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CHAPITRE VI

LE MONDE VISISIBLE SURNATUREL, DEVELOPPEMENT DE LA CHAIR DU SAUVEUR, A SON ORIGINE EN MARIE.

Ainsi, Marie influe souverainement sur le monde invisible surnature] de la grâce.

On le concevra d'autant plus qu'on remarquera que c'est d'elle que ce monde surnaturel visible tire son origine.

C'est ce qu'il faut montrer.

Ce que naturellement l'iiomme peut percevoir de Dieu, parle témoignage que les créatures nous en donnent, constitue le monde naturel, la création que nous avons devant les yeu:JC, système de choses invisibles, manifestées visiblement '.

Ce que nous n'avons acquis que par la révélation, les vérités de la foi, la grâce, constitue le monde surnaturel.

Or, ce monde surnaturel de la foi et de la grâce nous a apparu visible dans l'humanité du Verbe, et c'est de Marie par conséquent qu'il est éclos.

Mais l'humanité du Verbe, manifestation visible de ce monde surnaturel, n'a apparu qu'un temps et sur un point : après quoi, elle a disparu aux regards. En quoi donc le monde surnaturel est-il encore visible? . Il est vrai que le Christ n'a paru qu'un temps et sur bn point; mais d'abord cette apparition historique remplit toute la terre et tous les temps de son impression puissante, et le Christ est toujours et partout présent et

« Ad Hebr., xi, 3.

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vivant, non-seulement par le souvenir, comme César ou Alexandre, mais par l'action. Il remplit tout, il meut tout ; il n'a pas cessé depuis vingt siècles, il ne cessera pas dans tous les siècles à venir d'être virtuellement présent. J'en appelle à témoin la fureur de ses ennemis, autant que la ferveur de ses disciples. Le Galiléen ne meurt pas. Nous passons, et il reste.

Mais c'est d'une autre façon que le Christ est présent, d'une façon réelle et sensible. Lui-même le disait : (( Vous m'avez entendu : je m'en vais, et je viens. Ence core un peu de temps, et le monde ne me verra plus; « mais vous me verrez, parce que je suis vivant et que « vous vivrez * . »

Que voulait dire par là Jésus-Christ? Il l'explique luimême par cette parole solennelle, si souvent répétée, affirmée et confirmée par sa bouche divine, en vue de tous les soulèvements qu'elle avait à surmonter. « En « vérité, en vérité, je vous le dis : je suis le Pain vivant « descendu du ciel, et qui donne la vie au monde. — « Le pain que je donnerai, c'est ma chair. — Prenez et « mangez, ceci est mon corps : buvez tous de ceci, car « ceci est mon sang : faites ceci en mémoire de moi. » Puis généralisant à l'universalité des hommes ce Sacrement qu'il venait de donner à ses disciples. « Qui « mange ma cliair et qui boit mon sang demeurera en « moi, et moi en lui. »

Ainsi la chair même et le sang de Jésus-Clirist, Jésus- Clirist vivant. Dieu et homme, toi qu'il est né de Marie, toi (pi'il a été crucifié, est resté réellement présent sur la terre. Le monde incrédule, comme il l'avait prédit, ne voit pas .léBua-Chnsl i](inB rEiicharistie, pas plus qu'il n(( vdvait autrefois Dieu dans la créai ion; mais nous,

' Jonn, XVI, 7.

Chrétiens, nous le voyons, parce qu'il est vivant et que nous vivons : et cette vie qu'il nous donne, qu'il donne à nos esprits, à nos cœurs, à nos œuvres, et dont le spectacle merveilleux confond l'incrédulité, en lui arrachant parfois des cris d'enthousiasme, est un témoignage si sensible de sa présence, qu'un protestant a osé dire que cotte divine Présence « est, par rapport au monde nio- « rai, ce qu'est le soleil par rapport au monde physique : « lUuminans omnes homines ' . »

Ainsi le monde surnaturel est visible dans la Présence réelle, comme le monde naturel dans la création, avec cette différence que c'est un visible mystique et voilé sous des apparences autres que celles de son divin objet; mais aussi qui, ayant le pouvoir de le communiquer, rachète par ses effets surnaturels ce qui lui manque en évidence naturelle : assez visible pour déterminer notre attention, assez invisible pour exercer notre foi, assez efficace pour la vivifier.

Tel est le sacrement de l'Eucharistie, dans lequel est personnellement présent le Dieu fait homme, principe visible du monde surnaturel.

Les autres signes visibles de la grâce : l'eau baptismale, l'onction des vivants ou des mourants, l'imposition des mains sacerdotales, les paroles sacramentelles de rémission, de consécration ou de bénédiction qui conslituent les sacrements du baptême, de la pénitence, de l'extrôme-onction, de la confii'ination, de l'ordre et du mariage, ont, comme le sacrement de l'Eucharistie, le pouvoir de communiquer ce qu'ils signifient, la Grâce, vertu du sang de Jésus-Christ, dont ils sont les canaux, et dont la source est dans celle même chair du Verbe, principe de tous les sacrements.

' Fitz-AVillium. Lettres d'Altifiis, conclusion.

Autour de ceux-ci, toutes les cérémonies qui les accompagnent, tous les rites de la Religion, tous ses monuments, toutes ses pompes, toutes ses fêtes qui, faisant passer tous les ans devant nous la commémoration des mystères de la vie du Christ, en renouvellent la vertu dans nos âmes ; tout ce système de choses visibles qui composent le culte et les sacrements, et enfin TÉglise, société universelle qui continue Jésus-Christ dans le monde, le Cathohcisme en un mot, c'est ce que nous appelons le monde surnaturel visible, par opposition aux vertus, aux grâces, aux lumières spirituelles qu'ils si gnifient et communiquent, et que nous appelons le monde surnaturel invisible.

Or, tout ce monde visible surnaturel a son origine en Marie. Cela est manifeste. Il n'est que l'expansion de l'humanité du Christ, en qui il était contenu durant sa vie mortelle, et qui, après son Ascension, s'est transfusée en sacrements dans son Église. Mère de cette humanité, Marie est restée comme la racine de cette merveilleuse végétation, de cette divine floraison du Christ sur la terre. « Première origme du sang de Jésus, ditBossuet, c'est de là que commence à se répandre ce beau fleuve de grâces qui coule dans nos veines par les sacrements, et qui porte l'esprit de vie dans tout le corps de l'Égliso. » Selon le mot d'un Saint ', les sacrements viemienl donc originairement de Marie.

Cette vérité est incontestable, mais elle n'est pas assez méditée, et les conséquences qui en résultent pour la grandeur de Marie, pour lo culte de piété, do reconnais* sauce et d'aiiiour (juc nous lui devons, ont besoin d être dégagées.

Par lo sacrement do l'Eucharislio, âme du monde

' Méthodius, évdqua d« Tyr.

visible surnaturel, nous contractons avec le Verbe incarné une union intime, qui n'est pas seulement spirituelle, mais qui est corporelle. Sa chair est, comme il l'a déclaré lui-môme, vraiment viande, et son sang, véritablement breuvage. Sans doute, cette union n'est corporelle que pour devenir spirituelle, mais pour cela mémo elle est corporelle.

Remarquez en cela la grande différence de ce sacrement d'avec tous les autres. Ce qui est sensible dans les autres sacrements : l'eau du baptême, l'huile sainte des onctions, les paroles du prêtre, etc., en soi, n'est que de l'eau, de l'huile et des paroles naturelles, et n'a de vertu surnaturelle que par la grâce de Jésus-Christ (jui vient s'y unir; tandis que dans le sacrement de l'Eucharistie, ce qui est sensible est aussi divin que ce qui est spirituel ; ce n'est pas une chair nouvelle que celle à laquelle l'àrae et la divinité de Jésus-Christ viennent s'unir : c'est la chair môme que Jésus-Christ a livrée pour nous, le sang qu'il a répandu pour nous , la raômo chair et le môme sang qu'il a pris dans le sein de la Vierge Marie, qui deviennent la matière de ce divin Sacrement. Les autres sacrements, en un mot, nous donnent la Tertu du sang de Jésus- Christ , l'Eucharistie nous donne ce sang lui-même. De manière que c'est physiquement môme qu'on peut dire que nous sommes les membres de Jésus-Christ, et que nous ne faisons avec lui qu'un seul corps, comme on peut le dire de la génération des enfants par rapport à leurs auteurs, et plus étroitement encore.

Aussi le sacrement de l'Eucharistie se distingue-t-il dans ses effets des autres sacrements, par une propriété correspondante à celle qui l'en distingue dans sa nature; car, alors que ceux-ci n'agissent que sur l'âme, l'Eucharistie influe encore sur le corps, en apaisant, eu faisant

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tomber les ardeurs de la concupiscence qui le dévorent, et en quelque sorte en le spiritualisant. C'est ce que dit saint Cyrille d'Alexandrie, dans ses savantes homélies sur saint Jean. Ce sacrement, dit-il, contient réellement et substantiellement la personne de Jésus-Christ qui est Dieu et homme tout ensemble : en tant que Dieu, c'est la pureté par essence, et saint Ambroise l'appelle en ce sens, Verhum virginale, un Verbe virginal, parce qu'il procède de Dieu, son Père, sans mère. En tant qu'homme, il est revêtu d'une chair virginale, qui procède de Marie, sa Mère, sans père. Ainsi l'on peut dire que tout est vierge en Notre-Seigneur : son esprit , son corps, son cœur, son sang; en un mot, sa divinité et son humanité. Quand donc ce corps touche notre corps, quand ce sang pénètre dans nos veines, ils y répandent des propriétés virginales qui purifient la masse de notre chair et y refoulent la concupiscence. C'est là ce Bien et ce Beau que le prophète Zacharie avait annoncés à la terre, comme devant être son salut : Le froment des élus, le vin qui fait germer les vierges. — Salvabit eos Dominus Deus eorum in die illa... Quid enim Bonum ejus est; et quid P'ulchrum ejus, nisi frumentum electorum, et vinum genninans virgines '. C'est là ce ([ui fait le miracle de l'angélique virginité dans le monde.

Mais les chrétiens réfléchissent-ils bien assez à l'étroite alliance que ce merveilleux Sacrement leur fait cuiitracler avec la Sainte Vierge ?

Caro Christi, caro Mariœ, la chair de Jésus-Christ est la chair do Mario. C'est saint Augustin qui a dit cette graïuhi parole; et le cardinal (l(^ Hérullo observe que celte assimilation est i)ien plus étroite et bien plus éminenle (|uo, dans l'onlre naturel, les rapports do l'en-

' (n[y. IX, 10, 17.

faut avec la mère. Car, premièrement, dit-il, la chair de Jésus-Christ est la chair de Marie, parce qu'elle est sienne, c'est-à-dire une portion de la sienne. Secondement, parce qu'elle est toute sienne, c'est-à-dire sans qu'aucun père selon la chair y ait pris part. Troisièmement, parce qu'elle a été prise et tirée de sa chair par l'effort très-puissant, très-précieux et très-divin, non d'un amour humain ou spirituel seulement, mais de Y Amour incréé, qui est le Saint-Esprit. Quatrièmement, elle est plus que sienne; car nous pouvons dire que Marie a eu deux sortes de chair, celle qu'elle a reçue de sa mère Anne, et celle qu'elle a communiquée au Fils de Dieu, et qu'elle aime beaucoup plus celle-ci que cellelà, qu'elle est plus vivante en celle-ci qu'en celle-là, comme étant la plus pure et la plus exquise partie d'elle-même '.

Quand Dieu eut tiré une côte du premier homme et qu'il en eut formé le corps de la femme, Adam, inspiré de Dieu, s'écria : JJoc nunc os ex ossibus meis, et caro de carne mea, voilà maintenant un de mes os, nunc. Et auparavant ne l'était-ce donc pas ? Oui, mais ce l'est encore plus maintenant; car j'ai tant d'amour pour elle, qu'elle est plus ma chair que quand elle était confondue avec la mienne. C'est ce que peut dire Marie de cette chair de Jésus-Christ, Adam nouveau fait de la femme, factum ex muliere , comme la femme avait été faite du premier Adam : hoc nunc os ex ossibus meis, et caro de carne mea. Et, s'appropriant les paroles de Jésus-Christ, elle peut encore nous dire : Hoc est corpus meum, ceci est mon corps, le corps, la chair de Marie, que le chrétien reçoit en quelque sorte à la Sainte Table dans la chair du Christ. Saint Augustin n'hésite pas à le dire :

Pes souffrances de la Vierge compatissant à son Fils.

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« Ayont pris sa chair de la chair de Marie, c'est la chair « môme de Marie qu'il nous donne à manger pour « notre salut *. »

Cette vérité, si hardie qu'elle paraisse, est d'autant plus positive, que le caractère spirituel et virginal de cette chair, qui produit en nous la divine vertu dont elle est pénétrée, a son origine dans l'opération du Saint- Esprit en Marie, et dans la coopération de Marie, qui a l'ait de celte chair le fruit non-seulerâent de son corps, mais aussi, et avant tout, de son cœur, de son humilité, de sa foi, de sa charité, de sa virginité, de toutes les grâces et de toutes les vertus dont elle est comblée, et que nous retrouvons en principe dans ce divm fruit de ses entrailles et de son àine; double génération qui justifie l'application que l'Église fait à la Sainte Vierge de ces paroles de l'Ecclésiastique: « Je suis la Mère du bel « amour et de la sainte espérance... Venez à moi, vous « tous qui me désirez, et remplissez-vous de mes géné- « rations. » — £go Mater pulchiœ dilectionisetsanctœspei: transite ad me omnes qui concupiscitis mei et a generationibv.s mcis implemini'^^ et de ces autres paroles des Pi'overbes: « Venez, mangez mon pain, et buvez le vin que je vous ai mêlé. » Venite^ comedite panem meum, et bihite vinum quod miscui vobis '*.

ArrOlez-vous donc à celte vérité, dit saint Pierre Damien, et considérez combien nous souuiies obligés à la jyiùre de Dieu, et quelles actions de grâces nous lui devons rendre pour un si grand bienfait ; car « ce corps « qu'elle u engendre cl porté dans son sein, qu'elle a

• Do carne Mariie carnem accpplt et ipsam Mariœ caruem uobis

' lOfcli., xxiv, ao.

^ Prov. IV, ; .

« enveloppé de langes, qu'elle a nourri de son lait u avec des soins et des tendresses si maternelles, c'est « ce môme corps que nous recevons à l'autel ; c'est « son sang que nous buvons au sacrement de notre ré- « domption. Quelque louange que nous lui puissions H donner, elle est au-dessous de ses mérites, puisque « c'est elle qui nous a préparé do ses chastes entrail- « les cette chair très-pure ([ui nous nourrit. Eve nous « a donné un fruit qui nous a privés du festin éternel ; « Marie nous en a donné un qui nous ouvre le ciel et « nous fait asseoir au festin de la gloire. Cibum Eva (( tradidit, per quem nos œterni conviuii famé muUavil ; « cibum Maria dédit, qui nobis cœlestis convivii aditum a patefecit ' . »

Nous avons dû insister plus particulièrement sur le sacrement de l'Eucharistie comme étant le Sacrement par excellence. Mais de tous les autres sacrements nous pouvons dire comme de celui-là, que rorigine en est en Marie. Ils ne sont tous en eflet que la vertu du sang de Jésus-Christ incarné, par l'opération du Saint-Esprit, dans ces signes visibles qui les constituent. Ils procèdent ainsi doublement de Marie, et par leur vertu, qui est celle du sang qu'elle a fourni, et par leur mode sensible, qui est l'etlét de la même opération du Saint-Esprit qui l'a rendue mère.

«Notre régénération dans le sein de l'Église, dit saint Léon le Grand, procède de l'origine spirituelle de Jésus- Christ dans le sein de Marie ; et pour la renaissance de tout homme, l'eau du baptême est comme ce sein virginal. Le morne Saint-Esprit qui a rempli la Sainte Vierge rem phi les fonts baptismaux. L'origine que l'Auteur de la grâce a prise dans le sein de Marie, il l'a im-

' Scrm. de Nat. Virg.

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primée sur ces fonts. Il a donné à l'eau l'efficace qu'il a donnée à sa Mère. La même vertu du Très-Haut, la même opération du Saint-Esprit qui a fait engendrer à Marie le Sauveur, fait engendrer à l'eau régénératrice le fidèle ^ »

Et ainsi de tous les sacrements. Ils sont la reproduction et l'extension de la Maternité divine, par la vertu du Christ, que la première elle a enfanté à l'Église, qui enfante ensuite tous les chrétiens.

Cette vertu du Christ pénètre ainsi par les sacrements toute la religion, tout le culte, tous les monuments et les ornements qui lui sont consacrés, l'autel, la chaire, le temple, le prêtre, les corps des fidèles, l'Église, le monde chrétien , monde visible surnaturel dont l'origine est en Marie.

L'humanité du Christ cachée au sein de l'Église y est, selon la divine parole, comme ce levain qu'une « femme « prend et met dans trois mesures de farine, jusqu'à ce « que le tout fermente *. » Nous sommes cette farine, dit saint Bernard : citjus farina nos sunius. C'est d'elle d'abord, c'est de notre humanité qu'a été fait ce levain, qui devait ensuite nous communiquer son divin ferment. Mais, plus particulièrement, c'est de Marie, de la (leur de froment de sa Virginité, et c'est en elle, que le Saint- Esprit a formé ce céleste levain qui, de son humble sein, a levé de plus en plus dans le monde, en a pénétré la masse, et y fait fermenter et croître, depuis dix-huit siècles, la vraie civihsation.

Mais c'est d'une manière i)lus directe et plus personnelle, qu'il a été donné à Mario d'inllucrdansla société visible des àmcs,

• Sorm, l, in Nat. Domln.

' M«illi., XIII, 3J.

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