CHAPITRE VIII
SUITE DU PRÉCÉDENT. — MARIE, TYPE d'hUMILITK.
Je voudrais faire connaître rhumilité ; je voudrais découvrir cette violette, qui se dérobe et qu'on fo^ile aux pieds- je voudrais faire comprendre la valeur de cette perle précieuse entre toutes, et persuader aux plus riches de vendre tout ce qu'ils ont pour l'acheter.
L'humilité! que n'est-elle pas? Elle est par excellence vertu gloire, bonheur, vérité, force, chasteté, chante : eUe est tout, celle dont le propre est de ne vouloir être rien • elle seule prouverait la divinité de la Religion qui l'a révélée à la terre, et qui l'a personnifiée dans un type aussi exquis que Marie.
Essayons d'en dire quelques mots.
En premier lieu, l'humihté est vertu.
Toutes les vertus ne sont rien sans l'humilite, qu on pourrait appeler la vertu des vertus; et cette vertu seule bien pratiquée attirerait à soi toutes les autres.
Toutes les vertus ne sont rien sans l'humilite :
Une vertu, (pielle (lu'ello soit, la vertu en général, n'est rien, si elle n'est aimée et pi-aluiuco pour ellemôme. Une vertu intéressée, quel (juc soit son intérêt n'est i)lus vertu. Kt (juand je parle d'un intérêt, je n en tends pas dire cet inlénH de conséciuonce, comme la.ioii de la conscience ou la récompense du ciel, (lui no vuni <m'après la vertu, et .pie j'appellerais intérêt â posterior et à échéance : celui-là est p(M-mis, piirco (lu'il n est pa immédiatement déterminanl et dirigeant pour la v(>rUi el (lu'il prcsupi)ose la foi et la charité non moms -lu
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i*espérance. Je parle de l'intérêt « pnon, mobile de l'action, qui la précède, qui l'inspire, qui est cette action raôme; et je dis que celle-ci dès lors n'est pas vertu, mais intérêt, et quand cet intérêt n'est pas légitime, vice.
Or, telle est la vertu qui n'est pas humble, dans laquelle l'orgueil se complaît, et dont l'ouvrier se fait le niaître, le dieu. Cette vertu orgueilleuse est un vice pire qu'un vice humilié, tout vice porte en lui une honte salutaire qui détermine souvent une crise favorable à la vertu. C'est un mal qui peut être un remède, et dont la permission par Dieu est souvent ime grâce. Mais une vertu qui inspire Torgucil et que l'orgueil inspire, est un vice pur; car il est sans la honte : c'est le vice de l'ange, c'est la vertu du démon. Ainsi étaient la plupart des vertus que les peuples admiraient dans les philosophes païens : c'est la réflexion de saint Au^ gustin, qui les voyait de près : Virtutes paganorum stmt vitia.
Ainsi les vertus ne sont rien sans l'humilité.
J'ajoute que cette vertu seule, bien pratiquée, attirerait à soi toutes les autres vertus.
;,, C'est une vérité que le stoïcisme avait effacée dans les derniers temps, mais que le sentiment générai de l'humanité, exprimé parles poètes, avait longtemps conservée et proclamée, que la vertu vient de la Divinité ; que c'est Dieu qui l'inspire, qui l'assiste, qui la consomme; et c'est la méconnaissance de celte grande vérité qui fait de la vertu orgueilleuse un vice sacrilège, parce qu'elle est un larcin fait à la Divinité, un détournement et m\ renversement de ses dons : c'est le larcin de Prométhée; c'est l'attentat de ce roi de l'Écriture qui, dans son fol orgueil, disait : Ego feci memet ipsum*, « c'est moi qui
• Ézéchiel, c. xxix, 7.
408 I^IVRE m, CHAPITRE VIII.
« me suis fait moi-môme. » La doctrine chrétiemie de la Krâce, qui considère toute excellence, toute perfection comme venant d'en haut et descendant du Père des lumières, omne datum optirmm et omne donum perfectum desursum est, descendem a Pâtre lummum\ est une vérité de conscience universelle, qui n'a pas manque de témoignages dans le monde ancien*, et que nous, Chrétiens, serions bien malheureux de méconnaître. Je n'msisterai donc pas davantage pour l'établir.
Or je laisse Bourdaloue tirer de cette venté la conséquence que je me propose : « Quelque parfaites en «elles-mêmes, dit ce grand maître, que soient es « autres vertus, et quelque mérite d'ailleurs quelles « puissent avoir, c'est l'humilité qui, de la part de „ l'homme, doit ôtre la première et essentielle disposi- « tion aux communications de Dieu. C'est le sentiment « de saint Augustin. Et la raison qu'en apporte ce saint « docteur me paraît aussi convaincante qu'elle est na- « lurelle, parce qu'il est évident, ajoute-t41, que, pour « recevoir les grâces et les faveurs de Dieu, il faut au « moins ôtre vide de soi-môme. Dieu, tout Dieu qu'il (. est si j'ose m'exprimer de la sorte, ne trouvant plus « de place dans un cœur plein de lui môme, c'est-à-dire « dans un cœur infecté de l'amour et de la vame es- « time de soi-môme. Or, l'effet propre de l'humilité est « de faire en nous ce vide mystérieux et salutaire, qui
• Épitre catholique do saint Jacques, c. i, n. » C'est aux mœurs au«i(iucs qno La Fo.ituiiio a emprunté cet exorde du discoui-s de son paysan du Daiiulx! :
Fa«»enl les immoricls, conduclour» de ma langue,
Qui- jo ne (liso lien niii doive iMre vi'piis.
SauH leur aide , il nu poiil tuiirur dan» lo» esprit»
Qu«i tout uiul ul toute injustice ,
Témoin you»...
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« consiste dans l'oubli de nous-niùmes, dans le déta- « chement de nous-mêmes, dans le renoncement à nous- « mêmes; par conséquent, c'est riiumilité qui rend ca- « pable de posséder Dieu, d'être des vases d'élection « propres à contenir les dons de Dieu, en un mot de « servir de sujets aux épanchements ineffables de ses tt grâces et de son esprit*. »
Voici donc, vous toutes, âmes d'élite en quête de la foi ou de la perfection chrétiennes, en peine et en travail de les acquérir, voici le plus court et le plus sûr chemin, le secret infaillible et nécessaire, l'unique issue du labyrinthe : faire le vide en soi. Le Royaume de Dieu, auquel vous aspirez, n'est pas si loin de vous que vous croyez; il est au dedans de vous^ il enveloppe et presse votre cœur, circum prœcordia ludit. L'Epoux ne demande qu'à entrer et qu'à faire en vous sa demeure. Faites le vide de l'humilité ; et aussitôt se fera la lumière de la foi dans votre esprit, le jaillissement de la grâce dans votre âme. Retirez-vous dans le sentiment de votre misère, de votre néant, ; et, sur les pas, pour ainsi dire de cette retraite , Dieu entrera à mesure. Sans doute l'orgueil nous est tellement inné, et il est si subtil, qu'il se dérobe à l'âme qu'il possède, et qu'il s'y glisse et s'y insinue presque aussitôt qu'on l'en a chassé. C'est pourquoi le travail de l'humilité doit être incessant, comme une pompe dans un vaisseau que l'eau envahit.
Cette grande vérité, que je pourrais développer davantage, trouve sa plus parfaite expression dans Marie; car c'est à force d'être vide d'elle-même, qu'elle a été rendue pleine de grâces et qu'elle a eu la puissance d'attirer et d'enfanter le Verbe de Dieu. C'est la réflexion
* Sermoa sur l'Annonciation.
de saint Augustin : Quia ergo Domina humillima fuisti, Verbum increatum ex te carnem sumere coegisti. Et il ajoute que comme l'humilité de Marie est l'échelle par laquelle Dieu est descendu sur la terre, elle est aussi l'échelle par laquelle, à son exemple et par son secours, nous pouvons monter au ciel. Facta est Maria scaîa cœkstis, quia per ipsam Deiis descendit ad terras, ut per ipsam homines ascendere mereantur ad cœlos. Ainsi l'humilité est essentiellement vertu; la vertu des vertus.
Je dis secondement qu'elle est gloire. Le cœur humain, refait par l'Évangile, a recouvré, entre autres vérités dont il avait perdu le sens, celle-ci : que celui qui s'humilie doit être élevé, et que celui qui s'élève doit être humilié, qui se humiliât exaltabitur^ qui se exaltât humiliabitur. Cette vérité de foi est devenue une vérité de mœurs. La justice de Dieu révélée par Jésus-Christ est devenue à cet égard celle du monde. Il y a une justice et comme un ressort dans l'opinion qui, à mérite égal, retire la louange à qui la cherche, et l'attire à qui la fuit. Loi tellement absolue, que peux mômes qui cherchent la louange sont obligés de prendre le masque de l'humilité pour se l'attirer, de faire de la fausse modestie. Mais le monde, plus délicat que ses courtisans, les paye de la môme monnaie, en leur donnant une fausse gloire pour de la fausse humihté, cl on réservant |)our les vrais modestes et les vraiment humbles la véritable gloire, celle qui, invisil)le, les couronne par derrière et à leur insu, ot attend leur jnorl pour éclaler, conuue un rollet do colle que Dieu môme leur décerne cn-môpae temps, mais pour jamais, dans l'autre vin.
La Irès-sainto Vierge est (Hicoro l'exemplo achevé do celte belle vérité. Car, pleine de gn^cp, supériouro aux ungos par sou mérilc et par sa beauté, au momont
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OÙ un Ange môme, député de la cour céleste, la salue comme sa reine, et lui apporte la dignité éblouissante de Mère de Dieu, elle rentre dans son néant, elle se fait la dernière de la maison, la servante : Voici, dit-elle, la servante du Seigneu?^ : et c'est ce mot servante qui la fait Mère : c'est le fiât de la plus grande humilité qui devient celui de la plus grande gloire. Et il était bien juste, dit saint Bernard, que, de la dernière elle devînt la première, puisque, étant la première, elle se faisait la dernière : Merito facta est ex novisssima prima, quœ om^ nium se novissirnam fadebat'.
Elle-même a publié ce divin secret : Respexit, ditelle, humililatem ancillœ suœ. Ex hoc... fecit mihi magna quipotens est. Et remarquez comme toute la vie, toute la destinée de la Sainte Vierge, la pose en exemple incomparable de la gloire de l'humilité. Après avoir connu et chanté ses grandeurs, pour en louer Dieu, elle se dérobe toute sa vie à leur éclat ; elle accepte et partage toute l'ignominie de son divin Fils; et après même la gloire de l'Ascension, elle ne se départ pas de son humilité, de son obscurité, elle s'y enfonce et s'y perd, ce semble, davantage, jusqu'à ce que la nior|, qui pour elle fut la gloire, vînt la déterrer, et l'élever par delà tous les cieiLX, pour y recevoir, aux acclamations du ciel et de la terre, la couronne et le sceptre dus à sa divine Maternité.
J'ai dit en troisième lieu que l'huinilité est bonheur.
Dargentan a écrit, sur cet aperru de l'humilité, une page qui veut être citée :
« J'avoue tout cela, direz-vous ; mais l'humilité n'est « pas si aisée à avoir : il en coûte beaucoup à un homme
» Serm. do Verb. Apost.
412 LIVRE III, CHAPITRE VIlI.
avant qu'il en soit venu là,, parce qu'il y a bien des choses à faire. Nullement, car à le bien entendre , l'homme n'a rien à faire pour être humble, puisque tout est fait pour cela. S'il voulait être superbe et s'élever bien haut, il aurait beaucoup de choses à faire, et il lui en coûterait, car rien n'est fait pour lui donner de la. grandeur; mais pour être humble, et môme parfaitement humble, il n'a qu'à ouvrir les yeux, et regarder le poste qu'il occupe par lui-même; il se verra bientôt dans le néant; voilà son propre bien, et tout ce qu'il a par lui-même; il n'a qu'à se regarder, et qu'à y rester paisible et content : le voilà, sans rien faire, parfaitement humble. Il ne faut point dire, je veux me mettre dans l'abîme de mon néant , pour être bien humble ; nous n'avons que foire pour nous y mettre, puisque nous y sommes. Sans nous y être mis nous-mêmes, nous trouvons que tout ce qu'il faudrait faire pour nous humilier est déjà fait ; il n'y a qu'à le reconnaître. On peut donc bien dire que l'humilité n'est autre chose que la vérité, et qu'il n'y a rien à faire pour être très-humble.
« Mais c'est lorsqu'on veut être superbe qu'on a beaucoup de choses à faire. 0 Dieu ! que ne faut-il point faire pour se tirer de l'abjection et pour s'élever audessus des autres? Qu'il en coûte de violences et de contraintes 1 que de soucis et d'inquiétudes ! que ( de dissimulations et d'artifices, que de crainte du ( moindre mépris! Et s'il en vient tant soit peu, que d'amertumes d'esprit et que do tristesse! Que d'empressement pour avoir une petite fumée d'honneur! Et si on ne l'obtient pas, ou si on n'en a point assez à son gré, ou si un autre est préféré, (juo de cliagrins ! que de jalousies! Quel tourment pour cet ambitieux! « Il en est accablé! C'est pour cela que saint Bernard
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« a nommé fort judicieusement l'ambition le gibet des « ambitieux : Ambitio, amhientium cr^ux. Oui, c'est un « vrai gibet, où Dieu condamne ses criminels : le gibet « élève son homme, à la vérité, et le hausse un peu au- « dessus du peuple ; mais c'est pour le couvrir de honte « et pour l'étrangler ! »
Nous conseillons à tous ceux qui auraient la fantaisie de vouloir être heureux, d'user de la recette du bon capucin. Toutefois il n'a pas dit tout le mot du bonheur de l'humilité, il ne l'a pas du moins expliqué, et il semblerait n'en faire qu'un bonheur négatif. Le vrai bonheur de l'humilité chrétienne, bonheur que tout honmie cherche et qu'elle seule donne, le seul l)onheur qui ne soit pas un rêve, c'est qu'à proportion que cette vertu creuse en nous le sentiment de notre néant, la paix de Dieu, dont la douceur surpasse tout sentiment, s'y précipite comme un fleuve dans ^on lit, comme une mer dans son gouffre, et fait surabonder l'àme de sa céleste volupté. Dieu l'a déclaré dans ses deux Testaments, et toute àrae chrétienne en fait l'expérience dans la proportion de sa fidélité, de son humilité. Le Seigneur a dit : « Je suis ton Rédempteur, moi le Seigneur ton « Dieu, t'enseignant ce qui t'est propice, et te ]frayant « la voie pour que tu y marches. Que ne t'estu attaché « à suivre mes commandements : ta paix serait devenue <( comme un fleuve, et ta justice comme le gouffre de la « mer* ! » Et ce divin Rédempteur, venu en personne, pour nous frayer par son exemple la voie du bonheur, disait aussi : « Apprenez de moi que je suis doux et <( humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos « âmes ^. »
* Isaïe, c. xLviii, n, 18.
* Matth., X, 29.
414 LIVRE m, cHAriTRE vm.
C'est ce repos, c'est ce bonheur qui fait des humbles serviteurs du Christ les Bienheureux véritables ; et qui, de Marie, la plus humble de toutes les créatures, a fait celle que toutes les créatures ont appelée et appelleront Bienheureuse : Bespexit humilitatem ancillœ suœ; ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes gênera^ tioncs.
L'humilité est encore vérité; elle n'est pas autre chose que vérité, comme le dit très-bien Dargentan.
L'humilité est le sentiment , la vue, la connaissance de notre néant, qui est la vérité concernant nousmêmes.
Or, a-t-on bien réfléchi à toute la portée de ce caractère de l'humilité ? Je ne crains pas de dire qu'il en fait la méthode philosopliique par excellence , et que la plupart des philosoplies divaguent en philosophie, faute de pratiquer celte vraie mclhodc de la vérité, — l'humihté.
L'humilité, en effet, étant la vérité nous concernant, voilà donc qu'un esprit humble a, sur tous les superbes et libres penseurs, cet avantage de tenir la vérité par un côté, alors qu'ils ne savent par quel bout la prendre, passant toute leur vie à la chercher, ou plutôt h la perdre.
Or, la vérité étant essentiellement une, la tenir certainement sur un point, c'est ôtro en voie assurée de l'ac- (juérir toute.
El non-souleraent l'humiblé nous mot en possession d'un cAté certain de la vérité, mais évidemment du meilleur côté, de l'entrée en quoique sorte do la vérité : la roimaissance de nous-mêmes. Et n'est-ce pas là le premicu- ])roblèmo posé par la philosophie antique, comme renfermant tous les autres, Nosce te ipmm?
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Qu'il y avait de philosophie dans ce simple programme !
L'homme, disait un ancien, est la mesure de toutes choses. Remarquez en effet que nous ne jugeons de toutes choses que par rapport à nous-mêmes qui en sommes les observateurs, et que, si nous nous trompons sur nous-mêmes, nous nous trompons par conséquent sur tout le reste. Comme nous sommes le centre de l'observation, selon que nous nous mettons plus haut ou plus bas, tout change ; ot nous déplaçons toutes choses, en nous déplaçant. C'est une lunette qu'il faut commencer par mettre à notre point visuel et à son angle d'inclinaison pour voir juste. Or, l'humilité étant cet angle d'inclinaison et ce point visuel, faut-il s'étonner si nos philosophes voient tant de chimères incoiié rentes, et sont toujours à recommencer leur opération?
C'est pourquoi la Vérité même a dit, parlant de ses mystères : « Je vous rends grâces. Père, Seigneur du « ciel et de la terre , de ce que vous avez caché ces « choses aux Sages et aux Prudents, et les avez révélées « aux petits. Qu'il en soit ainsi, Père, puisqu'il vous a « plu ainsi ' . »
Les Sages et les Prudents, pour échapper à cette divine parole, cherchent à la calomnier, en l'interprétant dans un sens improbatif du travail de l'esprit humain, et favorable à l'ignorance et aux ténèbres naturelles, dont ils voudraient faire la condition de la foi pour la renvoyer aux sots, interprétant ainsi le mot parvulis. ... Un de ces petits leur répond : « Prenez garde, ce u n'est pas aux sots, mais aux petits, non stultis, sedpari^ vulis, que s'applique le langage du Sauveur. Ce qu'il « a condamné, c'est l'enflure de l'orgueil, non l'intelli-
» Matth., XI, 23.
« gence, tumoremse damnasse sigm/îcavit, non animum. » Et ce petit, était le grand saint Auguslin.
Faut-il le dire? prendre ainsi l'enllure pour la sagesse, et riuimilité pour la sottise, c'est-ctre soi-inèine de ceux dont le grand Apôtre a dit, entérines qui n'ont pas besoin d'être interprétés, dicentes se esse sapientes, stulti facti s tint \
Il suffit du reste de la moindre réflexion pour comprendre que l'humilité suppose nécessairement la grandeur de vue, autant que l'orgueil en suppose la petitesse. Un homme qui se sait petit, misérable, néant, ce que nous sommes réellement, ne peut le savoir que par la vue correspondante d'une grandeur, d'une perfection, d'un Être qui l'anéantit. La vue de notre néant implique donc celle de Dieu ; et c'est le connaître que de se connaître : deux connaissances que saint Augustin ne séparait pas, noverim te , dit-il à Dieu, noverim me. D'où suit que le plus humble est le plus connaissant Dieu, et que le plus connaissant Dieu doit être le plus humble. Ces deux connaissances de Dieu et de nousmêmes s'engendrent réciproquement ; et comme elles composent toute la philosophie, le plus humble est ainsi le plus j)hilosophe, celui qui possède la plus grande ouverture d'angle visuel de la vérité. — L'humilité est la capacité de la vérité.
Et ce n'est pas une capacité creuse. Cette vérité, cette j)erfection, cette grandeur de Dieu dont la vue inspire l'humilité, et dont l'Iiumililé accroît la vue, n'est pas extérieure et spéculative ; elle passe en nous subslanliclio, vivante ; elle nous rempUt de sa plénitude à mesure (|ue nous nous vidons de notre vanité ; elle nous graiKht à mesure que nous nous humilions : rhumililô
' A«l Romnnos, c. i, M.
MARIE, TYPE d'hUMILITB. 417
conçoit, enfante en nous la vérité, la sagesse, la grandeur, comme son fruit.
Marie, la plus humble des créatures, a pour cela conçu et enfanté la Vérité en personne, la Lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, la Sagesse étornelle, dont elle est justement appelée le Siège. Sedes Sapientiœ ; et sa dévotion, étant celle qui inspire le plus d'humilité, doit être celle qui inspire le plus de sagesse, qui donne le plus d'aptitude et de capacité philosophique, comme le prouvent les plus grands génies catholiques, saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin, saint Bernard, Albert le Grand, Jean Gerson, Bossuet, qui ont été les plus dévots à Marie.
Ainsi l'huraiUté est vérité.
L'humilité, avons-nous dit, est aussi force, chasteté, charité, etc. Mais il faut nous hâter, et ne donner qu'un mot à chacune de ces trois vérités.
L'humilité est /brce, naturellement et surnaturellement parlant. Naturellement, en effet, elle est comme le centre de gravité de l'àme; elle lui donne une assiette ferme, sur laquelle elle peut se tenir d'aplomb et baser sa résistance. De plus, en baissant et en rentrant toutes les prétentions de l'âme, elle la soustrait aux prises de l'ennemi de son salut qui ne trouve pas où la frapper, tandis qu'il se découvre à sa défense. Il en est de l'humilité comme de ce système ae fortifications créé par le géni3 de Vauban, qui ras de terre et à angles rentrants, voient tous les coups de l'ennemi passer sur elles, tanilis qu'elles le foudroient des leurs. — Surnaturollement, l'humilité donne accès à la force môme de Dieu, qui n'éclate jamais plus que dans la faiblesse humaine, et qui fait que, quand on est faible, c'est alors qu'on est le plus fort, comme l'a dit et si bien
raonlré, dans sa lutte avec les nations, le grand Apôtre !
Mais cette vérité trouve encore sa plus haute expression dans Marie, qui, de la partie la plus humble d'ellemême, de son talon, a brisé la tote de Tenncmi du genre humain, et lui est terrible comme une armée rangée en bataille, terribilis utcastrorum actes or dinata* .
L'humilité est chasteté, Belle vérité que celle-ci ! La chasteté, qui est la soumission de la chair à l'esprit, relève en effet de l'humilité, qui est la soumission de l'esprit à Dieu. C'est dans cet humble assujettissement à Dieu, que l'esprit puise la force de s'assujettir luimôme les sens, de les dominer, de les dompter ; tandis que, déchaîné, l'orgueil les déchaîne. L'humilité est la chasteté de l'esprit, comme la chasteté est l'humilité de la chair. Aussi, admirable analogie ! l'humilité et la chasteté rougissent également toutes deux, quand on les blesse, et l'on dit la pudeur de la modestie — L'idée de la virginité ne se présente pas sans celle de la modestie , qui en est comme le voile , et la Yierge des vierges en est aussi la plus humble.
Les impudiques et les superbes n'ont que du dégoût et du mépris pour son culte ; et c'est ce qui achève de prouver ma proposition.
Enfin, l'humilité est charité ^ comme l'orgueil est égoïsme. Ceci n'a pas besoin d'ôtre développé. On peut dire (luo l'humilité est l'économe et la ménagère de la charité. La charité, consistant à se donner, à se dépenser pour les autres, imi)liquo nécessoiremcut l'humilité, qui, par tout ce ([u'ello refuse à la personnalité, umass(! et pré[)are des trésors de bi(>nveillanceà la charité. Klre charital)lo, c'est être (Hsposé à être serviteur, humble serviteur, très-huml.)le serviteur d'autrui.
' Ciinl. dc' cuil., VI, 3.