‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 3)Chapitre 71 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M.VKIK , CAUSE OCCASIONNELLE SECONDAIRE DE LA DISPENSATION DE TOUTES LES GRACES DIVINES QUI CONSTITUENT LE MONDE SUR- NATL'RKL INVISIBLE.

(( Je ne vous tairai pas, dit Bossuet, une conséquence « de la Maternité de Marie que peut-être vous n'avez « pas assez méditée : c'est que Dieu ayant une fois « voulu nous donner Jésus-Christ par la Sainte Vierge, « cet ordre ne se change plus, et les dons de Dieu sont « sans repentance. Il est et sera toujours véritable, « qu'ayant reçu par elle une fois le principe universel « de la Grâce, nous en recevions encore, par son entre- « mise, les diverses applications dans tous les états dif- « férents qui composent la vie chrétienne. Sa charité « maternelle, qui fait naître, dit saint Augustin, les ente fants de l'Église, ayant tant contribué à notre salut « dans le mystère de l'Incarnation, qui est le principe « universel de la grâce, elle y contribuera éternellece ment dans toutes les autres opérations, qui n'en sont « que des dépendances ^ »

Cette vérité est d'une importance immense. Sur elle porte le culte exceptionnel d'intercession dont Mario est l'objet dans le monde. Elle lui fait un ministère à part de celui de tous les autres saints, lesquels peuvent nous obtenir des grâces, mais n'en sont pas comme Marie le canal constitué, et, comme dit saint Bernard, Y Aqueduc. Si c'est par Marie que s'obtiennent, que pas-

' Troisième sermon pour la ftHe de la Conception de la Sainte ■\'ierge; et quatrième sermon pour la fètc de rAnnontiation.

sent toutes les grâces, c'est par Marie qu'il convient do les demander à Jésus-Christ : elle en a le ministère dispensateur; il ne faut pas craindre de l'appeler avec Jean Gerson et les plus célèbres docteurs : « Notre Mé- « diatrice , par les mains de qui Dieu a déterminé de « donner ce qu'il accorde au genre humain, iVediatrix (( nostra per cujus manus Deus ordinavit dare ea quœ dat « humanœ naturœ. »

Mais alors que devient Jésus-Christ, dira-t-on , et cette vérité essentielle du Christianisme qu'il n'y a qu'un seul Médiateur? Ou il faut ranger Marie parmi tous les autres saints, en lui donnant tel degré de prééminence qu'il convient dans ce môme ordre ; ou, si vous la tirez de pair avec eiLx, si vous lui donnez un ministère universellement médiateur, vous la confondez avec notre unique Médiateur Jésus-Christ, et vous violez l'intégrité du Christianisme.

îson, il ne faut confondre Marie, ni avec Jésus-Christ, ni avec les autres saints; et voici l'explication de cctla double distinction :

Par rapporta Jésus-Christ, il faut romar(]uer qu'il y a deux sortes de médiation très-faciles à distinguer, et (luoles plus simples esprits savent très-bien ne pas confondre : celle qui traite de notre salut par voie do justice, de mérite cl de rédemption, et celle qui en traite par voie do très-liumblos prières, de supplication et d'intercession. Tous les chrétiens professent (pi'il n'y a quo JÉsus-CinusT qui soit notre Mo(haleur dans le premier sous, parce qu'il n'y a quo lui qui ait satisfait pour les péchés du monde , on toute rigueur de justice, et (pii ollre SCS mérites à son Père, comnio un prix suflisant pour la rançon de tout le genre humain. Mais l'Église reconnaît (pie tous les saints de la terre et (hi ciel sont nos médiateurs duus lo second sens; ot c'est pourquoi,

quand l'Église s'adresse à Jésus-Christ, elle dit toujours : Ayez pitié de nous, Miserere nobis; et quand elle s'adresse à la Vierge ou aux saints, elle dit : Priez pour nous, Ora pro nobis; ne reconnaissant eu eux qu'une médiation ù' Intercession qui, loin de diminuer la majesté de Jésus-Christ, la rehausse'.

Amsi Mario a, connue tous les saints, un ministère de

' Nous traiterons ailleurs de Vlnierceimn en général, connue loi religieuse. Cette loi repose sur des raisons d'une admirable philosophie, que nos lecteurs peuvent entrevoir. Dans l'ordre naturel comme dans l'ordre surnaturel, Dieu n'agit généralement que par interposition de personnes. Il veut que nous nous devions réciproquement le bien qu'il nous l'ait, pour nous unir entre nous de la m^me charité qui nous unit tous à lui, et la faire circuler dans nos relations, comme un fleuve dont les détours fertilisent les campagnes que sa haute source laisserait languir. Ainsi, dans l'ordre naturel, il pourrait par lui-même nourrir un pauvre, guérir un malade, instruire un ignorant; cependant il se sert pour cela d'un riche, d'un médecin, d'un maître. Par là il exejce en nous mille vertus réciproques : la charité, la reconnaissance, l'humilité, la foi, la sociabilité. Il fait valoir ses dons qu'une facilité trop immédiate de les ol)tenir de lui nous ferait mépriser, et il en partage cependant avec nous la dispensation, pour nous honorer de ce bienfait, en même temps qu'il le rehausse, et le mettre à la portée de notre confluuce, en même temps qu'il le tient au-dessus de notre présomption. Cette économie est rendue visible dans ce passage du livre de Job où Dieu se refuse à faire grâce aux interlocuteurs de ce saint homme, et les renvoie à lui pour qu'ils obtiennent par ses prières cette grâce qu'il leur refuse directement : Allez à mon sei-viteur Job, et offrez tm holocauste. Mon serviteur Job priei^a pour vous, et, en considération de sa face, la folie de vos discours ne vous sera point imputée, (xi.n, 8). Ainsi Dieu nous renvoie tous au Juste par excellence, à son Christ, et n'est exorable qu'à cette prière : Respice in faciem ('.!msti tui. Pareillement, ce Christ, Juge non moins que Médiateur, Dieu non moins qu'homme, ne se laisse souverainement gagner et fléchir (lue par sa Mère. Nous reprendrons ailleurs ce beau sujet. Ici nous supposons cette vérité, et nous cherchons seulement la mesure de l'application qui doit en être faite à la Sainte Tierge. Voir la 3* partie de cet ouvrage.

médiation qu'il est impossible de confondre avec celui de Jésus-Christ.

Mais, d'autre part, ce ministère de Marie doit être souverainement distingué de celui de tous les autres saints. Pour cela, il faut remarquer que, si la médiation de la très-sainte Vierge participe de la leur par sa nature d'intercession, elle s'en dégage par deux caractères incomparables -.Y universalité et l'efficacité.

La médiation des saints qui sont dans le ciel est bornée, comme leur charité, à certaines grâces, à certains pays et à certaines personnes. Mais la Vierge est une cause universelle dont la vertu s'étend sur tous les lieux, sur tous les temps, sur tous les biens, sur tous les maux, sur <out le monde. Patronne universelle du genre humain, Mère dos hommes. Dieu lui a fait un cœur h la dimension de ce ministère, et il a versé dans ce cœur une charité qui comprend dans sa sollicitude et dans sa tendresse tous ses enfants. Ce qu'il a fait en petit dans chacune de nos mères, il l'a fait en grand dans la Sainte Vierge. Il l'a faite mère comme il est Père : universellement.

Le second caractère distinclif de la médiation do la très-sainte Vierge n'est pas moins incomparable : l'efficacité. Los saints ne sont pas toujours exaucés, soit parce que Dieu no leur fait pas toujours connaître quel est le plus grand bien de celui pour lequel ils prient ; soit parce que les péchés de celui-ci sont trop grands, cl que le rapport méritoire des saints à Jésus- Ciirist est borné à certaines grâces ; soit enlin parce que leur crédit est i)lus particulièrement renfermé dans l'ordre et dans le cours do la Providence ordinaire, (pi'ils no peuvent faire fléchir que dans une certaine mesure. Il n'en est pas ainsi de la Sainte Vierge. Il a été donné à sa charité maternelle de connaîtra»

les secrets de Dieu, et de tout voir dans ce miroir de la vérité qui est son Fils ; de tout pouvoir sur ce Fils, jusqu'à faire changer en quelque faron les décrets de la Providence, comme, môme durant sa vie mortelle, l'anticipation du miracle de Cana nous le fait voir. Pleine de grâces, il n'en est aucune qu'elle ne puisse nous obtenir, étant en rapport immédiat avec la source, et que, de son âme et de son sein qui les reçoit, elle ne puisse déverser sur nous. « Cette abon- « dance de grâces est telle, dit saint Thomas, que non- « seulement elle en est remplie, mais qu'elle a de u quoi en ré[)andre sur tous les hommes, non solum in « se, sed etiam quantum ad refusionem in omnes liomines. « C'est beaucoup, poursuit l'Ange de l'École , que « chaque saint ait eu autant de grâces qu'il en faut pour « sauver plusieurs personnes ; mais s'il en avait autant « qu'il en est nécessaire pour le salut de tous les hom- « mes, ce serait la plus grande de toutes les plénitu- « des, et c'est cette plénitude qui se rencontre dans « Jésus-Christ et dans la bienheureuse Vierge, et hoc « est in Christo et in beatâ Virgine (dans le Christ comme « source, et dans la sainte Vierge comme réservoir); « car, dans tout danger, vous pouvez trouver par elle « le salut ; dans tout combat, l'assistance. C'est pour- « quoi cette glorieuse Vici-ge a dit elle-même : Enmoi (i est toute l'espérance de la vie et de la vertu ' . »

Cette citation de saint Thomas nous dispense d'invoquer d'autres autorités : elles abondent, et des plus grands docteurs, et des plus illustres. On les trouve partout. La plupart vont jusqu'à dire, comme Albert le Grand et Jean Gerson, que, Mère, la très-sainte Vierge supplie son Fils avec l'empire et l'autorité que

* S. Thoiu, Opusc, 8. •

lui donne cette qualité, et qu'en ce sens on peut dire qu'elle lui commande, et à plus forte raison à tout ce qui lui est soumis \

Si nous nous scandalisons de ces discours, sortis de la bouche de si sages et de si savants docteurs, tenons pour certain que ce n'est pas qu'ils fassent la Mère de Dieu trop grande, mais que ce sont nos esprits et nos cœurs qui sont trop étroits.

Ce serait d'ailleurs tomber dans une bien grossière méprise que de croire qu'ils mettent par là Ja Sainte Vierge au-dessus de JésusCfirist, ou même de pair avec lui. Trois raisons viennent expliquer et justifier leur sentiment : l'humilité de Marie ; -— sa maternité ; — sa coopération. — Un mot sur ciiacun de ces motifs :

Ce n'est pas par diminution de puissance, mais par grandeur de bonté (juo Dieu se laisse faire violence, et, conime il est dit au sujet de Josué arrêtant le soleil, qu'il obéit souvent à la voix d'un homme : Obediente Deo voci hominis^. Il fait la volonté de ceux qui le craignent, dit excellemment lePsalmiste: Voluntatem ti' mentium se faciet; et c'est en eilet le propre de la bonté, jointe à la force, de céder à la faiblesse craintive et à l'humilité, autant (pie do résister à l'orgueil et de briser la révolte. Cette loi est instinctive et universelle : elle fait la force de tout ce qu'il y a de faible ; elle équi-

• Pro salulf fiunulaiitiutn ricii soliim pulosi Filio siipplicai-e, scd eliain polest aucloriUle nuteroà eidcm imperuie... id est quasi imjK-riosâ cl nuituniH aucloriliite impelrure. Albert. Mmjn. Scrm. 2 de L.tud. Virg. — Quoniam por lioc haliot vfluli auclorilutom el nattiralo dominium ad totius muiidi doniiiititn, et a fortiori ad omno id (piod huic Hubjt'cluin est Dumiiio. Gerson. Bonn, de Aunuiic,

^ Juitué, X, U. )

MAUIE, DISPENSATRICE DK LA GRACE. 371

libre le monde ; et on la retrouve jusque dans les niueiirs des animaux. Dans la religion, Dieu qui l'a mise partout comme son empreinte, devait en présenter le plus parfait modèle. C'est ce (fu'il a lait, en y faisant éclater sa puissance en raison delà faiblesse et (lu néant des moyens, comme on le voit par le tiiomplie do sa croix, par le règne de V Agneau dominateur de la terre, et par cette parole de saint Paul (jui résume tout le Christianisme : Cum infirmor, tune potens sum. D'après cette loi, c'est à l'être le plus faible et le plus humble que devait être dévolue la plus haute puissanceetle souverain empire aii^irès do Dieu. La Colombe devait être terrible comme une armée en bataille : una est Columha mea, terribilis ut castrorum actes ordinata ' . Marie, étant la plus douce et la plus humble des créatures, devait commander en quehiue sorte au Créateur. Elle-même l'a admirablement chanté : Deposuit patentes, et exaltavit humiles.... Respexit humilitatem anrilla? suœ : EX HOC fecit mihi magna qui potens est,

Marie, en second lieu, est Mère ; et soit en ellemême, soit dans son Fils, cette relation doit avoir toirte la perfection imaginable. La Mère et le Fils doivent s'y montrer excellemment, infiniment. Dieu ne l'aurait pas contractée, s'il n'avait eu le dessein de s'y montrer fidèle et de nous autoriser à y compter. Il ne l'a fait ([ue pour nous donner cette confiance. Toutes les conséquences qui en résultent ne sont pas fortuites, imprévues, indéhbérées : elles doivent être le but même que sa souveraine sagesse s'est proposé. Or, quelle est la plus rigoureuse de ces conséquences, si ce n'est que le plus parfait des fils ait pour la plus auguste des mè-

' Caiit. dos caut., vi, 3, 8, 9. »

37;^ LIVRE m, chapitre v.

res cette déférence qui est moins de la faiblesse que de la piété, et dont l'Esprit-Saint a dit que c'est thésauriser que d'y être fidèle : sicut qui thesaurizat, ita et qui honorificat matrem suam*. L'esprit- Saint qui a dicté cette maxime a voulu nous la montrer en action dans le plus sage de ses interprètes, ancêtre de Jésus-Christ, et, figure en cela de sa personne, le roi Salomon, disant à sa mère, après lui avoir fait dresser \m trône à sou côté : « Demandez, ma mère, car il ne m'est pas possible « de vous rien refuser. » Pete, mater, neque enim fas est ut avertam faciem meam a te.

L'Église, mère aussi, «inspirée du même Esprit, a pris au mot cett(î belle parole, et l'a api)liquée à Marie, dans la prose de l'Assomption :

Ad Deum ut adoaiit, Por te vota traiiseaut; Non fus Mdtrem rejici.

Et dans la belle hymne, Ave Maris Stella, elle invite Marie à faire usage de ce pouvoir de Mère qu'elle n'a reçu (^ue pour nous :

Monslra le esse Matrem ; Numat per te preces, Qui, pro nobis ualus, Tulil cssiî tuiis.

« Mainlcnaiil, dit lo l)io)iheuroux Arnould do Char- « très, l'homme peut s'aj)|)rochor de Dieu avec assu- « rancc, ayant lo Fils pour médiateur auprès de son « Père, et la Mère pour médiatrice au|)rès do son Fils, (i Jésus montre à sou Père sou côté et ses plaies :

« Marie montre à Jésus son sein et ses sacrées marael- « les. Il est impossible en toute manière que Dieu « refuse ce qui lui est demandé par tant de marques de « miséricorde, qui plaident plus fortement pour nous « que les langues les plus éloquentes *. »

Que peut-on concevoir de plus naturel, de plus logique, de mieux ordonné, et en môme temps de plus touchant let de plus sublime?

Direz-vous que c'est ravaler Dieu que de lui prêter ainsi nos sentiments humains? Je réponds que ce qui est ravaler Dieu, c'est de lui prêter nos subtilités et nos fausses délicatesses; que ces sentiments humains sont son ouvrage et l'infusion naturelle de sa charité en nous ; qu'il nous était convenable qu'il les prît pour nous attirer par eux; et qu'à moins de dire ([u'il était indigne de lui de nous faire comme il nous a faits, et de nous refaire après notre ruine, il faut reconnaître que, nécessaire à riiomme, cette économie était par cela même souverainement digne de Dieu; parce qu'il n'y a rien de i)lus digne de Dieu que le salut de l'hoamie : Sibi quidem indigna, homini autem tiecessaria, et ideo jain Deo digna, quia nihil tant dignum Deo quam sains hojninis^, » Je réponds cela aux pliilosophes. Quant aux demichrétiens, aux protestants, je les renvoie à l'Incarnation, tant qu'ils auront le bonheur d'y croire.

Ainsi, soit comme la plus humble des créatures, soit comme Mère, Marie doit avoir un souverain pouvoir auprès de Dieu.

J'ajoute, en troisième lieu, que ce qui porte ce pouvoir à son comble, c'est que Marie est corédemptrice, avec son Fils, du genre humain.

• Tract, de Laud. Virg.

• Tertul., adi\ Mardouan. I, 2.

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« Marie (écoutez cette antique parole), Marie, dil « saint Irénée, a été la cause du salut de tout le genre (( humain, » Maria universo ycneri humano causa fada esi salutis^; la cause, non première et principale, celte gloire n'appartient qu'à Jésus-Christ, mais la cause seconde et instrumentale, ce que saint Irénée exprime pai ce mot facta est. Cause réelle toutefois; car, comme dil Bossuet, « Dieu ne s'est pas contenté de se servir d'ollt (( comme d'mi simple instrument, mais il a voulu qu'elle « coopérât à ce grand ouvi-age, non-seulement par ses « excellentes disposilions, mais par un mouvement de (( sa volonté ^ »

Et maintenant, cause occasionnelle de l'acquisitioi] des grâces, il était admirablement juste qu'elle fût k cause occasionnelle de leur dispensation. Elle devait \ avoir une sorte de droit.

Il est dans l'ordre, il est dans la justice et dans It raison qu'il en soit ainsi.

Cette vérité morale nous apparaît vivement exi)rimé( dans un fait de notre histoire : c'est le fait de la gràci des bourgeois de Calais, ol)tenue par l'impérieuse intercession de Piiilii)pine de Huiuaut auprès d'Edouard III roi d'Angleterre. Cette grande reine, s'autorisant, nonseulement des égards dus à son sexe, de sa qualitc d'épouse, de ses vertus, de son amour et de son dévoue meut pour son royal époux, mais aussi des cittuira qu'elle lui avait aidé à remporter^ lui parla, au rapport d( riiislorien Froissard, ce langage : « Si vous me croycî a digne do vaincre avec vous; si vous jugez que j'a « servi lu cause commune avec (pielquo l}onheur; a

' Iren., I. III, ailv. liai ni., rap. xxxiii.

' Trciiiior sermon sur la Nalivité. — Quatricnie sermon sur l'A»' uouciuliou.

K enfin j'ai des droits, je les réclame tous, moins pour « sauver ces hommes vertueux que pour sauver votre « honneur. Si mes prières n'ont plus de force, je ne [[(Supplie pas, j'exige : je demande leur grâce pour prix ( de mes services, et je dois l'obtenir. »

La Justice, dont la règle universelle permet de combarer les plus petites choses aux plus sublimes, met les pemes paroles dans la bouche de notre coréden)ptrico hiprôs de son divin Fils. Sans doute elle n'intercède lias un vainqueur impitoyable; Jésus-Christ est un miîéricordieux Sauveur. Mais elle ne prie pas non plus lourdes hommes vertueux, elle prie pour de misérajles i)éclieurs, des criminels qui dans ce Sauveur doi- 'ent redouter un Juge. C'est pour(iuoi, soit pour ra- )atlre notre présomption par le salutaire sentiment de lotre indignité, soit pour relever notre confiance que ce entiment pourrait trop abattre, soit pour honorer sa »Ière, soit enfin pour reconnaître sa coopération, il était idmirablement convenable que Jésus-Christ interposât ,ette Mère entre lui et nous, et nous accordât ses grâces l>ar son ministère.

j II s'ensuit, j'en conviens, (jue Jésus-Christ accorde j»lus de grâces à ceux qui s'adressent à lui par sa Mère {u'à ceux qui s'adressent à lui directement. Mais qu'où le s'en scandalise pas plus ([ue de ce que ses disciples, [ui étaient moins que cette divine Mère, ont fait de plus iirands miracles que Jésus-Christ lui-même, selon qu'il e leur avait annoncé. L'honneur ne lui eu revient pas uoins, puisque c'est lui par eux qui faisait ces miracles, omme c'est lui par Marie qui nous fait ces grâces. Et 5û peut même dire de celle-ci ce que saint Chryfostome dit très-judicieusement de ceux-là, qu'avoir sonverti l'univers par d'aussi faibles instruments que m disciples , est une plus grande gloire pour Jésus-,

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Christ que s'il avait fait celle conversion par luimême.

C'est là au surplus le i)lan même du Christianisme.

Aussi n'est-il aucun argument dirigé contre le culte de Marie qui ne revienne contre celui de Jésus-Christ. Du culte de Jésus-Christ on peut dire aussi qu'il fait injure à Dieu, en lui dérobant la gloire de nous sauver par un pur effet de sa miséricorde. Mais comme Dieu a voulu ne nous pardonner que par les mérites de son Fils, ce Fils dispense préférablement ce pardon par l'entremise de sa Mère. C'est un môme dessein, à deux degrés. Il n'y a aucune raison de le scinder, et il y en a mille admirables, comme nous l'avons vu, de l'embrasser.

Comme cette vérité est d'une haute importance, on nous permettra d'en i^orler plus loin la démonstration, et de l'élever à une rigueur pliilosophique.

Personne ne conteste que donner le principe universel de la grâce, ôlre mère do son Auteur, ne soit plus que d'être le canal dérivateur de la grâce, et médiati'ico de sa dispensation. Or, dans les opérations d'une parfaite sagesse, le plus emporte le moins. Refuser ce moins, ce serait retirer ce (jui aurait été déjà accordé dans le plus : ce qui répugne à la notion de l'ordre. Les saints Pères ont tiré de ce jirincipo celte conséquence générale, dont ils ont fait une règle de jugemoiit dans toute question (pii touche à Marie : que tout ce (pii peut {^tre imaginé de grandeur, tout ce cpii i)cul être décerné d'Iionmuiges, sans être incom|)atiblo avec la réserve d'adoration cpii n'est due (pi'à Dieu seul, et do médiation rédomj)lrice qui n'a|)[)arti^nt ([u'à Jésus- Christ, doit être attribué à Marie, comme virtuellement coiilonu (hius colle lignite inellablo de Mère do Dieu

qui l'élève au-dessus de tout ce qui est au-dessous de la Divinité.

En ce qui touche la question actuelle, Bossuet, nous l'avons vu, en a très-justement tiré cette conséquence : « Que Dieu ayant voulu une fois nous donner Jésus- « Christ par la Sainte Vierge, cet ordre ne se change « plus, les dons de Dieu étant sans repentance ; et ([u'il « est et sera toujours véritable qu'ayant reçu par Marie « une fois le principe universel de la Grâce, nous en re- « cevions encore, par son entremise, les diverses appli- « calions dans tous les étals différents qui conqiosent la (( vie chrétienne. »

Remarquez toujours que les raisons que nous donnons pour justifier le culte de Marie sont liées par une étroite analogie à celles qui justifient le culte de Jésus- Christ. Ainsi, Dieu ayant voulu une fois se donner à nous par Jésus-Christ, cet ordre ne change plus. Ce qui a eu lieu une fois, et pour tous, a lieu toujours et pour chacun de nous. Nul ne peut venir au Père que par le Fils. Pareillement Jésus ayant voulu une fois se donner à nous par Marie, cet ordre ne doit pas changer davantage, et la voie normale d'arriver au Fils doit être par la Mère. Pourquoi Dieu reviendrait-il sur cet ordre de Marie à Jésus-Christ, n'y revenant pas de Jésus-Christ à Dieu ? Quelle raison différente aurait-il eue de nous donner une fois Jésus-Christ par Marie, s'il n'eût pas dû nous le donner ainsi toujours?

Sans doute, comme nous l'avons déjà ol)servé, Marie ne nous a pas donné Jésus-Christ, en ce sens qu'elle en ait été la cause première et principale : elle n'a été que la cause occasionnelle et instrumentale de ce don de Dieu. C'est lui qui s'est donne lui-raôme à nous par Mario, par Marie toutefois l'attirant et le concevant par ses grâces et par ges vertus. Mais aussi ne disons-nous pas

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que Marie soit la cause dispensatrice des grâces auticrnent qu'elle a été la cause du don de leur Auteur.

Ce ministère dispensateur de la grâce était virtuellement contenu dans celui de la Maternité divine. Du moment que la Vierge-Mère conçut dans son sein le Verbe de Dieu, on peut dire qu'elle obtint une sorte de juridiction sur tout écoulement temporel des dons du Saint- Esprit dont elle reçut la plénitude. Comme il ne sort aucune ligne du centre qui ne passe par la circonférence, ainsi tout ce qui sort du cœur de Jésus-Christ, qui est le centre de tons les biens, passe par Marie, qui est comme la circonférence qui l'environne, selon la parole du prophète: femina circumdabit virum*.

Resserrons davantage encore notre démonstration.

C'est une maxime élémentaire de philosophie que les eflets subsistent par les mômes causes qui les ont produits. Ainsi le monde ne subsiste que par la même puissance qui l'a créé; sa conservation n'est que la création continuée. Pareillement, le monde moral chrétien n'est que l'Incarnation continuée. Nous sommes un seul corps avec Jésrs-Christ, dit l'Apôtre. Il estlecliefdo ce corps, dont les chrétiens, tous les élus de la terre et du ciel, sont les membres. Or, les membres ne reçoivent pas la vie autrement que le chef; et comme c'est par Marie qu'il l'a reçue, c'est par Marie que nous la recevons. C«mme elle a contribué à la première génération du monde chrétien, elle contribue r sa conservation qui est cette génération continuée. En eufautant la Lumière éternelle, elle en a épandu sur le monde tous les rayons, comme lo chante l'Église dans la Préface dos fêtes ([u'cUe célèbre en son honneur: Quiv, Viryinifatis (jlun'u permanente, l,umen œiernum munilo e/fudit, Jesum Chnslum

' Jt'ti'ciaic, xxxi, ii.

Dominnm nostrum. Elle est ce jardin de délices, auquel l'Épouse des Cantiques est comparée; qui, le vent du midi venant à souffler, exhale au loin les parfums de la divine fleur qui l'embaurae, les grâces de Jésus- Christ. Surge^ Aquilo, et veni, Auster^ perfla hortum meuin^ et fluant aromata illius * .

Allons plus loin, et atteignons le vrai du vrai dans ce beau mystère.

Il n'y a rien de successif en Dieu. Le présent est le seul temps de Dieu. Je Suis celui qui Suis. Il faut en dire autant de ses opérations, qui doivent nécessairement participer do sa nature. Ainsi son Incarnation est immanente. Comme il est né, il naît par conséquent incessamment do Marie. Écoutons sur co beau Mystère l'admirable parole de saint Bernard :

« Il vous est né aujourd'hui un Sauveur^. Qu'un esprit « indévot ne vienne pas me répondre : Ceci n'est pas « nouveau ; c'est autrefois (jue cela a été dit. Moi, je dis " autrefois et antérieurement. Le Christ est né non-seu- « lement avant notre âge, mais avant tous les âges... « Cette nativité habite une lumière inaccessible : elle se « perd dans les profondeurs du sein du Père... Pour que « cependant elle nous fût à quelque degré manifestée, M il est né, et c'est dans le temps qu'il est né de la chair, « que le Verbe s'est fait chair. Qu'y a-t-il d'étonnant « que depuis cette naissance jusqu'à ce jour, dans l'É- « glise, le Christ naisse, lorscjue, si longtemps aupara- « vant, on disait: L'Enfant nous est né! N'est-il pas véri- « table que Jésus-Christ, Fils de Dieu, était hier, qu'il (( est aujourd'hui, et qu'il sera à jamais? Il ne l'est pas moins « qu'Abraham, père de tous les croyants, a tressailli du dc-

' Cant. dos cant., iv, 16.

^ Luc, H, 11.

« sir de voir ce jour, qu'il l'a vu et qu'il en a été dans la joie; « et Jésus-Christ n'a-til pas dit : Avant qu'Abraham fut, c( JE SUIS? Exemplaire en quelque sorte de l'éternité, « il comprend dans son vaste sein les r-.hoses passées, « les présentes et les futures, de telle sorte que rien ne « lui échappe, rien ne lui succède, rien ne le prévient. (( Ainsi notre dévotion doit se représenter et embras- « ser d'une foi non fictive, mais littérale, ce grand mys- « tere de piété manifesté dans la chair, justifié en esprit, apu paru aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, « élevé dans la gloire. Considérons toujours nouveau co « qui toujours renouvelle les âmes, et comme n'étant « jamais vieux ce qui ne cesse de fructifier, ce qui jamais « ne se flétrit... De môme que, en quelque façon, le .<( Christ est encore immolé chaque jour, autant de fois « que nous faisons mémoire de sa mort, ainsi doit-il « être considéré comme naissant, toutes les fois que « nous faisons mémoire de sa nativité ', »

Nous no [)ouvoas comprendre ce mystère, par la seule et môme raison que nous ne pouvons comprendre Dieu. Mais Dieu et son Incarnation admis, nous devons l'admettre. Ij Éternel, venant dans le temps, doit le remplir et le déborder, comme un Océan qui se verserail dans un vase. Il doit en faire la plénitiido. Ce doit être un temporel-élcrncl, comme c'est un Homme-Dieu.

C'est pourquoi, disent les saints Pores, tous les mystères de Jésus-Christ, son incarnation, sa naissance, sa vie, sa mort, sa passion, sont p(U'pétuols et féconds dans tous les siècles, sont opérés et accomplis, non-seulemont |)our le tom|)S auquel il était sur la terre, mais aussi pour tous les temps <[ui i)ré('èdont et suivent.

De celte haute vérité, il résulte que le don successif

' In ^i;;ili;t Niilivit. I)cimiiii. u'iiii, vi.

et particulier de Jésus-Christ n'est pas autre que le don premier et universel qui a eu lieu par Marie; qu'ainsi Marie le donne toujours et à chacun de nous du même don par lequel elle l'a donné une fois au monde. De môme que les crimes de tous les hommes, antérieurs et postérieurs à Jésus-Christ, étaient présents à son sacrifice, et ont apporté leur amertume dans le calice de sa passion, de môme les grâces qui devaient être départies à chacun d'eux ont été apportées dans sa naissance de Marie. Dieu, qui, dans l'ordre de sa providence^ prépare les effets dans les causes les plus éloignées, comme dit Bossuet, a de même préparé toutes les grâces qui devaient être départies aux hommes dans leur cause principale qui est Jésus-Christ, et par leur cause occasionnelle qui est Marie. Leur application ne fait que dérouler ce dessein, et, en ce qui regarde Marie, n'est par conséquent que l'extension et le déploiement de sa divine Maternité.

Le fleuve de la grâce, versé du sein profond du Père céleste dans l'humble sein de Marie, en jaillit comme d'une fontaine publique jusqu'à la hauteur de sa source, retombe dans son âme virginale qu'il remplit la première au-dessus de toutes les créatures, d'où débordant sur elles en mille écoulements, il va porter ensuite l'esprit de vie dans tout le corps de l'Église.

Et comme ce mystère est incessant, incessamment Marie est pleine de grâce, incessamment elle en est le réservoir et le déversoir.

Pour nous reposer, en terminant, dans une plus douce comparaison, qui est en même temps une figure : comme Rébecca, jeune fille d'une grâce insigne, vierge de toute beauté, qu'aucun homme n'a jamais connue, puella décora nimis, virgoque pulcherrima, et incognita vira, Marie descend toujours par son humilité aux fontaines

382 LIVRE III, CHAPTRE V.

du Sauveur, et toujours y remplit son urne : Descenderat autem ad fontem, et impleveral hydriam. Et non-seulement l'inclinant sur son bras, elle en donne à boire avec l'empressement de sa charité au pieux serviteur qui le lui demande, celeriterque deposuit hydriam super ulnam suam, et dédit ei poiitm; mais les botes elles-mêmes, auxquelles l'Écriture compare justement les pécheurs, re çoivent de sa plénitude, pour que tous en soient abreuvés : Quin et camelis tuis hauriam aquam, donec cuncti bibant '.

' Genèse, xxiv, IG, 18, 19.

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