‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 3)Chapitre 52 sur 87 · C. XXXI · texte numérisé non relu

C. XXXI

rent d'abonder dans le Polythéisme, par la trinité des personnes, les seconds d'exclure le Polylhéisme par lunité de nature. Celte double opposition contradictoire fait voir que la révélation de Dieu par le Christianisme est dans le plein milieu du vrai entre le Judaïsme et le Polythéisme, admettant dans la nature divine une unité qui ne fait pas de Dieu un être unipersonnel et solitaire, et une trinité qui ne multiplie pas la Divinité '.

Mystère tellement réclamé par la raison qui veut se rendre compte de Dieu, que la philosophie l'avait soupçonné; et tellement au-dessus d'elle, qu'elle n'a jamais pu le découvrir; ne pouvant ni s'en passer ni le trouver.

Nous disons que la raison ne peut ni s'en passer ni le trouver : comment, en effet, se faire une digne conception de Dieu, si on ne le conçoit comme l'Être souverainement indépendant; et en môme temps, comment le concevoir indépendant, si on ne le conçoit solitaire? Mais comment concevoir solitaire, sans relation, et par conséquent sans activité et sans vie, Dieu, qui n'est pas, is'il n'est pas la vie môme et la source de la vie? Il y a là un cercle vicieux dans lequel tourne éternellement la [raison, sans pouvoir s'y arrêter ni en sortir? Elle ne peut s'urrôter à la pensée que Dieu ne soit pas tout à la fois souverainement indépendant, et souverainement vivant; et elle ne peut sortir de la contradiction qui paraît exister entre ces deux états du souverain Être. S'il est indépendant, il est solitaire, sans relation, par conséquent 3ans vie : s'il a des relations nécessaires avec quoi que ce soit en dehors de lui, il n'est pas indépendant, il dépend de ces relations et de leur objet, autre que luimême.

' Greg. Nyss., Orat. Catech., c. m.

Et ceci n'est pas une difficulté hypothétique et spéculative : c'est la plus expérimentale et la plus éprouvée de toutes les difflcultés; puisque c'est celle qui a fait verser le genre humain dans toutes les erreurs religieuses dont le Christianisme seul l'a retiré.

En effet, toutes les religions ont donné dans l'erroui

du Panthéisme et du Polythéisme, par la difficulté de

soutenir la notion de Dieu à toute sa hauteur d'unité o

d'indépendance, sans qu'il y expire, en quelque sorte

et s'évanouisse dans la solitude que lui fait sa propr<

grandeur. Elles l'en ont fait descendre pour le prostitue;

dans des relations créées, ne pouvant le concevoir san

relations. Le sentiment religieux lui-môme n'a pas éti

étranger à ces égarements : pour échapper à l'Atliéisme

on est tombé dans le Panthéisme et le Polythéisme, c

l'accusation dirigée contre Socrate nous le fait bien voir

C'a été là le destin de toutes les reHgions. Dieu, d'aprè

les unes, s'épanouit dans le monde par des émanation

successives, et y perd par conséquent la personnalit

distincte de son otre : c'est le Pantliéisme matérialiste

Ou bien, d'après les autres, il pense le monde et il s'e

repaît comme d'un rôve dans un éternel sommeil : c'ef

le Pantliéisme spiritualiste. Absorbé dans le monde, o

absorbant le monde; dans les deux cas, ne se suflisai

pas à lui-tnêrae et assujetti h une relation inférieure ([i

lui Ate toute indépendance, toute souveraine dislinctioi

Le Polythéisme donnait j>lus franchement dansl'erreu

en supprimant l'unité divine, et en nnillipliantles diou

pour (pi'ils se tinssent compagnie dans un Olympe (\\

encorone leur sul'lisait pas, et d'où ils venaient à chaiiii

instant |)oursuivre des objets de haine ou d'amour si

la torro. La phih)Sophie la phis pure, enfin, n'a jama;

pu dégager l'indépondanco de Pieu : elle l'a bornée pj

LA SAINTK TRIXITÉ. 299

l'existence coéternelle de la matière, dont elle faisait, avec un troisième principe, qui était la cause exemplaire ou les idées, une sorte de trinité qui n'avait rieu de coessentiel et d'unique. Quant au Judaïsme, toute son histoire nous le montre enclin à l'idolAtrie, et ne restant fidèle au dogme de l'unité de Dieu qu'à force de châtiments et de miracles.

Par le règne universel de toutes ces erreurs, on doit juger combien est à la fois réelle et naturellement insoluble la difficulté de concevoir Dieu pfirf.iiir^rncnt, sans le mystère de la Trinité.

Quand ce mystère fut révélé à la terre, il y produisit d'abord des impressions divergentes, qui prouvent encore combien il était inaccessible et nécessaire à l'esprit humain. Les Juifs, esclaves de la lettre et infidèles à l'esprit de la loi, ne voulurent pas comprendre que la Trinité était un développement et non une infraction du dogme de l'unité de Dieu; que c'était une tri-unité, TRiuM-UNiTAS, commc le mot /rmîYe l'indique; c'est-àdire que la Divinité subsiste en unité, et est disposée seulement en trinité ; l'unité constituant ce que les Pères appellent la monarchie, et la trinité, l'économie; tellement que, se pénétrant sans se confondre, les trois personnes agissent toujours, non pas en union seulement, mais en unité d'opération et de vouloir. Mystère incompréhensible assurément, comme Dieu le sera nécessairement îoujours, mais seulement incompréhensible et non inompatiblo avec la raison, aux regards de laquelle il déi^age la souveraine unité de Dieu de toute multiplicité ot de toute dépendance. Les païens, de leur côté, habitués à cette multiplicité et à cette dépendance de la Divinité, ne pouvaient s'en déprendre, et s'élever à la sublimité de ce Dieu unique; parce qu'ils se le figuraient >^oli taire et destitué de toute relation, unicus, solitarius,

destitutus '. Solitaire et inerte étaient pour eux sjno- Lymes d'unique.

Ils ne pénétraient pas la profondeur de cette doctrine, qui pose d'autant plus hautement la souveraine unité de Dieu, que précisément, dans cette hauteur reculée, elle ne nous le montre ni solitaire, ni destitué de relation; mais en activité éternelle et infinie d'intelligence et d'amour, dont le sujet et les termes sont en lui-même, sont lui-même, engendrant éternellement sa propre perfection, et lui donnant une existence personnelle et distincte de Fils, qui le constitue Père; tellement personnelle et distincte, que le Fils aime le Père comme il en est aimé, et que cet amour, procédant des deux, constitue une troisième personne, l'Esprit d'amour, qui, étant en raison de son objet, est l'Amour même, comme son objet est la Perfection môme, la Beauté éternelle, aimée par Dieu d'où elle sort, ot l'aimant comme son principe. Quelle société que celle qui a pour foyer l'Être, pour rayon la Beauté, et pour réverbération l'Amour ! Peut-il y avoir pour Dieu une autre société essentielle ! Et dans cette distinction entre l'Être, la Beauté et l'Amour, sous les noms respectifs de Père, Fils et Saint-Esprit, l'unité divine subsiste merveilleusement : car bien que le Père ait une antériorité continue de. principe sur le Fils, et l'un et l'autre sur le Saint-Esprit, et qu'en ce sens la distinction aille jusqu'il la hiérarchie, cenendantle Fils étant produit do la subslanco même du Père, et le Saint-Esprit procédant do cette production et de son principe, on ne peut concevoir une égalité, une unité plus absolue et plus parlaite, puisqu'elle ne cosse d'être substantielle, dans le principe, dans le terme.

' l'.-irnli'^ i|i> riiiliM'l.»'Mli'iir |>;iïi'n (l;um l';i|inloj^ii< de Minueiuê

comme dans le cours de cette triple relation. C'est la même substance, la même divinité, Père, Fils et Saint- Esprit.

Par là, les deux conditions principales de l'Etre souverain, la vie et l'indépendance, sont satisfaites, puisque sa vie s'exerce en une activité intérieure à lui-môme, dont il n'est pas obligé de chercher ou de se créer des relations au dehors, en dérogation de son indépendance. Sans le mystère de la Trinité, qui réalise celle activité intérieure de l'Être souverain, en des relations adéquates et par conséquent coéternelles etcoinfinies à sa nature, il faut nécessairement lui faire des relations de même nature avec le monde, et parconséquent faire le monde nécessaire, éternel, infini, Dieu. La Trinité ou le Panthéisme, il n'y a pas de milieu en rigueur logique; et si quelques esprits se sont retenus sur la pente du Panthéisme, sans connaître pleinement le mystère de la Trinité, ce n'a pas été sans le soupçonner, comme ces philosophes platoniciens qui poussèrent un cri de surprise et d'admiration à la révélation de cette doctrine dans le début do l'Évangile de saint Jean, et qui cependant, pour ne pas l'avoir complètement embrassée, finirent par retomber dans le Panthéisme.

Mais ce qui est merveilleux et ne peut être que divin, c'est que cette doctrine si sublime, si inaccessible que la Philosophie n'avait jamais pu la découvrir, et qu'elle n'a pu la garder, promulguée par des hommes incultes comme les Apôtres, soit devenue à jamais la doctrine populaire du monde chrétien, saisie, professée, pratiquée par tous les esprits, qui y puisent ouvertement, comme à une source publique, la pure notion de Dieu, unique, simple, spirituel, immuable, essentiellement distinct de la création qu'il a produite par sa parole et fpi'il pénètre du souffle de sa providence; infiniment

302 LIVRE m, CHAPITRE I.

bon, parce qu'il est tout-puissant ; infiniment juste, parce qu'il est indépendant; se suffisant parfaitement à luimême par la société intérieure du Pore, du Fils et du Saint-Esprit, où il trouve pleinement sa gloire et sa félicité ; et vivant par là d'une vie souverainement distincte de celle de tous les autres êtres qu'il a créés librement, et avec lesquels, par conséquent, il peut s'unir, sans se confondre avec eux.

Doctrine auguste, qui sauve le monde du Polythéisme et du Panthéisme où il retomberait à chaque instant sur les pas de l'hérésie et de la philosopliie, si l'Église ne maintenait hautement le mystère de la Trinité, d'où cette pure notion de Dieu rayonne.

Mais comment le monde chrétien a-t-il pu se fixer à une doctrine aussi mystérieuse et aussi abstraite que celle de la Trinité, et peut il en faire la règle commune de sa pensée et de sa vie religieuse, alors que la méditation philosophique la plus profonde peut à peine la saisir ?

C'est que, merveilleuse satrosse ! le Christianisme, qui est une doctrine sublime, philosophique, trancendantale, que les plus hautes intelligences ne peuvent épuiser, est en môme temps un fait positif, distinct, vivant, que les plus simples esprits peuvent saisir : c'est (pie la Trinité n'y est pas seulement en spéculation, mais en représentation, on action, en vie; qu'elle y respire, qu'elle s'y fait entendre, qu'elle s'y fait voir, (pi'ello s'y meut sous nos yeux et jusque dans nos unies, comme sur un IhéAfre; ctqu'elley pénètre, inspire, vivifie tout de son souffle et de sa vie.

Qui*l est l'esprit si simple (pli ne distingue le Père, le Fils et le 8aiiil-!-:sprit, et (pii ne comprenne que ce sont, non pus trois abatra(;ti()ns, mais trois Pcîrsonnef? réellement distinctes, lorsqu'il voit le Fils, envoyé de

r,A SAINTE TRINITE.

son Père, s'incarner, vivre parmi les hommes, mourir sur un croix, ressusciter, et remonter s'asseoir dans sa double nature à la droite du Père, d'où il viendra juger les humains ? Quelle action plus saisissable et plus sensible, et qui peut, après cela, ne pas distinguer le Fils visil)le du Père invisible, immolé sous nos yeux et par nos mains à la justice de ce Père céleste dont l'amour nous le donne p( >ur que nous puissions le lui ofl'rir ? Quelle distinction, encore une fois, plus palpable, plus représentative ? Et le Saint-Esprit ! (pii ne le distingue du Père et du Fils, lorsqu'on le voit envoyé par le Fils, comme le Fils a été envoyé par le Père, pour nous appliquer les fruits du divin sacrifice ; lui succédant sur la terre ; et y marquant sa divine présence par ce souffle créateur qui en renouvelle toute la face, et par cette assistance qui y soutient l'Église contre tous les assauts du temps, des hérésies et des passions ? Un enfant distingue le Père qui nous a créés, le Fils qui nous a rachetés, et le Saint-Esprit (\\\\ nous a sanctifiés, comme il distingue l'Univers, la Croix et l'Église.

Et en môme temps qu'il les distingue comme trois personnes, il ne les sépare pas comme trois dieux; car ce n'est pas seulement la doctrine qui l'avertit qu'ils ne font qu'un seul Dieu, mais tout, dans le langage évangélique du Sauveur et des apôtres, dans les sacrements et le culte de l'Église, lui rappelle, lui signifie et lui imprime que ces trois adorables personnes sont aussi unies entre elles qu'elles sont séparées de tous les autres êtres, c'est-à-dire infiniment, consubstantiellement, jusqu'à n'être qu'une seule Divinité qui se déploie, sans se partager, en Trinité; et qui se résout, sans se retirer, en I unité: unité tellement indivisible, que la trinité ne peut la dissoudre ; trinité tellement formelle, que l'unité ne peut l'absorber; unité et trinité qui sont ainsi l'é-

preuve l'une de l'autre, et qui se font ressortir respectivement dans la sublime profondeur du mystère qui les contient, comme dans la simple invocation du signe chrétien qui les exprime.

Tout le Christianisme est pénétré du mystère de la Trinité : c'est ce mystère môme en opération pour le salut du monde. L'Incarnation, la Rédemption, la mission du Saint-Esprit, la grâce, la vertu des sacrements, le culte et les cérémonies de l'Église, l'union béatifique qui termine notre vocation dans l'autre vie, tout dans le Christianisme est fait, si je puis ainsi dire, du mystère de la Trinité ; et comme tout est fait de ce mystère, tout le professe, tout le proclame, tout le glorifie, et par conséquent, comme nous l'avons vu, professe, proclame, glorifie Dieu dans sa manifestation la plus profonde et la plus sublime ; à cette profondeur et à cette sublimité où il se découvre à nous, non pas seulement dans son existence extérieure et dans sa relation naturelle avec le monde, que la raison peut jusqu'à un certain point aborder; mais dans sa vie intérieure, et dans les relations personnelles et intimes de son unité trois fois sainte : sanctuaire de gloire, où l'esprit humain dans son essor le plus hardi n'aurait jamais pu pénétrer, et hors duquel cependant il ne peut pleinement et parfaitement saisir la souveraineté de Dieu et son indépendance.

Au Christianisme seul donc, à l'Église catholique, de faire ontondre par les voix des mulliludos fidèles l'hymne divin, dont les strophes t'iill.unmoos semblent descendues du trône môme de Dieu sur le souffle de son Es|)rit, |)our y remonter par les acclamations de l'Ame humaine :

To Dcum laudamus : to Dorainutn confltemur; To vl'îlPrnum Patrcm onniis icrra veneratur;

Tibi omnes angeli : tibi cœli et universsp potestates; Tibi Cherubim et Seraphim inccssabili voce proclamant : Sanctus, Sanclus, Sanctus Dominus Deus Sabaoth. Pleni sunt cœli et terra Majestatis Gloria; tuae. Patrem immensfe Majestatis; Venerandum tuum verum et unicum Filium; Sanctum quoque paracletiim Spirilum.

et tout le reste de cet liymne, qui est la plus haute expansion religieuse du genre humain.

Eh bien, nulle bouche n'a le droit de l'entonner, nulle créature n'a été associée à la sublimité du mystère qui en est l'objet et ne nous le manifeste en sa })ersonne, comme l'humble Marie, qui, la première, et bien audessus des hommes et des anges, a pu chanter :

Mon àmc glorifie le Seigneur.

Magnificat anima mea Domintim.

C'est ce que nous allons expliquer.

306 LIVRE m, CHAPITRE II.

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