ainsi, quoi de plus fort, quoi de plus considérable que cette preuve :
Toute riumianité avant Jésus-Christ offrait des sacrifices. La terre n'était qu'un vaste autel, où chaque nation, chaque tribu, chaque famille, cliaque individu égorgeait incessamment des victimes, professant à la fois par là le besoin et l'impuissance d'une expiation, et figurant l'unique Sacrifice et l'unique Victime dont la suffisance infinie devait combler cet abîme de besoin et d'impuissance. N'espère pas de terme à ton supplice, disail la conscience antique, disaient aussi toutes les victimes qu'elle immolait, sinon lorsqiiun Dieu s'offrira pour succéder à tes souffrances et voudra bien descendre dam l'obscur séjour de la mort^. — Ce Dieu Sauveur, espérance i\Q. toutes les nations, dont rincréduhté elle-même confesse qu'il a été la chimère universelle, paraît dans la plénitude des temps et à l'heure marquée dès leur origine, tellement que, à cotte même heure, de l'orient à l'occident, les Mages, comme les Juifs, comme les Païens, s'émeuvent, le monde entier s'agite, la terre et le ciel tressaillent dans l'utlenlo de la nouvelle ère de félicité que la naissance do ce Dieu va leur ouvrir :
' Eschyle.
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Adspice convexe imtantem pondère muudum, Terrasque, tractusquo maris, cœlumquc profunduni ; Adspice, venturo kctentur ut omnia sœclo'.
Ce Dieu Sauveur, dis-je, paraît, et entrant dans le monde il dit : a Vous n'avez point agréé les victimes et « les sacrifices qui vous ont été offerts pour expier les « péchés des hommes, mais vous m'avez formé un « corps, et alors j'ai dit : Me voici ; je viens, selon qu'il « a été écrit de moi au commencement, pour faire, ô « Dieu, -votre volonté*. » — Ainsi posé en victime, il est immolé; et, prodige qui confond l'incrédulité et qui dilate la foi, à partir de cette immolation, les feux des sacrifices s'éteignent dans tout l'univers, les Juifs et les païens, comme les chrétiens, abandonnent de force ou de gré cet usage sans lequel jusque-là l'humanité n'avait pu vivre. « Les victimes, écrivait Pline à Trajan, ne trouvent plus d'acheteur, quarum adhuc rarissimus emptor invenitur. » La seule Victime de la croix libère toutes les victimes, parce que seule elle libère le genre humain.
Quelle preuve! ! mais il faut y poser le comble : cinq cents ans auparavant, Daniel, précisant les prophéties qui remontaient au berceau du monde, avait écrit : « Après soixante et dix semaines, le Christ sera mis à
« mort... LES HOSTIES ET SACRIFICES SERONT ABOUS. Post
« hebdomades septuaginta occidetur Christus... et deficiet « hostia et sacrificium'. »
Quelle prophétie I quel événement! quel accord!
Cherchez un point du monde où on n'immolât pas
• Virgile.
' Ad Hebr., chap. x, v. 8, 7.
* Daniel, ch. ix, 26, 27.
278 LrniE II, CHAPITRE VIII.
autrefois quotidiennement des victimes : cherchez un point du monde civilisé où on en immole aujourd'hui, à partir de la grande immolation du Calvaire, dont la perpétuité, renouvelée sur nos autels, suffit à l'univers, et par conséquent en reçoit l'hommage.
C'est un hommage implicite, en effet, comme l'observe très-justement Thomassin, que les ennemis même du Christianisme, les juifs, les infidèles, les philosophes, tout ce qui ne fléchit pas le genou devant la Croix, lui rendent forcément ou à leur insu, que de s'abstenir de tout autre sacrifice, et de cesser ces immolations de victimes qu'ils pratiquaient autrefois, et qu'ils eussent continué de ])ratiquer, sans l'interdit que la mort d'un Dieu a jeté sur elles. Contempteurs de Jésus-Christ, esprits d'élite, comme il vous plaît de vous appeler, philosophes drapés dans votre dédain de la simplicité chrétienne, apprenez que vous devez à la Croix, de ne pas immoler au moins un coq à Esculape, comme Socrate; ou, comme le vieux Plutarque, de no pas faire des sacrifices à l'amour sur l'HéUcon, et mener des danses autour de son autel. La Croix vous affranchit de ces puérihlés honteuses, qui couvraient de plus honteuses mœurs, ou plutôt elle vous les défend : et vous en abstenir, c'est lui rendre hommage. Christi enim et Ecclesiœ hostes hune ejiis sacrificiij vei inviti, vel inopini honorem habent, ut a sacrificiis ipsi ahstinearit*.
Ainsi, chose admirable 1 en deçà comme au delà du Calvaire, tout se réfère à son sommet. De})uis l'origine (lu monde jusqu'à nos jours, l'auguste Victime n'a cessé de recevoir les honnnages do tout l'univers : /ivant son immolation, \n\i la pi-atique universelle dos sacrilices, (jui la n'M^lamail ; après son immolation, par leur cessa-
' Thomassin, de Incarnat. Verhi, lib. X, cai). vn.
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tion universelle, qui proclame sa suffisance. « Au lieu « que tous les prêtres, dit saint Paul, se présentaient (( tous les jours à Dieu, pratiquant et offrant plusieurs « fois les mômes sacrifices qui ne pouvaient jamais « ôter les péchés; Celui-ci, ayant offert un seul sacrifice « pour les péchés, est assis pour toujours à la droite « de Dieu , où il attend que ses ennemis soient ré- « duits à être son marchepied ^ » Quelle grandeur! quelle ordonnance ! quelle éclatante vérité ! Qui a un bandeau sur les yeux, ou de la foi qui, sur de telles preuves, croit au mystère de la Croix, ou de l'incrédulité qui, pour éviter de croire à ce divin mystère, va se heurter contre de telles preuves?
Comme si d'ailleurs, sans ces preuves, cet adorable mystère ne portait pas en lui-môme sa magnifique justification !
Qu'est-ce que croire au mystère de la Croix? C'est croire que Dieu est si Saint que la souillure du péché ne peut disparaître à ses yeux que lavée dans le sang d'un Dieu ; c'est croire que Dieu est si Juste que sa justice infinie ne peut se contenter que d'une satisfaction infinie ; c'est croire que Dieu est si Gimnd qu'il ne peut être pleinement honoré que par une victime aussi excellente et aussi grande que Lui-môme ; c'est croire que Dieu est si Puissant que du plus profond anéantissement de cette victime il peut lui soumettre tout l'univers révolté, briser tous les faisceaux, abattre toutes les idoles, convertir la terre par la seule vertu d'une croix, et faire de cet ignominieux gibet la terreur de l'enfer, la joie du ciel, la loi du monde; c'est croire surtout que Dieu est si Bon et qu'il a tant aimé le monde, qu'il n'a pas épargné pour le sauver son propre Fils, et que ce Fils a fait ses
' Ad Hebr., cap. x, 12, 13.
délices d'être avec les enfants des hommes, et de les aimer jusquà la m.ort; c'est croire enfin que Dieu est si Sage que dans le seul sacrifice de la croix il a trouvé le merveilleux secret de concilier ainsi au suprême degré sa Sainteté, sa Justice, sa Majesté, sa Puissance, sa Bonté, sa Sagesse, de mettre toute sa Divinité en rapport avec notre foiblesse sans l'accabler; de transformer notre nature sans la détruire; de sanctifier ses instincts, cliarmer ses souffrances , l'humilier sans bassesse , l'élever sans orgueil, lui inspirer la confiance la plus filiale au fond de ses égarements, et la crainte la plus salutaire au faîte de ses perfections; et, en réformant ainsi l'homme, de réformer la société des hommes par tous les grands principes de charité, de justice, de sainteté, de liberté, de résignation, de dignité, de paix et de sainte espérance qui découlent incessamment sur le momie du haut de la Croix.
Croire au mystère de la Croix, c'est donc croire à Dieu de la manière la plus solide et la plus sublime; c'est embrasser la réalité sensible d'une Sainteté, d'une Justice, d'une Grandeur, d'une Puissance, d'une Bonté, d'une Sagesse, d'une Divinité, on un mot, qui dépasse tout idéal et qui ne peut être que la DIVINITÉ même; c'est croire aussi au perfectionnement de l'homme et à la civilisation; c'est professer la philoso])liic la i)lus universelle et la plus transcendante. — Et pour vous faire crgire à des clioses si croyables de grandeur et de beauté qu'elles i)ourraient se passer de toutes autres preuves, on vous donne mille preuves de la force de celle que nous vous avons montrée ci-dessus, et vous ne croyez pas! !! Quel plus grand mystère que celui d'une telle incrédulité!
Ou phitAt, je me tromj)e, cette incrédulité s'expli(iue parfaiteinent par deux curactèros do nos mystères, leur
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simplicité et leur sainteté : leur simplicité, qui blesse l'orgueil; leur sainteté, qui blesse la concupiscence. On ne veut i)as d'une croyance, si sublime qu'elle soit, qu'il faut partager avec le peuple ; on ne veut pas d'une doctrine, si convaincante qu'elle soit, qui n'est pas une pure spéculation et qui engage la moralité, la perfection privée. Cependant, être à la fois sublime et populaiie, spéculative et pratique, c'est là un caractère incomparable de perfection, et par conséquent un motif souverain de crédibilité. C'est donc parce que le Cbristianisme est parfait, et par là éminemment croyable, qu'on ne le croit pas. C'est-à-dire qu'on n'est incrédule que parce qu'on n'est pas de force à être chrétien. De quelque beau et fastueux déguisement qu'elle se couvre, l'incrédulité, au fond, n'est pas autre chose : c'est une faiblesse. Par conséquent, c'est un hommage à la divinité d'une rehgion, sous laquelle elle succombe.
Ainsi se recommandent nos mystères par l'incrédulité des faibles, comme par la foi des forts; plus particulièrement le mystère do la Réparation de notre nature par le sacrifice du Fils de Dieu.
Il faut maintenant pénétrer au cœur de ce mystère, pour y voir la grande part que la Vierge Marie y prend, et qui lui vaut do pouvoir être appelée Corédemptrice du genre humain.
Quand on parle de la Rédemption, on se représente l'auguste Victime sur la croix, et on a raison; car c'est là qu'elle a consonuné son sacrifice. Mais il faut ne rien oublier, ne rien séparer dans un système divin où tout s'accorde avec une si merveilleuse justesse. Le fait de la mort de Jésus-Christ est im mystère qui perd toute sa valeur, toute sa substance doctrinale, si on le détache d'un autre fait, d'un autre mystère, i[ui est celui do sa
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naissance. Platon a peint trait pour trait Jésus-Christ, dans la personne d'un juste, victime de la calomnie et de la méchanceté des hommes, chargé d'opprobres et expirant comme un criminel sur une croix. Cependant, quelle que soit la ressemblance entre ce juste de Platon et Jésus-Christ, un abhne les sépare : c'est que le juste de Platon était un homme, et par conséquent devait mourir en tout état ; son genre de mort seul était méritoire; tandis que le Fils de Dieu étant Dieu, et par conséquent impassible et immortel par nature, a épousé volontairement toute souti'rance et toute mort, en se faisant homme, en se faisant mortel. Ses souffrances et sa mort remontent par conséquent à sa naissance et à l'amour qui l'y a porté. Son incarnation est proprement son sacrifice, dont sa passion n'a été que la consommation.
Qu'est-ce en effet que cette mortalité que le Verbe a prise dans le sein de Marie, qu'une sorte de mort prolixe? Nous entrons par notre naissance dans le chemin de la mort, nous tous mortels que nous sommes. Dès lors nous sommes destinés à la mort; dès lors nous nous avançons et nous nous hâtons vers la mort; et ce qu'on appelle vie n'est (]u'uno déi)erdilion de vie, qu'une concession à la mort. L'iionune est en proie à sa durée. Tout ce qu'il a vécu de temps, il l'a dévécu, pour ainsi dire; loul ce qu'il a bu à la coupe do la vie, il l'a épuisé; tout ce qu'il a d'années, il no les a ])lus; et on peut dire que tout autant il est déjà mort. Chaque jour ainsi nous mourons; cluujue Inniro, (■lia(|uo momonl, chaque soupir de noire vie est connue un précipul de la mort et un à-compte sur notre dernier soupir. Déjà notre enfance est morte, déjà notre a<lolos(!ence , déjà notre jeunesse; l'instant lui-même de notre vie, est un instant de notre mort : vivre longtemps enfin do cette moi -
telle vie n'est pas autre chose que longtemps mourir. Lors donc que le Fils de Dieu, du sein de la félicité suprême, de l'éternelle vie et de l'impassible immortalité, sans aucune nécessité de condition comme le juste de Platon, mais par un pur et libre mouvement de son amour pour les hommes, a voulu naître à notre vie mortelle, dès lors il a commencé à soutfrir et à mourir. Sa divine sagesse lui faisant surtout pénétrer la triste réalité de cette condition que sa charité lui avait fait embrasser dans ce qu'elle avait de plus misérable, chaque minute, chaque goutte pour ainsi dire de cette mortelle existence a été comnle une libation do souffrance et de mort à la justice de son Père, et un supphce allongé jusqu'à la croix, qui n'en a été que la fin. Aussi le supplice de la croix n'aurait-il pas eu lieu, comme l'observe quelque part saint Augustin, personne n'eùt-il porté des mains sanguinaires sur la jeunesse du Christ, le Christ, miné par le poison lent de la mortalité, cassé de vieillesse, aurait fini toujours par mourir; et la mort à laquelle il aurait succombé, ne serait pas provenue de son dernier instant, mais du premier instant de son existence, dont la durée n'aurait fait que traîner en longueur le supplice de sa mortalité'. La prise de cette mortalité, par la conception et la naissance du Fils de Dieu, a été l'origine de son sacrifice; et l'Incarnation contenait ainsi en elle-même la Rédemption. Aussi saint Bernard, prêchant un jour sur la Nativité, ne crut pas pouvoir mieux en expliquer le mystère que |)ar celui de la Passion, et il s'en excusait à son auditoire, en lui disant : « Ne vous
' Si Juveni cruentas manus nemo intulisset, ut ait Augiistinus, ipso mortalitatis tabo exesus, senectaque coafectus, aliquando tamen interiissel Christus. At qu« illum confecisset mors, non extremo tantum vita; articiilo confecisset, sed toto vitae lapsu exedisset pau- JUitim et tabiflcasset. Thomassin., Th. Dogvi., lib. X, o. i.
étonnez pas si nous cherchons dans la Passion ce que le Christ nous a apporté dans sa Naissance ; alors en en elïet le sac rompu ne fit que répandre l'argent qu'il recelait, pour être le prix de notre Rédemption. Nec mirum tamen si qiiœrùnus m passione quid in nativitate suc Christus attulerit. Tune enim coi^scisso sacco, pecuniam qua latebat, in pretium nostrœ Redemptionis, cffudit < . »
Saint Paul, parlant de l'anéantissement du Christ, le fait, lui aussi, consister avant tout en ce que, de la condition de Dieu, il s'est anéanti lui-même jusqu'à prendre la condition de sujet, en se rendant seml)lablc aux hommes, et passant pour homme, par tout ce qui a paru de lui au dehors. Qui cum in forma Dei esset, semetipsum exinanivitj formant servi accipiens, in similitudinem Itominum factus, et liabitu inventus ut Itomo-. — Et le Clirisl lui-même, entrant dans le monde, dit à son Père : Vous n'avez point voulu de victimes ni de sacrifices })our le péchés mais vous m'avez approprié un corps, et alors j'ai dit : Me voici, pour faire, ô Dieu! votre \olonié. Ingrediens mundum dicit: Hostiam et oblationem noluisti; corpus auiem aptasti mihi. Tune dixi : Ecce venio ut faciam, Deus, volnntatem tuam^. Comme un grand martyr descendant dans l'arène, dès le moment où il y met le pied se voue à tous les supplices (pii l'y attendent, et commence déjà son sacrifice en s'y renfeimant, ainsi le Fils de Dieu, en (h>scendant dans l'arène do notre mortalité, connnence dèn lors son r(Me de victim % et déjà lait (hre de lui par In bouche de son héraut : Voici V Agneau de Dieu; voici celui qui porte les péchés du monde.
Celle belle théologie est si rationnelle, (pie nous noua
' In Nntiv. Dniniiii, St?rn». 1.
' Ail riiilij)., c. II, V. 7.
' A(] lltilir., 3t, 5, (J.
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reprocherions presque tout le développement que nous venons de donner à son exposition, si nous ne savions combien les vérités les plus simples sont souvent les plus méconnues.
L'indifférence ou l'antipathie de tant de chrétiens pour le culte de la très-sainte Vierge est une preuve do l'ignorance ou de l'oul^li de cette vérité, dont ce culte est la rigoureuse conséquence.
Si le sacrifice du Fils de Dieu, en effet, si la Rédemption a son origine dans l'Incarnation, il est absolument rationnel d'en conclure que la Vierge Marie a eu à la Rédemption la part qu'elle a eue à l'Incarnation. Or, elle a coopéré à l'Incarnation, donc elle a coopéré à la Rédemption.
Sa volonté n'a pas été moins essentielle et moins active ([ue celle des trois Personnes divines. Celles ci ont voulu en dépendre d'une manière tellement immédiate qu'elles ont suspendu leur œuvre à son consentement, et que c'est ce consentement qui l'a consommée. Si le Fils de Dieu, en ellét, descendant des cieux, s'est fait homme pour le salut des hommes, c'est au moment où Marie a dit et parce quelle a dit: a Je suis la servante « du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole. » Ecce ancilla Domini ; fiât mihi secundurn Verbum tuum. Aussi le Fils de Dieu peut dire à Marie ce qu'il a dit à son Père: Corpus aptasti niihi. Tune dixi: Ecce vem'o. « Vous m'avez approprié un corps, alors j'ai dit: Me « voici. » Du moment, en effet, où Marie a fourni, a
I fait au Verbe un corps de son corps, dès ce moment, dis-je, tune, le Verbe a été victime; il en a commencé
I l'office: il a été l'agneau qui ôte les péchés du monde.
'. Et quand saint Paul dit de lui qu'il s'est anéanti, prenant
. la forme d'esclave, il faut comprendre, prenant, ou plurecevant de Marie la forme d'esclave, formam servi
AccipiENs, conformément à ce que dit ailleurs le même saint Paul : « Dieu a envoyé son Fils, formé de la femme, pour nous racheter, » misit Deus Filium suun FACTiTM EX MULiERE, UT REDiMERET * : joiguaut aiusi immédiatement la Rédemption à l'Incarnation, par le mi nistère de Marie.
C'est donc en tant qu'il est fait de la femme. Fils de Marie, que le Verbe est victime et notre Rédempteur Le Père ne lui donne que des grandeurs selon sa nais sance éternelle. La sainte Vierge, d'intelligence ave( la Trinité, le réduit au néant, et ne lui donne que des humiliations et des souffrances. Mais, par cela môme elle lui donne de quoi compatir à nos misères, en lei partageant; de quoi expier nos fautes; de quoi payei notre rançon. Elle ne lui a pas donné la vie, il l'avai éternelle et glorieuse ; elle lui a donné la mortalité, elh lui a donné la mort. Et plus tard, lorsque Pilate montrera ce Roi de gloire dans un état ignominieux au peu pie, en disant: Voilà l'Homme; et lorsque les Juifs, 1( chargeant de violences et d'opprol)res, le feront expirei sur une croix, ils ne feront qu'achever ce qui aura ét( commencé dans le soin de Marie et par Marie ; et, dou loureux témoin de ces supplices, elle pourra dire: Ces moi qui leur ai livré la victime et qui en suis le premier bourreau ! Aussi saint Épiphano n'hésite pas à dii'( que le sein de Marie est la vraie (;roix sur laquelle 1( Fils de Dieu a été immohi: Bien Marimnesse crncem.
Si toute autre que la Sainte Vierge eût réduit le Fil: do Dieu h cet étal do viclimo, toute l'horreur que noui inspirent les .Juifs (pii l'ont crucilié, l'aposlatqui leloui a Uvré, devrait se reporter sur ce pi'en)ier auteur d( sou immolation, avec cette dilloronce, que ceux-là n'on
' Ail (t.il.ii.is, i%-, 4,
fait qu'anticiper une mort qui dans tous les cas l'attendait, et que celui-ci la lui aurait réellement donnée, en le précipitant des hauteurs de l'immortelle gloire dans l'abîme de notre mortalité. Mais quoi? la mesure de cette horreur doit devenir celle de notre amour et de notre reconnaissance, dès lors que cet auteur de l'anéantissement du Fils de Dieu, c'est Marie qui, associée au môme amour qui a porté le Père à nous doimer son Fils, ce Fils à se donner lui-même, a consenti à être sa mère et à en avoir au suprême degré tous les sentiments, pour n'en avoir que le martyre, p' ur l'en- I fanter à la mort, et par cette mort nous donner la vie. Aussi les saints Pères n'ont-ils pas craint d'appliquer à Marie ce qui est dit de l'amour du Père éternel pour les hommes : Sic Maria dilexit munchmi, ut Filium suum unigenitum daretf
Ainsi il est vrai de dire que Marie est corédemptrice du genre humain. Et quel titre magnifique à notre culte! Comment s'y soustraire sans se soustraire à la Térité de l'Incarnation, au Christianisme, à la Rehgion tout entière? Plus on creuse la doctrine cathohque, plus on trouve que ce qui paraît d'abord n'être qu'une concession aux instincts de la nature humaine, tant il y a d'accord avec ces instincts, se noue profondément et savamment aux fortes et larges assises de la théologie, et compose une ordonnance magnifique et infinie.
Écrivant pour des esprits inexercés à ces matières, et l'étant nous-mème, nous n'y pouvons faire avec eux cpie quelques pas, dans la mesure que réclament la culture de notre foi et sa défense contre l'incrédulité; mais que de merveilleuses perspectives tentent notre investigation et promettent à l'admiration des jouissances! On S que c'est là véritablement la science divine et le
Comme exemple de ce que nous nous refusons à chaque instant, et pour céder une fois à cette tentation de surabondance, qu'on nous permette d'indiquer, sur le môme point que nous venons de traiter, un aperçu plus profond de doctrine.
Comme nous l'avons déjà exposé ailleurs, le Fils de Dieu a pris la nature humaine, non une personne humaine. L'humanité en Jésus-Christ ne s'appartient pas : toute à la personne du Fils de Dieu, elle n'est humainement personne : saisie et pénétrée par la divinité comme le fer incandescent l'est parle feu, selon la comparaison des Pères, bien qu'elle subsiste comme lui, elle ne subsiste que pour être la proie de la divinité qui la possède, qui la pénètre, qui se l'assimile. C'est là le suprême état de victime, c'est là l'essence môme du sacrifice de l'humanité en Jésus-Christ, dont tous les états douloureux de sa vie jusqu'à sa mort n'ont été que l'exercice, et dont l'état glorieux de son éternité est la récompense. Mais, glorieux ou douloureux, cet état de dépendance de l'humanité du Verbe, qui va jusqu'à ne pas s'appartenir, jusqu'à n'ôtre personne, est, en principe, un état d'immolation, qui est V incarnation (ki Verbe.
En consé(iuence les saints Pères ont vu dans l'Incarnation un sacrifice continuel, une immolalion incessante de l'humanité à la divinité en Jésus-Christ. « Job, dit saint Grégoire le Grand, ne cessait d'olVrir tous les jours des sacrifices, en ligure de l'iiolocausle incessaMunent innnolé |)ar noire Rédempteur, qui sans interruption expose pour nous à son Père son incarnation. S(m incarnation môme, en ellel, constitue l'oblation qui nous [)urilie. C'est en se montrant homme qu'il elTacc les péchés des hommes, et ce mystère de son humanité est
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un sacrifice permanent *. « L'incarnation du Verbe, dit le même Père, peut être désignée par cette terre dont il est dit à Israël : Vous me ferez un autel de terre. Faire un autel de terre au Seigneur, c'est espérer en l'Incarnation du Médiateur. Alors, en effet, notre offrande est bien vue de Dieu, quand notre humilité pose sur cet autel, c'est-à-dire sur la foi de l'Incarnation de notre Seigneur, toutes ses œuvres. Nous posons donc notre offrande sur l'autel formé de la terre, si nous appuyons nos actions sur cette foi à l'Incarnation de notre Seigneur^. »
Et par cette communion, ce n'est pas la bienheureuse humanité seule de Jésus-Christ, c'est toute la nature humaine, et par suite toute la création en Jésus-Christ qui, ramassée et contractée comme dans son chef, entre en puissance du Verbe, et, dans l'holocauste de son incarnation, est elle-même immolée.
Mais, si l'Incarnation n'est pas autre chose de la part du Verbe que la mainmise sur son humanité pour l'immoler à son Père, par où commence le sacrifice si ce n'est par cette prise de la victime par le prêtre, lorsque, jetant les mains sur elle, il l'enlève à tout profane usage] pour la dédier à la divine Puissance, et la préparer à l'immululicm?
Or, cet acte initial du sacrifice réclame un ministère cosacrificateur avec celui dû prêtre qui saisisse la victime : c'est le ministère de celui qui la lui présente et qui la lui livre. Cette tradition do la victime au prêtre par les laïques, pour qui elle est offerte, fait incontestablement partie du sacrilice.
Qui a rempli ce ministère dans l'acte de l'Incar-
' Moral., lU). I, cap. xix.
-' Ibid., lib. III, cap. xv.
nation? qui a fourni, qui a livré la victime au Verbe? des mains de qui, du consentement de qui l'a-t-il reçue pour la sacrifier éternellement? qui a dit Ecce, qui a dit Fiat pour tout le genre humain, pour la création tout entière?... C'est Tous, ô Vierge Marie! éternellement prédestinée pour ce glorieux office, éternellement Bénie pour l'avoir si fidèlement rempli I Comme Isaac allant au sacrifice, je vois le feu, je vois le bois : le feu de la colère céleste, le bois funeste de la croix, ecce ignis et ligna-, mais je demande au Père : « où est la victime pour « l'holocauste? » Ubi est victima holocausli ^ 'î Hélas! c'était moi, c'étaient nous qui étions cette victime, si l'amour infini de Dieu ne nous eût substitué son propre Fils, et si, s'associant à cet amour, Marie n>iit consenti à concevoir et à enfanter ce Fils à la vie humaine, c'est-àdire ù la soullrance et à la mort ; à former, à tirer ce divin Agneau de ses entrailles, de sa chair et de son sang, de son cœur et de son àme, de son humilité, de son obéissance, do sa virginité, de sa charité, de toutes les vertus dont le Saint-Esprit l'avait remplie. — Quel ministère!— Être Mère-Vierge, c'est-à-dire au plus haut degré et sans partage : toute mère, rion que mère; avec toute la délicatesse, toute la sensibilité, toute hi ])erfecti(jn d'une âme virginale, éternellement prédestinée à cet uni(|ue amour! Etre ainsi mère de quel Fils? du Fils de Dieu, Dieu lui-mùme, splendeur de la Beauté suprême, eflusion de la Bonté par essence, délices infinies du Père, sur qui plane l'éternel Amour et se fiiit entendre cette paiulo : Celui-ci est mon Fils hien-uivié en qui j'ai mis toutes 7nes complaisances/ Être Mèro-Vierge d'un tel Fils, et ne l'tMro que pour In livrei* au couteau ; ne l'(',il";int(>r, ne l'allaitei", ik; l'oUner (pu^ poui" lo sacritice;
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l'accompagner à chaque pas qu'il fait dans la voie douloureuse de son supi)lice, depuis la Crèche jusqu'au Calvaire, et à chaque soulï'rance, à chaque larme, à chaque goutte de sueur et de sang, à chaque coup, jusqu'aux plus déchirants, jusqu'aux fouets, jusqu'aux épines, jusqu'aux clous, jusqu'à la lance, jusqu'à la Croix, se tenir debout à côté de lui, adhérer incessamment à son immolation, en recevoir tous les contre-coups, et ne cesser de dire jusqu'au bout de cette carrière de mort celle parole qui l'a ouverte : Ecce! Ecce! Fiat! Fiat! et cela par amour pour les hommes enfantés à la vie de Dieu par toutes ces souffrances; encore une fois, quel ministère ! et que Marie a bien payé le titre que notre ingratitude lui dispute de Corédemptrice du genre humain !
Nous avons achevé de traiter les quatre principaux aperçus que nous nous étions proposés sur l'économie de l'Incarnation par rapport à la Chute. Nous pourrions nous donner le spectacle d'un bien plus grand nombre de points de vue du Plan divin directement considéré. Mais il faut nous réserver pour les corollaires et les conséquences qui en ressortent à la gloire plus immédiate de la très-sainto Vierge, et qui vont faire la matière du livre suivant.