LA SAINTE TRINITÉ. — IMPORTANCE PHILOSOPHIQUE DE CE MYSTÈRE
Nous ne faisons qu'effleurer la science sacrée et (ju'en raser la surface. Comme l'oiseau des mers bat seulement du bout de ses ailes le gouffre de l'Océan, et, lui écliappanl par sa légèreté, remonte aussitôt dans les plaines de l'air, son élément naturel et respirable ; ainsi nous ne prenons que ce que nous pouvons rapidement emporter et communiquer à nos lecteurs, sans enfoncer dans notre sujet, sans nous y poser môme. Nul n'en a vu le fond ; et si la théologie est la science de Dieu, il n'y a qu'un seul vrai théologien, qui est Dieu lui-même. Les célestes intelligences qui jouissent de sa vision s'y plongent éternellement à des profondeurs inénarrables. Dans notre vie inférieure, les saints Pères et les Docteurs y font des incursions merveilleuses, et cependant bien superficielles, relativement à cette divine profondeur. Ce que nous tentons après eux ne mérite pas de nom : c'est tout au plus une impression, un soupçon de la divine science, uniquement pour révéler son existence à ceux qui prennent la foi pour la pauvreté de l'esprit, alors qu'elle en est l'opulence.
La foi est la connaissance de Dieu et de ses mystères :
la théologie en est la science plus ou moins profonde. La foi et la science sont égales par leur objet : la vérité divine; concrète et implicite dans la foi, alistraile et explicite dans la science. Par là toutes les intelligences sont pourvues du mùrae aliment dans le Christianisme. Les plus humbles, dans la simplicité de la foi, ressentent l'effet de tous les rapports admirables que la théologie découvre dans la doctrine. Tous ces rapports, toutes ces merveilleuses harmonies, dont la découverte ravit le théologien philosophe, et dont la vision fait le transport des célestes inteUigences dans l'autre vie, sont substantiellement perçus par la simple foi du pâtre et de l'enfant, et y produisent tous leurs effets, comme dans l'àme d'un Bossuet ou d'un Augustin. La vérité divine est pour eux comme à l'état de lait. Et de môme que le lait de la mère contient tous les divers aliments dont le choix intelligent a composé sa nourriture, et qui passent à l'enfant sous cette forme accommodée à sa faiblesse, de même la foi contient, à l'état concret, toutes les lumières, toutes les vues sublimes, toutes les profondes relations dont la découverte et la contemplation constituent la science. Cette lielle vérité a i)our elle une contre-épreuve exi)érimentalo sans réplique : c'est que les plus grands génies ne peuvent s'élever dans la science qu'on s'inspirant de la fol, do cette môme foi dont se nourrit lo simple peuple.
La science est ù la foi ce qu'un prisme esta la lumière. Comme le prisme décompose lu huiiièro on couleurs, In science décomposo la foi en ii|)er(;us riilioimols et philosophiques.
C'est ce (pic nous essayons de l'iiinMlans nos Etudes, pour l'édification des croyants (pii ignorent tous les trésors que contient leur fol, ol pour la leçon des philosopheft qui se font un titre de relie ignorunot.
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Et quel sujet plus propre à cette instruction que cette simple dévotion à la Sainte Vierge, pour laquelle les plus fervents chrétiens n'ont pas assez d'humilité, et les philosophes assez de mépris? Qu'ils apprennent par cet essai si imparfait, que, non-seulement la virginale figure de Marie revêt toutes les clartés, mais que, mivoir de justice, elle est ce prisme qui en réfracte la lumière en mille riches aperçus, et comme l'Iris du divin soleil des intelligences.
C'est ce que nous allons plus particulièrement admirer dans le rapport de la Sainte Vierge avec le plus sublime et le plus philosophique des dogmes chrétiens, le dogme de la Sainte Trinité.
Hugues de Saint-Victor, avec ce sens profond que la foi suggère au génie, fait une réflexion d'une haute simplicité. « Avant la loi mosaïque, dit-il. Dieu a fait con- « naître au monde son existence; sous la Loi, son unité; « sous l'Évangile, sa ^mi7e, pour que peu à peu grandît « la connaissance de la vérité. » Ante leyem dixit Deus ne esse; sub lege, unum; subgratia^ trinum, utpaulatim crescerct cognitio veritatis *.
La vérité de l'existence de Dieu a toujours régné dans le monde: c'est une vérité de consentement universel, comme dit Cicéron ; une vérité de fond.
Mais combien elle est loin de suflire! Nous le voyons l'après le sort qu'elle a bientôt éprouvé dans le monde, (lîi elle a été se dénaturant et se corrompant dans le l^olythéisme. L'erreur universelle de la pluralité des dieux appelait donc une promulgation supérieure et plus étendue de la vérité divine, qui, au dogme de l'existence de Dieu, vînt ajouter la notion de son Unité. Tel a
été l'objet de la loi mosaïque, qui a eu besoin de toutes les foudres de sa promulgation et de tous les prodiges de sa conservation pour se maintenir dans le seul peuple juif, sans pouvoir pénétrer chez les autres peuples.
Aujourd'hui cette vérité règne sans partage dans tout le monde civilisé. C'est là un prodige qui atteste la divinité du Christianisme, seul auteur de cette révolution, se al foyer conservateur et dispensateur de cette vérité sublime.
Comment s'est-elle fait recevoir par l'esprit humain, qui lui avait été jusque-là si réfractaire ? Par une révélation plus avancée encore de la nature de Dieu qui, avec la notion de son existence, avec la notion de son unité, en complète la connaissance : la révélation de sa Trinité.
Cette doctrine est la propriété du Christianisme. Elle le distingue de toutes les autres religions et de tous les systèmes de philosophie, comme l'observait saint Hilaire dès le commencement : Hoc Ecclesia intelligit, hoc Synagoga non crédit, hoc Philosophia non sapit *. Saint Hilaire disait très-justement déjà hoc ecclesia intelligit. L'Eglise seule, en effet, au sein des hérésies qui dès lors l'attaquaient et qui n'ont pas cessé de l'attaquer jusqu'à nos jours, a maintenu l'intcgrilé de ce mystère, qui est l'œuvre propi-e de l'Évangile, disait Tertullien, la substance du Nouveau Testament, le fond de tout le Christianisme *.
Les Juifs et les Païens attaquèrent ce dogme fondamental par deux côtés opposés : les premiers l'accusè-
' De Trinit., lib. VIII.
■■' Quod opuR Evangelii, qntr! est, suhstanfia Novi Tostamenti, statucns logem et prophetas usqiio ad Joannoin, 8i non oxindè Pater Cl Filius et Spiritus très crediti, unum Deuin sistunt? Adv. Prax.,